CHAPITRE XXIV
MINAS-GERAES
Nous avions fait à peine une courte halte à Tijuco, et dans les premiers jours de juin nous étions de nouveau en route, nous dirigeant vers Villa-Nova-do-Principe. Ce chemin était déjà plus vivant et plus animé que ceux des Minas-Novas, du Serto et de la province de Bahia, De temps en temps des caravanes se croistient avec la nôtre dans ces défilés montueux. L'aspect de ces troupes voyageuses était quelquefois d'un effet pittoresque et singulier. Les habitants des Mines, avec leur physionomie brune et caractérisée, leurs larges chapeaux, leurs pantalons collants, un manteau jeté sur l'épaule, ou roulé sur le pommeau de la selle; des femmes en costume d'amazone, avec des chapeaux légers et coquets: des mendiants le long du chemin, des files échelonnées de mulets et de chevanx de bat, portant des marchandises d'Europe ou des cotons venus de Minas-Novas, tout cela, varié à chaque instant, commençait à tromper les ennuis du voyage , et semblait annoncer l'approche de villes plus peuplées et d'une civilisation plus ancienne,
Nous traversimes ainsi plusieurs bourgades peu importantes avant d'arriver à Villa-do-Principe, capitale de la comarca de Cerro-do-Frio, qui se divise en deux termos, le Cerro-do-Frio proprement dit et Minas-Novas. La fondation de Villado-Principe ne date guère que de cent années. L'or que renferment les mornes qui l'entourent y attira d'abord quelques rares habitants, dont le nombre n'a fait qu'augmenter depuis, À Villa-do-Principe, je pus commencer à prendre une idée de l'exploitation et de la fonte de l'or, richesse de ces provinces, Comme les districts des Diamants ; les districts des mines d'or ont leur juridiction et leurs lois spéciales,
La première restriction imposée aux colons de ces contrées, est celle de l'étendue de terrain qu'on leur accorde même pour la culture. Le gouvernement ne concède par carta de sesmaria (titre de possession) qu’une demi-lieue de longueur de terrain, quels que soient les moyens d'exploitation de l'adjudicataire ; encore cette concession n'implique-t-elle pas le droit de fouiller le terrain afin d'y chercher des filons auriféres. Pour cela, il faut avoir un titre particulier, que le guarda-mér peut seul accorder, et qui porte le nom de data. Le chef de tous les guarda-môres est un qguarda-mér geral, dont le titre est héréditaire dans la famille d'un riche Pauliste qui a fait jadis ouvrir à ses frais la route de Rio-de-Janeiro à Villa-Rica,
Pour exploiter cette concession quelle qu'elle soit, on a deux modes de minération : la minération de montagne (mineraçéo de morro) et la minération de cas-
calhao (nineraçao de caseathao), Vuneet l'autre connues sous le nom générique de larre. Dans la minération de montagne, on reconnait deux formations, l'une de sable, l'autre de pierres, L'or se rencontre, soit à la surface, soit dans l'inteiour des mornes, tantôt en poudre, en grains et en paillettes, tantôt en lames peu épaisses et plus ou moins grandes, rarement en morceaux d'un volume considérable, S'y présente où disséminé dans sa matrice le plus souvent de fer, où disposé en filons qui reposent sur un lit appelé picarra.
Pour extraire les substances auriféres, tantôt on fait un travail à ciel ouvert, consistant à couper les mornes perpendiculairement au sol jusqu'à ce qu'on arrive à l'or qu'ils recèlent; tantôt on ouvre des galeries, afin de suivre les filons dans l'intérieur des montagnes. Quand ces matières ont été extraites, on les brise pour exécuter ensuite l'opération du lavage. Cette opération de brisement n'est pas nécessaire pour le cascalhao, qui est un mélange de sable et de cailloux contenant des parcelles d'or. Le lavage est la seule méthode que les Brésiliens emploient pour séparer For des matières auxquelles il se trouve mêlé, quelle que soit d'ailleurs la nature de ces matières.
L'or recueilli se porte aux intendances provinciales, qui le pèsent etle fondent, L'or en poudre cireulait jadis dans le pays; mais, là fraude s'en étant mélée, on le prohiba, Alors il fallut que les mineurs portassent les petites quantités d’or dans les easas de permuta (maisons de change), ou à l'intendance de la province où il va aboutir en définitive. L'intendance ne reçoit pas moins de huit oitavas, valeur de soisante francs environ. Quand le métal arrive, le trésorier le pèse, et inscrit sur un papier volant le nom du propriétaire et le poids de son dépôt; puis il en prélève ie cinquième du roi, L'or qui reste est ensuite remis au fondeur, qui le place dans un creuset en y mêlant un peu de limaille de fer. En dix minutes environ, l'or est fondu et décomposé par la présence du sublimé corrosif, puis versé dans un moule graissé avec de l'huile, retiré ensuite, et plongé dans l'eau, Après le refroidissement, on remet le lingot entre les mains de l'essayeur en second (adjudande ensaiador), qui grave à "ane des extrémités les armes du Portugal et à l'autre une sphère armillair’, re tout surmonté du millésime, L'essaveur en chef prend à son tour le lingot, cn constate le titre, le grave avec un poinçon, et trace à côté FR sacramentelle, Un certificat en bonne forme termine cette opération, dont le résultat le plus net est de laisser dans les caisses du gouvernement 20 p. 100 pour Le cinquième prélevé à l'entrée, 18 p. 100 sur le monnoyage, enfin 2 p. 100 pour la manière assez irrégulière dont l'essayage se pratique. Aussi la contrebande trouve-t-elle de grands avantages à exporter l'or en poudre; et, malgré la surveillance la plus active, chaque année des valeurs considerables se dérobent de la sorte à la taxation fiscale.
Les exploitations d'or se font dans presque toute la province de Minas-Geraës ; Ges produits, autrefois riches, ne donnent plus que des résultats médiocres, ct toutes ces villes ou bourgades, florissantes à l'époque de leur fondation, n'oflrent plus qu'un aspect d'abandon et de décadence, IL fut un temps où, pour
peindre l'abondance des filons que recélait la contrée, on disait : « Arrachez un touffe d'herbes dans les Minas-Geraës, et il en tombera des paillettes d'or. » En effet, rien n'égale la facilité avec laquelle les premiers mineurs se procuraient le précieux métal. Mais les veines aurifères allaient chaque jour se perdant; et, en outre, le déplacement des terres dans lesquelles on cherchait de l'or par les excavations enlevait pour longtemps à l’agriculture des terrains qui eussent été propices à tous les produits. Les mineurs gaspillaient leurs trésors aussi facilement qu'ils les amassaient, ne songeant point à l'avenir, et croyant avoir trouvé une source inépuisable de richesses. L'or, à mesure qu'il était extrait de terre, allait enrichir les négociants de Londres et de Lisbonne, et il en restait peu dans la contrée qui l'avait recélé dans ses entrailles.
Cependant on bouleversait tout le sol sans le cultiver. Au lieu de ces champs dont la fécondité symétrique charme le regard, la province de Minas-Geraës offrait un aspect de désolation et de deuil. La terre se jonchait de cendres et de charbons, de branches énormes consumées à demi; elle était hérissée de troncs noircis et sans écorce, véritables squelettes végétaux, qui contrastaient avec la beauté majestueuse des forêts environnantes.
Toute la province de Minas-Gcraës, située à lorient de la Serra de Mantiquetra ct de la chaîne qui la continue vers le nord, fut autrefois couverte de bois qui garnissaient son terrain onduleux et fortement accidenté, Dans cette partie du Brésil, quand on à fait un petit nombre de récoltes, la terre est envahie tout à coup par une grande fougère nommée pteris, que remplace ensuite une graminée visqueuse, grisâtre et fétide, nommée capim gordura, où herbe à la graisse. Cette graminée reste bientôt maitresse du terrain; elle étouffe toute autre végétation, etse montre armée d'une telle puissance que l'homme se retire devant elle, Là où se dressaient des arbres gigantesques entrelacés de lianes gracieuses, on ne voit plus que d'immenses plaines de capim gordura dont les graines s'attachent aux vêtements de l'homme et au poil des animaux, «He una terra acabuda — c'est une terre perdue,» dit alors le cultivateur. El paraît que cette graminée n'existe dans la province de Minas-Geraës que depuis cinquante ans à peu près. Ce court intervalle a suffi pour la rendre presque maîtresse du territoire.
Ces vastes champs déserts ne sont pas la scule cause de la décadence générale que l'on remarque dans l'intérieur de la province des Mines, Cet aspect de misère tient encore à ce que les bâtiments, construits en terre, se dégradent facilement. Dans les Mines, chacun est son propre architecte. Pour bâtir une maison, on enfonce dans la terre, à peu de distance les uns des autres, des morceaux de bois brut qui ont à peu près la grosseur du bras; puis, à l'aide de quelques lianes, on altache à ceux-ci des perches transversales très-rapprochées, de manière à former une espèce de cage que l’on remplit de terre, De minces cloisons divisent à l'intérieur ces pauvres chaumières.
La province des Mines est presque toute habitée par des colons, mulatres et bancs. Ce n'est guère que sur la lisière de la contrée, et dans le pays limitrophe
de la province d'Espiritu-Santo, que l'on rencontre la tribu des Indiens Malalis , à demi civilisée comme les Macunis et les Machaculis dont il a été question, et les Coroados que nous verrons plus tard.
Quand notre caravane fut sur le point de quitter Villa-do-Principe, toutes mes observations étaient recucillies et mises en ordre. Nous traversämes Conceicäo, Gaspar-Soarez, Coçäo et Sabara, au delà de laquelle nous trouvâmes la Serra de Caraca, lune des plus pittoresques chaînes de la province. Au pied même de la Serra, était un rancho, d'où le système général de ces montagnes se déroulait entiérement sous nos veux. Ce rancho était le rendez-vous des voyageurs qui S'apprètaient à franchir ou qui venaient de descendre la montagne, Dès que la Serra fut franchie, nous entrâmes dans le territoire de Villa-Rica , ou Oro-Preto, si célèbre dans l'histoire du Nouveau-Monde; et, le lendemain, nous arrivions dans cette cité déchue, comme tout le reste de la province. Presque tous les voyacours qui ont passé à Villa-Rica, les savants surtout, ont cité le nom du baron d'Eschwege, industriel el minéralogiste à la fois, homme érudit et bon, dont la maison s'ouviit toujours aux propagateurs de la civilisation et de la science. Le nom du baron d'Eschwege, colonel au service du Portugal, est done inséparable de celui de Villa-Rica.
Villa-Rica renferme à peu près 2,000 maisons, mais elles sont peu habitées, Quand les mines donnaient de l'or en abondance, une foule d'émigrants étaient accourus, de tous les coins du globe, à Oro-Preto, et on y compta, dans £es temps de prospérité, plus de 20,006 habitants. Aujourd'hui, le nombre s'en élève à peine à 8,000. Villa-Rica est située sur des collines qui font partie de Fa chaîne d'Oro-Preto, qui s'étend le long d'un petit ruisseau qui en baigne le pied, Les maisons, disposées par groupes inégaux, y suivent les mouvements de ce {errain siueux, La plupart d'entre elies sont d'une mesquine apparence, Entrecoupées de jardins longs, étroits el mal soignés, où l'or: 3er et le cafier étalent leur sombre verdure, ces-maisons ne donnent pas une haute idée de la richesse et de l'importance de Villa-Rica. Tout, dans celte ville, au milieu des mornes nus et sûères qui l'entourent, atteste une déchéance et un abandon graduels; tout v est triste, sombre et mélancolique, Les rues qui s'étendent dans la partie de la ville que baiguc FOro-Preto, sont toutes payées et liées entre elles par des ponts en pierres, dont le plas beau et le plus moderne à été constrait par le baron d'Eschwege, La rue principale court l'espace d'une demi-licue environ sur le versant de li monlagune, Les édifices publics les plus remarquables sont dix chapelles particulicres, deux églises paroissiales, l'hôtel des finances, et surtout le château , résidence du gouverneur, qui, placé sur le sommet de la colline et arrié de canons, commande une partie de la ville, et d'où l'on découvre une magnifique perspective sur toute la contrée,
La population de Villa-Rica ne difière point de celle que l'on trouve dans toutes les colonies de l'Amérique méridionale, Les hommes y sont adonnés au plaisir ei au jeu; les femmes y dépensent des sommes énormes pour leur toilette, Quoique
située dans l'intérieur des terres et presque cachée au milieu des gorges qui l'entourent, Villa-Rica est un marché assez fréquenté, tant par les Paulistes que par les Portugais. La population du district entier des Mines, évaluée à un demimillion d'âmes, y afflue de tous les points. Tous les genres de commerce y ont leurs facteurs et leurs maisons. Les routes du littoral et de l'intérieur viennent y aboutir; mais c’est surtout entre Rio-de-Janeiro et Villa-Rica que les rapports sont plus fréquents et les communications plus faciles, A peu près chaque semaine, il part de la ville une caravane emportant vers le littoral les productions de la contrée, cotons, cuirs, pierres précieuses et Jingots d'or, pour rapporter en échange, du sel, du vin, des toiles, des mouchoirs, des miroirs, de la quincaillerie, ou des esclaves achetés pour le lavage des mines.
Les environs de Villa-Rica ne semblent pas offrir de grandes ressources agricoles : le terrain, sec et montueux, s’y prète mal, Les richesses métallurgiques sont, en revanche, fort importantes, Presque tous les métaux s’y rencontrent : le fer qu'on trouve par masses très-riches dans presque toutes les chaines qui bordent le rio San-Francisco ; le cuivre près de Fanado; le chrome et le manganèse dans le Paraopeha ; le platine près de Gaspar-Soarez; le vif-argent, l'arsenic, le bismuth, l'antimoine , aux environs de Villa-Rica, sans compter l'or, l'une des ressources les plus réelles de la contrée, On à vu, à Villa-do-Principe, comment s'exploitait ce minéral. Les procédés d'extraction et de lavage ne diffèrent point à Villa-Rica.
Les Indiens qui habitaient la province de Villa-Rica ont été promptement expulsés par les colons accourus de tout le Brésil pour l'exploitation de l'or. A peine, de temps à autre, aperçoit-on sur la partie orientale de la capitainerie quelques troupes détarhées de Cayapos. Presque toutes ces tribus ont reconnu l'autorité portugaise, Les seules peuplades dangereuses sont quelques Botocudos, cannibales qui habitent la partie inférieure du rio Dore. Dans les environs de Villa-Rica, et à six journées de chemin, campent des tribus de Coroados, de Puris et de Caropos, qu'ont tour à tour visitées le prince de Neuwied et Spix ct Martius.
Dans le moment où Spix et Martins arrivèrent dans ce district, les Indiens Coroados étaient occupés à la récolte de l'ipécacuanha, C'est dans de sombres forêts où l’on ne peut guère entrer sans escorte, sous des voûtes que jamais le soleil n'a percées, que se trouvent de nombreuses plantes médicinales, et entre autres la célèbre racine de l'ipécacuanha dont l'usage est si commun en Europe, La raccine de lipécacuanha appartient à un petit arbrisseau (cephælis ipecacuanha), qui croit toujours par groupes sur la partie la plus élevée de la Serrado-Mar, La récolte se fait dans le mois d'avril, époque où la plante est à peu près müre; elle s'opère, par les soins des Indiens et des nègres esclaves , immédiatement après la saison pluvieuse. Alors, la terre étant très-molle, il est plus aisé d'en extraire les racines. On les lie en paquets, qu'on fait sécher au solcil pour les vendre ensuite aux muletiers voisins où aux marchands qui
iennent à cet effet, soit des campos des Goytacazes, soit de Rio-de-Janciro.
Près des aldeas de Caropos et de Coroados, Spix et Martius virent des Paris que le prince de Neuwied avait étudiés avant eux , dans son voyage aux campos des Goytacazes et sur le rio Doce. Les Puris, les Coroados et les Caropos semblent appartenir à la même race d'hommes; ils sont carrés, trapus, très-charnus souvent. Is ont la tête grosse et ronde, le visage large, les pommettes des joues ordinairement saillantes, les yeux noirs, petits et quelquefois obliques, le nez court et large, les dents très-blanches. Quelques-uns se distinguent pourtant par des traits plus prononcés , un nez recourbé , et des yeux très-vifs, agréables chez un petit nombre: sombres, sérieux et caves chez la plupart. La couleur de la peau est plus ou moins cuivrée, suivant l’âge, jaune chez les enfants comme chez les mulätres, Telles sont les tribus visitées par le prince de Neuwied et par Spix et Martius.
Dans les derniers jours de juillet, nous avions quitté Villa-Rica et faisions route vers Ja capitale du Brésil. Nous traversämes d'abord Boa-Vista, puis le hameau de Capao, ensuite Oro-Bramo, village d’une cinquantaine de maisons avec une église qui semble comme appuyée à une verte et fertile montagne. À Queluz les bois cessèrent; nous primes par un pays ras et découvert, Queluz est une petite ville qui fait partie de la comarca du Rio-das-Mortes. Bâtie sur une crête élevée, elle commande la route et produit de loin l'effet le plus pittoresque.
Ensuite vient Barbacena, célèbre dans la contrée par le nombre des mulätresses complaisantes qu’on y rencontre. Barbacena est une jolie ville qui surprend l'œil habitué à la mesquinerie des hameaux de l'intérieur. On y compte aujourd'hui 2,000 âmes. A Registro-Velho nous vimes des cultures charmantes, que rendait encore plus belles l'âpreté du pays environnant. Toute la route, de Villa-Rica à Rio-de-Janciro, ne présente des villes que de loin en loin. Nous passämes à Ribeiräo, petite halte de muletiers, à laquelle se rattache un épisode raconté par M. Auguste Saint-Hilaire, et qui donne une idée assez exacte du sort des nègres de l'intérieur,
«Suivant le cours d’un ruisseau, dit le savant naturaliste, j'arrivai à une plantation de maïs. La fumée qui s'élevait au milieu du champ annonçait quelque case à nègres ; je me dirigeai de ce côté, et trouvai l'une de ces baraques que les nègres de la province des Mines ont coûtume de construire quand ils sont obligés de coucher dans la campagne. Quelques pots de terre et des vases faits avec des gourdes coupées par la moitié de leur longueur, composent tout l'ameublement de ces chétifs abris, Devant celui où j'étais arrivé, je trouvai un nègre assis par terre qui mangeait des morceaux de tatou grillés sur des charbons: en me voyant, il s empressa de me les offrir de la meilleure grâce du monde. Je le remerciai, et la conversation s’engagea entre nous. « Vous devez bien vous ennuyer tout seul au milieu des bois? — Notre maison n'est pas éloignée d'ici; d’ailleurs, je travaille, — Vous êtes de la côte d'Afrique; ne regrettez-vous pas quelquefois votre pays? — Non, celui-ci vaut mieux, ct je me suis accoutumé à la vie que j'y
mène, — Mais ici vous êtes esclave; vous ne pouvez jamais faire votre volonté, — Cela est désagréable, il est vrai, mais mon maître est bon; il me donne bien à manger, et il me laisse cultiver un petitchamp. Je travaille pour moi le dimanche ; je plante du maïs; cela me donne un peu d'argent.—Êtes-vous marié ? — Non; mais je me marierai bientôt; quand on est ainsi toujours seul, le cœur n'est pas content. Mon maître m'avait d'abord offert une créole; mais je n'en veux plus : les créoles méprisent les nègres de la côte, J'aurai une autre femme que ma maitresse vient d'acheter, qui est de mon pays et parle ma langue.» fe tirai une pièce de monnaie; je la donnai au nègre, et en échange il voulut absolument me faire accepter un concombre et quelques petits poissons.
Nous venions de quitter la province des Minas-Gcraës, parcourue, dans sa plus grande longueur, avec des fatigues infinies. Cette province fut découverte, vers la fin du xvn: siècle, par Marcos de Azevado, qui remonta le rio Doce et le rio das Caravellas. Quelques années après seulement, Pernando Diaz Paës sollicita et obtint la faveur d'y aller faire des découvertes; puis vint Rodrigue Arsdo en 1695, et, après lui des bandes de Paulistes, qui quittèrent leur patrie pour aller à la recaerche de l'or, Alors fut fondée Villa-Rica, et, presque au même instant, Marianna , Sabara, Caëte , San-Joio-del-Rey, San-José et Cerro-do-Frio, Cependant des essaims d'aventuriers accoururent bientôt de toutes parts, et une guerre s'engagea sur les lieux mêmes. Elle ne cessa qu'à l'arrivée de D. Lorenzo d'Almeïda, qu'on peut regarder comme le pacificateur du pays. Quatorze gouverneurs s’y sont depuis succédé jusqu’à la révolution qui sépara le Brésil du Portugal,
Dans la province de Rio-Janciro, où nous entrions alors, le terrain change tout à coup de nature et d'aspect, À mesure qu'on approche, la route devient vivante, On pressent la grande ville, Des vendas à chaque pas, des caravanes de Mineiros s'avançant à travers des tourbillons de poussière, voilà ce qu'on rencontre le long des deux versants de la Cordillère maritime. D'une auberge nommée Benfica qui couronne son sommet, nous pûmes embrasser tout le coup d'œil de sa charpente, Ces montagnes font partie de la chaîne iinmense qui, après avoir pris naissance dans le nord du Brésil, se prolonge parallèlement à la mer, traverse les provinces d’Espiritu-Santo de Rio-de-Janeire, de San-Paulo, de Santa-Catharina, et qui, à l'entrée de celle du Rio-Grande de San-Pedro, décrit vers l'ouest une large courbure pour aller finir dans les Missions de l'Uruguay, Cette Cordillère, boulevard avancé du Brésil, le défendrait facilement contre une invasior elle est toute couverte de ces magnifiques forêts vierges, première curiosité du Brésil, pour l'étranger qui arrive, Rien n’est plus étonnant en effet que les grandioses proportions de ces végétaux, leurs contours, leur port, leur feuil age leur aspect grave et austère, Quand on pénètre sous ces voûtes froides et solitaires, on se sent malgré soi saisi de crainte et de respect. Là, rien ne rappelle la fatigante uniformité de nos bois de sapins, de chênes où de mélèzes; chaque arbre à pour ainsi dire sa forme , son feuillage, sa verdure,
Ces forêts recèlent quelques animaux venimeux, comme les serpents; mais elles sont aussi lasile d'une foule d'animaux innocents, tels que des cerfs, des tapirs, des agoutis, plusieurs espèces de singes, comme le macaco barbado, dont le hurlement ressemble au bruit d'un vent impétueux. Une foule d'oiseaux S'y plaisent et y voltigent. Hans ces mêmes solitudes volent et bruissent des milliers d'insectes dignes de l'attention du naturaliste, soit par la singularité de leurs formes, soit par la vivacité de leurs couleurs. Les papillons couvrent les fleurs de leurs myriades, ou forment au-dessus des ruisseaux comme des nuages mouvants d'or, de pourpre et d'azur.
De Bemfica, on gagne Agasru, petit village sur la rivière de ce nom. Dans ce trajet se découvre peu à peu la rade de Rio-de-Janeiro , l'une des plus vastes, des pius belles, des plus sûres qui soient au monde, On arrive ainsi à Porto-da-Estell, où l'on trouve des barques commodes qui transportent les voyageurs jusqu'a Rio-de-Janciro, Ce fut sur un caboteur semblable que nous enträmes, le 10 août, dans la capitale de l'empire du Brésil,