CHAPITRE XXV RIO-DE-JANEIRO. — SAN-PAULO
A Rio-de-Janciro, nous retrouvions l'Europe, ses impressions, ses habitudes, ses mœurs, Ce n'était plus l'Amérique primitive, celle que j'étais venu chercher, Des palais, des églises, des rues magnifiques, des navires par milliers, une population imposante, voilà ce que m'offrait Rio-de-Janciro.
Rio-de-Jan. ‘10 ou Saint-Sébastien occupe la portion N, E. d'une langue de terre dont la pointe la plus orientale est ta Puenta-do-Calaboço, et la pointe la plus septentrionale l'Armazem-do-Sol , à laquelle fait face la petite {Ac das Cabras. La partie la plus ancienne et la plus importante de la ville est bâtie entre ces deux points, le long du rivage, dans la direction du N. 0. au S. E., et dans la forme d'un parallélogramme un peu oblique. Dans sa plus grande longueur, la ville à euviron un demi-mille. Les maisons, étroites et basses, sont en grande partie construites en blocs de granit, ou en bois dans les étages supérieurs, et couvertes de tuiles. Les rues sont presque toutes payées en granit.
Les montagnes qui s'étendent vers le N, E. sont en partie couvertes de larges constructions : on y voit le collége des Jésuites, le couvent des Bénédictins, le palais épiscopal, et le fort de Conceiçäo, Toute cette suite de monuments, vue de la mer, est d'un effet imposant, quoique de près l'architecture en paraisse lourde et sans grâce. Du reste, l'arrivée d'une cour à Rio-de-Janeiro a fait faire à l'art un pas immense, ct la capitale n'a pas été longtemps sans se ressentir de cette impulsion toute nouvelle, La plus belle construction sans contredit est l'aqueduc
terminé en 1740, ct qui amène l'eau des torrents du Corcovado jusque dans les fontaines de la cité, De ces fontaines, la plus imposante est celle de Eargo-dol'asso, située sur le quai même et en face d'un palais. Là viennent s'approvisionner d'eau fraiche les navires mouillés dans la rade, tandis que des milliers de mulàtres et de nègres se pressent sur ce point pour embarquer ou débarquer des marchandises. La baie de Rio-de-Janciro, l'un des plus beaux havres qui soient au monde, est la clef de la partie méridionale du Brésil; elle a été fortifiée d'une manicre assez complète depuis le jour où Duguay-Trouin y entra à pleines voiles et malgré les forts, pour rançonner la ville,
On se ferait difficilement une idée du commerce immense de Rio-de-Janeiro, Le havre, la bourse, les marchés, les rues parallèles à la mer, sont encombrés d'une foule de marchands et de matelots. Les langages divers de cette foule si mèlée, la variété des costumes, les chants des nègres qui portent des fardeaux, leurs chariots chargés de marchandises et traînés par des bœufs, les fréquents saluts des forts et des vaisseaux qui arrivent, le tintement des cloches qui sonnent la prière, les cris de la multitude , tout contribue à donner à cette ville une physionomie confuse, bruyante et originale.
La plus grande partie de la population de Rio-de-Janeiro se compose de Portugais et de Brésiliens blancs ou de couleur. Il est rare d'y rencontrer des Américains aborigènes. Avant qu'on eût fait de cette ville la capitale d'un royaume, elle comptait 50,000 habitants. Aujourd'hui on peut, sans exagération, regarder ce nombre comme quadruplé. L'arrivée d'une quantité considérable de Portugais à la suite de la cour, l'aMuence toujours croissante d'Anglais, de Français, d'Allemands et d'Italiens, les uns négociants, les autres ouvriers, ont déterminé cette progression subite et considérable, A la suite de cet accroissement sont venus l'aisance, la richesse, le luxe, résultats d’un commerce et d'une industrie qui s'étendaient chaque jour. Un climat doux et tempéré et la salubrité de l'air y attirent des visiteurs de tous les points du globe.
Depuis le jour où le commerce de Rio-de-Janeiro est devenu indépendant de celui de la métropole, il a pris une extension prodigieuse. Les articles d'exportation sont nombreux et variés. Les principaux sont les sucres, les cafés, les cotons, les cuirs, le tabac, le rhum, l'huile de baleine , l’ipécacuanha, le r,z, le bois de Pernambuco, le cacao, l'indigo, etc. Le total de ces exportations peut s'élever à plus de trois millions de piastres. .
Si la ville de Rio-de-Janeiro offre un grand intérêt commercial, ses environs ne sont pas moins curieux à étudier, tant sous le rapport géologique que pour tout ce qui tient à l'histoire naturelle. Parmi quelques excursions que nous fimes, il faut citer seulement celle de Tijuca, pèlerinage obligé de tout voyageur qui visite le Brésil. Par ces délicieux sentiers on arrive au milieu de la région verdoyante et montueuse d’où se précipite la cascade. Il est rare qu'on puisse parvenir le même jour sur le licu de la scène. D’habitude on fait halte, soit dans une venda, soit dans une plantation, où le meilleur accueil attend le voyageur, et le lendemain,
au jour naissant, on se trouve en face de la cascade, Cette chute d'eau rappelle celles de Naples et de Tivoli, Un voyageur moderne, M, de Raigecourt, la compare à celle de Gavarni, mais sur une échelle plus petite, «C'est, dit-il, comme à Gavarni, une enceinte de rochers couronnés de quelque verdure et d'où l'eau tombe en plusieurs nappes... Un sentier circule autour de la cascade, et là se voit une petite maison qui a appartenu à un artiste français, M. Taunay. »
Cette excursion à Tijaca ne fut que le début d'une reconnaissance plus longue poussée jusqu'au Parahiba. Après un jour de halte sur la Cordillère, nous primes la route de Mandioca, et bientôt se déroula devant nous un pays profondément accidenté, varié par des mamelons boisés et inégaux, offrant de loin en loin quelques vendas où l'on trouve une table etun gite. Cà et là pourtant paraissaient quelques parties de terrain plus uni sur lesquelles nous rencontrions des Caboclos
Indiens civilisés) qui étaient venus dans ces montagnes à la chasse du jabiru. tien de plus curieux que la manière dont ces Indiens se posent pour cette chasse. Afin de ne pas effrayer le gibier, ils se couchent sur le dos, bandent leur arc avec force à l'aide de leurs pieds, décochent ainsi des flèches contre les OiSCAUX qui passent au-dessus d'eux, et les atteignent souvent à des hauteurs prodigieuses, Au delà de ce point, nous visitâmes plusieurs fazendas qui toutes avaient à peu près le même aspect et le même caractère ; puis nous rebroussämes chemin vers Rio-de-Janeiro, où nous étions rendus trois jours aprés notre départ,
Le 1 septembre, résolu de quitter le Brésil par la province de San-Pauio, je profitai de la compagnie d'un naturaliste allemand qui allait partir pour cette ville, Montés sur deux mules et escortés de deux guides, nous quittimes Rio-de- Janeiro, Notre première halte fut à Santa-Cruz, petite localité peuplée de 500 nes seulement, qui n'a reçu que depuis peu, et par une faveur royale, le titre de ville, Sauf le château royal, on n'y voit que des masures. De Santa-Cruz nous fagnèmes, à travers une plaine unie et coupée de marais, la sucrerie de Toguahy, autour de laquelle la végétation présentait un coup d'œil magnifique. Une petite église, située sur une éminence, ÿ commande toute la vallée, Là nous observimes une espèce de pivert {picus garrulus) qui ne se rencontre que dans les campos, el précède le voyageur en poussant un cri perçant. De temps à autre , adossées à des collines défrichées à demi, paraissaient des habitations de planteurs, où se cultivent le café et la canne à sucre. Autour de ces petits champs clair-semés continue le luxe de végétation qui caractérise toute cctte Cordillére maritime,
Au delà de la fazenda de Santa-Rosa, dépendance de Santa-Cruz, le chemin devient de plus en plus difficile et coupé par des mondrains et des fondrières. [ci commence une région complétement solitaire , où quelques huttes seulement apparaissent de loin en loin. Villa de San-Joâo-Marcos et le Retiro ne sont que deux haltes sans importance. Dans cette dernière on passe la nuit en plein air Rien n’est imposant comme un bivouac dans ces bois déserts et majestueux. Le soir, quand l'araponga cesse ses cris vibrants et étranges, commence le bruit
monotone des sauterelles, mêlé au coassement lugubre des grenouilles, pareil au roulement du tambour, puis les gémissements du capucira, et la plainte d'une espéce de chèvre. Ces voix lamentables et tristes frappent l'âme de terreur, tandis que mille lueurs semblent l'inviter à des rêves de féerie ; sur nos têtes le firmament radieux de ses constellations australes, à nos pieds des millicrs d'insectes lumineux qui parsemaient le sol comme autant de pierres scintillantes.
A la Fazenda-dos-Negros, nous atteignimes la seconde chaîne de montagnes d'où sortent les sources du Parahiba. Comme la première, elle se compose entiérement de granit qui çà et là s'écaille et passe à l'état de gneiss, Au Morrodo-Formozo, montagne dont la forme arrondie rappelle les chaînes de Rio, nous trouvâämes les limites entre le territoire de Rio-de-Janeiro et de San-Paulo. De ce point, en descendant vers la vallée intérieure, la route se dirige le long de montagues basses, plus agréables et plus peuplées.
Après trois jours de route, on arrive à Santa-Anna-das-Areas, joli petit village élevé récemment au rang de ville, À Sarnta-Anna-das-Areas se présenta à nous un capitiäo do matto, espèce de chef demi-portugais, demi-mulâtre, qui avait dans le pays la double autorité de l'influence personnelle et d'une investitare portugaise. Son bonheur fut grand de voir des étrangers qui arrivaient de la capitale brésilienne, et qui pouvaient mème lui donner des nouvelles de la lointaine Europe. A ce titre, nous obtinmes de lui l'accueil le plus distingué. I daigna s'enquérir de l'état de nos mules, nous en offrant d’autres au besoin pour les remplacer si elles ne pouvaient pas faire leur service,
Notre route se dirigeait alors vers le S. et sur les crêtes d'une chaîne élevée, Nous ne la quitlämes que pour nous enfoncer dans la vallée ombreuse et profonde de Tacasava. Diverses caravanes ÿ campaient pour se rendre ensuite aux marchés de Rio-de-Janciro, Les jours suivants nous marchämes encore au milieu des montagnes; mais de beaux champs de maïs, de manioc et de cannes à sucre, récréaient le regard par intervalles, Enfin, après avoir franchi le dernier sommet de cette chaine, nous entrâmes dans la riante et longue vallée du Parahiba, Vers ce point se présentait Fembranchement de deux routes, l'une, celle que nous suivions, allant de San-Paulo à Ric-de-Janciro, l'autre se dirigeant vers les Minas-Geraës, A Lorena, la végétation change : le forêts disparaissent, les campos recommencent,
Les récoltes de tabac forment la richesse de Lorena et de Guaratingueta, situé deux lieues plus loin dans une savane étendue que baigne le Parahiba. Une circonstance assez singulière rapportée {ar Spix et Martius donnerait lieu de penser que les aborigènes de ce canton ont au moins quelques vagues notions d'astronomie, Guaratingueta en langue indienne signifie le lieu d'où le soleil revient sur ses pas, En effet, le tropique du capricorne passe tout au plus à une lieue de l'emplacement de ce village.
Le premier village après Guaratingueta est celui de Pendamhongaba. Taubaté, qui vient ensuite, se montre sur une colline tronquée à trois milles au $, E. de
BRESIL, 17 Loadamhongaba, La ville domine la plaine, où se montrent quelques buissons cirsemes, Où y distingue surtout, à gauche de la route, le couvent des Franciscains, à cause du joli quinconce de palmiers qui en forme l'avenue. Quoiqu'elle n. consiste qu'en une seule rue, Taubaté est pourtant lune des villes Les plus considérables de la province, et la date de sa fondation remonte presque aussi haut que celle de la capitale. Taubaté fournit, dns les Lremicrs temps, un grand nombre de ces aventuriers qui allérent dans les Minas-Geraës à la découverte de l'or,
Vers le S. de Taubaté, la route traverse la vallée du Parahiba, en longeant des collines boisées, que couvrent des fougères , des mélastomes et des aroïdées. La plaine n'est pas moins riche en espèces remarquables d'insectes et d'oiseaux ; ou laisse alors derrière soi les vendas de Campo-Grande, de Sahida do Campo, de Paranangaba et le village de San-José, pour arriver ensuite à la petite ville de Jacareui.
Les habitants de Jacareni peuvent se diviser en deux classes, les Cafusos, mélange de noirs ct d'Indiens, et les Hamelucos, métis d'Indiens et de blancs. Les uns et les autres sont affligés de goîtres dont on ne peut se faire une idée, tant ils sont énormes, Les causes de cette difformité semblent à peu près les mêmes qu'en Europe; car elle ne se rencontre pas dans les parties élevées de ce territoire, mais dans les vallées basses et brumeuses du Parahiba. Les nègres de ce pays emploient avec succès la gomme arabique comme préservatif du goitre,
Après Jacareni vient Aldea-da-Escada qui n'en est guère qu'à trois milles. Auprès de laldea est un couvent de Carmélites, naguère bien peuplé, aujourd'hui désert. Dans l'aldea se trouvaient une soixantaine d'Indiens, que dirigeait un prètre, directeur à la fois religieux et politique. Ces Indiens sont des débris, non pas d'une seule nation, mais de nations diverses qui se sont mèlécs et dispersées dans la province. Les montagnes d'Aldea-da-Escada sont les dernières de la Cordillère maritime. La végétation se produit sous un aspect de plus en plus riche, et donne à ce district l'air d'une terre de féerie. Le dernier village que l'on traverse avant d'arriver à San-Paulo est Moggy-das-Cruzes, dont les habitants ont déjà les formes distinguées des Paulistes. Ensuite paraît San-Paulo, à une distance de {rois lieues environ, Cette ville, située sur une éminence, domine là grande plaine du Piratinunga,
Si l'on parcourt les Annales du Brésil, on voit combien est grande l'importance de San-Paulo sous le point de vue historique. C'est ici que les pères Nobrega ct Anchieta essayèrent, dès 1552, de convertir au christianisme une tribu de Goyanazes, qui vivait tranquille sous son cacique Tebireça, et qu'après des efforts inouis, ils parvinrent à fonder, dans l'intérieur du Brésil, le premier établissement ecclésiastique. Bientôt la salubrité du climat et le bon naturel des Indiens accrurent la population de la petite colonie, et un siècle s’est à peine écoulé, que déjà on retrouve les Paulistes engagés dans les entreprises les plus hardies. Tandis que le Portugal devient le vassal de l'Espagne, on les voit non-seulement mainte-
niv leur indépendance, mais encore prendre l'initiative de la guerre dans les pros vinces espagnoles les plus reculées; ou bien, entrainés par la soif de l'or et des diamants, courir à la conquête des districts qui recélaient ces richesses,
De cette vie aventureuse, il résulta que les Paulistes restèrent, au milieu du Brésil, comme une exception bien caractérisée, et que San-Paulo forma bientôt une petite république assez semblable aux républiques italiennes du moyen âge, turbulente comme elles, souvent en guerre, surtout avec le petit établissement rival de Taubaté. Le Pauliste est fier de tels antécédents; il se classe en Gehors de ces colons brésiliens qui n’ont jamais eu d'impulsion et d'énergie propre. Les Paulistes étaient, il y a deux siècles, de véritables brigands, des flibustiers de terre-ferme, Ce n'est pas sans raison que les jésuites du Paraguay les ont peints sous de telles couleurs; car on sait assez avec quel acharnement ils ont si longtemps dévasté la république brésilienne. La civilisation les à un peu changés à leur avantage; mais ils ont conservé, de leur ancien caractère, une brusque franchise, un penchant décidé pour la vengeance, et beaucoup d'orgueil, ce qui les fait encore redouter de leurs voisins. On les dit d'ailleurs hospitaliers, serviables, actifs, industrieux; vertus qui, surtout aux yeux des étrangers, peuvent racheter bien des défauts. J'ajoute que ce qui pourrait, jusqu'à un certain point, faire excuser leur orgueil, c'est qu'indépendamment du souvenir des exploits de leurs ancêtres, ils semblent avoir, sur le pays qu'ils habitent, le double droit de la conquète et des alliances, la plupart des colons s'étant mêlés à des familles indiennes et ayant formé ainsi une race mixte entre les deux continents. Il est aisé de distinguer, à la couleur du teint, ceux des Paulistes qui se sont préservés de toute espèce de mélange avec les Indiens, {ls sont plus blancs même que les créoles portugais du Brésil septentrional. Rien n'est surprenant comme leur facilité à dompter les chevaux et leur adresse à chasser le bétail avec le lasso. La fatigue, la faim, la soif, rien ne les abat, rien ne les rebute. Aujourd'hui encore ce sont les plus hardis colonisateurs du Brésil,
Les femmes à San-Paulo ont la même simplicité, le même caractère expansif que les hommes. Quoique peu svelte, la taille des femmes de San-Paulo n'est pas sans grâce. Leur physionomie est agréable, ouverte et gaie. Leur teint n'est pas aussi pâle que celui des autres Brésiliennes ; aussi passent-elles pour les femmes les p'us attrayantes du pays; et leur costume, demi-portugais, demi-indien, ajoute encore à leurs avantages naturels. Les métis, soit de blancs et d'Indiens, soit d'Indiens et de noirs, sont passionnés pour la baltuque, danse importée d'Afrique. Cette danse, qui reproduit, au milieu de la demi-civilisation de ces contrées, des tableaux cyniques que peut seule autoriser la barbarie la plus complète, n'en est pas moins, au Brésil, la danse favorite de toutes les classes, et la seule contre laquelle tous les efforts de la religion soient constamment restés impuissants.
La population de San-Paulo, en y comprenant les paroisses qui en dépendent, a été récemment évaluée à 30,000 Ames, dont la moitié forme la population blan-
che ou supposée telle, l'autre moitié la population de couleur, La population totale de la capitainerie de San-Paulo était, en 1815, de 215,000 âmes, Dans ce nombre, il faut comprendre une certaine quantité de nègres esclaves que reçoit chaque année la province,
Le goût du luxe européen n'est pas encore arrivé à San-Paulo au point où on le trouve dans les riches cités littorales du Brésil, On y préfère la propreté à l'étéguuce, le confortable antique aux formes changeantes de la mode, Il n'est pas rare de voir dans le pays de vieux meubles qui datent de la conquite, de vicilles glaces de Nuremberg, des tapis usés par le temps. La passion du jeu, qui fanatise toutes les colonies espagnoles, y cède à la passion de la musique, du chant et de la danse. Sen-Paulo renferme un cirque pour les taureaux , et une espèce de théâtre sur lequel les mulâtres jouent des pièces de leur façon ou qui sont imités de la scène française.
La principale richesse de la province de San-Paulo consiste dans l'éducation du bétail, Dans ses vastes plaines errent, par troupeaux immenses, des bœufs, des chevaux, des mules. Sur 17,500 milles carrés que renferme la capitainerie, on n'en compte que 5,000, c'est-à-dire les deux septièmes environ, qui soient couverts de forêts, de sorte qu'il reste en champs ou en pâturages 12,500 milles carrés, À mesure que la population s'accroitra, ces terrains prendront une nouselle valeur et pourront centupler leurs richesses. Le climat de San-Paulo est un de plus beaux qui soient au monde. Située sous le tropique, la province souffriruit peut-être des chaleurs qui afligent cette zone, si l'élévation de ce plateau, qui compte douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer, ne servait à tempérer les inconvénients d’une latitude rapprochée de la ligne.
Dans les environs de San-Paulo se trouve la fonderie royale d'Ypanema, et le village doit son origine aux dépôts de minerai de fer, trésors qui sont restés longtemps enfouis et inconnus dans les montagnes qui l’avoisinent. Ce fut en 1810 que l'entreprenant ministre comte de Linharès amena sur les lieux une compagnie de mineurs suédois, qui commencèrent par élever des ateliers en bois sur les bords de l'Ypanema, et qui y construisirent quelques fourneaux. La montagne qui produit cette quantité considérable de minerai s'élève à un quart de mille à l'O. de l'établissement, et se prolonge du N. au #. comme »n promontoire d'une lieue de long. Son élévation au-dessus de l'Yyanema est d'environ mille pieds. Elle est couverte de bois épais, dans lesquels on entend, du matin au soir, les hurlements du singe brun. Quand on l’a gravie, on se trouve en face de blocs gigantesques d'un fer de roche magnétique qui atteignent souvent une hauteur de quarante pieds.
Tels furent les résultats de mon séjour à San-Paulo et de quelques excursions dans les environs. A cette époque je comptais déjà sept mois de route à travers les immenses contrées du Brésil, qui absorberaient la vie entière d'un voyageur, D'autres terres m'appelant, je résolus de quitter celles-là, À San-Paulo, je me trouvais dans une sorte d'impasse qui ne me donnait guère le choix d'un
itinéraire. Retourner à Rio-de-Janeiro, c'eût été me vouer à un voyage stérile et monotone. Aller à Santos, c'était m'exposer à ne pas y trouver d'occasion pour Montevideo, D'ailleurs, la perspective d'une navigation ne me souriait point. Je résolus d'aborder le pays des Missions du Paraguay par la voie de terre. Peu d'explorateurs avaient fait ainsi ce voyage. Je louai des mules, je pris un guide et me remis en route le 1°" octobre. Je traversai tour à tour ftapetininga, Castro, Pitangui, San-Miguel, Tauha, où je vis des Charruas civilisés ou Pions, race que je devais, plus tard, observer mieux encore; puis, gagnant le rio Negro, je le remontai jusqu'au rio Paranal, où j'atteignis la frontière la plus septentrionale
des Missions.