PROVINCE DES MISSIONS. — PARAGUAY
runs je voyais de pays, plus ma curiosité était excitée. En abordant aux Antilles, j'avais trouvé partout les signes de la décadence du système colonial moderne, par l'inévitable émancipation des esclaves. J'avais vu dans les Guyanes française, hollandaise et anglaise, si fertiles et encore si mal connues, ce que peut l'industrie, soutenue par la persévérance, et l'inutilité de ses efforts, quand elle ne persévère pas; la Colombie ct le cours de l'Orénoque m'avaient présenté l'image d'une autre émancipation, l'émancipation politique, qui n'attend, pour porter ses fruits, que plus d'instruction dans ses chefs, et l'augmentation, pour le peuple, du nombre des bras destinés à ouvrir dans ces vastes contrées des routes propres à doubler leurs produits, en en garantissant l'écoulement par le commerre ; je venais de reconnaitre, dans l'immense empire du Brésil, toutes les ressources que peuvent offrir à une administration éclairée, des avantages naturels sans égaux sur aucun autre territoire,
Un nouveau spectacle allait s'offrir à mes yeux dans ce qui me restait à voir de l'Amérique méridionale ; l'Union de la Plata, la première province affranchie du joug de l'Europe, mais déjà si divisée dans ses membres; les républiques du Chili et de la Bolivie, qui semblent avoir mieux compris la liberté, si l'on en juge par la paix dont elles jouissent, après tant d’orages; et, enlin, la république du Pérou, si fertile en grands souvenirs ; sans parler de ces terres perdues, mais pourtant si curieuses à explorer, étendues au midi du contiment américain, jusqu'au
détroit de Magellan, dont les habitants, connus sous le nom de Patagons. ont cessé d'être des monstres, sans rien perdre de leur originalit®.
J'entrai dans la province des Missions vers le nord, par l'Estancia de San-Miguel, qui est regardée comme la capitale de la province, et a remplacé, San-Nicolas, plus rapprochée de l'Uruguay et dont elle est éloignée d'environ vingt-quatre lieucs. Près de San-Nicolas, nous passames l'Uruguay à la façon habituelle du pays, où l'on ne trouve ni ponts, ni bacs. Heureusement nos gens, habitués à voyager dans le pays et qui en connaissaient les ressources aussi bien que les inconvénients, s'étaient pourvus de cuirs de bœuf, Hs les eurent bientôt ramassés par Îes quatre coins, de manière à leur donner une forme qu'un voyageur moderne compare assez plaisamment à celle d’un panier à masse-pains. Ils ÿ placèrent aussitôt nos bagages, et il fallut bien que je m'aventurasse avec eux dans une de ces étranges embarcations que quelques-uns des plus vigoureux se mirent à remorquer à la nage, au moyen d'une longue courroie. Ce mode de navigation me souriait peu; mais je dus faire de nécessité vertu, et touchant enfin à l'autre bord, nous arrivâmes, sans autre inconvénient, aux ruines abandonnées de Santa-Maria la Mayor, fondée par les jésuites en 1626.
Triste et douloureux aspect! Quoique prévenu, j'avais le cœur serré en arrivant là. Je savais, d'ailleurs, que nous n’étions pas loin des Zupis, nation plus terrible encore que celle des Charruas que nous venions de quitter. Je me rappelais avoir lu qu'en janvier 1800 elle avait porté le ravage entre Santa-Maria la Mayor et la mission voisine de la Conception, souvenir qui n'était pas des plus propres à me rassurer. Nous ne cessions de parcourir des bois d'orangers et de pêchers, qui, jadis, disposés en allées, avaient servi d'avenues à ces riantes habitations, dont une croix de bois marquait souvent la place, aujourd'hui totalement désertée. Nous atteignimes enfin Loreto, fondation laïque de Nuflo de Chavez, qui, en 1555, y avait rassemblé des Guaranis et établi ce qu'on appelait une commanderie, qui fut cédée aux jésuites en avril 1611, et transportée, en 1686, à l'endroit où l'on n'en trouve plus aujourd'hui que les restes, C'était la premitre de toutes les Réductions; et, à ce titre, elle m'intéressait davantage.
Nous devions près de là traverser le Parana pour entrer dans le Paraguay. Notre troupe fit halte en conséquence. Pendant que nos gens prenaient les devants pour s'occuper des arrangements nécessaires à notre passage, j’examinais les environs. Sur la place même où avait fleuri la plus ancienne des missions jésuitiques, je rappelais à ma mémoire ce que j'avais lu de l’origine , des révolutions et de la chute prématurée de cette fameuse république chrétienne, objet de tant d'écrits, sans qu'on puisse peut-être s'entendre jamais parfaitement sur ce qu'on à doit penser en bien comme en mal, en raison de la divergence des idées qu'on s'est faite de ses fondateurs.
La province des Missions ( Hisiones), considérée géographiquement, est une longue bande de terre qui s'étend dans la direction N. E. et. E., resserrée au N. par le Parnua et au N, E, par la vaste forêt dans le voisinage de laquelle j'avais
rencontré la famille de Charruas. Elle est baignée, sur la frontière orientale, par l'Uruguay, qui la sépare de l'empire du Brésil, et, du côté de l'O., elle a pour bornes, au N. la lagune d'Ybera, et, plus au S. le Rio-Miriñaï qui, sortant de cette lagune, va se perdre dans l'Üruguay, en suivant, de sa source à son embouchure, une direction N.etS. presque perpendiculaire à ce dernier fleuve, C'est dans cet immense terrain que florissaient ces quinze belles Réductions fondées par les jésuites, et constituant la république chrétienne du Paraguay, si violemment attaquée, ct sortie triomphante de ses épreuves réitérées. La plus septentrionale en était Corpus, peut-être , suivant les mémoires, la plus agréable des Résidences de la province, et la plus méridionale Fapeyu, où les jésuites avaient un magnifique collége. Dans l'intervalle se trouvait Candelaria, située sur la rive gauche du Parana, et qui fut quelque temps la capitale de la république chrétienne. J'épargne à mes lecteurs la nomenclature de toutes les autres Résidences, d'autant plus que leur emplacement même, du moins pour plusieurs, est aujourd'hui devenu l'objet de controverses géographiques qui ne sont pas d'un intérêt général. Après environ une heure de navigation, employée à lutter contre un courant assez rapide, nous abordâmes enfin à l’autre rive. J'étais au Paraguay.
Je ne touchais pas sans un sentiment secret de crainte cette terre mystéricuse, depuis longtemps l'objet de tant d'hypothèses hasardées ; cette terre, si neuve encore pour la curiosité de l'Europe, et dont le moindre attrait n’est sans doute pas le caractère singulier de l'homme qui la gouvernait, de ce Napoléon au petit pied, dont la vie semble n'être que la parodie de celle de ce redoutable dominateur de l'Europe moderne.
A peine débarqués, nous rechargeñmes nos bagages et nous nous remimes en route, en longeant d'assez près les rives de ce beau fleuve du Parana, auquel ne nuisaicnt en rien, dans mon esprit, les souvenirs encore récents de l'Orénoque et du Marañon ; moins varié, peut-être, dans ses accidents, parce qu'il coule invariablement en des plaines unies, mais non moins imposant par la masse de ses eaux. Malheureusement, je m'y trouvais juste à cette époque de l'année où ce fleuve inonde surtout les campagnes qu'il arrose; ce qui ne laissait pas de compliquer un peu les difficultés du voyage.
Nous approchions d'Itapua, premier lieu habité que nous devions rencontrer dans le pays, quand nous fûmes brusquement abordés par une douzaine d'hommes en veste bleue, pantalons blancs et chapeau rond , armés de sabres, de pistolets, de carabines, et accompagnés de quelques autres assez mal équipés, en habits bourgeois et portant des lances. Ils nous demandèrent impérativement nos passeports, et, sans attendre notre réponse, il nous entourèrent et nous conduisirent, plus vite que nous n’y aurions été de nous-mêmes, auprès du commandant militaire d'Itapua. C'était un détachement de ces nombreuses guardias ou postes militaires dont le dictateur a couvert les rives du Paraguay, du Parana et de l'Uruguay, pour empêcher de sortir de son empire, qui ressemble assez à l'antre du lion
de la fable; car tout y entre et rien n'en sort, Il n'en laisse pas sortir les indigènes, dans la crainte qu'à leur retour ils n’y rapportent des idées libérales qui pourraient lui nuire ; les Espagnols, parce qu'il les regarde comme des otages; les étrangers, pour s’en servir comme d’intermédiaires avec les puissances européennes, Il ne se dissimuie pas les inconvénients de l'entrée accordée à ces derniers; mais ces inconvénients sont plus que compensés par l'exactitude de la surveillance qu'il exerce sur eux. 1 a établi partout une police des plus inquisitoriales et des plus vexatoires. Il se charge même souvent, en personne , de l'exécution de ses décrets; mais, dans les villes les alcades, et les commandants à la campagne, en sont particulièrement chargés. A cet effet, ils ont sous leurs ordres des espèces d'éclaireurs nommés se/adores, qui, de jour comme de nuit, voient et observent tout avec une étonnante sagacité. 11 dispose, en outre, d'une sorte de police secrète que font volontairement un certain nombre d'amateurs. Pour être plus sûr de son fait, il a supprimé la poste aux lettres, tout en laissant subsister les maîtres de poste. Par là, il se procure de l'argent et se trouve nanti de toutes les lettres qui sortent ou qui entrent. Il les ouvre sans scrupule et les retient ou les renvoie, suivant que le contenu lui convient ou non; aussi ne prend-on plus la peine de les cacheter. Enfin on ne peut sortir du pays ni en parcourir l’intérieur sans passe-ports, délivrés pour la sortie par le dictateur exclusivement, et pour le voyage, par les commandants.
C'était en vertu de cette dernière mesure que nous venions d'être arrêtés. Au moment où j'entrai chez le commandant, j'eus toutes les peines du monde à m'empêcher d'éclater de rire, en le voyant affublé d’une grande robe de chambre d'indienne, vêtement officiel, espèce d’uniforme que portent, à l'imitation du dictateur, les commandants, les alcades, et en général tous les employés, mais sans jamais le quitter, pas même pour monter à cheval. Ce commandant paraissait être un fort brave homme. 11 excusa de son mieux ses gens, de la brusquerie avec laquelle ils avaient rempli leur charge; puis, après avoir pris connaissance de mon passe-port brésilien , il m'apprit que je devais attendre quelques jours à la frontière le retour d’un messager qu'il allait expédier pour l’Assomption, à l'effet d’instruire le dictateur de mon arrivée, et de lui demander si son bon plaisir était que je traversasse le pays, en qualité de voyageur, sous laquelle je m’annonçais. « Au reste, ajouta-t-il, je ferai de mon mieux pour que le temps ne vous paraisse pas trop long. Votre qualité de Français n’est point à mes yeux un titre de réprobation, comme auprès de beaucoup de mes compatriotes ; au contraire. Moi et deux ou trois autres personnes d'ici, que vous connaîtrez, nous aimons Feaucoup les Français... »
Le lendemain, il me conduisit chez le curé et chez l’alcade d’Itapua, qu'il invita à venir passer la soirée chez lui, avec le seigneur français. J'avais ea le temps d'examiner tout à mon aise cette bourgade, l'une des premières fondées par les jésuites, puisqu'elle date de 1614, mais non pas alors à l'endroit où elle se trouve maintenant, Toutes les habitations, comme dans toutes les peuplades jésuitiques,
sont couvertes en tuiles, et les murs sont de briques cuites; le tout, d'ailleurs, disposé en rues et en places, comme en Europe, à la différence des bourgs et paroisses, dont les maisons sont disséminées dans la campagne, sauf un petit nombre groupées autour de l'église.
« La bourgade que vous venez de voir, me dit mon hôte, n'a pas plus de quatorze cents habitants ; mais, située sur le Parana, entre le territoire des Missions d'une part et le Paraguay de l'autre, elle pourrait acquérir une importance commerciale, comme entrepôt pour le nord et pour le midi. Son Excellence a même cherché à établir là, vers 1822, une espèce de factorerie, par laquelle elle espérait concilier l'intérêt de son isolement politique avec celui du commerce dont elle sentait la nécessité ; mais les entraves qu'elles a mises elle-même aux opérations n'ont pas tardé à tout gâter, et le projet a été abandonné. C’est, au reste, par Itapua que, deux fois, M. Bonpland a cherché à se mettre en communication avec Son Excellence... — M. Bonpland! interrompis-je; le connaissez-vous? Beaucoup; et vous n'ignorez pas qu'il est, depuis 1821, prisonnier de Son Excellence ; mais vous pourrez voir votre digne compatriote, car vous passerez près du lieu qu'il habite, Son Excellence l'accuse d'avoir entretenu des relations avec ses ennemis lors du passage d’Artigas, en déguisant ses mauvais desseins par la formation d'un établissement pour la préparation de l'herbe du Paraguay. En conséquence elle envoya quatre cents hommes qui, après avoir détruit l’établissement, emmenèrent plusieurs prisonniers, et avec eux M. Bonpland, à qui elle assigna pour résidence Santa-Maria de l'e, dont il ne peut s'éloigner que de quelques lieues. » Et, se penchant à mon oreille, comme s'il eût craint d'être entendu : « Je crois que Son Excellence a tort. M. Bonpland est à mille lieues des vues politiques qu'on lui prête. S'il a formé des relations avec les chefs des Mise sions, c'est que le succès de son établissement lui rendait ces relations nécessaires, Dans tous les cas, il ne fallait pas, pour s'emparer d'un seul homme, massacrer une partie des Indiens, et frapper d'un coup de sabre à la tête M. Bonpland , qui n'opposait aucune résistance ; il ne fallait pas piller ses effets, le conduire les fers aux pieds jusqu'à Santa-Maria, et oublier que, pendant le trajet, il a soigné lui-même ceux des soldats de Spn Excellence qui avaient été blessés dans l'expédition. » Après ce que je venais d'entendre, la volonté seule du dictateur pouvait me retenir à Itapua. Le cinquième jour, pourtant, l'exprès revint avec l'autorisation demandée. Je ne songeai plus qu’à partir, après avoir, dans la perspective d’un long voyage, augmenté mon train et ma suite, avoir remercié de leur accueil mon digne hôte et ses amis, et leur avoir réitéré l'assurance d'être prudent, el de ne pas les compromettre.
< Nous nous dirigeâmes sur San-Cosme, peuplade fondée en 163% par le jésuite Formoso, Elle n’a aujourd'hui de remarquable que sa situation, près du Parana , en face de l'île d'Apuipé, la plus grande du fleuve, et à proximité de l'immense estero y bañado de Nembucu, terrain entièrement noyé et couvert de jones, comme il s’en trouve en si grand nombre dans toute cette partie. Nous avions
à traverser cinq ou six petits aMuents du grand fleuve, opération lente el assez difficile, surtout quand les eaux sont élevées, Quant à notre charrette de bagages, à mesure que nous arrivions au bord de l'un des arroyos ! ruisseaux), on la déchargeait et on la mettait à flot, trainée à la remorque par deux chevaux qu'on y attelait au moyen d'une grande courroie, et que guidait un homme monté sur Fun d'eux, tandis qu'un autre se plaçait debout derrière la charrette, pour lui faire contre-poids et la maintenir en équilibre, quand la force du courant la faisait pencher à droite ou à gauche. C'est ainsi que se passent, dans le pays, toutes les petites rivières.
Rien ne devant nous arrêter à San-Cosme, nous poursuivimes notre route, en longeant de très-près l'estero de Nembucu, couvert d'une innombrable quantité de canards, sur lesquels mes gens et moi nous ne tardämes pas à faire main basse : car nous commencions à éprouver le besoin d'économiser notre provision de charque où tasujo (viande séchée), nourriture principale des habitants de ces contrées, Is étaient en si grand nombre, qu'un coup de fusil suffisait pour les ebaltre par douzaines ; aussi fûmes-nous bientôt pourvus pour longtemps ; mais quelques-uns de mes Indiens qui n'avaient point de fusil, les chassaient avec non moins de succès, au moyen de trois petites boules, adaptées à l'extrémité d'autint de longues courroies, qu'ils lançaient, en les faisant tournoyer, sur les canards, de manière à enlacer leurs ailes, et à les forcer de tomber ainsi à leurs picds, sans pouvoir se dégager de leurs liens. me
A Santiago, nous quittämes les bords de l'estero que nous avions suivi, et nous commençâmes à nous enfoncer dans les terres, en nous élevant vers le nord. En arrivant à Santa-Rosa, je vis se justifier ce que m'avait dit le commandant d'Iapua. Le nom de M. Bonpland y était des plus populaires, et c'était à qui des habitants de la bourgade me conduirait au Cerrito (petite colline), licu situé entre Santa-Rosa et Santa-Maria de Fe, et qu'il avait choisi pour son habitation. Avant de m'y rendre, je voulus, pour me faire une idée de l'ancienne splendeur des missions jésuitiques, visiter ce qui restait de celle de Santa-Rosa. Tel était l'éclat de son église que, pillée à diverses reprises par plusieurs des gouverneurs du Paraguay et par quelques-uns de ses administrateurs, puis dépouillée plus récemment, par le dictateur, de l'or et de l'argent qui la décoraient encore, elle n'en continue pas moins à tenir un rang distingué parmi les plus belles et les plus riches églises du pays.
Je me rendis avec empressement au Cerrilo ; mais je n'en pus voir le propriétaire, momentanément absent. Je fus réduit à contempler avec un sentiment pénible la résidence de ce digne missionnaire de la science, collaborateur de l'illustre Alexandre de Humboldt, dont j'avais récemment retrouvé les traces dans mon exploration des rives de l'Orénoque. M. Bonpland vivait là, se livrant à des travaux d'agriculture ; pauvre, car les ressources du sol suffisaient à peine à sa subsistance ; mais aimé, mais respecté de tous les habitants auxquels, aussi complaisant qu'instruit, il savait se rendre éminemment utile, tant par les sages con-
seils que sCs connaissances générales lui permettaient de leur donner, pour leurs divers travaux, que par les secours spéciaux qu'il leur prodiguait comme médecin. Je soutfrais de son malheur en songeant combien devait être triste pour un homme de cette portée une vie tout entière passée loin de ses parents et de ses amis, sans autre société que des Indiens à demi sauvages et des employés du dictateur, qui ne sont guère plus civilisés. Je savais que plusieurs tentatives faites en divers temps pour sa délivrance lui avaient été plus nuisibles qu'utiles, et je faisais, en quittant sa demeure, des vœux pour que, victime d'un premier caprice, un autre caprice vint bientôt le rendre à la liberté et aux sciences !,
Revenu du Cerrito, je donnai immédiatement à mes gens le signal du départ. I me tardait d'arriver à l'Assomption, premier terme de mon pèlerinage au Paraguay ; aussi ne m'arrètai-je point à Santa-Maria de Fe, mission jadis si florissante, d'origine laïque, fondée en 1592 par Juan Caballero Bazan, et l'une de celles qui ont éprouvé, dans le cours des temps, le plus de révolutions.
Dans une halte nocturne sur les bords humides et boisés du Tebiquari-Guazu, je vis chasser, par mes Indiens, le fameux fapir ou anta (tapir americanus). La peau en est, dit-on, à l'épreuve de la balle. Les anciens Espagnols en faisaient des casques et des cuirasses. Il est caractérisé par un long cou, plus gros que la tôte, et par un museau allongé, dont la forme, par son extrème contractilité, rappelle celle de la trompe de l'éléphant. Il est des plus voraces, jusqu'à mangcr de la toile, quoiqu'en liberté il ne se nourrisse que de végétaux. Sa chair est d'un assez bon goût, et il est très-facile à prendre ; car les tapirs ne sortent que la nuit. On les tue à coups de fusil, en les chassant à l'aube du jour, avec des chiens courants.
Les localités que je trouvais semées sur ma route, après avoir passé le Tebiquari-Guazu, qui sépare les Missions du reste de la province, n'avaient guère, à mes veux, d'autre mérite que celui de me rapprocher de la capitale ; aussi traversai-je assez froidement Caapucu ou les Longs-Arbres ; Tipari, non loin de l'Estero-Bellaco ; Ita, la plus ancienne des peuplades des Carios ou Guaranis, vaincus là par Jean d'Avolos, en 1536 ; Garabaré ; Ipané, anciennnement Pitun, peuplade formée d'Indiens Guaranis ; Frontera; Lambaré, À mesure que nous avancions, je reconnaissais avec intérêt, dans l'accumulation des lieux habités, l'indice certain du voisinage d'une grande ville, contrastant avec la dépopulation des immenses territoires que j'avais parcourus depuis Etapua jusqu'aux dernières Missions situées au N. du Parana.
Enfin, j'atteignis la capitale. Mon premier soin fut de m'y prévaloir d'une lettre de recommandation que m'avait donnée mon hôte d’Itapua pour un jeune Cordoveze, chez le père duquel Francia avait logé dans sa jeunesse, pendant son séjour à l’université, ce qui ne l'empêchait pas de retenir le fils, après lui avoir confisqué tout ce qu'il avait apporté au Paraguay. « Voici déjà plusieurs années