‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 38 sur 112 · Ce qui eut lieu en · texte numérisé non relu

Ce qui eut lieu en

que je suis ici, me disait ce malheureux jeune homme, loin de mon pays et de

ma finille, et Dieu sait quand et comment j'en sortirai, si jamais j'en sors. Je ne puis même pas nourrir l'espoir du succès d'une tentative désespérée, surtout depuis le malheureux résultat de celle de M. Escoffier, du comté de Nice, qui, passé de l’Assomption au Grand-Chaco, au travers du Paraguay, vers le milieu de 1823, a été arrôté à quelques lieues au-dessous de Nembucu. Un de ses compagnons de fuite mourut de la morsure des serpents qui pullulent dans ces contrées sauvages; il courut lui-même le risque d'être enveloppé, avec les survivants, par un de ces incendies que les Indiens ou la foudre allument partout ; il faillit mille fois être pris par les naturels; et, manquant d'armes, par imprévoyance ou autrement, peu s'en fallut qu'il ne mourût de faim, avec eux ; encore avait-il pris le seul chemin qui lui offrit quelque chance de réussite ; car il n'y faut pas songer du côté de l'est et du sud, hérissés de guardias, ni du côté du nord, non moins bien gardé et défendu d'ailleurs par un désert de cent cinquante lieues. » Un tel discours aurait pu refroidir mon ardeur de pèlerinage au Paraguay ; mais mon parti était pris; et, en tout cas, comment reculer? Le pauvre garçon voulut bien me servir de cicérone et de guide dans la ville, qu'il ne connaissait que trop bien. L'Assomption (Asuncion), érigée en évèché le 1e juillet 1547, fut la seule capitale de tous les établissements espagnols dans ces contrées, jusqu'au 16 avril 1620, époque à laquelle Buénos-Ayres ayant été, à son tour, érigé en évêché, la cour de Madrid crut devoir séparer politiquement la province du Paraguay de celle de Rio de la Plata. Buénos-Ayres alors devint la capitale de cette dernitre, et l’Assomption celle de l'autre.

"* La ville n'a rien de bien remarquable sous le rapport monumental. Du temps d'Azara, qui lui donne 7,088 habitants, elle possédait encore un collége fondé, en 1783, par les jésuites, en faveur de ceux qui ne pouvaient aller faire leurs études à leur grand collége de Cordova. On y enseignait les lettres, la philosophie et la théologie. Francia l'a supprimé en 1822, Elle avait plusieurs couvents ; un de la Herced ou des pères de la Merci, dont il à fait un pare d'artillerie ; un de Récollets, qu'il a changé en caserne; et celui de Saint-Dominique, situé sur les bords de la rivière, dont il a fait une église paroissiale, en remplacement de celle de l'Incarnation, abattue par son ordre. La ville en amphithéâtre est, d’ailleurs, fort irrégulièrement bâtie, sur un sol sablonneux dont la pente est souvent assez rapxle. Les rues en étaient étroites, tortueuses et de longueur inégale; mais, par compensation, bordées d'orangers, dont l’ombrage n'était pas moins utile qu'agréable aux habitants, au milieu des sables brülants sur lesquels elles étaient construites. Francia, en 1821, à fait abattre en grande partie les arbres, démolir des façades de maisons ou des maisons entières, pour ouvrir de nouvelles rues et pour élargir les anciennes. Les maisons étaient isolées, entremêlées d'arbres, de petits jardins ; les places remplies d'herbes, Des sources partout jaillissantes coulaient partout en ruisseaux et s'étendaient en mares, Aussi despotique qu'ignorant, il traça des alignements ridicules, ordonna des nivellements impossibles, comblant

arbitrairement les sources, abattant d'un côté, édifiant de l’autre, sur la terre meuble, une foule de constructions, bientôt emportées par les orages, dans des rues non pavées, d'où les eaux enlevaient, en une nuit, les décombres qu'on y avait déposés pendant quinze jours pour les égaliser ; le tout sans jamais parler d'indemniser les propriétaires, souvent forcés, d’ailleurs, de démolir à leurs frais ours habitations. Après quatre ans d'exécution de ce beau système, presque tout était encore à faire ou à recommencer dans la capitale du Paraguay, qui, à mon arrivée, ne ressemblait pas trop mal à une ville bombardée depuis quelques mois.

sous un régime tel que celui du docteur, un genre d'établissement ne pourait manquer de m'intéresser. Je veux parler des prisons. Il y en a de deux sortes à | Assomption : la prison publique et la prison d’État. La prison publique est un bâtiment de cent pieds de long, n'ayant qu’un rez-de-chaussée, distribué en huit pièces, et une cour d'environ douze mille pieds carrés. Dans chacune des pièces, vivent de trente à quarante détenus, sans distinction de rang, d'âge, de position sociale; le maître et l’esclave, l'accusé et le coupable, le voleur de grands chemins et le débiteur insolvable, l'assassin et le patriote ; tous mal nourris, mal propres, entassés douze heures sur vingt-quatre dans un local étroit, sous une chaleur de vlus de trente-six degrés. La cour est encombrée de petites cabanes, où vivent ceux des prisonniers qui ne pourraient trouver place dans les chambres. Ce sont ls moins malheureux. Une partie de ces derniers, condamnés aux travaux publics, sortent, tous les jours, enchainés deux à deux, portant aux pieds un sros anneau de fer, souvent du poids de 25 livres. Les femmes habitent aussi la zrande cour, où elles peuvent communiquer avec les hommes, et portent, comme eux, les fers, sans que la grossesse mème puisse les exempter. MM. Rengger et Longchamp, qui ont visité ces prisons quelques années avant moi, célébrent l’humanité du brave Gomez, forcé par le dictateur d'en accepter la surveillance, après y avoi +6mi lui-même pendant plusieurs années comme prisonnier d'Etat. Les malheur ‘ux, traités comme tels, sont plus à plaindre encore que les autres. Leurs prisons sont dans les casernes, et consistent en petites cellules sans fenêtres ou en cachots humides, où l’on ne peut se tenir debout qu'au milieu de la voûte. loujours au secret, toujours aux fers, toujours gardés à vue, pour eux aucune communication de famille ; la nourriture la plus vile, point de secours en cas de maladie, si ce n'est quelquefois à leur dernière heure. Tant de peines ne suffisent pas. Il Y a encore la confiscation des biens, qui n’est pas une des moindres ressources du revenu public, et que le dictateur seul prononce ordinairement contre ceux qu'on a déclarés traîtres à la patrie, mais qui s'applique aussi quelquefois à de moindres crimes. Un négociant emprisonné à la suite d'une dispute avec un oflicier de la douane, se vit confisquer tous ses biens, parce qu’il avait eu l'imprudence d'offrir à l'État trois mille piastres, pour racheter sa liberté,

L'un des édifices les plus remarquables de la ville est l'habitation des anciens gouverneurs, Construite par les jésuites, peu avant leur expulsion, pour servir de

retraite aux laïques pendant certains exercices spirituels. Il est de forme à peu orès carrée, isolé par de larges rues que le dictateur a fait percer à cet effet, et pourvu de deux galeries, dont l’une, extérieure, donne sur la grande place publique, et l'autre, intérieure, sur une vaste cour. C'est là que demeure Francia. Er face, sur la place, se trouve un arbre, sous l’ombrage duquel doivent se rendre toutes les personnes qui lui demandent une audience, afin qu'il puisse juger par lui-même, en les voyant de ses fenêtres, s’il doit ou non les recevoir, ce qu'on apprend, après une attente plus ou moins prolongée, par l’arrivée d’un officier, chargé d'apporter ses ordres aux postulants.

Gaspard de Francia est né dans la province des Missions. On le croit issu d'une fanille portugaise, cependant il aime à se dire Français d'origine. Ses parents l'avaient envoyé à Cordova où, après d’heureuses études, il fut reçu docteur en théologie; mais, de retour chez lui, il aima mieux exercer la profession d'avocat, On loue le courage et la probité qu'il déploya dans cette carrière, ainsi que son désintéressement, qui le portait à se contenter d’un très-modique patrimoine ; mais il avait manifesté, dès sa jeunesse, cette inflexibilité de caractère, et une tendance à lhypocondrie qui, plus tard, devaient en faire un tyran capricieux. Ses talents au moins relatifs lui ouvrirent bientôt la carrière des affaires. D'abord membre du cabildo (conseil municipal), il ne parut à la junte que pour lutter en vain contre des collègues aussi pervers que ridicules. Dans la conscience secrète de leur impéritie, ces derniers convoquirent , en 1813, un nouveau congrès qui, non moins ignorant que la junte, voulant établir à toute force un gouvernement républicain, nomma chefs de l'État, avec le titre de consuls, l'ex-secvétaire de la junte révolutionnaire et son ex-président, D. Fulgencio Yegros, qui devaient alternativement exercer l'autorité. Dès l’année suivante, le consulat n'existait plus, et Françia était dictateur du Paraguay pour trois ans, aux appointements

e 9,000 piastres, dont il ne voulut accepter que le tiers. Peut-être n'y avait-il pas alors au congrès et mème dans le Paraguay tout entier dix personnes qui sussent au juste ce que c’est qu'un dictateur. Le pays ne tarda pas à l'apprendre, Francia s'était fait nommer dictateur à vie par le congrès de 1817, tout composé d' ses créatures. Parvenu au terme de son ambition, il leva le masque. Un moment arrêté par Artigas, quand il l'eut vaincu et fait prisonnier, il se montra licessanment le plus cruel etle plus ombrageux des hommes, ne recevant qu'avec difficulté les personnes que les fureurs de son ennemi avaient forcéces à chercher un asile au Paraguay, comparativement tranquille, C'est alors qu'il établit le singulier système administratif dont on chercherait vainement un autre exemple, sévissant contre tous ceux qui lui portaient ombrage, établissant, sur toutes ses frontières du nord et de l’ouest, de nombreuses guardias, pour combattre où comprimer les fudiens qui l'inquiétaient dans ces directions, et transportant de force les vaincus dans la capitale ou dans les Missions, pour les fondre avec les bliucs; politique atroce, sans doute, mais qui pourtant, par le fait, était la meiloure à suivre avec eux, Une conspiration contre lui, découverte en 1820, devint

l'occasion d'exécutions sanglantes et sans nombre, qui, pendant plusieurs années, enveloppèrent dans une même terreur les Espagnols proscrits, les nationaux ct les créoles. Les étrangers étaient les seuls qu'il semblât vouloir épargner, et l'on a vu comment il les traite.

Je complète cette esquisse de son histoire par les détails curieux que nous ont transmis MM. Rengger et Longchamp, sur l'emploi d'une de ses journées. Après avoir peint sa résidence de ville , telle que je l'ai décrite moi-même : «Il y loge, d'sent-ils, avec quatre esclaves, savoir : un petit nègre, un mulâtre et deux mulitresses, qu'il traite avec beaucoup de douceur. Les deux premiers lui servent à la fois de valets de chambre et de palefreniers ; une des mulâtresses fait sa cuisine, et l'autre prend soin de sa garde-robe. Sa vie journalière est d'une grande régulité. Rarement les premiers rayons du soleil le surprennent au lit, Dès qu'il est levé, le nègre lui apporte un réchaud , une bouilloire et une cruche pleine d'eau, qu'il fait chauffer en sa présence. Alors le dictateur prépare lui-même , et avec tout le soin possible, son maté ou thé du Paraguay. Le maté pris, il se promène dans le péristyle intérieur qui donne sur la cour, en fumant un cigare, qu'il a soin de dérouler auparavant, pour voir s’il ne renferme rien de nuisible, À six heures, arrive le barbier, mulâtre sale et mal vêtu, mais l'unique membre de la facuité auquel il se confie. Si le dictateur est de bonne humeur, il se plaît à jaser avec lui, et souvent il se sert de ce moyen pour préparer le publie à ses projets; c'est sa gazette officieie. Il se rend ensuite, vêtu d'une robe de chambre d'indienne, dans le péristyle extérieur qui règne tout autour du bâtiment; et là, reçoit, en se promenant, les particuliers admis à l'audience. Vers sept heures, il rentre dans son cabinet, où il reste jusqu'à neuf heures. Les officiers et les autres employés viennent alors lui faire leurs rapports et recevoir ses ordres. A onze heures, Le jiel de fecho apporte les papiers qui doivent lui être remis, et écrit sous sa dictée jusqu'à midi, A cette heure-là, tous les employés se retirent, et le docteur Francia se met à table. Son diner est très-frugal. Après le diner, il fait la sieste; il travaille ensuite jusque vers les quatre ou cinq heures, qu’arrive son escorte pour la promenade. Le perruquier entre alors, et le coiffe pendant qu’on selle son cheval; cela fait, le dictateur visite les travaux publics ou les casernes, surtout celle de la cavalerie, où il s’est fait arranger une habitation. Dans ses promenades, quoique au milicu de son escorte , il est armé non-sculement d'un sabre, mais encore d'une paire de pistolets de poche à double canon. Rentré chez lui à la nuit tombante, il se met à l'étude; puis après une légère collation, à dix heures, il donne le mot d'ordre et ferme lui-même, en rentrant, toutes les portes de son habitation. » Les mêmes voyageurs le représentent spirituel, pénétrant, très-instruit, au moins relativement, libre d'une foule de préjugés, toujours désintéressé, malgré l'inégalité de son humeur, et parfois même généreux ; du reste, tutoyant presque tout le monde, quoique excessivement jaloux de son autorité ct des égards dus à sa personne.

Après plusieurs séances infructueuses sous l'arbre officiel, je fus enfin admis à

l'honneur de lui être présenté, pour lui demander la permission de continuer mon voyage, Je vis un homme de moyenne taille, âgé de soixante-dix ans, avec une physionomie régulière, des yeux noirs armés d'un regard vif, exprimant toujours la méfiance, Fidèle aux instructions que j'avais reçues, je ne m'approchai de lui que de six pas au plus, jusqu'à ce qu'il m'eût fait signe de m'avancer, et m'arictai alors à trois pas, les bras étendus le long du corps et les mains pendantes et ouvertes, car il craint qu'on n'y cache des armes. Il débuta avec moi, comme avec tout le monde, par un air de hauteur affectée qui, après quelques questions répondues simplement sur mes projets, se changea en un ton plus simple. En me parlant de Napoléon, son sujet favori, il n'oublia pas de comparer l'élève de Brienne à l'écolier de Cordova, et surtout au dictateur du Paraguay le dominateur de l'Europe, dont il admirait le gouvernement militaire et déplorait la chute, blâmant d’ailleurs vivement la France de s'être laissé prévenir par l'Angleterre dans la reconnaissance des républiques de l'Amérique du Sud, ce qu'il regardait comme une grande faute politique. Il professait surtout le plus grand dévouement pour la cause de ces républiques, qu'il se disait prôt à défendre envers et contre tous. Quant à ses idées sur la religion, il s'amuse souvent des superstitions auxquelles il a cherché à soustraire son pays; aussi il me & manda quelle était la mienne, puis il ajouta, comme son dernier mot sur cette iatière : « Professe celle que tu voudras; sois chrétien, juif ou musulman ; mais ne sois pas athée, » À la fin de la conférence, où il parlait souvent par brasques seutences, ayant eu occasion de lui rappeler sa noble conduite envers le fils d'une maison de Cordovya, qu'il avait nommé son secrétaire, en reconnaissance des services reçus d'elle dans sa jeunesse, je crus pouvoir risquer quelques mots en faveur de mon pauvre Cordoveze, traité bien différemment. I fronça le sourcil, ne me répondit rien, et me congédia par ce qui paraît être sa phrase obligée pour tous les étrangers qu'il admet à son audience : «Fais ici ce qui te plaira ; personne ne l'inquiétera; mais ne te mêle jamais des affaires de mon gouvernement. » Je me vetirai et me préparai à continuer mon voyage. Mon grand objet était rempli... J'avais vu Francia. Je m'embarquai sur le rio Paraguay pour le remonter jusqu'au fort Bourbon, afin de lier mes investigations dernières avec les précédentes.

Quoique favorisée par le vent, notre chaluna (espèce de bateau plat} allait lentement, parce qu'indépendamment de la difficulté du courant, nous avions sans cesse à louvoyer pour passer entre les canaux, souvent assez étroits, que forment les îles nombreuses dont le cours du fleuve est obstrué, serrant, le plus souvent, la rive orientale, que je voulais voir de préférence en allant , et réservant pour le retour l'inspection de la rive opposée, À mesure que nous avancions, les traces de la civilisation devenaient, de moment en moment, plus rares. Nous n'eûmes bientôt plus sous les yeux que les eaux du fleuve, les falaises de son rivage el les épaisses forêts des îles qui le couvrent, retentissant, la nuit, des lugubres rugissements des jaguars dont elles sont remplies,

Nous n'atterrimes qu’à Zpita, la dernière localité riveraine jusqu'à Villa-Real de

la Conception, et située à l'extrémité septentrionale du grand estero d’Aguaracaty, le troisième de ceux que je rencontrais sur ma route depuis Itapua, et qui n'est pas un des moins importants du Paraguay. Attirés bientôt dans la campagne par un mouvement extraordinaire, nous ne tardâmes pas à reconnaitre qu'il s'agissait de donner la chasse à un guazu-pucu, qu'une vingtaine des hommes du licu avaient fait lever dans l'estero, et qu’ils poursuivaient au grand galop avec leurs lazos ou longues courroies , cette arme si redoutable entre les mains de la plupart des habitants de ces contrées, rompus dès l'enfance à cet exercice, Mes Indiens, en amateurs passionnés, se mirent aussi à /acer le pauvre cerf, qui, malgré la légèreté de sa course et ses feintes adroites, tomba bientôt les cornes embarrassées dans les liens dont on le chargeait de toutes parts; car les chasseurs avaient cerné la portion du marais où l'animal aux abois espérait trouver un refuge. Aucun autre incident ne signala mon voyage jusqu'à Villa-Real de la Conception, si ce n’est la rencontre que nous fimes, au confluent du rio Jejuy. dans le Paraguay, de quelques individus appartenant à l’une des huit hordes de la nation Guana, répandues dans les environs, sur les deux rives du grand fleuve, Cette nation, plus sociable que les autres, s'en distingue aussi par le soin avec lequel elle exerce l'hospitalité envers les étrangers; ct la manière dont nous fûmes accueillis chez elle nous engagea à nous y arrêter un peu. Ses gucrriers nous conduisirent à leurs huttes, de forme cylindrique, placées chacune au milieu d’une place carrée, formées de branches d'arbres et couvertes de pailie, sans voûtes ; sans fenêtres, sans autre ouverture que la porte.

Continuant ma navigation sur le Paraguay, qui, à partir de cette ville, se rétrécit sensiblement, je remontai jusqu’au fort Bourbon. Ce fort était le dernier terme de mon voyage vers le nord; aussi, déjà si près de la frontière septentrionale du pays, et touchant au Mato-Grosso, province brésilienne, où rien ne piquait spécialement ma curiosité, je ne songeai plus qu'à rétrograder ct à redescendre le fleuve, en en longeant seulement la rive opposée, Nous n'avions pas, comme en allant, à lutter contre le courant; et, secondés par de bons rameurs, nous descendimes rapidement vers le sud. Je reconnus, sur notre droite, une ile considérable formée par deux branches distantes du Pilcomayo qui se jettent toutes deux dans le rio Paraguay. Bientôt la navigation, devenue plus difficile par la multiplicité des îles déjà vues, m'annonça le voisinage de la capitale.

Je n’eus rien de plus pressé, en arrivant, que de m'informer de mon pauvre ani, Cordovèze ; le malheureux y était encore, Ma seconde démarche fut de me mettre tout de suite en mesure pour obtenir la permission de sortir du pays. Je ne dirai pourtant rien d'une nouvelle conférence que j’eus avec le dictateur, à ce sujet, et dont je n'attendis pas sans inquiétude le résultat ; car le vent soufflait du N.-E.; ct, en conséquence, suivant son habitude, dans ce dernier cas, le dictateur était fort mal disposé. Je fis cependant, par avance, toutes mes dispositions, en cas de succès ; car lorsqu'on part, il faut partir, non pas seulement au jour, mais encore à l'heure prescrite, de peur de révocation des ordres, Dans ce

but, je m'étais logé le plus près possible de la rivière ; et, de ma galerie, qui donnait sur le matadero (la boucherie), .je voyais les opérations par lesquelles les bouchers fournissent à la ville les approvisionnements nécessaires. Qu'on se figure un vaste espace couvert de poussière en été et de boue en hiver, et sur lequel les animaux /acés un à un sont ensuite tués, écorchés et dépecés sur la place, non pas, comme chez nous, par quartiers, mais en sections-longitudinales, prises dans le sens des côtes. On les charge ensuite sur des charrettes, pour les transporter au marché. Les carcasses jugées inutiles sont abandonnées sans autres précautions sur le lieu même, ce qui ferait de toutes les villes un foyer d'infection et de maladie, si, plus prévoyante que les hommes, la nature n’eût ménagé un remède à cette inconcevable négligence dans d'innombrables volées d'oiseaux de proie, qui se réunissent autour des habitations pour y chercher leur nourriture.

Je n'avais plus qu'une pensée, qu'un désir, c'était de quitter le Paraguay ; et le cours des journées d'attente qui coulaient si lentement pour moi depuis mon retour à l’Assomption, ne m'offrait guère d’autres distractions que le spectacle, sinon agréable du moins curieux, des combats acharnés qu'après le départ des charrettes ces brigands de l'air se livraient sur les cadavres du matadero, qu'ils avaient en moins de rien dépouillés de leur dernier lambeau de chair. Fort ennuyé, très-impatient et déjà inquiet, je me livrais un jour à cette belle occupation, quand mon ami Cordovèze, ordinairement si mélancolique, se précipita tout à coup chez moi. « Je suis libre, nous sommes libres ! s’écria-t-il tout radieux ; je suis libre, nous sommes libres ! Viva el eæcellentissimo señor ! répéta-t-il en ôtant son sombrero. Mais partons, partons sur-le-champ ! » Il me montra alors sous la même enveloppe, 1° un ordre du dictateur qui mettait à sa disposition une double cargaison de yerba, avec faculté de l'emporter sur-lechamp ; 20 la permission, pour moi, de n’embarquer avec lui, « Vive Francia ! » m'écriai-je à mon tour ; et deux heures après, nous voguions à pleines voiles vers le sud.

Nous rangions constamment la rive occidentale, pour ne pas rester en vue des guardias, dans le cas où une fantaisie dictatoriale aurait voulu nous faire rétrograder ; mais, rassurés enfin, à mesure que nous nous éloignions de l'Assomption, je désirai faire encore une petite halte au Chaco, pour toucher une dernière fois cette terre que je ne devais probablement pas revoir ; car une fois arrivé à Corrientes, mon itinéraire était tracé pour l'intérieur. Mon compagnon Cordovèze eut la complaisance de condescendre à mon vœu; à peine fümes-nous débarqués, que, derrière un petit bouquet d'arbres, nous découvrimes un certain nombre de sauvages accroupis autour d'un feu. Nous voulümes rétrograder, mais il n’était plus temps; notre bonne contenance nous sauva. C'était une petite troupe de ces Tobas, l'une des nations les plus célèbres du pays parmi celles qu'ont illustrées leurs luttes avec les Espagnols, depuis l'époque de la découverte jusqu'à nos jours. Sans être à beaucoup près aussi dangereux, ils sont encore

fort redoutés. Décimés tour à tour par leurs guerres contre les Espagnols, par leurs combats contre les Bocobis, tribu qui fut loujours leur mortelle ennemie, de très-puissants qu'ils étaient, ils sont aujourd’hui réduits à un nombre peu considérable, et répandus, à de longs intervalles, entre le Pilcomayo au nord et le rio Vermejo, vers le midi.

Nous nous crtretenions encore des Tobas, quand nous atteignimes Nembucu, dernière station un peu importante du Paraguay de ce côté. Enfin, notre arrivée à une grande île qui semble marquer le confluent du Paraguay avec le Parana, ainsi que le changement de direction des courants, nous firent connaitre que uous entrions dans ce dernier fleuve, et que nous échappions à la domination de Francia : bientôt après, nous avions atteint Corrientes, et je crus, en y abordant, renaître à la liberté.

Avant de continuer mon voyage, et de décrire mes courses dans la république Argentine, je rassemble ici, en peu de mots, sur le Paraguay, quelques généralités géographiques et historiques, destinées à compléter autant que possible l'esquisse que j'ai donnée de ce pays intéressant.

Le Paraguay proprement dit, considéré dans son ensemble, d'après les meil-

leures cartes qu’on en ait tracées jusqu'à cc jour, présente la figure d'un parallélogramme irrégulier. Il est facile d'en déterminer les limites orientales et occidentaies, parce que la nature en a fait les frais, en l’encadrant entre les deux grands fleuves du Paraguay et du Parana, qui l'entourent à droite et à gauche, et courent tous deux du N. au S., presque parallèlement l’un à l’autre; le second fléchissant, d’ailleurs, horizontalement, environ à la hauteur du 27° de lat. S. d'Itapua à Corrientes, direction E. et O., pour le borner au midi, et le séparer ainsi des provinces septentrionales de la république argentine. On peut évaluer approximativement à dix milles lieues carrées la surface du pays ; surface qui ne présente qu’une plaine unie et sensiblement horizotale, sauf peut-être quelques collines qui n’ont pas plus de quatre-vingt-dix toises de hauteur vers l'E,, au 16° degré, croupes étendues et arrondies, qui paraissent se rattacher au système général de la petite cordillère du Brésil,

L'atmosphère est très-humide au Paraguay ; mais, par un phénomène trèsremarquable, cette humidité n’influe en rien sur la santé, pas plus que le voisinage des marais, des lagunes et des terrains inondés, dont les eaux, quoique vertes, ne sont point du tout insalubres. Si le Paraguay est un des pays les plus sains du monde, c’est aussi l’un des plus fertiles. Sans doute, comme les autres contrées de l'Amérique, il a ses végétaux et ses animaux nuisibles ; mais de riches compensations en rachètent avec usure les inconvénients reconnus.

Je n'ai pu me procurer que des renseignements extrèmement vagues sur la population totale du pays. Le seul fait sur lequelil ne puisse pas à cet égard s'élever le moindre doute, c'est qu’elle est fort peu considérable, cu égard à l'étendue de terrain qu’elle occupe. Le recensement fait en 1786 n’en portait pas le chiffre à 100,000 âmes; vers 1801, Azara, d'après des opérations de cadastre,

le porte à 170,832; et, environ vingt ans plus tard, Rengger, sans pourtant rien garantir, l'évalue à peine à 200,000, en ajoutant que le gouvernement lui-même ne le connait pas ; Rengger le compose de blancs, de sang pur espagnol, de créoles, d'Indiens de sang mélé { métis, mulâtres) et de noirs, classes qui diffèrent toutes de goûts et de costumes, mais que j'aurai l'occasion de mieux connaitre et de mieux décrire, en les observant dans la république Argentine.

Que dirai-je maintenant de l'histoire du Paraguay? Elle est presque tout entière, pour les anciens temps, dans celle que j'ai donnée des Missions, et se complète naturellement, pour les temps modernes, par celle de Francia, qu'on vient de lire. A sa mort, arrivée en 18#0, il se fit un changement dans la politique du pays; se trouvant atteint d'une maladie dont l'issue n'était point douteuse pour lui, le dictateur s’enferma un matin dans son cabinet, après avoir expressément défendu qu'on y entrât avant quarante-huit heures. Le délai expiré on ouvrit, et on le trouva mort sur une chaise, entouré de fragments de papiers brûlés : Francia avait quatre-vingts ans.

L'alcade de l'Assomption s'empara des pouvoirs, qu'il partagea bientôt avec Juan José Medina et Ocampus; mais à peine quelques mois s'étaient-ils écoulés, que don Mariano-Roque Alonzo, qui commandait l'un des quartiers de l'Assomption, et don Carlos Antonio Lopez, neveu du dictateur, se proclaméèrent consuls. Un congrès composé de #00 membres convoqués pour la circonstance, contirma les deux consuls. En 184%, Lopez fut nommé seul président suprême pour dix ans par un nouveau congrès, et commença par octroyer à son peuple une constitution établissant un pouvoir législatif, un pouvoir exécutif et un pouvoir judiciaire. Il montra d'abord quelques bonnes intentions, et rendit, en 1846, sur le commerce extérieur et sur les douanes, plusieurs décrets à la faveur desquels des relations avantageuses devaient s'établir avec les États-Unis et l'Angleterre; mais peu à peu il est revenu en partie aux traditions antisociales du dictateur.

Tant que Francia vécut, le gouvernement de Buénos-Ayres ne fit valoir aucune prétention sur le Paraguay, mais sous ses successeurs, les prétentions s'éveilrent, et c’est ce fait qui domine en ce moment la situation des deux États, par suite de la persistance avec laquelle Rosas poursuivit l'annexion de ce pays à la confédération du Rio de la Plata, Au mois de mai 1852, la confédération Argentine à reconnu l'indépendance du Paraguay,

Page 1