CHAPITRE XXX
RÉPUBLIQUE ARGENTINE — PAIAGONIE.
I n'y a peut-être pas de pays au monde dont on ait plus parlé et qui soit moins connu que la Patagonie; elle est regardée, depuis plus de deux siècles et demi, comme la patrie d'un peuple de géants qui n'a jamais existé que dans l'imagination des premiers voyageurs, trop bien secondée, dans ses rèves, par la crédulite des uns, par l'ignorance des autres.
Quelque vagues et incertaines que soient les connaissances géographiques sur les côtes de ce pays, celles qu'on à sur son intérieur le sont plus encore, Le premier voyage par terre date du commencement du xvu siècle, sans qu'on puisse en indiquer la date précise. On l'attr'ibue à Saavedra, gouverneur du Paraguay, qui, après avoir conquis le Patana et découvert le Chaco , aurait pénétré par terre jusqu’au détroit de Magellan; pris par les Indiens avec ses compagnons, puis miraculeusement soustrait à leur joug, il serait retourné dans le pays, et, dans son second voyage, aurait affranchi ses premicrs compagnons de captivité, Cette expédition, que l'absence de tous détails rend déjà suspecte, est entachve
d'un caractère romanesque qui ne permet guère d'y ajouter foi; mais on en peut toujours conclure que Saavedra est le premier Espagnol qui ait traversé la contrée, Concurremment à ce récit, on trouve, vers novembre de 1703, la continuation d'une mission fondée à Nuestra-Señora de Nahuelluani y de la Laguna, chez les Puclches et les Poyas, vis-à-vis l'ile de Chiloë, Le fondateur de cette mission avait été un P, Nicolas Mascardi; mais c'est tout ce qu'en dit l'histoire. Plus tard, D. Bazilio Villarino remonta deux fois le Rio Negro de son embouchure à sa source, et périt assassiné par les Indiens. On ne trouve plus ensuite que les explorations partielles de D. Justo Molina en 1805, et de Luis de la Cruz en 1506; mais on peut, au moins en partie, supplécr au silence de l'histoire par le travail du P. Falconcer, qui a pour lui le préjugé d'un long séjour dans le pays.
Tel était l'état de mes connaissances sur la Patagonie et l'idée théorique que je m'en étais faite par mes lectures, au moment où je m'embarquai pour la visiter, C'était à la fin du mois d'août 1829, et, poussés par un vent favorable, nous sortimes bientôt de l'estuaire de la Plata, en voyant passer successivement devant nous le village de los Quilmes, l'enseñada de Barragan, la pointe de l'indien, celle de las Piedras, et enfin le cap San Antonio, que quelques géographes regardent comme la pointe méridionale de l'embouchure du Rio de la Plata. Ce cap est de forme arrondie, ct, dans son voisinage se trouvent las arenas gordas (les bancs épais), redoutés des bâtiments. Sur cette côte sont de petits lacs salés, marécageux, peuplés de jaguars; puis, derrière, trois rangs de dunes au delà desquelles s'étend un pays fertile qui nourrissait beaucoup de chevaux sauvages et qui s'appelle le Rincon de Tuyu (le recoin de la fange ou de la terre glaise), en raison de la nature du sol de la contrée adjacente.
Jusqu'alors nous avions longé la côte ; mais, à partir de là, nous gagnämes la pleine mer, et je ne sus plus du pays, jusqu'à ma destination, que ce que j'en appris par mes compagnons de voyage, qui y avaient atterri plus d'une fois. Ainsi, un peu au S. d'el Mar Chiquito, se trouve ce qu'on appelle le Pays du Diable, appellation qui n'annonce rien de bien satisfaisant pour la localité ; puis viennent les cerros de los Lobos ou collines des Loups-Marins, ainsi nommées du grand nombre d'animaux de cette espèce qui s'y trouvent. Nous passämes devant la
jaie-Blanche, devant l'embouchure du Colorado, devant la baie de San Blas, que je devais visiter plus tard ; enfin nous entrâmes dans le Rio Negro, où nous eùmes à affronter cette barre si redoutée de tous les marins. Nous remontämes la rivière, et nous finimes par jeter l'ancre devant le Carmen , non sans avoir couru le risque de faire côte, ce qui était arrivé dernièrement à plusieurs navires, mais ce qui nous fut épargné, grâce à l'habileté de notre pilote et au changement inattendu du vent, qui nous poussait beaucoup plus vite que nous ne l’aurions voulu. Je fus bicntôt installé dans le fort; il devenait pour moi un nouveau centre d’observations, et je me proposais de pousser de là diverses reconnaissances par mer ou par terre, dans toutes les directions, pour vérifier par moi-même, autant que possible , les faits que je ne connaissais encore que par les livres et par la con-
versation, C'est ainsi que, vers le S., profitant dé la navigation de quelques pêcheurs de loups marins qui, tous les ans, parcourent cette côte, je m'avaneai jusqu'au port Saint-Julien, passant par tous les points intermédiaires, depuis le Cap-Blane, terre fort élevée et entièrement rase. Ce port, au reste, a été le dernier terme de mes courses personnelles vers le Midi, faute d'occasion pour aller plus loin; mais heureusement que le voyage des vaisseaux anglais l'Adventure et le Beugle, chargés, en 1826 et 1827, de l'exploration du détroit de Magellan, va suppléer à mon silence,
Ces vaisseaux, partis à cet effet de Maldonado, avaient fait toutes voiles de cette ville pour la côte de Patagonie, où ils n'atterrirent que le 28 novembre 1826, au port Sainte-Hélène, y à là un bon ancrage pour plusieurs bâtiments; mais il est exposé à une forte houle, et les vaisseaux y éprouvérent une mer terrible qui faillit les jeter sur dés rochers dont ils n'étaient éloignés que d'une encäblure. Le pays environnant est d'une stérilité efrayante : on n'y saurait voir la moindre t'ace de végétation; un chaos universel semble y régner, et lon n'entend sur la terre que les cris des poules d'eau, ete muzissement des vagues sur les noirs rochers qui bordent la côte, tellement déserte ct dépouillée, qu'un bâtiment naafragé n'y trouverait aucune ressource, Quelques autruches, des chats-huants, des busards et diverses espèces d'oiseaux de mer partagent avec eux ce triste empire.
Je laisserai maintenant presque toujours parler l'auteur, en ne mr'arrétant toutefois qu'aux parties de son récit qui pourront être d'un intérêt général, comme tableau des mœurs et des lieux.
« Nous remimes à la voile Le * décembre, La premitre terre où nous ancrâmes fut le cap Beau-Temps, où, malgré son nom, nous éprouvämes de forts coups de veut du S.-0, Cette terre n'est pas aussi montagneuse que le port Sainte-Hélène ; mais, de la mer, elle nrésente un aspect aussi triste el aussi désert,
On voyait, répandus dans les plaines éloignées, d'innombrables troupeaux de guanacos. Les aigles bruns, surpris à l'aspect de l'homme, planaient, en tournoyant, sur nos têtes et semblaient prêts à fondre sur nous. Dans tout le pays, pas la moindre trace d’un être humain. Cette partie de la côte de la Patagonie, du port Sainte-Félène au cup des Vierges, offre le même aspect sauage; dans l'espace de mille milles, on ne verrait pas un arbre où un buisson ; ct toute la côte, à l'entrée septentrionale du détroit de Magellan, présente le même caractère, »
Le passage de ce qu'on nomme le premier Goulet, la partie la plus resserrée du détroit, puisque la Terre de Feu et la côte de la Patagonie ne sont éloignées là, l'une de l'autre, que de quatre ou cinq milles au plus , est aussi l’un des points les plus difficiles de celte navigation. Cette terre est assez élevée; mais elle n'a rien de pittoresque. Les guanacos sont là très-sauvages et s'enfuyaient dès qu'ils voyaient les vaisseaux près de la rive,
Les navigateurs ne trouvent rien de remarquable jusqu'à la baie de Saint-Gré-
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soire, Où il jettent l'ancre le ft janvier [S27, « C'est un excellent ancrage. parfaitement à couvert des vents violents qui, dans ces parages, soufflent constam= ment. La côte est à d'un aspect plus agréable qu'aucune de cetles que nous avions vues, On aperçoit, de temps en temps, une chaine de montagnes couvertes de verdure; mais le plus souvent des précisices noirs et déchirés, des rochers menaçants, privés de toute végétation, couvrent le pays sur les deux côtes,
Dans après-midi du même jour, profitant de la marée, nous fimes voile pour le second Goulet, formé par l'ile de Nassau et par le cap Grégoire, Ce sceond Goulet a environ treize milles de long sur quatre où cinq de large, Les navigateurs espagnols Font appelé Srint-Sinon, les navigateurs anglais Saint-Burthélemy, Nous jetämes l'ancre à l'extrémité orientale de l'ile Élisabeth, haute et âpre, sans arbres, mais verdoyante en plusieurs endroits. Le 5 janvier, nous remimes à la voile avec un vent d'O, favorable pour passer entre l'ile Élisabeth et les îles des Pingouins, ce qu'on regarde comme le passage le plus dangereux de tout le détroit, Nous eûmes bientôt franchi l'ile Élisabeth, et nous arrivämes à la Pointe- Noire, Là commence le pays boisé, el la côte, jusqu'à la Baie de l'eau douce, est couverte de forêts épaisses, contraste aussi frappant qu'agréable pour nous, après les déserts nus et arides que nous avions vus jusqu'à ce moment, Plusieurs con Lines de troncs d'arbres arrachés par les vents gisaient épars sur la rive, A la Baie de Peau douce, qui est sur la côte patagone, se trouve une rade très-ouverte, mais d'un assez bon ancrage, à environ un mille et demi de la côte, Les divers maris qui bordent la rive sont remplis d'oies excellentes, de canards, de sarcelles et de bécassines, Les oies sont ici les plus grosses et Les plus emplumées de font le détroit, avec de petites plumes noires, semées de petits points blancs, Dans la soiree du dernier jour de notre résidence en ce lieu, nous vimes sept habitants de la Terre de Feu tournant une pointe dans leurs canots,
«Hs étaient de petite stature, le plus grand d'entre eux n'ayant pas plus de cinq pieds deux pouces, et tous, hommes et femmes, paraissaient des plus miserables, Les peaux de veau marin qui formaient leurs seuls vêtements flottaient en lambeaux autour de leurs corps noircis et huileux. Leurs cheveux, raides et noirs, ressemblant à des fanons de baleine, pendaient en désordre sur leur face el sur leurs épaules, et l'on aurait peine à concevoir des hommes réduits à nne condition plus triste, Hs dévoraient avec avidité quelques morceaux de veau marin ranci,
« La côte, depuis la Baie de l'eau douce jusqu'au port famine, vers lequel nous nous dirigions, présente toujours le même aspect, celui d'impénétrables forêts. La terre n’est pas très-élevée, la côte de la Terre de Feu ne s'apercevant qu'à grand'peine de celle de la Patagonie, Nous fümes assaillis, dans notre passage au port Famine, de houles extrèmement violentes, et ce fut avec grande joie que, le 6 janvier, nous jetämes l'ancre dans ce port, La terre est ici la plus haute que nous eussions vue jusqu'à ce moment. Le port Famine à reçu son nom Le l'un des navigateurs qui nous y ont devancés, Les Espagnols, en 158%, ÿ avaient
formé un établissement , et, de quatre cents personnes qui le constituaient, il n’en survécut que trois ou quatre, les autres étant littéralement mortes de faim, On y trouve en quantité de l'épine-vinette et des arbousiers, mais très-peu d'autres végétaux; on y trouve aussi beaucoup de moules, mais pas si grosses que celles que Byron dit y avoir vues. C’est un excellent port pour le bois et pour l'eau. Vers la partie S.-0. de la baie, il y a quantité de gros arbres qui paraissent avoir lutté des siècles contre les vents. En fait d'oiseaux , on y voit quelques sarcelles, des martins-pécheurs, des vautours, des faucons, diverses espèces de chats-huants, des poules d'eau, des corbeaux, des grives, quantité d'oiseaux plus petits, et du poisson en abondance. La seine de &’,'äxcxture y fit une véritable pèche miraculeuse. Quelques-uns des éperlans qu'on prit étaient d’une taille et d'un éclat extraordinaire, pesant chacun plus de trois livres. »
Le 15, de Beagle, laissant l’Adventure à l'ancre dans le port Famine, dut mettre à la voile pour continuer la mission d'exploration du détroit jusqu'à son entrée occidentale. La navigation par la pointe Sainte-Anne (cap Shut up de Byron, San Isidro des Espagnols) et par la baie de Saint-Nicolas, ne lui présente rien de trèsintéressant jusqu’au cap Holland, où il arrive après avoir couru des bordées et sondé plusicars fois par prudence. Ce cap est très-haut et large , et la côte de la Terre de Feu commence à prendre un aspect froid et désolé, Le 20, Le Beagle était à la hauteur du cap Forward, promontoire aussi très-élevé. La côte y est couverte de bois épais et d'arbres qui s'élèvent presque jusqu’au sommet des montagnes. L'intérieur est très-élevé et couvert d'une neige perpétuelle, Je remarque, comme fait géographique assez important, que le cap Forward, situé à peu près au milieu du détroit de Magellan, est vraiment l'extrémité la plus méridionale du continent américain , bien que, dans l'opinion du plus grand nombre, le cap Horn, quoique situé de l'autre côté de la Terre de Feu, soit en possession de ce rôle. Du cap Forward, le Beagle arrive au por! Gallant, Vun des havres les plus sûrs et les meilleurs du détroit. Du cap Gallant, d'où il part le 21, jusqu'au cap Providence, le Beagle lrouve une côte garnie de hautes montagnes neigeuses, entremèlée de noirs rochers caverneux ou coniques, entre lesquels se montrent par intervalle des arbres et des rochers de l'aspect le plus sauvage. Le cap Providence présente un assez bon ancrage, mais c’est un port où il est dangereux d'entrer, surtout dans les gros temps, à cause des rochers qu'on y aperçoit au-dessus de l'eau.
L'expédition venait de parcourir près de deux cent cinquante milles de côte par des vents presque constamment contraires, avec des pluies et un froid continuels. I fallait tout le courage du capitaine pour ne pas renoncer à l'accomplissement de sa mission ; le 31 janvier, il se décide à pousser jusqu'au cap Pilar, distant encore de trente-cinq milles, et cela en dépit des vents contraires et de la houle venant du Grand-Océan; mais, repoussé malgré ses efforts, il est forcé de revenir au cap Providence, après avoir essuyé plusieurs gros temps et touché plusieurs fois, Le 1‘ février, le cutter du Beagle fut expédié pour chercher des
ports, et revint après six jours d'absence. Il avait reconnu, sur la Terre de Feu, le Havre de la Séparation, où Le Beagle arriva le 15 du même mois,
Le lendemain les Anglais, ayant pris terre, furent assez heureux pour arriver dans une des huttes, au moment mème où les Patagons préparaient et allaient prendre leur repas. L'équipage, durant son séjour parmi ces Indiens, les vit construire un canot, Il était formé de plusieurs morceaux d'une espèce d'écorce , sur le bord desquels ils faisaient plusieurs trous servant à les lier ensemble, à l'aide de boyaux de veau marin, La rature semble avoir doué ces peuples d'adresse et de persévérance; car il leur faut un travail long et difficile pour construire ces canols, sans autres outil, que des coquilles de moule,
Le 20 février, le vaisseau se remit en route et se trouva bientôt au milieu d'un archipel qui n’est marqué sur aucune carte, Il paraîtrait que la côte, depuis le cap Providence jusqu’au cap Victoire , aurait été fort mal relevée par les précédents navigateurs, Après avoir fait toutes les observations nécessaires pour en bien fixer la latitude, le 27, le vaisseau apparcilla du port Mardi ponr son retour, car sa mission était remplie, En longeant la côte nord, il entra dans une immense baie à laquelle le capitaine du Beagle donna le nom de eap Parker. C'est une rade ouverte dont les deux côtés présentent trois îles basses, très-plates. Elle paraît avoir échappé à tous les navigateurs et n'est indiquée sur aucune carte. Lescendus sur la côte, quelques-uns des hommes de l'équipage, après avoir traversé une forèt, trouvèrent une grande chute d'eau, au delà de laquelle ils aperçurent une plaine ouverte, garnie, de chaque côté, de hautes montagnes que couvraient des arbres de toute taille, les uns blanchissant de vicillesse, les autres jurés d'une riche et britiante verdure. Un silence de mort régnait dans cette solitude , et n'était interrompu que par le bruit alors affaibli de la chute. Les Anglais y trouvèrent de très-bonne eau douce. En revenant au rivage, ils remarquèrent les ruines d'un 4raal ou village abandonné, et crurent y reconnaître quelques i:dices d'anthropophagie. Après avoir séjourné quelque temps au cap Temur, l'un des plus mauvais ancrages de tout le détroit, ils arrivèrent le 1% mars au cap Upright, un des meilleurs qu'on y puisse trouver. On fitie tour du port, qui est fort grand ct qui serait un rendez-vous excellent ct des plus sûrs pour de petits bâtiments.
Le 3 mars, de Beagle rencontra une baleinière montée de six hommes, el appartenant au schooner de Prince de Saxe-Cobourg, capitaine Brisbane, naufragé le 19 décembre, dans la baie Furie, à l'entrée septentrionale du canal Barbara (Terre de Feu). On peignait la situation du capitaine Brisbane comme extrèmeent dangereuse, les naturels augmentant chaque jour en nombre et manifestant des intentions hostiles. Ces hommes sont doux, à ce qu'on prétend, quand ils ne se sentent pas en force, mais leur caractère est tout différent dans le cas contaire. Le capitaine du Beagle se hata alors de regagner le port Gallant, d'où il expédia un officier dans la balcinière à l’Adventure, pour le prévenir de son retard ; un autre officier fut envoyé avec des forces dans le cutter et dans la cha-
loupe pour aller chercher le capitaine naufragé au port Furie, distant de dixsept milles du port Gallant, À moitié du canal Barbara, ces derniers rencontrèrent beaucoup d'Indiens qui, avec leurs canots, s'efforcèrent de gagner de vitesse les embarcations anglaises, tandis que d'autres, du haut des rochers et des pointes de terre voisines de la rive, poussèrent un cri de guerre et les saluèrent , à leur passage, d'un grèle de flèches ct de traits; ce fut une raison de plus pour se hâter de secourir les naufragés, qu'on trouva d’ailleurs en bon état de défense. Au retour on rencontra encore beaucoup d'Indiens, la plupart peints de rouge et de blanc, et d'un aspect si misérable qu'ils avaient à peine figure humaine ; ceux-ci, à la différence des premiers, se montrèrent très-conciliants, et cédèrent volontiers aux Européens, en échange de couteaux, de colliers, etc., des lances, des ares, des flèches et deux de leurs chiens, ressemblant à des renards par leur tête effilée, leurs longues oreilles , leur queue touffue, mais en différant par leur couleur, qui est d’un gris sale.
Le Beagle quitta le port Gallant le 10 mars et rejoignit {Adventure le mème jour au port Famine , après une absence de cinquante-quatre jours.
Les vaisseaux partirent du port Famine le 7 avril, Is ne rencontrèrent rien de remarquable jusqu’au 10, à leur approche de la baie Grégoire; mais, dans la
matinée de ce jour, les feux des Patagons couvraient la rive. « Quelques-uns d'entre eux étaient à cheval ct agitaient dans l'air de gratides peaux, comme pour nous inviter à descendre. La rive était alors au loin garnie de naturels, et il pouvait bien s'y trouver rassemblées trois à quatre cents personnes, homnies, femmes et enfants, Ils s'étaient évidemment réunis pour un marché, car une immense quantité de plumes d’autruches, de peaux de guanacos et d'autres animaux étaient comme exposés à tous les regards. Presque tous les Indiens étaient à cheval, et de gros chiens, au nombre de près de cent cinquante, étaient couchés au milieu de ceux qui étaient à pied, distribués en divers groupes ou courant au loin dans la plaine par troupes de vingt ou trente. C'était un spectacle fort original que ce mélange d'Indiens sauvages, de chiens et de chevaux: les premiers, au nombre desquels se trouvaient des enfants à la mamelle, rangés en cercle autour de grands feux, où ils faisaient cuire de la chair de cheval. Beaucoup d'entre eux, encorc jeunes, n’étaien! pas mal pour des Patagons; mais les vieux étaient bien les êtres les plus horribles qu'on puisse voir sous figure humaine. »
Je borne ici mes extraits et mon analyse du voyage de l’Aventure et du Beagte, qui n'offrirait plus au lecteur rien d'intéressant sur la Patagonie. Il fallait que j'éprouvasse bien vivement le désir de tout voir et de tout observer par mes Yeux autant que possible , dans cctte contrée sauvage, pour me décider à prolonger mon séjour au Carmen; il serait difficile d'imaginer une plus triste résidenge. Qu'on se représente, sur une colline entièrement dépouillée, ou n'offrant pour toute végétation que quelques rares et tristes bruyères , un petit fortin qu'annoncent à peine quelques embrasures de canon et le drapeau qui le surmonte:; un peu au-dessous, sur la pente du coteau incliné vers la rivière, quinze à vingt
petites maisons entourées de quelques palissades destinées à retenir les chevaux et les bestiaux ; de loin en loin, sur l'une et l'autre rive, un petit nombre d'arbres rabougris qui semblent ne croître qu'à regret sur un sol ingrat, et ne font que mieux ressortir l'excessive nudité du reste du paysage dans toutes les directions et jusqu'à l'horizon le plus reculé... Voilà le Carmen, du moins tel qu'il se présente du côté de l'ouest, car, du côté opposé, on jouit de la vue d’une végétation plus animée, mais toute de transport et purement européenne. Voilà, dans son état actuel, le lieu qui peut un jour devenir la capitale de la Patagonie.
Quand j'arrivai au Carmen, tout y était encore en émoi par suite d’une attaque récente des Puelches, des Aucas et des Tehuelches ou Patagons, qui venaient de lever l'espèce de siége qu'ils avaient fait du fort. Les colons étaient toujours sur le qui-vive; et, malgré la supériorité de leurs armes, il leur eût peut-être été difficile de triompher de leurs ennemis, sans leur alliance avec quelques caciques voisins qui leur avaient prêté le secours et l'appui des tribus qu'ils commandaient, tribus fort mal disciplinées, mais qui, par leur connaissance du pays, ne laissaient pas de rendre de grands services aux Européens, Plusieurs d'entre eux venaient souvent au fort, et moi-même j'allais assez souvent à leurs campements qui n'étaient pas très-éloignés, curieux de m'instruire de leur statistique et d'étudier leurs habitudes en recherchant leur société.
On à constaté qu'aujourd'hui les nations de la Patagonie se réduisent à trois bien distinctes : 4° les Teauelches où Pataÿons, qui habitent depuis le détroit de Magellan jusqu'au Rio Negro; les Puelches, qu'on rencontre depuis le Rio Negro jusqu’au Colorado, en s'étendant quelquefois jusqu'à Buenos-Ayres; 3° enfin les nombreuses tribus das 4raucanos, connus dans le pays sous les noms de Pampas, de Pehuenches, de Huilliches, ete., en raison des divers lieux qu'ils kabitent, Les guerres des Indiens de ces régions contre les Espagnols ne sont que trop célèbres par Le sang versé des deux côtés et par les haines acharnées dont elles ont été et sont encore la cause entre les indigènes et les colons étrangers. Depuis le milieu du xvanr' siècle, elles ont pu quelquefois être interrompues, mais elles n'ont jamais totalement cessé. Aujourd’hui encore des agressions toujours imminentes tiennent en alarme le gouvernement de Buenos-Ayres, qui à vainement opposé ses meilleures troupes et ses meilleurs généraux à ses turbulents voisins, vaincus souvent sans être jamais soumis. Ces guerres d'extermination commencèrent en 1738. Un cacique taluhet avait péri victime de l’ingratitude des Espagnols, qu'il avait trèslongtemps servis contre ses compatriotes. Ses compatriotes le vengèrent euxmêmes , en attaquant et pillant quelques métairies voisines de Buenos-Ayres. Ces hostilités amenèrent de cruelles représailles de la part des Espagnols, et les atrocités des colons déterminèrent enfin un soulèvement général des nations indiennes, qui attaquèrent simultanément les Espagnols, depuis les frontières de Cordova jusqu'à l'embouchure de la Plata , sur une ligne de plus de cent lieues. Nouveaux combats; nouvelles défaites des Européens. Les fureurs de la guerre, ralenties quelques années, se ranimèrent avec plus d’acharnement que jamais en 1767, sur
la provocation des Espagnols, Plus prudents après de nouveaux échecs, ceux-ci sont réduits aujourd'hui à prendre contre leurs redoutables adversaires des mesures de défense, plutôt qu'une attitude offensive, dont le danger leur est enfin démontré.
Indépendamment des notions que j'avais acquises par diverses incursions dans le pays sur les mœurs publiques et privées des Indiens, j'avais vu quel parti les industriels européens savent tirer des salines naturelles du pays, en recueillant, au profit du commerce, le sel si abondamment répandu partout. J'avais cté témoin, sur les rives du Rio Negro, d'une de ces abominables tueries de bestiaux exécutées pour les intérêts du commerce; là, dans un seul établissement on abat insqu'à dix mille têtes de bétail à la fois, afin de les saler et de les convertir en charque. Il ne me restait plus rien à voir dans le pays que la pêche ou plutôt la chasse aux éléphants de mer; à ect effet, je dus me rendre à la baie de San Blas, un peu au N. du Carmen; mais comme rien ne me retenait plus dans cette localité, je pris en même temps mes mesures pour continuer de là ma route au nord, par les terres, en revenant à Buenos-Ayres.
L'éléphant de mer (phoca leonina, Lin.) mâle a de quinze à vingt pieds, et la femelle de huit à dix. I n'a point d'auricules, à la différence de l'espèce qu'on distingue par le nom d’otarie ; mais il est pourvu de longues moustaches; son œil est saillant et très-gros; ses nageoires antérieures sont douées d'une grande force, et son museau (le museau du mâle) est terminé par une trompe ridée d'environ un pied de long qui se renfle dans la colère, d'où le nom d’éléphant marin, que lui ont imposé le naturaliste Péron et les Anglais. Dans les premiers huit jours les petits grandissent, dit-on, de quatre pieds; ils pèsent déjà une centaine de livres, et au bout de quelques années ils ont atteint leur taille ordinaire. Ils paraissent ne vivre que vingt-cinq à trente ans. Ils se plaisent sur les iles désertes et sauvages, restent huit mois à terre, et ne se trouvent guère que sur les plaines sablonneuses. Ils sont très-intelligents, et susceptibles de s'apprivoiser et de s'attacher à leur maître.
La baie de San Blas, nommée Bahia de Todos Santos, ou baie de Tous-les- Saints par les Espagnols, et plus justement, par les marins, baie de Tous-les- Diables, à cause des coups de vent violents auxquels on y est souvent exposé, est située par le 40° #0” de lat. S., et formée par plusieurs iles dont la plus grande, qui peut avoir quatre lieues de longueur, est l'isla de las Gaumas ou l'ile des Daims. Longtemps avant que d'y arriver, mes compagnons et moi nous fûmes frappés de cris horribles, semblables aux mugissements de taureaux furieux, ce qui nous annonça que la chasse était commencée; car c’est le cri que poussent les éléphants de mer quand ils sont attaqués. En arrivant, j'eus sous les yeux un spectacle désagréable, et qui ne laisse pas d’avoir quelque chose d'effrayant, Un grand nombre de ces colosses amphibies étaient aux prises avec autant d'Européens qui leur enfonçaient dans le ventre de longues lances, tandis que des Indiens plongeaient dans la gucule de quelques autres de ces animaux
des morceaux de hois enflammés, et les tuaient ainsi facilement; car, maigré leur aspect terrible et l'énormité de leur taille, ils sont en général, doux, peu redoutables , et font toujours beaucoup plus de bruit que de mal.
Les environs du Rio Negro et toutes les côtes de la Patagonie abondent également en deux autres espèces de phoques: les lions marins où phoques à crinicre {phoca jubata, Gmel.), sorte d'otarie, dont le mâle a le cou revêtu de poils plus épais et plus crépus que ceux du reste du corps. On les tue à coups de fusil et non pas à coups de lance, parce qu'ils ne se laissent pas approcher comme les éléphants; mais comme ils ont peu de graisse et que leur peau n'est bonne à rien, on ne les chasse guère, Quant à l'autre espèce, celle des loups marins, elle se distingue en loups marins à un poil et loups marins à deux poils. Les premiers ont un poil gris clair recouvert d'un duvet qui les rend précieux ; leurs habitudes sont les mêmes que celles des lions, et on les tue à coups de bâton.
Du Rio Negro au Colorado il y a dix jours de marche. Notre caravane était formée d’un certain nombre d'Européens qui, comme moi, retournaient à Buenos- Avres ; nous avions aussi parmi nous des Indiens Aucas, marchant avec leurs femmes et leurs enfants, qui conduisaient les bètes de somme chargées des bagages et des vivres ; tous marchaient, s'arrètaient, chassaient alternativement, sous la direction du raqueano {guide}, personnage des plus importants dans ces circonstances; car de ses lumières et de sa prudence dépend le succès de ces longs voyages à travers des plaines sans fin où il n’y à pas de route tracée.
Le Rio Colorado, où Rivitre-Rouge, tire son nom de la couleur de ses eaux. Si le Rio Negro est le premicr fleuve de la Patagonie, le Rio Colorado en est bien certainement le second, Il prend sa source dans les environs de Mendoza; et l'on peut conclure, de l'itinéraire d'une expédition ordonnée sur ce fleuve en 1828, par M. Parchappe, ingénieur français au service de la république Argentine, qu'il se compose de deux branches principales, l’une venant directement de l'ouest, l'autre directement du nord; il en résulte que c’est vraiment le Rio Colorado et non pas le Rio Negro qui reçoit le Rio Diamante et les autres rivières du versant des Andes au pied duquel se trouve Mendoza. Ces notions sont tout à fait contraires à celles que les cartes connues jusqu'à ce jour et tous les géographes ont uniformément consacrées. Le Rio Colorado a de commun avec le Rio Negro un phénemène qui les rapproche tous deux du Nil d'Égypte; c'est d'inonder périodiquement les immenses plaines qu'il parcourt.
Du Rio Colorado nous nous dirigedmes vers la montagne dite la Sierra Ventana, qui en est éloignée de quatre jours de marche. Cette montagne se découvre, en mer, à une assez grande distance; elle est identiquement la même que le prétendu Monte Hermoso, qu'on en distingue sur les cartes, en le plaçant ou bord même de l'Océan, tandis qu'il en est éloigné de plus de douze lieues.
Nous atteignimes enfin la Baie-Blanche, située à quarante lieues marines au N. du Carmen, et que venaient habiter plusieurs des personnes dont se composait notre caravane, M. Parchappe y avait, l'année précédente (1828), fondé un éta-
Llissement militaire destine à répandre et à consolider, dans ces lieux sauvages encore presque inhabités, l'influence de la république Argentine ; mais j'étais loin d'imaginer que j'y dusse retrouver un ami, Aussi, quand nous approchämes du nouveau fort, quelle ne fut pas ma surprise, en voyant, à la tête du detachement qui vint nous reconnaître, le fils de D, José Garcias, Lorenzo, que je croyais n'embrasser qu'à Buenos-Ayres!... mais il avait changé d'uniforme, Il ne portait plus le shako noir bordé de jaune par en haut, la blouse rouge à collet noir, le pantalon gris et le sabre à gaine de fer; il n'était plus colorado, «Ce corps, me dit-il après les premiers compliments, n'existe plus. I avait cté formé surtout pour combattre les Indiens; mais, depuis qu'ils ont cessé ou suspendu leurs agressions, le gouvernement l’a licencié; et moi, vous me retrouvez ici colon, ou plutôt défenseur de la nouvelle colonie; mes services pourraient bien lui être encore longtemps nécessaires; car les gens qui nous entourent ne semblent pas nous voir de très-bon œil nous étendre et nous fortificr de jour en jour davantage dans un pays dont ils ont bien, il faut l'avouer, quelque raison de se regarder comme les légitimes possesseurs. »
L'exploration de la baie et de ses alentours, généralement assez arides, devait n'étre moins désagréable dans la compagnie de cet ami ; aussi ne tardimes-nous pas à battre ensemble la campagne. Nous partimes du fort, situé au milieu d’une plaine fertile, sur la rive gauche et à cinq quarts de licue de l'embouchure d'une des deux petites rivières qui se déchargent dans la baie, Cette baie n'est connue que depuis très-peu d'années; et les cartes les plus modernes, excepté celles de Brué, ne l'indiquent pas. Découverte par les pécheurs qui vont sur toutes ces côtes à la poursuite des nombreux amphibies qu'on y trouve, c'est seulement en 180% et 1805 qu'il en a été fait une reconnaissance officielle au nom du gouvernement de Buenos-Ayres. Un corps d'Indiens Pampas était campé dans le voisinage, et je ne pouvais manquer une si belle occasion de les comparer à leurs frères du Rio Negro, surtout en me souvenant qu'on les avait vus à la tête de toutes les coalitions formées contre Buenos-Ayres, depuis l'origine de cette ville jusqu'en 179%, époque à laquelle ils firent pour la première fois la paix avec les Espagnols.