RÉPUBLIQUE ARGENTINE, — LES PAMPAS. — MENDOZA
Près d'entrer sur le territoire propre aux Indiens Pampas, je rassemble, sur l'histoire et sur l'industrie de ces peuples, quelques notions générales qui serviront naturellement d'introduction aux renseignements que j'ai recueillis moimême sur leurs mœurs et leur contrée.
Les Indiens Pampas, depuis 1535 jusqu'en 179%, disputérent leur terrain aux
LES PAMPAS, or
fondateurs de Buenos-Ayres avec une vigueur et une persévérance adinirables, Apres des pertes considérables, les Espagnols abandonnérent la place; mais ils y revinrent et rebâtirent la ville, Les Indiens ne purent résister à ce second envahissement, et se retirèrent vers le S., dans les régions qu'ils habitent encore, Là ils vivaient comme auparavant, en chassant le tatou, le lièvre, le cerf et les autruches, qui s'y trouvaient en quantité ; les chevaux sauvages s'y étant aussi beaucoup muitipliés, ils se mirent de même à les chasser et à s'en nourrir de préférence aux bœufs sauvages, dont ils ne songeaient pas à faire leur nour riture, Ien résulta que ces animaux, à la multiplication desquels rien ne s'opposait, s'étendirent jusqu'au Rio Negro vers le S., par #{° de lat. S,; et dans la mème proportion, vers l'O., jusque dans les‘environs de Mendoza et jusqu'à la cordillère du Chili. Les habitants de ces contrées voyant le bétail venir à eux, se mirent à le tuer pour s'en nourrir; puis, lorsqu'ils s'en trouvaient abondamment pourvus, ils vendaient le surplus aux habitants de Buenos-Ayres et de Mendoza, qui, dès cette époque, établirent un commerce immense provenant du suif et de la peou de ces animaux. Les Pampas se voyant privés de leurs bestiaux, commencèrent, par représailles, de nombreuses incursions vers le milieu du dernier siècle sur les terres et dans les enclos des habitants du district de uenos-Ayres, Il s'ensuivit une guerre senglante ; car les Indiens, non contents d'enlever le bétail, tuaicnt les hommes, emmenaient avec eux les femmes et les enfants mâles, dont ils faisaient des esclaves, Is ravagèrent souvent le pays, coupèrent longtemps les communications entre Buenos-Ayres, le Chili, le Pérou, et forcèrent les Espagnols à couvrir la frontière de Buenos-Ayres des forts où fut mise une garnison assez nombreuse pour les contenir. On prit les mêmes précautions dans les districts de Mendoza et de Cordova. Plusieurs nations indiennes s'étaient réunies pour cette guerre; mais les Pampas étaient toujours les premiers, et ils finirent par s'établir à vingt-cinq licues au sud-ouest de Buenos-Ayres; ils s'étendent aujourd'hui sur toutes les plaines du pays auxquelles ils ont donné leur nom.
Les Pampas ont tous les caractères physiques des Indiens de l'Amérique; ils se teignent comme les autres Indiens, mais seulement le visage. Leurs cheveux sont longs et touffus; tantôt relevés la pointe par en haut, tantôt soufenus négligemment sur le front et autour de la tête, au moyen d'un bandeau d’une couleur tranchante, ce qui ne les empèche pas de tomber en mèches raides sur le front et sur le visage d'une manière plus pittoresque qu'agréable, Les femmes les divisent en deux moitiés qu'elles font retomber en queue serrée sur les oreilles et sur les épaules, le long des bras; elles portent des pendants d'oreilles, des colliers, des bijoux, et affectent ainsi une sorte de luxe et de coquetterie, sans ètre beaucoup plus propres que les autres Indiennes, ni beaucoup plus réservées; elles passent même pour être encore plus faciles. Les hommes vont presque nus à moins qu'il ne fasse froid ; alors ils s'enveloppent la partie inférieure du corps d'une espèce de jupon (ckilipa) d'étoffe fond blanc, rayé de brun ou chargé d'orne-
ments plus où moins recherchés, d'une couleur foncée ; ils se couvrent les épaules d'un poncho qui tantôt se dispose en manteau, tantôt se drape en écharpe.
Les Paripas, pour la chasse comme pour la guerre, ne se servent que de Lolas, de couteaux, de sabres sans gaine, achetés par échange à Buenos-Avres, el de lances de dix où douze pieds de long, dont la hampe en rosean est ornée à l'extrémité d'une touffe de plumes d'autruche, et armée d'un fer qui la fait trembler sous son poids, Hs sont fameux par leur adresse à lancer les bolas , arme si formidable entre leurs mains, qu'à l'époque de la conquête, dans une bataille, ils enlacèrent et mirent à mort D. Diego de Mendoza, frère du fondateur de Puenos-Ayres, et neuf de ses principaux officiers qui l'entouraient à cheval, avec un grand nombre de ses soldats. En attachant des bouchons de paille enflammes à des bolas lancés isolément, ils parvinrent, dit-on, à incendier plusieurs maisons ctiméme des vaisseaux à Buenos-Avres, Les Parnpas d'aujourd'hui ne sont pas moins adroits que leurs ancêtres à lancer es bolas, et jamais un Pampa pi un gaucho n'apercoit dans la campagne un animal quelconque sans éprouver line périeux besoin de le poursuivre et de Fatteindre,
J'emprunte à M. Parchappe, qu'un séjour de plusieurs mois dans ces contrées a mis à mème d'étudier leurs caractères physiques et géologiques, ainsi que leur étendue réelle, les détails qu'on va lire.
Suivant ce voyageur, le mot ponpus qui signifie plaine, plaine rase, aurait étà appliqué à une superficie de terrain beaucoup trop considérable, et toutes les l'ampas ne seraient point exclusivement un terrain absolument plat et couvert de pilurases. Selon lui, les Pampas proprement dites, terrains essentiellement argilo-calcaires, seraient entourées de tous les côtés, excepté au N, et à l'E., par des terrains siliceux couverts d'arbres rabougris et épineux, lesquels, malgré l'opinion généralement adoptée sont loin de s'étendre eux-mêmes des régions chaudes des palmiers aux glaces du détroit de Maze!lan, Dans ces limites, les Pampas proprement dites présentent vers le N., entre le Rio de la Plata et le Rio salado, et môme plus au S., des éminences bien prononcées, mais qui S'effacent à mesure qu'on s'avance davantaze dans la direction australe, Ces petits coteaux où mamelons, appelés par les habitants espagnols #edeno, où dunes, tranchent en été, par leur couleur jaunâtre, sur la teinte de la nappe uniformément verdovante et sans arbres au milieu de laquelle ils s'élévent: dans la saison des pluies, ils se groupent en flots sur la plaine novée, comme les coteaux égyptiens au temps de l'inondation du Mit. @ Du haut de ces petites éminences, dit M. Parchappe, Fil parcourt, avec une sorte d’effroi, la vaste solitude qui les entoure, Dans ce silencieux et morne paysage, pas un arbre, pas un buisson qui vienne se dessiner sur Fazur du ciel, L'oiseau perdu dans l'immensité de Ta plaine espéretrait en vain trouver une branche pour se reposer: et la nature paraitraitentiérement inainimée, si quelques cigognes ne venaient planer sur ces campagries, et si les daims et les autruches ne laissaient de temps en temps apercevoir leu Le au-dessus des pâturages, »
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chaudes des palmiers aux glaces du détroit de Magellan, Dans Les limites, les l'anpas prapreraent dites présentent vers le N., entre le Rio de la Plata et le Rio salado, etmème plus au S., des éminences bi: n prononcées, ais qu s'eMavernt + mesure qu'on.s'avanes davantage dans la directiou australe, Ces petits ectearx où mamelons, appelés par les habitonts espagnols medano, qu dunes, tranchent et été. per. teur cunlesr ALES per le teinte de la nappe nuiformément veruoyapte et, sus. abs LR: ra fe : ane is sélévont; dans lo saison des
pluies, ils se groupené en ilpts sur la. plaiue noyée, comme Les egtéanx égyptiens au temps, de linondation | du Mile 4 Du haut, da ces peliles éminences, dit M. Parchappe, Lœil parcourt, avec. une sorte d elTroi, la vaste solitude qui les entoure.
Dans Je sileneieux Et morne paysage, pas un arbre, pas un buisson qui vieune se dessiner sur l'aghr, du ciel. L'oiseau perdu dans l inimensité de la plaine esné rer aiten vain. trouver uue tranche pour se paposer; et la nature passitalt entit-
renent ou née, si quelques cigognes né venaient planer éuf des campagues, et si les daim: el des. autruches : ne laissaient de temps en Jouy apercevoir leur
« au-dessus des pâturages. »
Indépendamment des estancias, toujours plus multiplites, et où l'on élève d'immenses troupeaux de bêtes à cornes; indépendamment des ranchos ou cabanes, devenant de moment en moment moins rares, l'approche du Rio Salado, ancienne limite de la province de Buenos-Avres, nous était annoncée par les champs de chardons que nous apercevions déjà par intervalles plus rapprochés. Les estancias sont très-nombreuses jusqu'à vingt licues au $S. du Rio Salado; mais elles se multiplient à l'infini dans l'intervalle qui sépare ce fleuve du Rio de la Plata.
Nous arrivâämes enfin au Rio Salado, qui doit son nom, si prodigué dans la géographie de FAmérique méridionale, à la salure de ses eaux, potables seulement pour les bestiaux. Cette rivière est si basse pendant presque toute l'annee, que le cours en est à peine sensible; mais, vers ie commencement d'octobre , elle s'enfie considérablement et déborde pendant deux ou trois mois, Après l'avoir passée sans trop de difficulté, quoique nous fussions à la fin de novembre, nous t'aversâmes les immenses chardonnières qui bordent tous les chemins et qui dissimulent au voyageur la présence des troupeaux dont ces champs si fertiles sont partout couverts, Ces chardonnitres annoncent qu'on se rapproche de plus en plus de la civilisation, Encore quelques licues. et nous touchiuns à la capitale, Des jardins plantés à l'européenne, de riches vergers s'élevant de toutes parts, des pêchers sans nombre, m'annonçaient le terme de notre voyage, et je n'avais plus d'yeux que pour apercevoir à l'horizon les premiers clochers de Buens- Ayres. Laissant mes bagages en arrière avec la caravane, trop lente au gré de mon impatience, je sautai sur le meilleur cheval de la troupe ; et, franchissant d’un temps de galop l'intervalle qui me sépa:ait de la capitale, je retrouvai entin mes chers hôtes de la calle de la Vilorix.
Je ne dirai rien de mon nouveau séjour à Buenos-Ayres, que ne signala aucun in ident remarquable, excepté ma visite à l'une des estancias les plus importantes du voisinage de la ville, Je ne voulais pas quitter la capitale de là république Argentine sans avoir acquis des notions précises sur la manière d'élever les bestiaux dans un pays tout entier livré à celte branche de l'agriculture, Un riche estanciero, qui faisait des affaires avec D. José Garcias, n'en fournit bientôt les moyens. J'allai donc passer quelques jours dans son estancia, située dans une position des plus avantageuses, sur les bords du fleuve, établie à seize milles au N, de la Colonia, sur la petite rivière de San Pedro; elle renferme trois batiments : l'un sert d'habitation au capataz où intendant et aux gauchos de service ; le second est la cuisine, servant aussi d'asile aux noirs esclaves ; le troisième, qui est le plus vaste, à dans son centre une chambre décemment meublée qu'occupe le propriétaire lorsqu'il visite l'établissement; de chaque côté s'étendent de vastes magasins pour la conservation des peaux, des suifs et autres produits.
Des milliers de bœufs et de chevaux paissent au loin dans les plaines environnantes ; et le propriétaire, qui habite la ville, en confie la surintendance à un capataz, secondé par quelques gauchos ou esclaves subordonnés à ce dernier,
L'office de ces gens est de marquer les bestiaux et les chevaux , opération qui se fait tous les ans au mois de juin où de juillet. Je fais seulement observer ici, au sujet de cette marque, qu'elle ne change jamais, de sorte qu'il ÿ a beaucoup d'estancias qui emploient la même depuis deux siècles ; lorsqu'un étranger vend un cheval, il est d'usage d'exiger qu'il représente celle de sa bête, comme preuve du droit qu’il a de s'en défaire. Les mèmes employés doivent aussi châtrer la plupart des jeunes taureaux; ils n’en réservent que le nombre rigoureusement nécessaire pour faire race, les auires étant destinés soit au travail comme bètes de trait, soit à être engraissés, pour fournir leur chair aux saladeros et leurs peaux aux corroyeurs. Les employés sont encore chargés de faire de temps en temps, à cheval, le tour des limites de l'établissement, à l'effet d’y refouler tous les bestiaux qui pourraient s’en être écartés. Enfin, en hiver et au printemps, ce sont eux qui abattent les nombreux bestiaux pour avoir leurs peaux, leur suif, et pour en faire du charque ou bœuf séché. Le printemps est la meilleure saison pour le suif, parce que les pâturages sont extrêmement riches avant les chaleurs de l'été qui brülent tout le pays. Les bœufs sont alors dans le meilleur état possible. Pendant l'été ils maigrissent un peu, et redeviennent gras à inesure que‘l'hiver avance ct que les pluies renouvellent les herbages, On fait sécher les peaux avec grand soin, en les étendant sur des piquets ; quand elles sont sèches, on les ploie en deux et on les eminagasine.
Les habitants des estancias, et en général les bergers de ces contrées, sont aussi peu civilisés que les Indiens; et leur manière de vivre à presque rendu sauvages les Espagnols qui l'ont adoptée. Leurs habitations sont au centre des estancias; et, dans presque toutes, les portes et les fenêtres sont remplacées par des peaux de bœuf, Chaque troupeau a un maitre berger ou capatas, qui a un aide pour chaque millier de têtes de bétail. Jamais ces bergers n'accompagnent leurs l'oupeaux dans les champs, comme font ceux d'Europe; ils se bornent à y aller une fois par semaine, suivis d’un certain nombre de chiens, et galopent autour de leurs estancias respectives en poussant des cris, Le bétail, qui pait en liberté dans les environs, accourt alors de lui-même et se rassemble sur un seul point qu'on appelle rodeo, où on le retient quelque temps, et d’où ensuite on le laisse retourner à ses pâturages. Le but de cette opération est d'empêcher les animaux de s'écarter du domaine de leur propriétaire. On suit la mème méthode avec les chevaux, qu'on réunit, non pas dans le rodeo, mais dans le corral ou pare de la ferme, Les bergers emploient le reste de la semaine soit à vaquer aux travaux intérieurs de l'estancia , soit à dresser leurs chevaux, mais le plus souvent à ne rien faire,
Ces bergers n'ont dans leur hutte d’autres meubles qu'un baril à mettre de l'eau, une corne à boire, quelques broches en bois pour faire rôtir la viande, et une pelite bouilloire en cuivre pour préparer le maté. Ils sont tous robustes, endurcis à la fatigue, surtout les »estisos (métis) ou ceux qui sont isssus d'unions eutre des Espagnols et des Indiennes. Jamais ils ne laissent échapper un murmure
quand ils sont malades, au milieu même des plus horribles douleurs. Hs tiennent peu à la vie; on en à vu marcher au supplice avec le plus grand calme, et recevoir le coup mortel sans proférer une plainte.
Accoutumés à ne faire jamais que ce qui leur plait, ils répugnent beaucoup à s'engager comme domestiques. Is ne peuvent comprendre qu'on puisse s'attacher à un maître; et, fussent-ils même bien payés et bien traités, ils l'abandonnent quand l'envie leur en prend, sans lui faire leurs adieux ou tout au plus en lui disant : «Je m'en vais, parce qu'il y à assez longtemps que je suis avec vous. » Promesses, reproches sont inutiles; ils ne répondent pas, et rien ne peut les détourner de leur projet, Extrèmement hospitaliers , ils logent et nourrissent tout voyageur qui s'adresse à eux, et songent à peine à lui demander qui il est et où il va, dût-il rester plusieurs mois. Nés et nourris dans un désert, et n'ayant que peu de communications avec leurs semblables, ils ne connaissent pas l'amitié et sont disposés aux soupçons et à la fraude. Quand ils jouent aux cartes, accrouyis sur leurs talons, la bride de leur cheval sous leurs pieds, pour qu'il ne s'éloigne pas, ils ont tout prêt un poignard ou un couteau fiché en terre à côté d'eux, pour égorger celui avec qui ils jouent, s'ils lui soupçonnent l'intention de les tromper.
L'habitude qu'ils ont du cheval, presque dès leur naissance, en fait d'incomparables cavaliers, soit pour se tenir fermes en selle, soit pour galoper continuellement, sans aucune fatigue. En Europe, on pourrait trouver qu'ils manquent de grâce ; mais leur manière de se tenir à cheval les affranchit du danger de perdre un seul moment l'équilibre ou d'être désarçonnés, soit au trot, soit au galop, et dépit mème des ruades, des écarts ou des saubresauts du cheval, On dirait presque que l'animal et le cavalier ne font qu'un, quoique leurs étriers ne soient que de simples triangles de bois si petits qu'ils ne peuvent recevoir que l'extrémité de l'orteil, Si leur cheval s'abat en courant au grand galop, ils sont sûrs de ne se faire aucun mal; ils tombent sur leurs picds sans quitter la bride.
On trouvait autrefois, depuis le 30° de lat. S., une immense quantité de chevaux sauvages, et il n'était pas rare de voyager trois semaines dans une mème plaine sans cesser d'en être entouré, de manière à ce qu'il devint parfois difficile de se frayer un chemin au milieu d’eux sans risquer d'être foulé aux pieds. Is couraient avec une vitesse incroyable; quand on les poursuivait , ils se heurtaient contre tout ce qui les arrètait dans leur fuite. Dans les années de sécheresse, ils devenaient tellement furieux, qu'ils s'écrasaient souvent les uns les autres en se précipitant tous à la fois dans les lacs ou dans les marais qu'ils avaient pu trouver à grand'peine, Les étalons se disputaient les juments; chacun d'eux isolant son sérail, autour duquel il veillait sans cesse et qu'il défendait des pieds et des dents, Aujourd'hui tous ces chevaux errent en liberté dans la campagne, sans que leurs prooriétaires en prennent d'autre soin que celui de les réunir une fois par semaine du de vastes enclos (corrales), pour les accoutumer à ne pas s’écarter de leurs terres. Maintenant on ne voit plus dans ce désert un seul cheval sauvage, mais il
y à beaucoup de chevaux domestiques, et la facilité de s'en procurer explique, sans la justifier, la cruauté avec laquelle on les traite. On les force quelquefois à marcher trois ou quatre jours de suite sans leur donner ni à boire ni à manger, et jamais on ne {: - met à couvert. ?
Les observations précédentes sur les mœurs et les coutumes des habitants des eslancias, jointes à mes études sur la civilisation naissante des sauvages qui peuplent cette contrée du N. au S. et aux notions que j'avais recueillies au sein des villes, venaient de compléter mes renseignements sur la république Argentine. Je ne songeais done plus qu'à chercher, en d'autres contrées, des idées et des impressions nouvelles. I me fallut néanmoins attendre encore à Buenos-Ayres, pendant plusieurs mois, une occasion favorable pour gagner Mendoza, d'où je voulais passer au Chili, car on ne traverse guère les Pampas dans un simple but de curiosité, et la voie des charrettes qui vont sans cesse de Buenos-Ayres à Mendoza était trop lente pour me convenir. un
Enfin arriva le moment de mon départ. D. José Gartias, qui voulait toujours être mon génie tutélaire, me chargea de lettres de recommandation pour tous ses correspondants de Mendoza, du Chili et du Pérou. Je devais faire route avec un Mendozino qui retournait chez lui. Nous avions loué une espèce de voiture ou chaise de poste assez semblable à celle qui pouvaient avoir, sous Louis XIV ou sous Louis XV, le mérite d'être construites sur un nouveau modèle. Les vitres qui garnissaient autrefois les portières étéient remplacées, pour la plupart, par des bouchons de paille ou par quelques vicux ponchos destinés à empêcher la pluie d'inonder l'intérieur. Cette machine était montée sur des roues d'une immense circonférence, propres à la faire rouler plus commodément et avec plus de facilité au milieu des nombreux pautanos où marais que nous devions trouver sur tout le chemin. Ces roues, dont Îles jantes étaient solidement liées les unes aux autres par des lanières de cuir de bœuf, étaient aussi garnies de peaux dans tous les sens pour les garantir des chocs sans nombre qu'elles devaient éprouver dans les parties rompucs des routes. Je ne dis rien des harnais, qui étaient en par-faite harmonie avec le reste. Notre troupe se composait du Mendozino, d'un peon ou domestique qui nous servait à la fois de guide ou de cocher; de trois jeunes gauchos à la mine rébarbative, portant sur leurs épaules un poncho de laine, autour de la tête un mouchoir de madras surmonté d'un chapeau de feutre en forme de pain de sucre, et aux jambes des botas de potros, dont le poil était en dedans et qui laissaient passer leurs orteils à nu. Nous devions loucr, de plus, deux postillons à chaque relais. Quant à nos bagages, deux chevaux les portaient, et nous n’oubliimes pas une paire de matelas qu'il avait bien fallu prendre avec nous; car dans ces contrées sauvages on ne peut guère compter, en fait de commodités, que sur celles dont on a su se pourvoir, Le jour du départ arrivé, mes hôtes me demandèrent encore cette journée, Il fut résolu que ia voiture irait m'attendre à la premiére poste, à sept licues de là, et que j'irais la rejoindre à cheval avee un guide. Le soir, en effet, j'étais en route, Étranges auspices que
ceux sous lesquels je commençais un voyage dans un pays que je regardais comme perdu ! De nuit, sur un cheval quinteux qui courait au grand galop, tantôt avec de l'eau jusqu'à la sangle, tantôt dans un gazon sec lui allant jusqu'à l'épaule, ct, pour guide, un gaucho qui toujours chantait et n’interrompait ses chants que pour crier : En Avant! en avant! courant au grand galop lui-même, sans trop s'inquiéter si je le suivais, ce qu'il fallait bien faire, de gré ou de force , au risque de me voir à jamais abandonné. Nous courûmes ainsi plus de deux heures ; enfin, nous arrivämes à la maison de poste. J'étais mort de fatigue et tout trempé, malgré mon poncho; car depuis longtemps il pleuvait à verse.
Je descendis à la porte d'une misérable hutte où mes compagnons étaient déjà couchés, La lumière venait d'un hangar voisin qui servait de cuisine; autour des tisons d’un feu à demi éteint gisaient étendus des gauchos. Il n'y avait dans la hatte ni table ni chaise. Les murailles étaient formées d'une boue noire et remplies de trous assez larges pour recevoir, au besoin, une pièce de canon de gros calibre, Cette hutte présentait un aspect de misère assez peu propre à adoucir ma fatigue ct mon désappointement. Les habitants de l'Amérique du Sud tiennent si fort à leur repos, que lorsqu'une fois ils sont au lit, il ne faudrait rien moins qu'un tremblement de terre pour les réveiller ; aussi ne songeai-je pas même à demander à souper; et mon guide, après avoir mouché l'unique chandelle de suif attachée à la muraille, disparut en me laissant me reposer comme je l'entendrais sur mon matelas. Je le déroulai, j'étendis par-dessus une peau de bœuf, je m'y plaçai et je m'endormis bientôt, bon gré mal gré, transi de froid et mourant de faim.
Le lendemain à la pointe du jour, la voix rauque d’un gaucho nous annonça qu'il était temps de partir, Nous nous levämes sur-le-champ ; et, après avoir présidé à l'arrangement de nos bagages pour le voyage, nous primes le maté, pendant lequel mon Mendozino me décrivit la partie de la route que j'avais parcourue la veille. Cette route, en partant de Buenos-Ayres, est horriblement mauvaise, et une voiture européenne n'eût pas manqué d'y verser; mais la nôtre s'en était tirée, grâce à sa construction. Les deux ou trois premières lieues sont en partie cultivées, et les terrains sont entourés de poiriers épineux et d'agaves ; on y voit aussi des montes ou bois de pêchers, qui sont presque les seuls arbres des environs de Buenos-Ayres. Le pays est sauvage ct couvert de grands chardons, tandis que la route est coupée de pantanos, généralement remplis de carcasses d'animaux morts en les traversant, ou d’autres ossements qu'on ÿ à semés pour donner quelque solidité à la route. À mesure qu'on avance, le pays s'améliore ; la terre, même dans cette saison de sécheresse, est couverte de pàturages qui fournissent une nourriture suffisante à d'immenses troupeaux.
Le maté pris, et le maitre de poste, payé d'avance suivant l'usage, nous aÿant salués du bienveillant : Vaya V, con Dios! (Dieu vous accompagne!), nos six postillons attachèrent un bout de leur lazo à la voiture, l’autre à l'arçon de leur selle, et, poussant tous ensemble un grand cri, partirent au grand galop.
Rien n'anime plus que de voyager vite, et, en me sentant emporter à travers les plaines avec une vitesse d'environ quatre lieues par heure, j'oubliai mes tribulations de la veille, et je commençai à trouver que les choses n'allient pas mal.
Notre course était si rapide, que nous attcignimes bientôt la première poste, distante de six lieues, où il n'y avait qu'un petit nombre de misérables huttes, avec environ une douzaine d'hommes, de femmes et d'enfants, déguenillés. Les chevaux étaient dans le corral, enclos circulaire formé de pieux fichés en terre. Les postillons, en arrivant au grand galop, se séparèrent si promptement de la voiture qu’elle roula quelques moments sans chevaux ; alors chacun d’eux déroula son lazo et entra dans le corral pour choisir sa monture. Pourvus ainsi en quelques minutes de chevaux frais, nous nous remimes bientôt en route au galop. A dix heures, nous entrions dans le joli village de Lujan, où nous devions déjeuner chez l'alcade, que connaissait mon compagnon de voyage.
Nous nous arrêtünes devant la maison de l'alcade; il était assis dans le salon avec sa femme, qui pinçait de la guitare en accompagnant une autre dame, Nous fâmes reçus cordialement, et le déjeuner fut servi tout de suite. J'avais grand'faim, après mon jeûne de la veille, et je fis honneur au repas, surtout au ragott, excellent plat, bien qu’un peu bizarre, composé de poulets bouillis dans le riz et accompagnés de patates, de tomates, d'œufs et d'oignons. Nous nous promenàmes environ un quart d'heure dans le village. 11 ne contient pas plus de huit cents habitants; mais il a une église et une prison, qui en sont les principaux bâtiments; et immédiatement après venait, par son importance, la maison de l'alcade. Le digne magistrat y tenait un petit magasin de denrées coloniales, de linge et de souricitres.
Après avoir dit adieu à notre hôte, nous partimes et passâmes successivement en divers endroits qui n'étaient composés que de maisons de boue, ayant une peau de bœuf en guise de porte, et dont les sales habitants sont le vrai portrait de l'indolence. Quelquefois nous étions obligés d'attendre que les chevaux fussent amenés du pâturage dans le corral, où ils entraient en galopant, comme dans une charge de cavalerie, faisant retentir l'écho de leurs hennissements. Ces chevaux ont l'aspect le plus sauvage, n'étant jamais touchés que pour recevoir une bride et un recado. On laisse croître leur crinière et leur queue ; et, comme on ne leur pare jamais les pieds, leur sabot prend toute sorte de formes. Quand ils arrivent paitre au milieu des ronces, leur crinière est dans un tel désordre qu'ils ont l'air de revenir du sabbat ; ils sont pleins de feu; et, quoiqu'ils ne soient nourris que d'herbes, ils sont durs à la fatigue.
Le premier poste un peu important où nous arrivämes se nomme Arrecife. C'est une assez jolie résidence, munie d'une pulperia et d'une batterie de deux coulevrines, sur une plate-forme , destinée à repousser les attaques des Indiens, Près de là, nous rencontrâmes une de cvs longues caravanes de charrettes (carrelas), auxquelles il faut environ six semaines pour se rendre de Buenos-Ayres à
Mendoza, et qui sont, sur cette ruute, le seul moyen de transport pour les marchandises lourdes et embarrassantes.
Vers le soir, nous fümes assaillis par un de ces orages si imposants dans ce pays. L'horizon prit un aspect des plus redoutables. Les nuages semblaient près de nous écraser de leur poids, tandis que les éclairs, si dangereux, mais si beaux, illuminaient tout le paysage, non par éclats intermittents comme en Europe, mais d'un seul trait de lumière, tantôt se dirigeant horizontalement, tantôt prenant une direction perpendiculaire, et venant ensuite se briser sur le sol. Le tonnerre rententissait d’une manière horrible ; et à peine ttions-nous arrivés à la maison de poste, que la pluie fondit par torrents et pénétra par mille ouvertures le faible toit de gazon de notre retraite. Nous passämes, comme on peut le croire, une très-mauvaise nuit. Nous avions fait ce jour-là vingt-quatre lieues, et nous étions au petit ruisseau appelé Arroyo del medio, où la province de Buenos-Ayres finit et où commence celle de Santa-Fe.
A partir de l'Arroyo del medio jusqu’à l'Esquina de Ballesteros, les maisons de poste sont encore plus détestables. La partie du terrain comprise dans cet intervalle a toujours été le principal théâtre des combats entre les Indiens sauvages et les gauchos; aussi les habitations répandues sur cette ligne sont-elles fortifiées pour résister aux attaques des Indiens. La manière dont ces fortifications sont construites mérite l'attention, en raison même de sa singularité. Tout près les uns des autres sont plantés en cercle des poiriers épineux, espèce d'arbre qui s'élève à la hauteur de vingt-cinq à trente pieds, sorte de cactus à larges feuilles qui tire son premier nom du fruit qu'il porte, quoique ce fruit ressemble peu à la poire. C'est dans cette enceinte qu'à la première alarme se réfugient les hab'tants du hameau. Quelquefois ces ouvrages sont entourés d’un fossé. Les Fndiens, n'étant armés que de bolas, de longues lances et de sabres, ne peuvent rien faire; les gauchos, qui ont ordinairement des fusils, font feu avec sécurité derrière leurs fortifications végétales; et ni chevaux ni hommes ne peuvent jamais les y atteindre.
Du temps des Espagnols, quelques-uns des forts que je viens de décrire étaient garnis de petits canons; mais ces canons, s'il en existe encore , sont maintenant si vieux et si mal entretenus, qu'il y aurait danger pour la garnison à s'en servir. En somme, ces fortifications sont fort insuffisantes quand les Indiens sont en nombre; et, comme ceux-ci préfèrent les surprises nocturnes, ils atteignent ordinairement leur but, et détruisent fréquemment, en une seule nuit un hameau et toute sa population, On raconte d'horribles histoires des atrocités commises par les sauvages voisins, trop bien prouvées par les ruines noircics des hutces qui couvrent toute cette ligne du pays; mais les deux partis sont rarement en reste l'un avec l'autre, les gauchos ne manquant jamais de couper la gorge à tous les maudits Indiens qui tombent en leur pouvoir, J'ai vu dans une hutte, à Candelaria, deux enfants indiens qu'avait épargnés et adoptés un gaucho , après la mort de leurs parents dans l'une des escarmouches des Pampas, Ils jouaient à
la porte avec les enfants de leur père adoptif. L'aîné avait environ sept ans; tous deux étaient absolument nus, de couleur de tan, et extrêmement laids: leurs jambes étaient courtes et tortues; leurs longs corps semblaient gonflés comme des crapauds; leurs cheveux noirs tombaient en désordre sur leurs yeux plus noirs encore, et je ne crois pas avoir jamais vu de monstres plus hideux.
Le premier endroit de quelque importance que nous rencontrâmes après avoir traversé l'Arioyo del medio, fut le poste de Demochades, qui, par sa saleté, justifiait déjà plus qu'aucune autre localité du pays, l’une de mes remarques précédentes. Nous arrivämes de nuit à un poste militaire, où nous fûmes trop heureux de trouver asile, la maison de poste, l'Arroyuelo del Sauce (le petit ruisseau du Saule), ayant été abandonnée. Nous trouvâmes là une centaine d'hommes revôtus de vieux uniformes, entassés dans un vieux bâtiment construit en boue; aux murailles étaient suspendus leurs sabres, leurs carabines, ete. Ces messieurs nous régalérent du chant national de la république, que répétèrent en chœur avec eux nos gauchos, après quoi nous allämes nous coucher, A peine avais-je fermé les yeux, que je sentis mon matelas, qui était étendu par terre, contreminé par les rats qu'il empêchait probablement de sortir de leurs retraites. Ils se firent enfin jour, et je les entendis bientôt trotter partout, grignoter mes habits, mes bottes; puis après m'avoir arpenté la figure, l'un d'eux me saisit le gros orteil, dont il se fût sans doute accommodé si je n'y avais mis obstacle. Le lendemain, nous trouvâmes le plus grand désordre dans nos effets, dont ils avaient entraîné à distance quelques-uns des plus légers, les cravates et les mouchoirs de poche. Les rats sont un des fléaux du pays, et ils sont si nombreux et si familiers dans toutes ces provinces, qu'un voyageur m'a dit en avoir tué de son lit, en plein jour, à coups de pistolet, et avoir eu beaucoup de peine à soustraire à leur voracité ses collections d'histoire naturelle.
Nous traversimes, dans la matinée du 25, un pays des plus secs et des plus désolés, où l'on ne voyait que des chardons et des autruches, La première maison de poste où nous arrivâmes avait été abandonnée depuis longtemps. Dans ce cas, l’homme qui à fourni les derniers chevaux est obligé de transporter les voyageurs à la plus prochaine habitation ; mais on lui paie la station double.
Nous arrivämes le lendemain à la Cruz Alta, puis à la Cabeza del Tigre, puis enfin à l'Esquina de Lobaton, lieux tous fortifiés à la manière du pays, et plus ou moins célèbres par les attaques des Indiens. Le dernier surtout, situé dans la province de Cordova, fut, quelques années après mon passage, en janvier 1833, défendu et sauvé miraculeusement des fureurs d'une ixdiada où armée d’Indiens; un colonel des troupes du Tucuman et un Français, retranchés seuls derrière leurs remparts de cactus, étonnèrent tellement les assiégeants par la précision de leur feu, qu'ils les forcèrent à céder. Après trois heures de combat, les Indiens se retirérent avec une perte de trois des leurs et un grand nombre de blessés, sans avoir pu, malgré des efforts réitérés, entamer la forteresse que défendaient les deux braves dont se formait la garnison,
A quatre lieues plus loin, nous passâmes le Æio Saladillo, dont les bords sont asréablement ornés de saules, qui donnent au pays un intérêt encore augmenté depuis quelque temps par l'absence totale de végétation. Les rives du Saladillo étant fort escarpées, nous fûmes obligés de faire un détour de quelques lieues pour trouver un gué où nous le passämes, ce qui nese fit pas sans difMiculté, à cause de l'élévation du terrain; et, comme la maison de poste de Barrancas avait été abandonnée, force nous fut de pousser, le 28, jusqu'à Zanjon, la plus agréable et la plus commode des stations que nous eussions encore trouvées depuis notre départ de Buenos-Ayres. Nous arrivämes le même jour au fraile Mrerto où le Moine-Mort, qu'on peut appeler la capitale des Pampas ; mais quelle capitaie! Elle renferme environ cinquante huttes, peuplées d'à peu près deux cents habitants; cependant, quelque faible que paraisse ce poste, il est trop formidable pour que les Indiens osent l’attaquer, ct ils se souviennent encore des leçons de prudence qu'ils y ont quelquefois reçues.
Nous étions toujours dans la Pampa; et pourtant, nous rencontrions déjà, de temps à autre, quelques arbres nains. Les plaines étaient plus ou moins couvertes de bestiaux qui délassaient nos yeux de la sécheresse du pays, et nous étaient plus précieux encore par l'avantage que nous retirions de leur lait, quand nous avions le bonheur d'arriver à temps pour en profiter, On trait les vaches le matin; mais elles ne donnent pas assez de lait pour qu’en puisse les traire deux fois par jour, La moisson était déjà faite et la saison trop avancée pour que je pusse reconnaître les progrès de l’agriculture, Je ne pouvais pourtant qu'être frappé de la maniÿre ingénieuse dont on conserve la récolte dans un grenier des Pampas, au moyen de quatre pieux fichés droit en terre et surmontés d'un toit. Entre ces quatre pieux, of tend deux peaux de bœuf cousues ensemble pendant qu'elles sont encore humides; on empile ensuite le blé, aussi épais que possible, et on coud les peaux, en leur donnant la taille et la figure d'un éléphant; méthode ingénieuse pour préserver le grain de l'humidité et le défendre contre les insectes,
Nous ne trouvâmes rien de remarquable jusqu'à l'Esquina de Medrano, où nous arrivâmes le 30. On y entre par une grande salle plafonnée en roseaux, ce qui donne à la maison un air de propreté qui manque à toutes les autres, dont les salles n’ont point dé plafond, mais seulement des toiles d'araignées pendant en festons autour de leur toit. La maison est bâtie dans une très-agréable situation, et les environs en sont plantés surtout en acacias épineux ou algarobos, dont les branches balaient la terre. Les habitants tirent un grand parti du fruit de cet arbre; lorsqu'il est mûr, il ressemble à une longue cosse jaune qu’on prendrait pour une fève de France. Il croit en longues grappes cet est fort doux au goût. On en fait diverses sortes de confitures et une espèce de pain visqueux qui ne me parut pas fort agréable. A l’Esquina de Medrano se trouve la séparation des routes du Pérou et du Chili; la première se dirige à droite par Cordova, par Tucuman et par Salta, et la seconde (celle que nous suivions) par San Luiz et par Mendoza.
Après avoir franchi à grand’peine le Rio Quurto, quatrième grand cours d'eau qu'on trouve depuis Buenos-Ayres, nous arrivämes au poste de Barranquitos, longue rangée de bâtiments avec une grande chambre pour loger les voyageurs, Une forte averse, tombée dans la nuit, retarda notre départ le lendemain, Nous approchions du pied des montagnes; et du haut d’une éminence voisine, je pus jouir de l'aspect agréable d'un grand nombre de collines entrecoupées de jolis vallons. Quel n'eût pas été le charme de ce paysage, si la main de l'homme eût cultivé cette contrée, à laquelle la nature a accordé la double faveur d'un sol riche et d'un si beau climat! Le soleil, qui animait de son éclat le plus vif ce paysage silencieux, fut bientôt obscurci, et une pluie retentissante se fraya de nouveau une route au milieu des collines de granit et des rochers sauvages pré cipités des montagnes au fond des vallées. Nous nous hâtâmes de chercher un asile à la maison de poste d'Achiras. Nous étions alors à cent quatre-vingt-six lieues de Bucnos-Ayres.
Nous quittimes le lendemain matin Achiras ; et, après avoir voyagé à travers une contrée pierreuse, nous atteignimes une plaine rase dans laquelle nous voyions, depuis longtemps, cheminer une longue file de mules qui ne tardérent pas à faire halte à quelque distance, On rencontre souvent de ces mules char agées de figues et de vin, et qui vont continuellement de Mendoza à Buenos- Ayres, d'où elles rapportent des denrées européennes. Elles sont quelquefois au nombre de deux ou trois cents. Chaque mule porte, de chaque côté d'un grard bât en paille, un petit baril cerclé en bois, que recouvre une peau lacée comme celle d’un tambour, et qui, à mesure qu'elle se dessèche, consolide le baril même. Ces mules voyagent sur deux, trois et quatre files, attaches les unes aux autres par le nez et par la queue. Celle qui va devant est pourvuæd'une clochette pour guider la marche. Ces grands convois sont raremers accompagnés de plus de trois ou quatre hommes, et tous les muletiers (arrieros) vont derrière, à l'exception d'un seul qui précède la mule conductrice.
La maison de poste de Portesuelo, que nous trouvâmes ensuite, est dans une situation fort curieuse, au milieu d’une petite crevasse à mi-côte d’une haute montagne de pierre : son verger de figuiers et de pèchers formait un contrasté aussi frappant qu’agréable avec la surface nue du rocher. Nous quittämes Portes zuelo pour nous rendre au Horro, qui en est éloigné de sept lieues.
La terre était couverte de gazon; puis nous rencontrions , de temps en temps, des touffes de cette jolie petite verveine cramoisie dont la présence nous annonçait l'approche de San Luis. A mesure que nous avancions, le terrain s’accidentait davantage, et nous arrivâmes enfin à un pic beaucoup plus élevé qu'aucun autre de la chaîne. C'était le Morro, montagne en pain de sucre, hérissée de rochers et percée de cavernes, dernière cime de la Sierra de Cordova, du côté du S. Nous eümes à traverser, jusqu'au Rio Quinto, un pays couvert d'algarrobos et continucllement coupé de collines et de vallées. Vers quatre heures, nous arrivämes à la maison de poste du Rio Quinto, bâtie dans une jolie vallée, à travers laquelle
coule la rivière qui était alors un courant très-bas, roulant dans un immense lit dont les bords sont extrêmement escarpés. Ainsi que son nom l'annonce, c'est la cinquième rivière de quelque importance qu'en trouve depuis Buenos-Ayres,
En quittant le Rio Quinto, le lendemain matin, il nous faliut gravir une haute colline de pierre qui nous demanda beaucoup de temps et que nous eûmes encore à descendre. La route, pendant quelques lieues, ressemblait à celle que nous avions parcourue la veille ; mais, en approchant de San Luis, elle se montrait plus ouverte; semblable aux Pampas, c'était une longue plaine unie, couverte de grandes herbes sèches, mais vertes en dessous. Vers le soir, nous entrâmes dans une contrée très montagneuse, garnie de petits arbrisseaux et de poiriers épineux, et qu'on appelle la Sierra de San Luis. Deux lieues environ avant d'arriver à la ville, on passe par une gorge remarquable, entre deux montagnes dont l'entrée est ombragée d'arbrisseaux et qui ouvre une petite vallée où l'on remarque un bâtiment de quelque importance, orné d'une fastueuse colonnade, en face de piliers de bois. En tournant au pied d'une colline, on découvre la ville ou plutôt la place qu'elle occupe ; car les maisons étant fort basses, sont presque entièrement cachées par les vergers de figuiers. Nos gens tenant beaucoup à ce que nous fissions une entrée brillante dans la capitale de la province, se rangèrent en o:dre et nous firent traverser au grand galop plusieurs rues garnies de misérables maïisons en boue , quoique disposées en guadras, comme poui mériter le titre de cité, Nous arrivâmes ainsi à la maison de poste, au milieu de tous les habitants, qui sortaient pour nous regarder.
San Luis de la Punta est situé dans une fertile vallée, au pied d’un rang de collines, C’est le seul endroit de quelque importance qui se trouve sur la route de Buenos-Ayres à Mendoza. San Luis est la capitale de la province du même nom ; laquelle, après avoir fait partie de l’ancienne vice-royauté de Buenos-Ayres, puis des Provinces-Unies du Rio de la Plata, est restée indépendante, à la dissolution tacite de cette fédération. Nous commencions à être fatigués, et il nous tardait d'arriver à notre destination. Nous partimes, en conséquence, de San Luis, le pius tôt qu'il nous fut possible. Enfin, nous atteignimes le Rio Desaguadero, dont la profondeur varie suivant les saisons. Nos gauchos se mirent à la nage, et notre voiture la traversa, grâce à ses grandes roues. En été, elle à au moins quinze pieds de profondeur, et on ne peut la traverser qu'au moyen d'une espèce de bac ou plutôt de pont de bateaux.
Nous nous trouvions alors au milieu de ce qu’on appelle proprement, dans le pays, la travesia ou le désert, qui n’a pas moins de vingt lieues de largeur dans cette direction, C'est une plaine étendue au pied de la Cordillère, plaine perdue et sablonneuse, fortement imprégnée de sel, et qui paraît ne pouvoir produire naturellement ni pâturages ni aucun végétal utile à l'homme, semblable en cela à la plupart des terrains de l'Afrique septentrionale. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'un sol si complétement stérile puisse, au moyen de l'irrigation seule, devenir de la plus étonnante fertilité. Nous souffrimes heaucoup de la soif pendant
tout le trajet; mais, en arrivant sur la rive opposée du Rio Desaguadero, nous nous étions sentis encouragés et fortifiés par l'idée que nous entrions déjà sur Le territoire de la province de Mendoza.
Le avril, nous eûmes, pour la première fois, la vue de la Cordillère des Andes, Personne ne peut imaginer l'efet que produit, sur le voyageur, l'aspect de cette épouvantable barrière de montagnes. Ces colosses étaient entièrement couverts de neige, et si élevés que nous étions obligés de nous rejeter en arrière pour les voir, Is semblaient appartenir à un monde différent; car on n'en voyait que la cime, le ciel étant au-dessus extrêmement clair, tandis que l'horizon était un peu obscurci au-dessous. Dans le cours de la journée, nous commençämes à reconnaître quelque apparence de culture, et çà et à quelques clôtures arrosées, Les peupliers nous annonçaient l'approche de Mendoza; mais presque toute notre attention était absorbée par le spectacle imposant de la Cordillère, qui dominait toujours sur nos têtes.
Nous arrivâämes le soir à la maison de poste de a Dormida, située sur un terrain élevé et sablonneux qui commande la rivière du Tunuyan. Le pays que nous traversämes le lendemain était en partie cultivé; et toutes les maisons étaient ornées d'allées de peupliers qui, bien que d'un effet assez monotone, ne laissent pas que de récréer les yeux dans une contrée presque entièrement dépourvue d'arbres, À mesure que nous avancions, le nombre des gens à cheval augmentait; des troupes de mules et de charrettes toujours plus nombreuses nous annonçaient l'approche d'une grande ville. Enfin nous entrâmes dans Mendoza le 8 avril, vers six heures du soir, et notre équipage nous conduisit au grand galop, comme d'usage, à la porte de la maison qu'occupait mon compagnon de route, au centre de la ville.
Mendoza, capitale de la province de ce nom, est une charmante ville située au milieu des vignobles, à 2,600 pieds au-dessus du niveau de la mer , au pied de la grande chaine de la Cordillère des Andes. Cette ligne de montagnes gigantesques court N.etS., aussi loin que la vue peut s'étendre, avec ses sommets étincelant, tout le jour, de l'éclat d’un ciel sans nuages et toujours azuré, et perçant, la nuit, de sa blancheur argentée, le bleu obscur que la lune anime quelquefois de son inconstante lumière. Des milliers de petits ruisseaux, descendus des montagnes, fertilisent les plaines situées au-dessous, et portent leurs eaux claires et rapides dans toutes les rues et dans tous les jardins de la cité.
La ville, bâtie en guadras ou carrés rectangles d'égale étendue, ressemble extérieurement à toutes les villes espagnoles déjà décrites; mais elle est d’une grande propreté. Le seul endroit remarquable de son intérieur est la place (/a plasa), où se trouve un assez pauvre bâtiment qui sert de cabildo. Au centre de la place entourée de peupliers, il y a une fontaine de cuivre assez propre, d'où s'élance un jet d’eau dans un bassin qui approvisionne la ville.
Mon compagnon m'offrit un asile chez lui jusqu’à mon départ pour la Cordillère. Sa maison était des plus agréables, munie de cours spacieuses, de riches