MENDOZA
salons et de tout ce qu'on trouve d'agréments dans une maison opulente, Elle était meublée dans les goûts français et anglais combinés, A peine le bruit du retour du maître se fut-il répandu, que ses amis accoururent en foule pour le féliciter,
La réunion était très-nombreuse, La danse et la musique commencérent presque immédiatement, et la soirée se passa dans la joie. Des glaces, des crèmes, des bonbons , des vins, des cordiaux, furent présentés à la ronde, et je fus enchanté de la manière aussi franche qu'amicale dont les dames de Mendoza se traitaient entre elles, Après m'être retiré dans une chambre à coucher des plus élégantes, on peut juger du bonheur avec lequel je jouis du repos le plus parfait dans un bon lit entouré d’une riche moustiquaire, moi qui, depuis si longtemps, n'avais trouvé, dans les Pampas, au milieu de bouges remplis de fumée , que le sol boueux pour couchette et des toiles d'araignées pour rideaux. Le lendemain, une jolie petite mulâtresse vint m'annoncer que la famille de mon hôte m'attendait pour déjeuner.
Le soir, je fis une promenade à cheval aux environs de la ville. Je fus charme, dans cette excursion, d’une très-belle a/«meda où promenade publique, l'orgueil et l'ornement de Mendoza. Elle consiste en quatre allées de beaux peupliers rangés en droite ligne, parallèlement à la Cordillère, et où l’on jouit d'une vue magnifique de ces montagnes. A l’une des extrémités de la promenade est un petit temple d'architecture grecque, consistant en une jolie frise soutenue par plusieurs colonnes. On ÿ monte par quelques degrés faisant face à la promenade, parfaitement bien entretenue et fréquentée, tous Les soirs, par les habitants qui y prennent des glaces, des fruits et autres rafraichissements. Pendant le jour, c'est une charmante retraite où le feuillage des grands arbres défend les promeneurs des feux d'un soleil ardent, Mendoza peut être regardée comme l’une des villes les plus saines du monde. L'air y est extrèmement pur. Grâce au voisinage des montagnes, on n'y est pas aussi accablé par la chaleur que dans beaucoup d’autres localités.
Les voyageurs les plus récents ne sont pas d'accord sur la popuation effective de Mendoza ; car ils la portent à six, douze, vingt, trente ou trente-huit mille àmes; calculs dont les premiers paraissent trop faibles et les derniers trop forts. Les Mendozinos sont fermiers plutôt que manufacturiers. Ils échangent les produits de leurs terres et de leurs bestiaux pour des articles manufactures qu'ils reçoivent de Buénos-Ayres, de Cordova et des Indiens du sud. Quelques soieries et quelques cotonnades, qui viennent directement de la Chine et du Bengale au Chili, leur sont aussi apportées par le chemin des montagnes ; mais ce genre de commerce à considérablement perdu de son importance depuis que des relations directes se sont ouvertes avec Valparaiso par le cap Horn, et surtout en raison du peu de sûreté des routes de terre; car il ne faut qu’une poignée de mécontents armés où d'Indiens pour intercepter sur-le-champ toutes les commu nicalions.
La fortune et le commerce sont généralement concentrés, là comme partout ailleurs dans l'Amérique du Sud, entre un petit nombre de familles. I y à quelques maisons appartenant à une classe supérieure, mais qui ne sont pas opulentes. Dans le reste de la population, plusieurs, par leur industrie, se sont acquis un peu de fortune; personne ne paraît être indigent, et presque tous les habi- {ants possèdent quelques portions de terre qui, avec un travail modéré, suflisent à tous leurs besoins.
On accuse les Mendozinos d'être fiers, bigots, fantasques ; mais, par compensation, on leur reconnaît de la douceur et des sentiments de bienveillance envers leurs inférieurs. Es sont simples dans leurs manières et trés-hospitaliers ; et quoique privés d'éducation et de lumières, ils montrent, même dans les classes les plus pauvres, un sens droit, un jugement sain et une franchise qui rendent leur commerce très-agréable aux étrangers,
D'après tout ce qu'on vient de live, on peut imaginer que je passais fort bien mon temps à Mendoza, au milieu de ses aimables habitants, dansant, chassant, montant à cheval ou me promenant à l'Alamada avec des femmes charmantes, ct respirant les délicicuses brises qui descendent chaque soir des hauts sommets de la Cordillire neigeuse. Mais je commençais à sentir que les délices de Mendoza n'avaient déjà trop longtemps retenu; aussi, après avoir fait de nouveaux préparatifs pour un voyage d'un autre genre, le 1% avril je me mis en marche pour ailronter les neiges et les précipices de la Cordillère.