‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 46 sur 112 · PASSAGE DE LA CORDILLÈRE. — CHILI. — SANTIAGO. — VALPARAISO · texte numérisé non relu

PASSAGE DE LA CORDILLÈRE. — CHILI. — SANTIAGO. — VALPARAISO

Avant de quitter la république Argentine, j'avais recueilli tous les renseigne ments qui pouvaient guider mon inexpérience dans le passage de la Cordillère, et je crois devoir communiquer le résultat de mes observations aux voyageurs qui me suivront sur cette roule, pour leur épargner plus d'un mécomple.

La route la plus ordinaire de Mendoza à Santiago du Chili est celle par où j'ai passé ct que je vais décrire; il ÿ en a plusieurs autres, entre lesquelles on distingue celle de {a Dehesa, qui traverse la principale chaîne de la Cordillére; la passe de Los Patos, qui traverse Ja principale chaîne située au N. du volcan de Aconcagna, et descend, par une pente de ravines; celle de Portillo {la petite porte) qu'on dit être l'une des plus courtes et des plus commodes, ainsi nommée parce que la gorge par laquelle on y pénètre dans la Cordillère est si étroite, qu'eile ne peut livrer passage qu'à une mule; aussi risque-t-on souvent d'y rester enseveli dans les neiges, si l'on a le malheur d'être surpris par des temporales où tempêtes du pays. 11 y à encore la passe dite de Planchon; mais il est rare qu'on la prenne, et elle n'est gutre connue que de ceux qui font le commerce avec les Indiens des Pampas. Enfin, la passe d'Antuco, qui mène directement dans la partie méridionale du Chili, Je n'avais persannellement pas de choix à faire entre ces diverses routes; car mon itinéraire m'était tracé d'avance par le désir que j'avais de voir les fameuses mines d'Uspallata, ou tout au moins de me faire une idée des lieux où elles sont situtes,.

La première inquiétude qu'éprouve un voyageur, quand il arrive à Mendoza, est de savoir comment il devra s'y prendre pour continuer son voyage. Il lèvera toutes les difficultés en se procurant un arricro où muletier, dont il y à toujours là un grand nombre qui attendent qu'on les emploie ; mais, en passant son marché, qu'il prenne bien garde de n'être pas pris pour dupe; car aucun de ces hommes ne se fait scrupule de demander aux étrangers beaucoup au delà de ce qui lui est dû. Du commencement de novembre à la fin de mai. c'est-à-dire tant que la Cordillère est facile à traverser, le prix ordinaire est de huit piastres (quarante francs) par mule. En même temps le muletier s'oblige à prendre un renfort de bêtes ou à remplacer celles qui ne peuvent achever le voyage, et de plus à procurer, à ses frais, tout ce qui est nécessaire. On doit toujours préférer Les mules quand on voyage dans la Cordillère; elles ont le pied plus sûr que les chevaux, sont beaucoup plus prudentes, s'effraient moins en cas de danger, et supportent avec plus de patience la fatigue et le manque de nourriture, On fait, terme moyen, treize lieues par jour, ce qui, vu état des routes, ne laisse pas d'être une assez bonne marche, La distance directe: entre Mendoza ct

Santiago n'est que de quarante lieues; mais, à cause des détours, on l'estime à cent sept, que les muletiers font d'ordinaire en huit jours.

Jusqu'à présent je n'ai parlé que du passage de la Cordillère dans les moments où les routes ne sont pas couvertes de neige; mais, de juin à septembre. | voyage est beaucoup plus fatigant, plus long, plus coûteux, Dans cette saison, les deux versants de la Cordillère ct la cumbre (son sommet) sont couverts d'une neige si épaisse, que les mules même n'y peuvent passer; dans ce cas, il faut

faire à picd une partie notable de la route, en portant soi-même sur son dos ses provisions, sa selle, ses bagages, si l'on n’a engagé d'avance des Peones pour ce service, ce qui entraîne à une dépense énorme. Cependant depuis l'établissement au Chili de maisons de commerce étrangères, la traversée de la Cordillère, en hiver, par des messagers ct des voyageurs, est devenue plus fréquente, Le courrier la traverse aussi régulièrement tous les mois, aller et retour ; mais les habitants du pays craignent trop le froid pour s'exposer aux fatigues d'un ti! voyage. Il est en effet très-dur de parcourir une si large route dans la neige, Ce qui fait plus souffrir encore peut-être, c'est l'inflammation des paupières,

ausée par cette éclatante blancheur, surtout quand elle est augmentée dans les intervalles de beau Lemps par la réflexion des rayons solaires, À l'approche d’un ouragan, on doit avoir bien soin de gagner la cusita (hutte) la plus voisine, au risque même d'y être retenu pendant huit, quinze jours où même trois semaines, ce qui arrive souvent aux courriers. Les montées sont très-faligantes, mais les descentes le sont peut-être encore plus, excepté pour les courriers et les peones, qui les exécutent à la ramasse, à peu près comme on fait dans quelques parties de nos Alpes européennes. Ils forment, avec une peau, une sorte de traineau sur lequel l'homme se place avec sa selle, son bagage ou son fardeau, après s'être atlaché fortement le tout autour de la ceinture , au moyen d'une lanière; puis il se laisse emporter sur la pente par son propre poids, ct dirige sa course ou la ralentit quand elle devient trop rapide, en enfon- Çant Son grand couteau dans la neige. Le voyageur n'a rien à craindre des avalanches, qui sont inconnues dans le pays, où qui, du moins, y sont peu de chose. La neige de la Cordillére ne reste pas longtemps molle, comme dans les pays situés sous des latitudes plus froides. Bientôt après sa chute le soleil en fond la surface, qui, dans cet état de demi-fluidité, s'infiltre dans les masses poreuses situées au-dessous, ct s'y glaçant de nouveau, devient un corps tellement solide, qu'il ne faut rien moins que les feux d'un soleil presque vertical pour le faire disparaître des montagnes.

Je devais faire route avec quelques marchands dont les uns allaient à Santiago, d'autres plus loin. Notre caravane se composait d'une trentaine de mule: et de tous les mulctiers ou peones destinés à les conduire. La route, à partir de Mendoza, quoique cette ville soit située tout à fait au pied de la montagne, ne monte pas immédiatement, Elle Lourne autour de la base de la Sicrra environ l'espace de douze lieues, et entre alors dans la contrée montucuse, sables arides

sans une goutte d'eau, sans un arbre sous lequel le voyageur puisse un moment lrouver un asile contre les traits brûlants du soleil. En approchant des montagnes, la physionomie du pays change entièrement; le sol devient pierreux et porte la marque évidente des torrents qui le labourent en lous sens, quand la neige fond sur la Cordillère; la surface du sol est coupée de leurs lits desséchés, remplis de rocs et de buissons déracinés.

A mesure que nous avancions, les collines, d'abord assez basses, se relevaient peu à peu en se rapprochant et formaient une vallée toujours plus resserrée , qui nous conduisit enfin à la maison de poste de Villa Vicencio, près de laquelle sont des sources chaudes du même nom, assez célèbres dans le pays. Ces bains natuels sont situés sur un joli petit amphithéâtre entouré, de toutes parts, de hautes montagnes, et auquel on ne parvient qu'en gravissant un roc extrêmement escarpé. En quittant la ravine de Villa Vicencio, on entre dans une vallée étroite et profonde, couverte de verveine et de cactus. Les montagnes qui l'entourent sont si hautes et si escarpées, que le soleil, qui se lève à cinq heures pour les plaines, ne brille, dans ces vallées qu'après huit heures du matin. Nous traversàmes plusieurs places, entre autres l'Alojamiento de los Hornillos) le gite des petits fourneaux), qui doit son nom à ce que sa pauvre hutte, aujourd'hui abandonnée, servait jadis à l'exploitation des mines de San Pedro.

Ici commence l'ascension du Paramillo, chaîne longue et étroite qui s'étend entre Mendoza et la plaine d'Uspallata. Le sommet de la première hauteur nous présenta une vue des plaines, au milieu desquelles on distinguait Mendoza, à la distance d'environ treize lieues. Le vent, sur ces hautcurs, est pénétrant; le sol y est sec et pierreux, et on n’y voit point d'apparence de végétation. A mesure que nous avancions, les montagnes devenaient plus rapides. J'admirais la sagacité des mules et le sang-froid avec lequel elles choisissaient la place la plus sûre pour y poser le pied. Elles s'arrêtaient souvent comme pour réfléchir au moyen d'éviter une crevasse ou de toucher un roc opposé; se tenant fermes sur leurs picds de derrière, elles avançaient ceux de devant pour s'assurer si elles jouvaient en sûreté atteindre le point qu’elles avaient en vue. Quelquefois la route tournait brusquement, et il fallait monter par un sentier en zigzag, dont le pied des mules avait fait une espèce d'escalier. L'effet de l'ascension ct de la descente par ces échelles est des plus singuliers, les têtes des mules prenant toutes différentes directions, à mesure qu’elles suivent les divers angles de la route, quoique toutes aient, en effet, la même destination. Au reste, la marche est si graduelle et l'animal qui vous porte paraît si sûr de son fait, qu’on n'éprouve pas un seul moment de crainte, excepté lorsqu'on s'avise de jeter un regard en arrière, sur le chemin qu'on à parcouru.

Nous avions atteint le premier plateau de montagnes, appelé par les habitants las Sierras, par opposition à la Cordillère ou chaîne plus élevée des Andes, géneralemeut couverte de neige. Notre route passait alors à travers un terrain trèsélevé, montant et descendant sans cesse, et nous cheminions de nouveau entre

deux rangs de montagnes noires totalement dépourvues de végétation. La vallée, en beaucoup d'endroits, était embarrassée de blocs immenses de rochers que les orages ou les tremblements de terre y avaient précipités, Les collines devinrent ensuite moins considérables, plus rares, et nous nous trouvâmes dans une vallée sauvage appelée la plaine d'Uspallata, servant de limite entre la chaine de montagnes que nous venions de traverser et la Cordillère qui s'élevait devant nous jusqu'aux nues.

Arrivé à Uspallata, je fus trompé dans mon espoir de voir les mines de ce nom, qu'on appelle aussi de San Pedro, et qui sont situées un peu plus au nord: mais un de mes compagnons de voyage et d’autres personnes très-instruites m'ont mis à portée de satisfaire la curiosité du lecteur, tant sur cette mine en particulier que sur les mines de l'Amérique du Sud en général, Le minerai de San Pedro est une galène argentière. La montagne qui le contient parait être une ardoise brune durcie.

D'après Miers, juge compétent en cette matière, les Chiliens sont de trèshabiles mineurs. Ils extraient le minerai à beaucoup meilleur marché que les autres, par des procédés grossiers, il est vrai, mais fort économiques, et dont on ne pourrait les faire changer sans beaucoup d’embarras et de dommage, Dans les mines de l'Amérique du Sud, on ne descend pas dans les travaux par une ouverture perpendiculaire, mais par une galerie inclinée, si étroite et si basse que les mineurs sont presque obligés de se traîner sur leurs genoux quand ils veulent s’y introduire, On extrait le minerai au moyen de pics; mais quand le roc, trop dur, résiste à l'effort de ces instruments, on le fait sauter avec de la poudre à canon, opération dans laquelle les gens du pays sont très-experts. Les mineurs se nomment barreteros, et l'on appelle ceux qui transportent Je produit au dehors caprcheros, du nom des espèces de paniers de cuir employés à le faire parvenir à l'ouverture de la galerie. Des mules le descendent alors au pied de la montagne, où il est reçu dans des tubes de cuir pour être transporté à l'endroit destiné à en opérer la fonte et l’épuration.

La vallée d'Uspallata a été habitée , et l'on y voit encore les restes d’un village considérable et les murailles de boue qui formaient les enclos. Il est probable que les habitants de ce village étaient les mineurs employés à l'exploitation des anciennes mines. Aujourd'hui on ne trouve plus là qu'une misérable hutte où l'on passe ordinairement la nuit. Il y a enfin, dans le voisinage, un corps de garde où le gouvernement de Mendoza entretient quelques soldats, et où l’on examina nos passe-ports et nos bagages; car là finit son territoire.

Le lendemain, après avoir circulé pendant quelque temps dans la vallée, et traversé deux ou trois lits de torrents qui, dans la saison des pluies, apportent leurs eaux à la rivière de Mendoza, nous arrivämes à la première de ces passes si fameuses; elle se nomme /adera de las Cortaderas, et tourne sur les flancs sinueux de la montagne, en s'abaissant et s’élevant tour à tour. Le plus souvent, le côté du la montagne est dans un état de décomposition d'où résulte un grand nombre de

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fragments anguleux que les pluies entrainent, et dont l'accumulation forme un plan incliné assez raide ; c'est au milieu de ce plan qu'est tracée la route qui, dans ses parties les plus étroites, n'a guère que cinq pieds de large. De petites croix de bois, fichées de distance en distance, ne disent que trop le destin des malheureux qui ont péri.

Après avoir franchi la passe, nous entrdmes dans le lit desséché d'un torrent. Nous y passämes la nuit de ce jour de fatigue; et, prêts à affronter de nouveaux dangers, nous nous avançâmes le lendemain matin vers la fameuse /adera de las Jautus (les caves), la seconde de ces passes qui impriment tant de crainte, Celle-ci est vraiment effrayante. Elle est de mème formation que l'autre; mais le chemin tracé par les mules y était rompu en trois endroits, et n'avait guère plus de neuf pouces de large, de manière qu'il fallait tourner autour des angles saillants de la montagne, sur l'espace le plus étroit possible ; les mules, ayant à poser les pieds sur des pointes, étaient obligées de redoubler de précautions. Cette passe n'est pas aussi large que celle de las Cortaderas, et la route y est plus solide, mais beaucoup plus rapide ; son nom lui vient de ce que la muraille de rochers suspendue sur la tète est percée de vastes cavités qui pourraient contenir un gran nombre de personnes.

-Avant d'arriver à la troisième passe, nous traversämes une partie pierreuse, célèbre dans le pays par une histoire merveilleuse qu'en racontent les arricros, On y voit un bloc quadrangulaire divisé par deux fissures verticales en quatre sections distinctes, dont l’une s’écarte des autres. C'est la Pierre de l’Inca (Piedra del Inca), sur laquelle l'empereur du Pérou, dans les visites qu'il y faisait tous !es trois ans, accomplissait quelques cérémonies religieuses. À l'époque de la chute de l'empire des Incas, un pouvoir mystérieux a fendu cette pierre, dont les diverses parties se rapprocheront et s'uniront de nouveau quand l'empire des Incas sera restauré.

On nous disai’ que la troisième passe, appelée ladera de las Vacas (des vaches’, était si mauvaise, que nous ne pourrions la franchir sur nos mules. Nous en descendimes donc, et nous nous acheminâmes à pied, chacun de nous chassant sa bête devant soi. A mon avis, cette passe n’est pas aussi terrible que les autres. Elle est beaucoup moins élevée et moins longue; mais elle est peut-être plus difficile à la descente, à cause de son excessive rapidité, qui oblige les mules à précipiter leur marche. La vallée que nous venions de traverser est remplie de belles cascades et de torrents qui descendent du sommet des montagnes, L'eau de ces torrents est excellente et claire comme le cristal, mais extrèmement froide, Les muletiers, en les traversant, ÿ plongent une corne de vache attachée à une ficelle, et étanchent ainsi leur soif, sans s'arrêter. Nous cûmes, à l'extrémité de cette vallée, une vue remarquable du côté oriental de la Cordiilère. Elle est bornée par le pic de Tupungato, qui passe pour être le point le plus élevé des Andes du Chili, et qui nous semblait monter en cône au-dessus des points environnants.

Nous traversämes ensuite le Pont de l'Enca, si célèbre dans toute l'Amérique,

Le Pout de l'inca est une arche naturelle jetée sur la rivière de las Cuevas, d'nt nous n'avions pas cessé de longer les bords, depuis notre départ de la valle d'Uspallata. Cette arche s'élève à cent cinquante pieds au-dessus de l’eau; elle est tres-solide, très-compacte, et décrit une courbe elliptique assez régulière; elle est recouverte, en partie, de stalactites qui pendent gracieusement en spirales blanches, d'environ un pied de longueur.

afin nous arrivämes au pied de la Cumbre, le sommet le plus élevé de cette partie des Andes. Nous étions à la casita de las Cuevas, à 10,0%% pieds au-dessus du niveau de la mer. Nous devions repartir le jour suivant dans la matinée ; car les mulctiers sont dans l'usage de passer la Cumbre soit le matin de bonne heure, soit le soir, pour éviter certains vents très-violents qui soufflent sur la principale chaine, de dix à quatre heures de la journée. Le lendemain, pendant que nous uous préparions à monter, en faisant un déjeuner composé d'oignons et de vin, qu'on regarde comme des préservatifs contre le froid et la raréfaction de l'air, une troupe de mules vint à traverser la Cumbre au-dessus de nous, el nous pümes ainsi mesurer le chemin que nous avions à faire ; elles me paraissaient de petits insectes, La montée de la Cumbre est longue, à cause des nombreux détours que fait la route ; mais, quoi qu’en aient dit tous les voyageurs qui l'ont gravie, il n'y a là ni précipices ni dangers. Le seul inconvénient, c'est qu'on yÿ met dix fois plus de temps qu'il n'en faudrait pour parcourir une route tracée en droite ligne sur I flanc de la montagne. Nous atteignimes le sommet après cinq heures de marche. Je me trouvais alors à 1,876 pieds au-dessus de las Cuevas, el à 11,920 pieds au-dessus du niveau de la mer... Mais quel désappointement! Au lieu de ja vue immense qu'on m'avait décrite et que mon imagination m'avait peinte , au lieu de ces vastes et fertiles plaines du Chili dont le riant aspect devait enchanter nos regards, derrière moi fuyait la vallée que je quittais, profonde, désolée, solitaire ; au-dessus de moi s'élevaient des pics déchirés et couronnés de nciges, qui montaient en tournoyant dans les nues ; devant moi, enfin, d'énormes montagnes noires s'entassaient sans ordre les unes sur les autres et paraissaient pius sauvages que celles que nous avions traversées. La descente, plus rapide et plus déchirve que la montée, semblait devoir nous conduire au fond d'un puits sombre, Nous trouvämes l'air très-froid, et le vent nous coupait la figure. Beaucoup de voyageurs s'enveloppent, pendant tout le voyage à travers la Cordillère, pour se garantir du contact de l'air, et surtout pour défendre leurs yeux des reflets du soleil sur la neige. On a vu souvent des personnes arriver au Chili presque aveugles et rester plusieurs jours dans cet état de cécité, les lèvres tellement coflées qu'on a peine à les reconnaitre. Mes compagnons ct moi nous en fümes quittes pour changer plus ou moins de peau.

Le côté de la Cumbre que rous avions à descendre était couvert de neige, ct l'absence totale du soleil ajoutait à la tristesse naturelle de la scène, Comme il se compose de rocs escarpés et très-raides, la descente était plus mauvaise encore que la montée ; mais Le chemin était assez bien battu. Nous arrivâmes vers trois

heures au pied de la montagne du côté du Chili, Nous descendions toujours raptdément, el nous atteignimes ainsi le lac de Fneca (Laguna del Pnca), dont on raconte des choses merveilleuses, notamment qu'il n'a pas de fond, Hest toujours plein et ne déborde jamais, quoique d'immenses Lorrents s'y déchargent : ce qui fait supposer qu'il a un écoulement souterrain.

Nous passämes la nuit à l'Ojo de Agua (œil d'eau), lieu où nous découvrimes à grand peine un poirier épineux et quelques broussailles, qui nous servirent à allumer du feu, L'Ojo de Agua tire son nom d'une source qui jaillit près du sentier par lequel nous étions descendus, et les muletiers le connaissent par l'espèce de cresson qu'ils y recueilleut, Cinq lieues plus loin, nous étions à un autre endroit ou counnence le territoire chilien et qui est une position militaire que nous troutämes abandonnée; dans un petit enclos qui en dépendait , nos peones découvient quelques pêchers, dont ils dévortrent les fruits à peine mûrs. A partir de ce point, la vallée prend un aspect moins sauvage, et lon s'aperçoit déjà qu'on s'approche d'un pays plus civilisé, La hauteur des montagnes diminue par degiés ; leurs flancs commencent à se couvrir de verdure; on voit, en plus grande quantité, des poiriers épineux, chargés de leurs fleurs écarlates, Le 27 avril, nous nous eveillèmes aux cris d'une espèce de perroquet vert et jaune à longue queue, le premier être animé que nous eussions vu, sauf les guanacos et Les condors, depuis notre entrée dans la Cordillére ; dans la matinée, nous franchimes le S{40 del Soldudo (le saut du soldat), ainsi nommé de l'aventure d'un déserteur de larmec libératrice de San Marlin, qui se précipita de la rive escarpée dans le torrent, et se déroba ainsi à ceux qui ie poursuivaient, Nous quittâämes vers midi les chaines de montagnes qui nous avaient accompagnés depuis Uspallata, et l'apparition de queiques pauvres ranchos, peuplés de gens plus pauvres encore, nous annonça bientôt que nous rentrions dans la civilisation. Nous étions dans la grande vallée d'Aconcagua, qui tire son nom du volcan qui la domine au nord , et où se voient deux cités, la Villa Vicja la vieille ville) ou San Felipe, située au centre de la vallée, l'autre la Villa Nuevu (la ville nouvelle) ou Santa Rosa. Avant d'y entrer, hous avions passe une dernière fois la rivière sur le Pont de Cimbra, pont indien construit en bois, suspendu par des lanières de cuir de vache ou lassos. Le plancher en est formé d'une espèce de roseaux particulière au Chili, C’est sur le plan de ces ponts légers, que sont construits les ponts suspendus en fer de l'Europe. Les ponts, lorsqu'on les traverse, oscillent et vibrent à chaque pas. Hs sont néanmoins trés-sûrs, parce qu'on ne les charge jamais que du poids d’une mule avec son fardeau et du peon qui la conduit.

Le 29, nous continuâmes notre voyage vers Santiago, dont nous n’étions plus qu'a environ vingt-deux lieues. Je ne voyais pas sans surprise des terrains entièrement infertiles entourés de pierres entassées, comme si l’on y eût attaché quelque prix. L'aspeet des lieux démentait tout ce que j'avais entendu dire de la beaute et de la fertilité du pays. Huit lieues plus loin, nous entrâmes dans la vallée de Chacabuco, si fameuse par la victoire que le général San Martin y remporta sur

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l'armée espagnole. San Martin était gouverneur de Mendoza à la fin de 1816, où les armées combinées d'O'Higgins et de Carrera avaient été défaites à Rancagua au Chili. San Martin en réunit les débris qui passaient par Mendoza: et, y joignant d'autres troupes rassemblées dans le voisinage, il se vit en six mois à la tôte de quatre à cinq mille hommes, avec lesquels il entreprit d’enlever le Chili aux Espagnols. L'exécution de ce projet commença le 17 janvier 1817. Les passes par lesquelles il envahit le Chili étaient presque inaceessibles, La marche fut longue, fatigante et désastreuse; les troupes avaient à lutter à la fois contre le froid, la faim et toutes les privations possibles, et les trois divisions de l'armte marchaient chacune au même but, sans avoir aucune nouvelle l’une de l'autre. Le 12 février, elles opérèrent leur jonction sur les hauteurs qui dominent la Cuesta de Chacabuco. Les royalistes, commandés par le général Marcos, s'étaient retirés dans la plaine, pour y faire mouvoir plus facilement leur cavalerie, sur laquelle ils comptaient beaucoup, et s’y étaient formés en bataille ; ils étaient à peu près égaux en nombre aux républicains, mais beaucoup mieux équipés. San Martin les attaqua et les mit, en quelques heures, dans une déroute complète; le lendemain, l'armée patriote entrait en triomphe dans la capitale. Nous passâmes la nuit dans un misérable rancho dont les habitants hospitaliers nous chantèrent, sur le théâtre même de la victoire, l'hymne national du Chili, tandis que trois grandes filles, tout en joignant leurs voix à celles du chœur, pétrissaient, à force de bras, leur pain fait de farine mêlée de graisse.

Le lendemain, nous arrivämes au petit et pauvre village de Colina, près duquel sont des bains alimentés par deux sources. Le nombre des personnes que nous rencontrions sur la route augmentait à chaque instant, et l'échange fréquent des saluts entre les passants et nos muletiers nous prouvait qu'en fait de politesse les Chiliens ne sont en arritre d'aucune nation. Enfin, au détour d’une colline, à environ deux lieues de Santiago, nous aperçümes les clochers, qui s’élevaient au iwilieu de plantations de peupliers. Les approches de la ville du côté de Colina ne sont pas pittoresques et n’en donnent pas une idée favorable. Je traversai les fau bourgs, formés de maisons de boue, dont quelques-unes étaient ornées de devises peintes de diverses couleurs; je passai ensuite sur un pont en pierre de cinq arches, et j'arrivai chez un des habitants, pour qui j'avais des lettres. Sa maison était située à l'extrémité opposée de la ville, sur la place de la Monnaie, dans la Cañada, l'un des plus beaux quartiers. C’est en effet sur cette place que se trouve l'hôtel de la Monnaie, le plus vaste bâtiment de la cité. Au jugement des architectes, tout cet ensemble n’est pas heureux; mais, comparé aux édifices du même enre de l'Amérique, cet immense amas de briques, chef-d'œuvre des ouvriers envoyés d'Espagne pour le construire, n’est pas sans quelque mérite.

Santiago fut fondée, en 1541, par Pedro Valdivia. Elle est située dans une plaine vaste et fertile, arrosée par les rivières Maypo et Mapocho. L'espace qu’elle couvre est bien plus considérable que ne le ferait supposer le chiffre de sa population ; chaque demeure occupe une vaste étendue de terrain, parce que, indé-

pendamment de ce qu'elle n'a qu'un étage, à cause des tremblements de terre, elle a aussi par devant une vaste cour et par derrière un jardin. Cependant elle n'égale pas Buenos-Ayres en étendue ; mais l'aspèct en est plus agréable. Les rues larges sont ornées de trottoirs commodes ct payées en petits cailloux roulés qu'on tire du fond de la rivière. Des asequias (rigoles, canaux d'irrigation), d'environ trois pieds de large, sans cesse alimentées par le Mapocho, courent au milieu des rues, Les rigoles arrosent aussi les jardins; ceux des maisons principales sont grands et bien disposés, ornés, au milieu, de fontaines en pierre et plantés d'orangers, de grenadiers, de tilleuls, de vignes, d'arbres et de fleurs indigènes. La végéfalion est toujours active à Santiago, car l'hiver s'y fait à peine sentir, ct la neige séjourne rarement sur la terre.

Comme les autres villes espagnoles, elle est divisée en carrés rectangles et régulicrs. La partie S. E, de la ville est séparée du faubourg de la Cañudilla par une grande route de cent cinquante pieds de large, appelée la Cañada. Le rio Mapocho coule en dehors, à l'O. et au N. de la ville, et la sépare du faubourg de la Chimba, avec lequel elle communique par le pont que j'avais passé à mon arrivée. En pénétrant dans l'intérieur de la ville, on trouve d’abord, presque au milicu, la Plaza ou grande place, qui occupe l’espace de toute une quadra, où s'élèvent la résidence du directeur, le palais du gouvernement, la prison et la chambre de justice. La cathédrale est l'unique édifice en pierre de la ville. Quant au palais de l'évèque et aux autres bâtiments de la place, ils sont en ruines, et le premier tremblement de terre peut les renverser. Au centre est une fontaine de cuivre, alimentée par la rivière au moyen d'un aqueduc souterrain ; elle fournit à toute la ville l'eau qu'on distribue dans des tonneaux transportés à dos de mule. |

Il faut encore citer, près de la Plaza, le Consulado, grand bâtiment où se réunissent le tribunal de commerce, le sénat et le congrès national; la douane, très-vaste et bien appropriée à son objet; enfin le théâtre, édifice mesquin dont la salle peut contenir huit cents personnes: je n'ai rien à dire des représentations, si ce n'est qu'à mon avis les spectactrices elles-mêmes en font le charme presque exclusif.

La ville est divisée en cinq paroisses. Toutes les églises paroissiales sont d'une architecture grossière ; mais celles des couvents sont belles. On distingue, entre autres, celle du couvent de San Domingo {Saint-Dominique), dans la rue du même nom; et celle des Jésuites, remarquable par les peintures dont son intérieur est orné, et par sa tour, construite en bois, pour mieux résister aux tremblements de terre, I Ÿ a cinq couvents, dont deux de jésuites, servant aujourd'hui de collége national et de bibliothèque publique, et trois de franciscains. Les couvents ont tous des corridors ou cloîtres dans le style gothique, ornés de tableaux de saints et de martyrs. Chaque moine à sa cellule, dont une cruche d’eau, une image du Sauveur, quelques livres de dévotion, une table et une chaise, font tout ameublement, Le couvent de San Francisco, dans la Cañada, est trèsbeau et tres-spacieux, Des palmiers et des cèdres élevés ornent les cours de ces

couvents, où se voit un grand crucifix de bois dont le pied est jonché de têtes de morts, et devant lequel les moines viennent s’agenouiller.

A l'angle oriental de la ville est la colline de Santa Lucia, où les Espagnols avaient bâti un fort qui commande la cité; ce fort fat évidenment élevé, non pour la défendre, mais pour la réduire, en cas d’insurrection. Au-dessus de cette colline, sur la rive méridionale de la rivière, se prolonge le Tajamar ou promenade publique, de près d’un tiers de licue de long, toujours très-fréquentée le malin ou le soir, suivant les saisons. À gauche, règne un fort parapet bâti en briques, qui protége la ville contre les inondations du Mapocho. A droite est un siége prolongé pour les personnes qui veulent prendre le frais assises, tandis que beaucoup des promeneurs passent devant elles entre un double rang de peuplier d'Italie; derrière, plus à droite, sont quelques boutiques de confiseurs, et des chinganas, établissements qui ont quelque analogie avec nos guingucttes des environs de Paris, et qui sont le rendez-vous de toutes les classes du peuple.

On peut estimer la population de Santiago à 45,000 âmes, en y comprenant les habitants des faubourgs. Ils se divisent en deux classes bien distinctes : l'une se compose des riches, qui possèdent toutes les terres, le commerce et les places administratives ; l’autre se compose des petits marchands, des artisans et des peones. Tous se distinguent par leur obligeance, par leur douceur et par leurs attentions pour les étrangers, qu'ils arrêtent quelquefois dans la rue pour les inviter à entrer dans leurs maisons.

Les hacendados où propriétaires d'haciendas sont les habitants les plus riches de Santiago ; quelques-uns de leurs domaines, le plus ordinairement situés dans les fertiles vallées d'Aconcagua, de Maypo, de Rancagua, de Melipilli, et dans les environs de la ville, sont d’un revenu considérable. Depuis la révolution, le haut commerce a pris une direction nouvelle et est presque entièrement passé des mains des hommes du pays dans celles des étrangers. Les classes inférieures sont très-pauvres; mais elles ont peu de besoins, et la douceur du climat ainsi que la fertilité du sol, favorisent leur indolence naturelle, de sorte que l'aspect général de la ville n’est pas celui de l’activité.

Les dames de Santiago sont agréables et pleines d'affabilité. Leurs amusement: ne diffèrent pas beaucoup de ceux des dames ‘de Buenos-Ayres, qui sont plus familiarisées avec les manières européennes. Elles dansent, pincent de la guitar: et touchent du piano; leurs remarques sont piquantes et leur conversation est pleine de charme ; mais leurs connaissances sont fort bornées, quoiqu’elles aient beaucoup de pénétration; on peut compter celles qui aiment la lecture. J'ai rarement vu dans leur bibliothèque d’autres ouvrages que Don Quichotte, Gil Blas, les Nouvelles de Cervantes, Paul et Virginie, quelques abrégés d'histoire et quelques livres de dévotion. J'en ai pourtant connu quelques-nacs à qui les littératures française et anglaise étaient très-familières et qui parlaient et écrivaient les deux langues avec beaucoup de facilité, Tel était à peu près l'état de la capitale de la république chilienne à l'époque où je l'ai vue,

Après donc avoir parcouru en curieux la capitale du Chili et tous les villes environnants, après avoir visité plusieurs mines d'or de peu d'importance, il ne me restait plus qu'à voir le port important de Valparaiso. Deux routes différentes conduisent par terre de Santiago à cette ville. Sur la plus méridionale de ces routes, qui a trente-sept lieues de long, on trouve Barrancas, lieu ainsi nommé parce qu'il sert de canal au trop-plein des eaux du Maypo dans la saison des pluies. Bustamente, l’une des meil'eures maisons de poste du Chili; Casa Blanca, que les Chiliens honorent du nom de ville, quoique ce ne soit plus qu'une misérable bourgade depuis le tremblement de terre de novembre 1822, qui en a renversé tous les édifices ; enfin Cuesta de Valparaiso (1,260 pieds audessus du niveau de la mer), dont la descente, assez rapide, conduit au Puerto, La seconde route, plus au nord, quoique un peu plus longue que la première, a, sur celle-ci, l'avantage de ne présenter à franchir qu'une Cuesta au lieu de trois, mais plus haute qu'aucune des autres, puisqu'elle a 2,700 pieds au-dessus du niveau de la mer. On y rencontre Polpayco, où se trouvent des carrières de plâtre abondantes; plus loin, le village de Tiltil, où se broient et s’amalgament les minerais d'or apportés des mines voisines; au delà, sur une montagne richcment boisée d'où s'élancent mille sources délicieuses, dont la réunion forme l'un de ces lavages d’or si communs au Chili, se voit l’Asiento Viejo, où toutes les beautés de la nature contrastent avec la saleté, la misère et la paresse des habitants, C’est de là qu'on commence à gravir la chaîne, du haut de laquelle l'œil embrasse une vue immense, terminée par les plaines de l'Océan Pacifique. On remarque encore, sur cette route, la riche vallée de Limache, peuplée par les fermiers les plus opulents de tout le Chili; et l'on arrive enfin à Concon, à six lieues au N. de Valparaiso,

Si je n'avais eu à voir que le principal port de la république, j'aurais pris l’une de ces deux routes; mais pour éviter les retards et les frais d’une double navigation de Valparaiso à Conception et de Conception à ce port, d'où je devais me rendre par terre au Pérou, je préférai attaquer, par l'intérieur, le Chili méridional, sûr de trouver, dans cette direction, ample matière à d’intéressantes observations. Ma détermination une fois prise, je me joignis à quelques marchands qui se rendaient à la Concepcion. Ainsi, après un mois de séjour à Santiago, j'étais en marche pour l'Araucanie, car j'avais un vif désir de visiter ces fameux Araucanos, qu'a illustrés le poëme de Alonzo de Ercilla. Ce titre seul eût suîMi pour un poëte jaloux de visiter la nation parmi laquelle le chantre de l'Araucana à choisi ses héros: mais c'était plutôt en observateur curieux que je voulais étudier ce peuple mal connu, la seule des nations américaines qui rit constamment combattu les Européens sans être vaincue, ou qui se soit soustraite à leur joug sans les fuir, phénomène assez remarquable pour mériter la sérieuse attention du voyageur,

En jetant, en effet, les yeux sur la carte, on voit le Chili divisé en deux parties bien distinctes, le Chili proprement dit au N., et le Chili indien au S.: le premier,

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