‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 5 sur 112 · DÉPART DE BORDEAUX. — SÉJOUR A LA HAVANE · texte numérisé non relu

DÉPART DE BORDEAUX. — SÉJOUR A LA HAVANE

Nous étions au 15 avril 18%1, quand je quittai Bordeaux sur le brick /e Jefferson, capitaine Shaftsbury. Par le jusant du soir, le navire s'était laissé dériver, ct je rejoignis le bord, dans la nuit, au mouillage de Purgues. Glissant sur cette belle Gironde qui roule ses caux jaunes entre deux rives vertes el fleuries, je vis tour à tour Blaye et sa forteresse, Pauillac et ses gabarres, Royan et ses bateaux lamaneurs. Deux jours après le ücpart, Le Jefferson était sous le : ‘are de Cordouan. Cordouan ! Phare hardi dont la tête touche au ciel, et dont le pied baigne dans l'écume! Tour isolée ct mélancolique qui se mire

dans les flots de la base au sommet, tant que le jour dure, et qui, la nuit venue, s’efface et devient une étoile mobile, reflétée et balancée sur la vaguc! Que dire d'une navigation jusqu'aux Antilles? Tout en est dit, Les poissons {

volants qui bruissent sur l'eau comme les demoiselles sur les fleurs de nos prés, le jeu des marsouins dans le sillon phosphorescent, la rencontre de deux navires, le baptème du tropique, l'apparition du requin dans le calme et des pétrels dans la tempête, qui ne sait toutes ces choses aujourd'hui? Qui ne les a lues, sinon vues? Le Jefferson ue fit pas autrement que le commun des bâtiments de commerce. Il reconnut Madère, trouva dans ses parages les vents alisés, ouvrit ses voiles et les laissa comme endormies sous la brise, jusqu'à l'arrivée dans le golfe du Mexique. Vingt-sept jours après le départ, on signala devant ses bossoirs l'une des Lucayes, la Guanahani de Colomb, sa premitre découverte, et le 16 mai, à l'aube faite, nous étions à six lieues du port de la Havane, en face du Pan de Matanzas, grande montagne qui sert de reconnaissance aux vaisseaux européens,

Dans la matinée, Le Jefferson longea la côte dont l'aspect variait à chaque minute. Tantôt de gros mornes projetaient leurs rameaux jusqu'à la mer, ou s'arrêtaient en brusques falaises ; tantôt s'ouvraient de jolies et profondes vallées avec leurs diverses nuances de verdure, depuis le vert tendre de la canne à sucre, jusqu'au vert plus prononcé du caféier. A côté de nous, bercés sur une mer calme, glissaient des felouques, des goëlettes aux voiles triangulaires, C'était un tableau ravissant, tout rempii de teintes suav£s et harmonieuses.

Vers deux heures, nous passions sous les forts e/ Morro et la Cabaña, dont le canon commande toute l'étendue des passes; puis, au delà d'un petit chenal, on voit se développer le port de la Havane, ovale immense dans lequel se pressaicnt douze cents navires de toutes les formes et de toutes les nations. Saisi par ce coup d'œil, je ne songeais pas à la ville, d'ailleurs invisible. On eût dit que toute la Havane était concentrée dans cette cité flottante, Vers le rivage paraissaient sculement un vaste quai et un rempart dont le blane monotone chatoyait sous un soleil vertical. Quelques arbres se montraient à la gauche du bassin, devant les maisons du petit village de la Aegla.

Le Jefferson était à peine amarré le long du quai, que son eanot nous porta à terre avec nos malles. Le môle, couvert de têtes noires, offrait alors un mouvement et une confusion étranges. Vingt nègres sautèrent dans le canot dès qu'il toucha au débarcadère, On nous enlevait d'assaut: on se disputait l'honneur de nous servir, Sans un soldat qui fit jouer sa canne sur cette foule officieuse, nous m'aurions jamais pu défendre nos bagages, On parvint pourtant à les charger sur une charrette qui se dirigea vers la ville.

Vingt pas plus loin, autre ennui, autre retard, C'était un douanier qui voulait savoir, au nom du roi de toutes les Espagnes, combien nous avions de chemises et d'habits à notre usage. Il les compta gravement ct nous laissa passer, Sortis de la douane, nous traversâmes la Plaza de armas pour arriver, à travers des rues boueuses, jusqu'à la Funda de Madrid, Yune des plus belles hôtelleries de la Havane, mesquine auberge qui donnait une bien pausre idée des autres, J'y pris une chambre, ou, pour mieux dire, un petit cabinet pu, triste, dégarni, avec un

lit de sangle pour tout meuble, un lit sans matelas : le matelas est de Inve à la Tavane.

L'aspect de cette hôtellerie, la perspective d’un mauvais gîte et d'une mauvaise chère, me firent songer à quitter la l'unda de Madrid; mais où aller? Presque tous les Européens ont leurs amis, leurs correspondants à la Havane. C'est là qu'ils descendent. Les auberges ne logent que les aventuriers. Je me décidai donc à solliciter l'hospitalité créole. Je nommai à mon hôtelier la veuve d'un oncle que j'avais à la Havane. Cet homme la connaissait ; il m'apprit qu'elle était en ville, et me donna un nègre pour me conduire vers sa maison. Introduit, je me nommai, et l'on m'accueillit avec empressement. Ma tante était une femme de quarante ans, belle encore, douce, instruite et spirituelle. Trois grandes filles, charmantes créatures, dont l’âge roulait entre quinze et vingt ans, se tenaient à ses côtés. L'accueil que je trouvai au milieu de cette famille ticndra toujours une place dans mes souvenirs. Je n'étais pas un hôte pour ces femmes, mais un chef; pas seulement un parent, mais presque un maître. On eût dit qu'en me logeant, qu'en me défrayant, elles étaient mes obligées. Au lieu du cabinet étroit et sombre de la l'unda de Madrid, j'avais une vaste chambre de trente pieds de haut, aérée, commode, garnie de meubles, somptuosité assez rare à la Havane,

elle, vaste et carrée, la maison de ma tante avait une cour intérieure entourée d'arcades, et au premier étage des galeries fermées de persiennes. Cette ordonnance constituait toutefois une exception. Les maisons ordinaires n'ont qu'un étage, et leurs toits sont aplanis en terrasses. Les fenêtres, qui commencent à un pied du niveau de la rue, montent souvent jusqu'à une hauteur de trente pieds, ct sont fermées de haut en bas par des grilles de fer ou de bois. Cette clôture est assez transparente, pour que de la rue on puisse apercevoir les Espag#noles assises sur leur sofa, l'éventail à la main, des fleurs dans les cheveux, les bras et le sein nus, toilette d'intérieur, simple et diaphane , accusant les formes avec une coquetterie trop peu gazée.

Mon grand plaisir des premiers jours fut de courir le pays en volante, La volante a l'aspect d'une chaise de poste, montée sur des ressorts, et flanquée de roues très-hautes : un rideau en drap, préservatif contre le soleil et la poussière, S'abaisse à volonté et ferme ce char comme une boîte, Au brancard est attelé un mulet où un cheval que monte le calesero, nègre habillé comme le groom anglais, avec le chapeau à galon d'or, la veste rouge, le pantalon blanc, les bottes à l'écuyère, et le machete où sabre droit, La volante ou le calesero sont deux ‘hoses inséparables, deux meubles essentiels de toute bonne maison havanaise.

Ce fut dans une magnifique volante que je me rendis au Paseo, sorte de promenade publique située à la porte de la ville, Ce Corso de la Havane consiste en une large allée de quinze cents mètres de longueur, avee deux allées latérales pour les piétons; de beaux arbres jalonnent toute cette étendue. Au milieu du Paseo est une fontaine, et à l'une de ses extrémités une statue de Charles HE. Là se rangent à la file quatre à cinq cents volantes, chargées de femmes parées

comme pour le bal. Le Paseo n'est pas du reste le seul rendez-vous de la société élégante, L'Alameda qui longe la baie réunit aussi chaque soir une foule choisie et nombreuse.

La promenade ne fut pas ma seule distraction. La Havane en a d'autres : raffinée comme Paris et Londres, elle connaît le spectacle, le bal et le concert. J'allai d’abord au théâtre, salle assez grande, pouvant contenir dix-huit cents spectateurs, garnie de femmes dont les lumières relevaient le teint un peu jaune, ct animaient les yeux toujours vifs. Les toilettes et les figures étaient ravissantes. Assis dans une /uneta, espèce de stalle, je parcourais, je détaillais les cinq rangées de loges où se groupaient les beautés de la ville, et cette revue m'absorba au point de me faire oublier le mauvais opéra italien qui se chantait sur la scène. L'introduction de l'opéra italien dans cette colonnie espagnole est du reste un progrès. [l y a quinze ans à peine, on y jouait encore des mystères.

Après les plaisirs du spectacle vinrent ceux du bal, Comme il existe encore à la Havane une ligne de démarcation tranchée entre la population blanche et la population de couleur, il me fallut, pour pénétrer dans la haute société espagnole, un patronage plus relevé que celui de ma nouvelle famille, Ce fut le consul de France, qui se chargea de me présenter. Sans lui peut-être m'eût-on repoussé comme un paria, tant les préjugés de la peau ont encore d'empire dans la plupart des colonies; mais, sur sa recommandation, on avait droit à l’accueil le plus bienveillant. Les salles de bal et de jeu se trouvant à un quart de lieue de la ville, il fallut s'y rendre en volante. Quand j'y arrivai, une société nombreuse et variée encombrait toutes les pièces. Le bal était le prétexte, le jeu le vrai motif de ces fêtes. Là se coudoyaient et circulaient le moine espagnol ct le capitaine hollandais. Le magistrat, le négociant, le militaire, le subrécargue , toutes les notabilités de la ville, et tous les étrangers qu'elle renferme, accouraient à ces réunions les poches pleines d’or. Ce soir-là, chaque table de jeu était couverte de sommes énormes ; ici, un colonel enlevait d'assaut le portefeuille d’un riche banquier; là, une marquise s'essayait contre un pacotilleur, adversaires acharnés dont l’un risquait, dans une seule soirée, le revenu de sa sucrerie, l’autre les bénéfices de son voyage. C'était une rage, une exaltation fébrile dont les plus sages se défendaient à peine. Quant au bal, il était triste et froid. Les créoles, parées comme des madones, mal à l'aise dans des souliers étroits, marchaient ct ne dansaient pas. Sous ces climats chauds, les plus grandes jouissances sont dans l'état d’immobilité : tout mouvement, tout exercice est une fatigue. A une heure du matin, la danse était finie; des joueurs seuls restaient dans les salles, Ils vidèrent la place fort tard et chassés par le jour.

Cependant je parcourais, je visitais la ville, pauvre en monuments, mal tenue, bourbeuse, encombrée par sa population de cent douze mille âmes. À chaque instant ma volante était arrêtée par des chariots de transport, par des files immenses de mules et de nègres, d'enterrements et de processions, Encore novice dans l'étude des mœurs locales, je faillis plus d’une fois me compromettre avec les

autorités du pays. L'usage vent, par exemple, que toutes les volantes rencontrées par le Saint-Sacrement soient mises à la disposition des ofMiciants qui le portent. Ne connaissant pas cette coutume, croyant d'ailleurs qu'on voulait me faire une injustice et me violenter, je résistai jusqu'à ce qu'on m'eût appris que je subissais la loi commune.

La ville, du reste, est presque impraticable dans l'été à la suite des longues pluies. Le milieu de la rue devient une sorte de marais dont il est fort difMicile de deviner les accidents et de sonder les profondeurs. On ne sait plus ce qui est gu‘able et ce qui ne l’est pas. Si peu favorisée sous ce rapport, la Havane ne l’est pas davantage sous d'autres. Insalubre et mal tenue, elle n’est pas sûre non plus. A dix heures du soir, les voleurs et les assassins s’en rendent maitres; la ville leur appartient; ils y règnent par le droit des ténèbres. A Cuba, comme trop souvent encore en Italie, la vie d'un homme peut être mise à prix. En vain appelleriez-vous à l’aide quand on vous attaque; au lieu d'ouvrir les portes, on les fermerait devant vous. Quand le soleil se couche, la terreur et l'égoïsme s’'emparent de la Havane. Elle à pourtant une garnison et un gouverneur.

Les seuls monuments de la Havane consistent en quelques vieilles églises d'architecture mauresque. Dans la cathédrale, se voit, sur le mur à côté du maitre-autel, un bas-relief figurant la tête de Christophe Colomb entourée d'une couronne, On prétend que ses os sont sous la paroi, fait au moins douteux, prétention qu'affichent plusieurs des Antilles, et qui n'est probablement fondée pour aucune, car on sait que Colomb mourut à Valladolid en Espagne. Quoi qu'il en soit, cette cathédrade, comme toutes les églises de la colonie espagnole, est un asile privilégié pour les malfaiteurs; ils ÿ jouissent tous du droit de refuge. Un voleur, un assassin est sauvé, s’il touche la muraille du lieu saint.

Depuis une semaine je vivais ainsi à la Havane, presque fait au pays, devenu moi-même demi-créole, demi-espagnol. La semaine qui suivit fut employée à des courses dans l'intérieur de l'ile. Je vis d'abord la Regla, petit bourg situé à un quart de lieue de la ville, repaire des forbans qui croisent dans le golfe du Mexique. Les autorités espagnoles supportent ce voisinage, Insouciance ou crainte, elles ferment les yeux. La Regla est peuplée d’une race amphibie qui a deux existences. A terre, elle vit suivant les lois, se montre obéissante, jalouse de ses devoirs religieux, hantant les églises, loyale en affaires; à bord, elle oublie son pacte avec la société, attaque, égorge, pille, incendie, extermine, défie la justice humaine, assise sur l'or de son butin. Ce commerce de boucaniers enrichit la Regla. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir vingt, trente, quarante tables de jeu en permanence sur la place du bourg. Ces tables sont entourées de monteros (paysans) qui risquent jusqu'à deux ou trois onces d'or à la fois (168 à 242 francs). Maigres, élancés, avec des physionomies expressives et régulières, ces monteros portent un chapeau de paille, une chemise et un pantalon de toile rayée; ils ont au côté le machete, et le cigare à bouche.

Je vis à la Regla un combat de coqs, spectacle si commun dans les colonies

espagnoles. Il se passait dans une enceinte circulaire qui regorgeait de curienx, A mon arrivée, le jeu commençait. Les champions, lancés deux à deux dans la lice, se jetèrent les uns sur les autres avec une sorte de rage ; mais peu à peu cet élan se calma, et bientôt le sol fut couvert de ‘’essés et de vaincus. Les propriétaires, tremblant pour leurs enjeux, cherchaient en vain à ranimer les forces de leurs athlètes ; en vain leur soufflaient-ils dans le bec, et y pressaient-ils un peu de canne à sucre : rien n'y faisait; on avait beau les chatouiller sous la queue, leur gratter le bec, leur tirer les pattes : toute velléité guerrière était morte. Quand il fut bien prouvé que les vaincus renonçaient, on régla ls bénéfices et les pertes.

Après la Regla, je vis le village de Guanajay, le petit bourg de Hoyo-Colorado, le district de San-Marco et la ville de Matanzas. Cette campagne de Cuba, sèche et triste dans quelques localités, a des parties, des districts entiers fertiles et pittoresques. Des montagnes boisées jusqu'au sommet, des collines , des vallées , des allées de palmiers, des bosquets de citronnicrs, des arcs de bambous, voilà quelle est la physionomie générale des territoires favorisés. Le district de San Marco surtout est un jardin. Ses plaines unies sont couvertes d'une terre rougoâtre sur laquelle tout vient à souhait. Les plus beaux caféiers de l’île sont dans cet Éden aux sites délicieux. De longs portiques de cocotiers, des massifs d'orangers qui jonchent le sol de leurs pommes d'or, des allées d'ananas avec leurs fruits à forme pyramidale, des buissons de rosiers odorants, et une foule d'arbres fruitiers, comme le mango, le bananier, la sapotille, le corossole, enfin toutes les espèces intertropicales abondent dans cette zone privilégite,

Là je vis des cafesales (caféiries) et des ingenios (sucreries). Les caféiries forment en général des espèces de quinconces plus ou moins étendus, et dont les plants, presque tous étêtés, n'ont guère que quatre picds de hauteur. D'un plant de caféier à un autre, existe ordinairement un intervalle de quinze à vingt picds qu'occupent des orangers, les uns en fleurs, les autres chargés d'oranges qui se nuancent dans tous les tons, depuis le vert foncé jusqu'au jaune le plus vif, Quand le café est mür, on l'écosse et on le fait sécher pour le mettre ensuite en futailles.

La fabrication du sucre est plus longue et plus compliquée. Entre le premier jus de la canne et la cassonade pilée qui nous arrive en Europe, se pratiquent une foule d'autres préparations qui occupent plusieurs milliers de bras. C'est la nuit principalement qu'a lieu le travail des sucreries. I s’accomplit à la lueur de vastes feux, au chant monotone et discordant d'une foule de nègres. On dirait une scène de sabbat qui se déroule confusément au milieu de la vapeur et de la fumée, Ici les noirs se passent de main en main les cannes qu'ils empilent; là ils les glissent par un bout sous d'énormes cylindres qui les absorbent et les broient, Ailleurs on excite les bœufs qui tournent au manége; plus loin on surveille la cuve où bouillonne le sirop, on écume la clairée, on cherche à deviner l'instant précis de la cuisson, Partout du feu, du bruit, de la vapeur, des chants, des figures

noires et huileuses, des bras en activité, des hommes, des femmes, des enfants empressés autour d'immenses chaudières en ébullition; et, au milieu de cette foule, l'intendant despote de l'atelier, obéi sur un signe, contre-maître blanc qui a sur ces travailleurs le droit du fouct et de la prison,

Ces campagnes riantes ont aussi, à côté de tant d'avantages naturels, leurs inconvénients et leurs petits fléaux. Au milieu d’une végétation aussi riche, on ne devrait rencontrer que les oiseaux particuliers aux latitudes équatoriales, oiseaux dont le plumage est si vivement coloré qu’on le dirait peint, les perroquets, les perruches, les todicrs, les colibris et les tangaras, Mais des animaux malfaisants ou hideux pullulent dans les plaines. Ce n'est pas assez que les moustiques et les maringouins vous y dévorent; on y voit encore par milliers de monstrueuses araignées velues, des mille-pattes, des scorpions énormes, et une bête noire nommée mancaperre parce qu'elle fait boiter les chiens qu'elle touche, bête fort venimeuse ct fort commune. Le soir, avant de se coucher, il est prudent de faire la visite de ses draps; car fort souvent des scorpions s’y logent, et la blessure de leur dard n'est pas sans danger. Un autre ennemi de l’homme est une sorte de crabe qui pullule sur les bords de la mer. Cet animal s'y retranche et y creuse des caves profondes qui s'éboulent et enterrent les passants. Il faut se déficr aussi d'un insecte que les habitants nomment nigua et les Français chique (pulex penelrans des savatits), espèce de puce presque imperceptible, Souvent elle s’inlroduit sous la peau, s'y loge, s'y enfonce et s’y développe à la grosseur d'un pois. C’est là un insecte fort incommode et fort désagréable sans doute; mais on a ridiculement exagéré sa malignité. Les niguas sont absolument sans danger quand on les enlève sur-le-champ. Les mulatresses, habiles dans de pareilles cures, extirpent adroitement l'insecte et pansent ensuite le pied avec du tabac et de l'huile, Les jambes des nègres sont remplies de niguas qui accidentent la surface de leur peau, Quand elles se glissent sous les ongles, elles sont beaucoup plus difficiles à déloger.

Le règne végétal a aussi ses dangers dans l'ile de Cuba. On y trouve sur les sommets élevés le mystérieux guao (comoclulia dentata ), sorte d'arbre vénéneux, doué, dit-on, d'une énergie plus grande que celle du mancenillicr lui-même. Le mancenillier tue comme l’opium, par l'engourdissement et le sommeil; le guao cause des douleurs égales à celles d'une mort par l'arsenic. Le contact n’est même pas nécessaire pour être frappé par ect arbre. Il a des poisons subtils qui descendent sur la tête du voyageur; on peut en être atteint de mille manières, au visage , aux oreilles, aux mains, aux pieds. Les parties lésées se tumélient ou se crevassent; on à des démangeaisons horribles sur tout le corps; on éprouve des frissons, on est saisi par la fièvre.

Un autre fléau des campagnes de Cuba, ce sont les nègres marrons campés dans las Tomas, où montagnes de San-Salvador et de Cusco. Descendus par bandes dans les caféiries isolées, ils brülent ct ravagent tout. Aussi leur donne-t-on la chasse comme à des bôtes fauves, Les chiens des habitations, dressés à cette

poursuite, les relancent ct les traquent, Il n'est pas rare de les entendre donner de la voix quand ils ont flairé la trace d'un nègre marron.

La population de Cuba peut se diviser en quatre classes : les blancs, les mulàtres libres, les nègres libres, et les nègres esclaves. Les blancs européens, ou créoles, ont conservé les habitudes espagnoles, modifiées par celles de la colonie. Les riches parures, les vêtements de soie, les dentelles, les blondes, les éventails de luxe, les peignes d'écaille, les ombrelles de prix, les diamants, les perles, les rubis, les émeraudes, rien n'est ignoré de ces dames, qui prodiguent les onces d'or aux capricicuses fantaisies de leur toilette. Malgré ieur désir d'égaler ces hautes et nobles dames, les mulâtresses ct les négresses libres ne le font pas, faute de hardiesse ou faute de moyens. Elles portent en général des robes faites avec l'écorce du dagilla (Liber), ou arbre à dentelle, découpé en tranches minces dans la longueur de la branche. Ces robes de dagilla sont ornées parfois d'insectes phosphorescents (e/ater), placés dans la ceinture et dans les plis, artistement et de telle sorte qu'ils ne puissent bouger de place. Dans les ténèbres, le soir, ces robes sont vraiment rayonnantes.

La cuisine des Européens est tout espagnole ; l'olla podrida en forme la base. Le service le plus varié et le plus appétissant d’une table havanaise, c’est le dessert; trente sortes de fruits y figurent, la banane, l'ananas, la sapotille, l'orange, la caïmite, le mango au goût de térébenthine, la grenade, le citron, l'avocat, la noix de coco, la pomme cannelle, l'abricot de Saint - Domingue. Un usage singulier et assez répandu, c’est de s’envoyer l'un l’autre, à table, de petits morceaux choisis et friands embrochés sur une fourchette. Un parcil envoi est une faveur très-grande, comme aussi, de la part d'une dame, la galanterie qui consiste à boire dans le verre d’un cavalier avant que celui-ci y ait porté les lèvres.

Je m'étais assez bien fait à tous ces usages, à cette cuisine un peu relevée d'épices, à ces politesses singulières, à ce flegme imperturbable et monotonc; mais une chose que je ne pus souffrir longtemps, ce fut la taciturnité des hommes ct des femmes dans les réunions du soir. Une fois introduit, il fallait s'asseoir dans une espèce de chaise à dossier élevé qui ressemble à nos demi-baignoires. Chacun se tient ainsi mollement accoudé, à distance l’un de l’autre, au milieu de salons immenses, dont quelques meubles épars font ressortir la triste nudité. Là, on fa:t comme le maître de la maison : on dort. Parler est une fatigue. On se réveil'e pour accepter un verre d’eau et partir. A part le théâtre, les bals et les concerts, telle est la vie du soir à la Havane.

De telles habitudes auraient suffi pour m'en chasser, quand il y survint un véritable fléau, Le vomito negro ou fièvre jaune, cette endémie des Antilles, venait de reparaître à Cuba. On avait signalé quelques cas de ce genre à la Havane et à Matanzas. Un de nos passagers du Jefferson en était mort au bout de quelques heures, Le subrécargue lui-même, jeune et vigoureux garçon, frappé le matin, donnait le soir de sérieuses inquiétudes. Une jolie petite goëlette mettait à la voile

le surlendemain. Je fis marché avec le capitaine, et après avoir pris congé de l'aimable et gracieuse famille qui m'avait accucilli, je m'embarquai pour Saint- Domingue.

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