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ILE DE CUBA. — COUP D'ŒIL HISTORIQUE GÉOGRAPHIQUE ET STATISTIQUE

Cuba est une des premières îles que vit Colomb après Guanahani. Il la découvrit le 27 octobre 1492, Plus tard, conquise par Velasquez , elle devint colonie espagnole, et eut pour capitale d'abord Baracoa, puis Santiago de Cuba. La ville de la Havane fut aussi bâtie vers ce temps, et fortifiée au milieu du xvi° siècle, après qu'elle eut été ravagée et mise en cendres par un corsaire français. L'histoire de Cuba, depuis cette époque, n'offre qu'une importance et un intérêt fort médiocres. Le changement de quelques gouverneurs, un petit commerce de cabotage avec les Antilles, et des échanges plus riches avec la métropole, tels sont les faits les plus essentiels de ses annales jusqu'au moment où ses relations s'étendent, se développent et embrassent le continent américain.

L'île de Cuba est située entre les 19° 48’ et 23° 12/ de lat. N. ct entre les 76° 30/ ct 87° 18’ de long. O. En longueur, du cap Mayzi au cap Saint-Antoine, en suivant la courbe la plus courte pour passer dans le centre, elle a deux cent seize lieues; elle en compte trente dans sa plus grande largeur, sept et un tiers dans sa plus petite, Sa circonférence totale est de cinq cent soixante-treize lieues. Quant à sa forme, c’est un arc fort irrégulier qui s'arrondit vers le nord. Une foule de petits îlots, les Jardinillos, les Cayos, les Caïmans, les Pinos, entourent lu grande terre. Les côtes sont dangereuses, hérissées de récifs.

Dans la moitié de son étendue à peu près, Cuba n'offre que des terres basses, C'est un sol couvert de formations secondaires ct tertiaires, à travers lesquelles ont percé quelques roches de granit et de gneiss, de syénite et d’euphodite. Les montagnes de l'intérieur, dont la géognosie n'est pas encore bien connue , renferment des sites imposants et curieux, Ici se dresse , non loin de Trinidad, le mont Totriflo qui porte sa tête à une hauteur de sept mille pieds ; plus loin bondit, des sommets de la Sierra de Gloria, la rivière Turnicu, qui ne descend vers la mer que par cascades successives de cent à trois cents pieds ; ailleurs, sur les flancs du mont de Saint-Jean-de-Latran , se révèlent derrière un rideau de cocotiers , un bassin circulaire formé par les eaux du Guarabo; et, près de ce bassin, une grotte, dont les parois intéricures étalent des stalactites brillantes et bizarres, concrétions aux mille formes , où le roc semble s'être coulé, tantôt en colonnes, tantôt en cônes, ou en pyramides renversées ; enfin, sur tout cet ensemble monlucux, domine la Sierra-Maestra, chaîne principale de ce système, suite ue

sommets granitiques, pres et nus, qui laissent voir d'ombreuses vallées au travers de leurs fissures béantes.

De toutes ces montagnes s'échappent des cours d'eau, mais peu étendus , impétueux dans la saison pluvieuse , mais à sec dans l'été ; le Rio-Cauto, navigable sur une étendue de vingt lieues ; l’Ay , ou Rio de los Negros, qui sort de la caverne de Fumidero ; les petites rivières de Zarucco et de Santa-Cruz, sur lesquelles s’embarquent la majeure partie des sucres destinés pour l'Europe.

Quoique pauvre en grands cours d’eau , Cuba est une terre riche et féconde. Son sol nourrit des plantes nombreuses ct diverses. Les bois de construction et de teinture couvrent les versants de toutes les chaînes. L’acajou, le cèdre, l'acana, l'ébène s’y présentent entourés de plantes parasites qui les enlacent. Ainsi animée par ses richesses végétales, celte campagne a des hôtes harmonieux et diaprés. L'oiseau y chante sur la canne à sucre qui oscille et bruit. Dans les taillis , sur la crête des arbres, voltigent le cardinal huppé et l'asulejo d'un bleu si tendre , tandis que l’ibis rouge et le pélican rose ( alcatras) se tiennent le long des grèves. Mille papillons ou mariposas étalent leurs ailes d'or ct d'azur, véritables arcs-enciel volants, jusqu’à ce que, la nuit venue, ils s’effacent devant le cocuyo ou elater qui se détache comme un lampion sur le vert sombre de la forêt ou file dans le ciel comme une étoile.

La véritable division de l’île qui en a plusieurs autres, la seule acceptable pour la géographie moderne , c’est celle qu'a créée récemment le gouverneur général Vivès. Elle scinde l’île en trois districts : occidental , central, oriental , subdivisés en sections ou partidos. La capitainerie générale a son siége à la Havane , cheflieu du district occidental. Les deux autres districts obéissent à un brigadier général,

De toutes les villes de Cuba , la plus importante est la Havane. Vue du large, elle étonne et plait. Sa ceinture de forts, son bassin bordé de villages, les aiguilles de ses clochers, les toits rouges de ses maisons , les palmiers panachés de ses jardins, tout semble annoncer des splendeurs grandioses et inconnues. L'intérieur de la ville affaiblit cette impression sans la détruire. Cependant la Havane grandit chaque jour et se civilise. Elle a des quais, des entrepôts, un mouvement d'affaires que nos grandes cités marchandes pourraient envier ; elle a des édifices fort beaux et fort bien bâtis : la douane, l'hôtel des postes, le palais du gouverneur, la manufacture où l’on fabrique des cigares dont la réputation est universelle, On y cite, en outre, des institutions utiles, des établissements scientifiques ct littéraires; des cours spéciaux pour les diverses branches des connaissances humaines, un musée, une bibliothèque, un jardin botanique et des écoles lancastriennes. +

La population de la Havane s'élevait, dans le dernier recensement, à cent douze mille habitants, y compris vingt-trois mille esclaves. On y comptait deux mille sept cents voitures de maîtres et de louage. La moyenne annuelle de ses importations était de 60 millions de francs; celle de ses exportations allait à 50 mil-

lions. Le moavement de son port constatait, à cette époque, une entrée de mille cinquante-trois navires jaugeant cent soixante-dix mille tonneaux , et une sortie de neuf cent seize navires jaugeant cent quarante mille tonneaux. Depuis, ces chiffres ont dû s'élever dans une proportion considérable.

Après la Havane vient , par ordre d'importance commerciale, Matanzas, dont le nom espagnol signifie /e Massacre. On dit, pour expliquer cette étymologie, qu'une grande boucherie d'fndiens eut licu dans des grottes naturelles qui avoisinent cet endroit. Matanzas , située sur la côte de l’île , à vingt-deux lieues de la Havane , est le centre d'un grand commerce de sucre. Insignifiante il y a soixante ans, Matanzas a aujourd’hui vingt-deux mille âmes , une manufacture de tabac fort renommée, des promenades publiques bordées de citronniers et d'orangers, de jolies maisons, des entrepôts, des églises bien construites. Les deux seules villes à citer après la Havane et Matanzas , sont Puerto-Principe et Santiago de Cuba ; la première misérable et malsaine, malgré une population de quaranteneuf mille âmes ; la seconde , ancienne capitale et actuellement encore métropole religieuse de l'île , avec une population réduite à vingt-sept mille habitants.

De ces détails de localités , si l'on passe à un coup d'œil d’ensemble, il est facile de reconnaître que seule, parmi les Antilles, Cuba est en voie de progression et de prospérité ascendante. Sa fortune nouvelle, si rapide et si remarquable , ne date guère que de 1763. Avant ce temps, elle n'avait que quarante mille habitants ; en 1830 , elle en comptait sept cent quatre mille environ. D'après le recensement de 18%1, la population serait de un million quarante-cinq mille habitants.

Depuis la conquête jusqu’en 1817, on porte à trois cent mille le nombre des esclaves importés à Cuba. Le trafic des noirs y est prohibé depuis 1820, par suite d’un traité passé entre l'Angleterre et l'Espagne qui exigea 10 millions de francs comme compensation des dommages qui devaient résulter pour elle de la cessation de ce commerce infâme. Mais néanmoins , en raison des bénéfices qu'il présente, le trafic des noirs se fait encore à Cuba, e on évalue à douze mille par an le nombre des esclaves introduits clandestinement dans l’île depuis ce traité.

Les causes de cette augmentation sont diverses et multipliées. On ne saurait dire ce qu'était l'île vers le temps où Christophe Colomb y aborda. Mais un fait qui semble incontestable , c'est qu’au bout d'un demi-siècle , les races indigènes n'existaient plus, Dès 1523, la cour de Madrid autorisa l'introduction de travailleurs nègres qui formèrent le premier noyau de la population esclave, Ces importations d'hommes et l’arrivée de nouveaux colons repeuplèrent Cuba, mais d'une façon lente et progressive. La prise de la Jamaïque par les Anglais, en 1655, y conduisit de nouveaux émigrants espagnols ; la cession de la Floride par suite de la paix de 1763, celle de Saint-Domingue en 1795, et de la Nouvelle-Orléans en 1803, l'émancipation graduelle , la révolte des colonies espagnoles sur le continent américain , firent de Cuba le dernier asile des créoles dépossédés, et y jetèrent un grand nombre de familles d'Europe devenues américaines par un long séjour sous ces douces latitudes, A ces causes politiques , si l'on ajoute une foule de facilités

commerciales, des franchises bien entendues et accordées à propos , la traite devenue libre, la culture du sucre considérablement accrue, on se rendra compte de cette prospérité toute récente et presque soudaine,

Dans les premiers jours de la conquête , tes Espagnols ne demandèrent à Cuba que de l'or , et la délaissèrent pour le Mexique et le Pérou, quand ils l'en virent dépourvue. Plus tard pourtant, on comprit que l'or n’était pas la vraie richesse. On éleva des bestiaux à Cuba , on y naturalisa nos céréales. En 1580 , le tabac ct le sucre y furent cssayés, mais timidement ; aujourd'hui ils sont la base de cette agriculture et de ce commerce, fécondes ct inépuisables mines, plus riches que celles du Pérou.

Le sucre , le tabac, le café, voilà quelles sont les ressources principales de Cuba. La culture de la canne à sucre y date de la catastrophe de Saint-Domingue, qui fit afflucr sur son territoire une foule de colons français. L'extension de la culture du café date aussi des émigrations de Saint-Domingue. Cet arbuste était inconnu aux Antilles au commencement du siècle dernier, quand Declieu, nommé lieutenant du roi à la Martinique en 1723, y transporta un des plants que l'ambassadeur de Hollande avait donnés à Louis XIV. Pendant la traversée, l'eau étant venue à manquer, Declieu employa une partie de sa ration à arroser l'arbuste. 1] le sauva ainsi, le plaça dans son jardin , et en distribua des rejetons et des greffes dans les-principales habitations. De la Martinique le caféier se répandit dans toutes les Antilles. On comptait , en 1800 , quatre-vingts cafesales ( caféiries) à Cuba ; en 1826, deux mille soixante-sept. I] y aurait aujourd'hui quelque chose à rabattre de ce nombre.

La culture du tabac aurait été susceptible, au contraire, de progrès et de développements nouveaux, si le monopole n’en avait longtemps arrèté l'essor, Ce monopole, aboli en 1817, a été remplacé par des droits exorbitants qui ne déterminent pas des résultats moins funestes. Grevé de charges pareilles, le commerce du tabac est presque tout entier dans les mains de fraudeurs; il échappe ainsi à la juridiction fiscale et à l'appréciation statistique.

On conçoit qu’au milieu de cette progression agricole et commerciale, Cuba ait vu monter peu à peu, et dans une proportion analogue, le chiffre de ses revenus. Aussi, pendant que les autres possessions coloniales coûtent et pèsent à leurs métropoles respectives, Cuba s’administre à ses frais, se gouverne à ses frais, et peut encore donner à l'Espagne, à divers titres, 15 millions qu'elle prélève sur ses revenus. Ces revenus s'élevaient, en 1827, à #4,890,000 fr., dans lesquels la Havane seule était pour moitié. Avec les millions qui lui restent, Cuba entretient un état militaire respectable; elle solde douze mille hommes de troupes, un personnel de marine distribué sur quatorze bâtiments ; elle agrandit et améliore ses fortifications, ses routes, ses chantiers, ses machines hydrauliques ; elle paie sa police et son administration.

Ainsi, malgré la métropole, malgré des exigences souvent fatales, privilégiée par son sol, par sa position géographique, par le génie industriel des Européens

qui l'habitent, Cuba est devenue la reine des Antilles, la colonie modèle; elle marche la première dans cette voie de progrès et d'émancipation, seul avenir de ces terres lointaines; elle tend à se faire une vie qui lui soit propre, à se créer une sphère d'activité en dehors de l'influence espagnole. Dans ces dernières années, plusieurs tentatives ont été faites contre Cuba , notamment en 1849, mais à bien dire, ce sont plutôt des actes de piraterie que de véritables attaques contre l'Espagne. L'entreprise du général don Narcisso Lopez est de ce nombre, malgré le nom d'armée libératrice qu'il donnait aux troupes qu'il commandait. En effet, le 18 mai 1850, les bandes qu'il avait formées effectuèrent une descente à Cardenas et s'emparèrent des caisses publiques, en même temps qu'elles rançonnaient les habitants notables de l’île; mais après deux heures de pillage et le massacre de quelques soldats, elles durent se retirer devant les mesures de vigueur prises par capitaine général et devant l'attitude de la population.

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