‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 54 sur 112 · ANNE · texte numérisé non relu

ANNE

Ar:

on |

POTOSIT. 283

nique, presque sans habitants; pays ou l'on voit des femmes couvertes de diamants et de perles, et où l'on peut à peine trouver du pain ?

Après avoir traversé de hautes montagnes, j'entrai dans la vallée de Cinti, vignoble de près de trente lieues de long, arrosé par une rivière dont les bords sont plantés de pêchers, de figuiers et d'autres arbres à fruit. Quant à la ville de ce nom, elle est pauvre et d'un aspect misérable, malgré sa situation romantique. Là, j'étais encore à quarante lieues de Tarija, C'est dans cette province que se trouve le Cerro del Palmar dont les Indiens tirent de temps en temps de gros morceaux d'or natif, mais que les Européens n’ont pu exploiter jusqu'ici, à cause du secret gardé sur ses trésors par leurs possesseurs naturels. J'eus bientôt à traverser la rivière de San-Juan. Ce cours d'eau, presque impossible à passer dans la saison des pluies, forme de ce côté la frontière de la province de Tarija, En pénétrant dans cette province à travers un affreux désert et la branche de la Cordillère qu’il faut monter et descendre pour arriver dans la plaine, on serait loin de croire qu'elle est une des contrées les plus fertiles de la terre, J'étais écrasé de fatigue quand, le douzième jour de mon départ de Potosi, j'arrivai à Tarija.

La ville de Tarija peut avoir environ 2,000 habitants. Très-indolents par caractère, ils aiment beaucoup mieux faire la siesta que de s'occuper des arts et de l'industrie, qui leur sont encore à peu près inconnus. Quelques recommandations de leurs amis de Potosi me firent recevoir, par plusieurs d’entre eux, avec la plus gracieuse hospitalité. Le lendemain de mon arrivée, il fut question d'une excursion à l'ancienne mission jésuitique de Salinas, distante d'environ quarante-cinq lieues; c'était une excellente occasion de voir le pays, et d'autant plus agréable, que plusieurs dames de la ville devaient être de la partie. Les dames de Tarija sont célèbres pour leur adresse à monter à cheval; elles se distinguent même souvent dans les courses de chevaux, amusement favori de toutes les classes, Plus d'une fois, je pus reconnaître que mes belles compagnes de voyage n'avaient jamais besoin du secours de leurs écuyers pour descendre ou se mettre en selle, Elles montent à peu près à la manière anglaise; mais la selle est plus petite et couverte d’un pellon ou manteau de diverses couleurs sur lequel elles s’asseyent avec beaucoup de grâce. Quelquefois elles montent en croupe derrière le cavalier, en mettant le pied comme dans un étrier, sur un nœud coulant ménagé à cet effet à la queue de l'animal, tandis que le cavalier leur donne la main pour les soutenir. Notre excursion dura près de quinze jours, et fut une véritable partie de plaisir où, comme dans la meilleure compagnie d'Europe, je vis constamment s'allier la décence la plus austère avec la plus grande liberté.

Notre route, pratiquée au milieu de riches forêts de grands arbres, nous conduisit dans une vallée verdoyante où nous trouvämes la plus aimable hospitalité, au village de San Luis, exposé quelquefois au fléau dévastateur des sautcrelles, dont la fertilité du sol a bientôt réparé les ravages. Le pays semblait s'enrichir à mesure que nous avancions. Nous eùmes à traverser plus de onze fois en quatre

lieues le rio de Salinas, qui arrose la délicieuse vallée où, après six jours de marche, nous trouvames enfin l'ancienne mission du mème nom. Après l'expulsion de la société dont les travaux, partout prospères, avaient été très-avantageux au pays, cette mission passa entre les mains des franciscains, Un moine âgé nous reçut à la porte du couvent; c'est un bâtiment irrégulier auquel est annexée une église, et qu'entourent vingt ou trente huttes habitées par quelques Indiens chiriquanos convertis au christianisme, Ces nouveaux chrétiens ont tous beau coup de peine à se soumettre à la rigueur d'une loi religieuse qui leur interdit la pluralité des femmes; ils ne sont pas moins ignorants, d'ailleurs, que les compatriotes sauvages qu'ils ont quittés. Le seul avantage réel qu'on retire de la mission est le maintien de la paix entre les Indiens et les créoles de la province ; les Indiens visitent souvent en troupes nombreuses leurs amis de la mission, et ces rapports fréquents les ont habitués à ne plus regarder les blancs comme leurs ennemis naturels.

Une course de plus de huit jours, faite avec deux ou trois de mes compagnons de voyage, pendant que les autres, avec les dames, nous attendaient à la mission sous la garde du vicux moine franciscain, m'a convaincu qu'il n'y a peut-être pas au monde de contrée plus riante et plus fertile, La canne à sucre, le tabae, le riz, le maïs ct le coton y viennent parfaitement dans certains districts. Le gros bétail s'y multiplie et engraisse partout à la satisfaction du fermier, qui n'a guère à craindre pour ses troupeaux que la visite des jaguars; mais l'humidité du climat n'y est pas favorable aux moutons, ni à la culture du blé, qui, dans quelques parties de la province, est pourtant abondant et beau. La temptrature est si variée, qu'on a dit avec raison qu'un Norvégien et un Italien pourraient y trouver chacun le climat propre à sa constitution et à ses habitudes.

De retour à Tarija, il me fallut bientôt songer à regagner Potosi; je partis pour cette ville, en disant adieu à mes hôtes ct à cette belle rivière de Tarija, l'un des aMuent; du Rio Vermejo; mais je pris une autre roule plus occidentale, celle de Tupiza, petite ville qui, de ce côté, sert de frontière à la République Argentine et à la Polivie, Ma première station fut ensuite le village de Santiago de Cotagaïla, pittoresquement situé dans une vallée bien cultivée et entouré de montagnes que couronnent des cactus assez grands pour qu'on en puisse construire des maisons. A la poste d’Escara, je pris pour guide un de ces Indiens qui continuent de s'appeler postillons, quoiqu'ils aillent toujours à pied. On raconte de ces postillons pédestres des choses vraiment merveilleuses; et l’un d'eux, qui s’avouait médiocre marcheur (andador), tout en faisant lestement sept lieues sans prendre un seul instant de repos, me disait que tels de ses camarades avaient fait et faisaient souvent, en un seul jour , le voyage d'Escara à Caïza, où nous allions (traile de vingt-une lieues de poste ). Il m'assurait qu'il n’est pas rare de voir ces andadores faire trente lieues du lever du soleil à son coucher, Caïza , petit village assez propre avec une grande église, est le dernier endroit, jusqu'à Potosi, où l'on puisse trouver des chevaux et des rafraichissements ; toutes les postes inter-

Page 1