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mdiaires ayant été détruites, J'étais encore à plus de trente lieues de ma destination, où j'arrivai pourtant sain et sauf, mais pour repartir sur-le-champ, car je ne voulais pas laisser échapper l'occasion de faire agréablement le voyage de Chuquisaca avec un jeune homme de cette ville qui rentrait dans sa famille. Il n'y a pas loin de Potosi à Chuquisaca, et il ne nous fallut pas plus de trois jours pour nous y rendre,
Nous passâmes la première nuit de notre voyage à dix lieues de notre point de départ, au poste de Bartolo, où nous nous aperçümes d'un adoucissement notable dans la température ; j'avais déjà fait cette observation à une moindre distance , dans ma première excur-ion vers le sud. Le lendemain, à une matinée très-froide succéda une journée des plus chaudes. Je pus reconnaitre l'heureuse efficacité d'un poncho blanc contre l’ardeur du soleil. Quelques buissons et de petits arbres décoraient la route , qui traversait de rudes montagnes et de profondes vallées , où la hutte solitaire de quelque Indien offrait seule , de temps à autre, des traces de culture; mais les pâturages couverts de troupeaux bien nourris nous annoncèrent bientôt que nous ne resterions pas longtemps dans une contrée stérile. Le troisième jour nous descendîimes d'une montagne rapide dans une étroite vallée, au fond de laquelle roule le rio Pilcomayo, l'un des principaux tributaires du Parana, et que je traversai à près de 2,000 milles de cette puissante rivière. Le paysage est d'une rare magnificence. Du haut de l'immense montagne où se développe la route qui tournoie sur ses flancs richement boisés à leur base, on aperçoit d’abord la vallée où s'encaisse le fleuve. De loin en loin se montre un groupe de buttes indiennes dont les paisibles et industrieux habitants travaillent dans leurs jardins à fournir le marché de Chuquisaca d'orge, de mais, de fruits, de légumes. Du côté opposé, la route suit une montagne cescarpée , pareille à celle que nous venions de descendre, et passe auprès d’une quinta, dont un peu plus de goût et d'industrie eût fait, sans peine , un site pittoresque et romantique. Une course d'environ deux heures à travers un pays médiocrement peuplé, mais fertile, nous amena dans la vallée qui court alors en serpentant et déroule, sur les deux côtés de la rivière , les aspects les plus variés et les plus piquants de la nature sauvage.
En approchant de Chuquisaca , on distingue d'abord les tours qui s'élèvent de chacun des angles de la cathédrale ; puis les dômes et les clochers des égiises et des couvents sans nombre fondés aux jours passés de la domination ecclésiastique. La vue de ces édifices fait naître dans l'esprit de l'étranger des idées d'espace et de grandeur qui s'évanouissent quand il entre dans la ville ; elle à néanmoins un aspect de propreté, d'aisance et de bien-être, et, sous ce rapport, elle l'emporte sur toutes les villes qu’on rencontre depuis Bucnos-Ayres jusqu'à Lima, sur une ligne de plus de mille lieues.
Chuquisaca , appeïée aussi {a Plata (la ville d'argent ) ou Charcas, a ëté , jusqu'à ces derniers temps, la résidence d'un archevêque qui vivait dans la splendeur, Elle est située dans une petite plaine entourée d'éminences qui la défendent
de l'inclémence des vents, Le climat y est doux; mais, pendant Phiver, on y éprouve des tempêtes terribles et les pluies y durent longtemps. La ville est fournie d'eau par plusieurs fontaines publiques qu'alimentent des aquedues. Les plus belles maisons n'ont qu'un étage ; mais elles sont vastes et possèdent des jardins délicieux. Chuquisaca à été fondée, en 1529, par un des officiers de Pizarro , après sa désastreuse conquête du Pérou. Elle est bâtie sur les ruines d'une ancienne ville indienne nommée, Choguechaka où Pont-de-l'Or, à cause des trésors avec lesquels les Incas la traversaient en se rendant à Cuzco. On y établit un évèché en 1551 ; elle devint, en 1559, le siége de l'audience royale de los Charcas et fut érigée en archevèché en 1608. Miller lui donne une population de 18,000 &nes. Elle est aujourd'hui la capitale de la république de Bolivia , et l'ancien palais archiépiscopal est devenu la résidence du président.
En visitant les églises et les couvents de la ville, je découvris, parmi plusieurs tableaux négligés, quelques belles toiles apportées d'Espagne et d'Italie par les jésuites. Il était piquant pour moi de retrouver, dans une des villes centrales du Nouveau-Monde, des ouvrages que n'auraient peut-être pas désavoués les grands maitres du trecento. Je m’y procurai aussi un assortiment de tableaux sur des sujets religieux, ouvrages des Indiens de Cuzco, qui sont célèbres par leur habilité en peinture, Hs hnitent le plus brillant coloris, particulièrement celui des chairs, avec une exactitude surprenante; mais comme ils n'ont ni instruction ni modèles, leurs figures, quoique généralement agréables, manquent de style et d'expression; quant aux accessoires, aux draperies par exemple , cédant à leur passion pour tout ce qui brille, ils couvrent d'or et d'argent les robes de la Vierge, de Joseph et de tous les saints ce qui rappelle absolument l'enfance de l'art dans notre Europe, du temps des Cranak et des Albert Durer. Tout ce luxe se retrouve naturellement sur leurs personnes, et j'ai souvent souri en rencontrant des femmes qui croient, sans doute, ajouter beaucoup à leurs grâces par la magnificence empesée de leur costume. La femme de distinction est vêtue d'un jupon rond à petits plis, orné, vers le bas, d’une large garniture qui tranche sur le fond , et surchargé d'une broderie en or; ses cheveux, réunis sous un grand peigne en or, sont enlacés de rangs de perles et pendent par derritre en plusieurs tresses; le corsage blanc, à manches larges et serrées au poignet, est recouvert d'une espèce de chasuble richement brodée. Si l'accoutrement des femmes du peuple est moins coûteux, il n’est ni moins brillant , ni moins lourd. La variété et le bariolage des couleurs les plus vives et les plus tranchées en sont le caratère distinctif, Les hommes ne sont pas moins que les femmes remarquables par la singularité de leur costume ; ils portent un casque à houppe rouge, des culottes noires, d’où sortent des jambes toujours nues avec des sandales de cuir, Is ont une veste verte, sous une espèce de surtout tricolore garni de franges rouges et jaunes. Ce sont des Quichuas, Indiens ou métis, derniers représentants des anciens Fils du Soleil.
Les dames de Chuquisaca sont célèbres pour leur affabilité envers les étran-
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gers, et ma résidence parmi elles m'a permis de reconnaitre qu'elles méritent hen cette réputation. Leurs habitudes tiennent le milieu entre la vivacité des Érançaises et la réserve des filles d'Albion, tandis que leur taille bien prise rappelle la noble fierté des femmes espagnoles.
De Chuquisaca , j'aurais bien voulu pénétrer plus à l'E., dans ces contrées intérieures et mystérieuses des Chiquitos et des Mojos, qu'on ne connaît presque que par oui-dire. Quel bonheur, si j'avais pu, l’un des premiers, parcourir et révéler à l'Europe ces vastes provinces dont elle soupçonne à peine l'existence ! Mais je dus me borner à quelques excursions vers les frontières des Chiquitos , où des voyageurs modernes ont vu répandus, sur une superficie de plus de 12,000 lieues, les restes des missions les plus florissantes qu'aient fondées les jésuites en Amérique, sans même en excepter celles des rives du Parana et de l'Uraguay. I dut Ôtre curieux pour ces voyageurs de voir encore en activité ces institutions religieuses qui, là seulement, ont survécu à l'existence de leurs adroits et infatigables fondateurs, au milieu de peuples chrétiens seulement de nom, et qui mêlent, sans scrupule , le souvenir de leurs anciennes superstitions aux pompes austères du catholicisme.
Je ne pouvais m'engager dans ces déserts; je ne pouvais, non plus, visiter le département fertile et montagneux de Santa Cruz de la Sicrra, situé au S. de Moxos, ni sa capitale, qu'on me disait semblable à Corrientes pour le système de constructions. Ses maisons sont, comme dans cette dernière ville, bâties assez irrégulièrement, presque toutes d'un seul étage, et couvertes, les unes en paille, les autres en troncs de palmier coupés en deux et taillés en tuiles; elle n'a, du reste, aucun monument digne d'attention. Je ne pouvais, non plus, visiter le dé partement de Cochabamba, qu'une rivière fertilise et parcourt Cransversalement de l'O, à l'E., en devenant, sous le nom de Rio-Grande, l'un des affluents du Mamoré, Toutes ces courses, en m'éloignant du centre, m'auraient demandé beaucoup de temps, et je n'avais pas encore vu le département de la Paz, où j'espérais, comme dans l'un des plus anciens foyers de la civilisation péruvienne, recucillir le plus de notions intére ntes et curieuses sur l'état de la nation. Je me hâtai donc de revenir à Potosi: }, étais arrivé Ie lendemain de mon départ de Chuquisaca, le 27 février 1810. Mais quel spectacle s'offrit à mes yeux! Je croyais entrer dans une ville inhabitée. Portes et fenêtres étaient fermées ; pas une àme vivante dans les rues. Le prudent condor, qui ordinairement évite Ta demeure de homme, planait sur la ville et semblait étonné de la solitude générale, Un silence de mort régnait partout, comme si tous les habitants eussent ëté enfermés dans la tombe ou plongés dans le dernier sommeil. Tous dormaient, en effet! Je sus bientôt le mot de cette énigme : la veille c'était le Mardi Gras, et ils avaient passé tout le jour et la nuit suivante dans les fêtes et dans les banquets, mettant de côté les affaires de ce monde ou de l’autre pour ne plus songer qu'à jouir du dernier jour du Carnaval,
Les vicillards des deux sexes, un pied déjà dans la tombe, pour prendre part à
la fête, se mêlent aux plus jeunes générations. Ils redeviennent enfants pour un jour, et toute la population ne fait plus qu'une seule famille en délire, On s'inonde mutuellement de farine, d'empois en poudre, de bonbons ; on jette aux dames et l'on reçoit d'elles des coquilles d'œufs remplies d'eaux parfumées, Telle avait été l'occupation de la veille ; et la danse, les courses à cheval, le chant, les cris, l'abus des boissons de toute espèce pendant vingt-quatre heures de suite, avaient tellement épuisé les habitants, que, le jour de mon arrivée, une moitié d'entre eux était au lit pour cause d'ivresse et l'autre par excès de fatigue.
Vers le soir, la vie sembla rentrer dans Potosi. Ranimés tout à coup, les joyeux habitants étaient debout, et tous, suivant l’ancien usage, parés des costumes les plus riches, se promenaient à peu de distance de la ville, au pied de leur immense montagne. Là était formée une grande tertulia de repos et de causerie, tandis que ceux qui avaient conservé quelque force dansaient sur nouveaux frais et avec une nouvelle ardeur. Cette réunion, qui se prolonge jusqu’au coucher du soleil, a pour but d’enterrer le Carnaval. À la fin de la soirée, les guitares, les flûtes, les flageolets, sont enveloppés de crèpes ou de rubons noirs.
Les scènes que je viens de décrire sortent tout à fait des habitudes des Potosinos ; et, en rentrant dans le cercle de la vie ordinaire, peut-être ne trouveraiton pas au monde de ville si grande et si peuplée où il y ait si peu de réunions et si peu de plaisirs, La société s'y borne littéralement à deux ou trois familles, où l'on passe, chaque soir, une demi-heure à pomper l'herbe du Paraguay à l'aide d'un tube, à entendre crier une guitare ou à s'asseoir sur un banc placé contre la muraille, le menton enveloppé dans son manteau, pour répondre : Si señor! à toutes les observations qui s’'échangent sur la rigueur des vents du sud, ou ce que nous appelons, en Europe, la pluie et le beau temps. Les dames, accroupies sur un tapis dont le parquet est couvert, ou entassées dans un coin et enveloppées dans leurs mantes de laine, vous pressent, de temps en temps, de prendre un autre maté; mais rien de plus fatigant que de les voir toute une soirée absolument sans occupation, l'ennui peint sur le visage. Pour les hommes, vous pouvez compter qu'ils ne parlent jamais que d’une chose; et, comme ils s'occupent exclusivement d'exploitation de mines, n'espérez pas que, quelque prolongée que soit la conversation, il puisse être question d'autre chose que de filo:s récemment découverts.
Après un séjour d’une semaine, je partis pour Oruro, chef-lieu du département du même nom, au N. de Potosi, à environ soixante-six lieues de cette dernière ville. A une lieue de Potosi, on trouve un passage étroit appelé le Puerto, où les rocs, s'élevant à droite et à gauche, à une hauteur de deux à trois cents pieds, se rapprochent de temps à autre, de manière à se toucher au sommet; la tradilion rapporte que cette fissure extraordinaire fut faite par le diable, qui, luttant “ontre saint Antoine et vaincu par lui, tourna fort impoliment le dos ‘son vaincreur, et, humilié de sa défaite, donna un (el cours à sa vengeance que les