‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 56 sur 112 · BOLIVIE · texte numérisé non relu

BOLIVIE

montagnes voisines se fendirent, Une image de saint Antoine, placée dans une niche, est là comme preuve du fait; et malheur à qui oserait en douter! Sur la plus grande partie de cette route, au village indien d'Yocalla, à celui de Langunillas et dans beaucoup d'autres, jadis florissants et populeux, je ne trouvai que ruines et désolation; inévitable effet des guerres civiles!

Le cinquième jour de mon voyage, à l'extrémité d'une plaine unie comme l'Océan, j'aperçus enfin la ville jadis opulente d'Oruro. Elle ne compte jas aujourd'hui plus de #,000 âmes, ce qui n'est pas la moitié de ce qu'elle possédait avant la révolution, et encore ses malheureux habitants sont-ils réduiis à une grande indigence, par suite de la destruction de leurs mines d'étain et d'argent, objet pour eux autrefois du commerce le plus productif et le plus étendu. Ces mines ont été longtemps fameuses et étaient comptées parmi les plus riches du Pérou; mais, par suite de l'abandon où elles sont tombées, elles se sont remplies d'eau et sont restées improductives, On citait les prodigicuses fortunes de plusieurs familles d'Oruro, et surtout celle d'un certain Juan Rodriguez, qui avait chez lui, en argent ou en or, tous les ustensiles de l'usage le plus ordinaire,

Je ne restai à Oruro que le temps nécessaire pour prendre quelque repos, ct je partis bientôt pour la Paz, Après avoir traversé dix licucs de plaines plates et désertes, j'arrivai au village de Caracollo où je reçus du curé une hospitalité très-cordiale ; il faut dire, à la louange du clergé du pays, que cette hospitalité s'obtient avec la plus grande facilité : un salut des arrivants et une bénédiction de l'hôte en font toute la cérémonie ; après quoi bêtes et gens sont reçus sans difficulté, à la seule condition tacite de se cenformer aux usages et coutumes ; ce qui n'est, €: ‘out pays, que juslice et convenance. De Caracollo j'arrivai à Sicacica, julie ville assez importante, qui naguère avait de 3 à 4,000 habitants, mais qui aujourd'hui n'en compte que quelques centaines.

Arrivé le lendemain au village ruiné de Calamarca, je pus remarquer, de chaque côté d’une route commode et unie, des montagnes plus basses, aux flancs moins rapides et plus verdoyants que celles que j'avais vues jusqu'alors au Pérou. Le quatrième jour de mon départ d'Oruro, quel spectacle s’offrit à nos yeux, dans un ciel d'azur qu'embrasaient les rayons d'or du soleil levant? C'était Le majestueux Timani, le géant des Andes, dans toute sa pompe sauvage, dominant la région des neiges et brillant du plus vif éclat, quoique éloigné de plus de dix lieues.

A quinze milles plus loin, à la poste de Ventilla, il me restait encore à parcourir, jusqu'à la Paz, quatre où cinq licues d'une plaine rase, couverte de pierres brisées, de buissons verdoyants. Depuis Potosi, à peine avais-je vu un arbre, et je n’en devais pas voir encore jusqu'à ma destination, tandis qu'à peu de distance de la Paz se rencontrent des forêts immenses, A mesure que j'avan- Çais, je m'étonnais de ne rien trouver qui indiquât l'existence d'une ville. Je voyais bien divers groupes d'Indiens et des troupes de mules, de Hamas, d'änes, passant el repassant avec où sans fardeaux; mais pas un édifice, pas une de

meure, pas un clocher, quoique le tintement des cloches vint, par intervalle, frapper faiblement mon oreille, Des rochers dépouillés, arides, battus des vents, des montagnes couvertes de neige, s’élevaient directement devant moi et m'otfraient une insurmontable barricre. Où donc y avait-il une ville? Avançant néanmoins, toujours plus impatient de résoudre cette question, je me trouvai tout à coup au bord d’un précipice, au fond duquel s’étendait la grande et populeuse cité de la Paz, dont les toits couverts en tuiles rouges et les maisons blanches contrastaient avec les ranchos enfumés des Indiens. Tout autour on voyait, revètus de leurs teintes vertes et jaunes, des blés, des fruits, des légumes, des produits de toute espèce. Des arbres, portant à la fois des fruits, des bourgeons et des fleurs, complétaient cette scène de magnificence végétale et fertile Éden, entouré de précipices nus et arides, que couronnent des monts battus des orages et dressant dans les nues leurs fronts couverts de neiges, sur lesquelles tombent inutiles tous les traits du soleil des tropiques. Je restai quelques minutes suspendu au bord de l’abime pour contempler. Des hauteurs d'où j'avais dé.ouvert la ville, j'aurais cru pouvoir y jeter un caillou, tant la transparence de l'air rapprochait les objets. J'en étais pourtant encore à une lieue , et je mis trois quarts d'heure à descendre dans les faubourgs.

Arrivé à la Paz, je me rendis chez l'un des habitants de la ville, D. Diego, à qui j'étais particulièrement recommandé; c'était un homme d’une instruction variée, et capable d'appeler et de fixer mon attention sur les objets les plus remarquables de ce pays si curieux pour le naturaliste et pour l'antiquaire, par la singularité de sa contexture géolcsique et par ses nombreuses ruines de l'existence de deux civilisations anci:nnes. « Vous êtes ici, me disait mon hôte, sur un plateau de 4,000 mètres de hauteur, et qui s'élève entre deux chaînes bien distinctes de nos Andes. L'une est la Cordillera oriental, au N., dont le sol, quoiqu'il présente plusieurs points volcaniques, est granitique, tandis qu'une partie du plateau n’est que secondaire. L'autre, qui s'étend au S.-0. et qu’on appelle la Cor dillera de Chuluncani, est partout volcanique , comme l'attesie évidemment le grand nombre de pierres ponces qu’on y trouve à chaque pas. Son plateau s'élève à 4,400 mètres; ses sommets sont d’une hauteur considérable, et plusieurs d'entre eux couverts de neiges perpétuelles ; mais, quelque importante que soit celte masse de montagnes, elle ne saurait être comparée à celie que présente la Cordillère orientale, car cette dernière offre trois »evados principaux. On appelle ainsi les points couverts de neiges perpétuelles.

« En remontant notre vallée dans la province d'Umasuyos, entre la Cordillère au N.et le lac de Titicaca au $., après avoir traversé les nombreux cours d’eau qui alimentent le lac, en descendant des montagnes, on arrive enfin à la ville de Sorata , ou Esquivel, au-dessus de laquelle s’élève le plus septentrional de ces nevados , le Sorata ou Aucumani, à 7,696 mètres de hauteur. Vous apercevez de ma fenêtre la cime nue et imposante du gigantesque Ilimani, qui atteint une élévation de 7,315 mètres (2%,200 pieds). I forme l'extrémité méridionale de la

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