LA PAZ
Cordillère de la Bolivie, Vous douteriez-vous, à le voir si grand, que nous en sommes à plus de dix licues? Quant au troisième nevado, situé entre Sorata et l'Himani, à peu près à distance égale de l'un et de l'autre, c'est l'Æuayma Potosi (le petit Potosi). Je ne vous parle pas d'au moins quinze sommets intermédiaires, également neigeux, qui couronnent la crête de la Cordillère. »
Après ce premier exposé de la topographie du pays, mon obligeant cicérone, qui devait, sous peu, se rendre à Arica où quelques affaires d'intérêt l'appelaicnt, m'offrit de n'accompagner jusqu'à la frontière. Nous devions partir dans quelques jours, et visiter, sur la route, le lac de Titicaca et les ruines de Tiaguanaco.
Dès le lendemain, suivant ma coutume, je rôdais, de fort bonne heure, au milieu de deux files de paysans, qui étalaient sur le marché leurs paniers remplis des beaux produits de leurs jardins. Les paysannes, cholas ou indiennes, étaient plus jolies et mieux vètues que celles de Potosi. Leur coiffure, qui a beaucoup de rapport avec la toque polonaise, s'en distingue par l’excessive ampleur du fond, qui paraît destiné à en faire, au besoin, une espèce de parasol, meuble fort utile dans une contrée où le soleil est rarement voilé par les nuages. Elles ont les cheveux pendants par derrière en petites tresses; aux oreilles, de larges boucles en argent ou en métal plus précieux. En rentrant de ma promenade, je félicitai D. Diego de la prospérité commerciale dont me paraissait jouir sa ville natale, qui compte près de 20,000 habitants.
«La Paz, me dit-il, est le grand comptoir du Pérou. On y apporte toutes les marchandises de la côte de l'Océan Pacifique, et les marchands, grands ou petits, viennent les ÿ prendre pour les détailler dans les villes et dans les villages de l’intérieur. I est peu de villes d'Europe qui présentent, sur un terrain aussi peu étendu, un plus grand mouvement d'affaires. Les marchandises anglaises y abondent, et on les y préfère aux objets manufacturés de France et d'Allemagne, quoique ces derniers figurent aussi très-avantageusement sur notre marché. Les marchands européens y versaient d'abord toutes sortes de marchandises sans valeur chez eux, dans l'espoir d'en trouver ici le prompt débit. Is changent maintenant de marche, ils se sont aperçus du juste dédain que notre goût, enfin plus exercé, montre pour toutes ces bagatelles ; mais si la Paz est aujourd’hui florissante, si un plus brillant avenir lui est réservé, elle a passé par bien des épreuves. Beaucoup de nos habitants l'ont vue deux fois assiégée et réduite aux dernières extrémités dans l'insurrection des Indiens, sous Gabriel Tupae Amaro et ses partisans. Pendant près de deux années, de 1780 à 1782, le Pérou fut partout en feu, du Cuzco à Chuquisaca : il perdit au moins un ticrs de sa population, Le bandeau royal des Incas brilla quelques moments, sous les murs de la capitale, au front du chef des rebelles, et peu s’en fallut que la masse des Péruviens ne relevât le trône du Cuzco, Une démonstration aussi énergique, de la part d'un peuple naturellement docile et doux, peut vous surprendre ; mais vous savez de quai sont capables des hommes que poussent à bout les excès d'une tyrannie sans bornes, Des corrégidors aussi avides qu'inhumains exerçaient envers les malheu-
reux Indiens tous les genres d'oppression. Les progrès des lumières ont rendu impossible le retour de pareilles horreurs, et quelle reconnaissance ne devonsnous pas aux hommes dont le sang généreux à payé, dans nos plaines, le triomplie de l'humanité! »
Au jour fixé par D. Diego, nous étions en route pour le voyage projeté, « La plaine aride que nous parcourons, me disait-il, n'a pas moins de trente lieues de largeur de l'une des Cordillères à l'autre. Le lac que nous allons voir en occupe l'extrémité N.: et, du côté où nous sommes, elle est semée de villages que séparent de petites distances et arrosés d’un grand nombre de cours d’eau qui se jettent tous dans le lac. » Arrivés sur ses bords, qui sont presque partout fort escarpés, nous nous embarquâmes à bord d'un petit navire, pour visiter d'abord l'espèce d'archipel qu'y forment un grand nombre d'îles. Mon guide me fit remarquer les tombeaux et les ruines d'anciennes habitations, dont elles sont couvertes pour la plupart. I y retrouvait des traces pour: lui évidentes de l'existence des Incas, et l'une des preuves qu’il en donnait était leur parfaite analocie avec les anciennes constructions péruviennes qu'on trouve encore au Cuzco, Pendant notre navigation d’une île à l'autre, il ne m'épargnait pas les observations sur le lac, qu'il me disait être très-profond, excepté dans ses parties les plus orientales, et n’avoir souvent pas moins de 480 pieds de profondeur.
Cette première exploration terminée, nous cinglâmes droit au N., ct bientôt nous nous trouvâmes dans un vaste canal, bordé, à droite et à gauche, de hautes montagnes aux croupes assez arrondies, quoique s’élevant perpendiculairement à une hauteur considérable, L'aspect de ce détroit où nous n’avions que l'eau sous nos pieds, le ciel sur nos têtes, avait quelque chose de sombre et de solennel, Nous y entrâmes à pleines voiles. À gauche, on apercevait quelques maisonnettes, bâties à mi-côte où au sommet d’une colline de médiocre hauteur avec une petite église et un clocher. « Voilà San Pedro! » me dit mon cicérone, et voici San Pablo,» ajouta-t-il en se tournant vers la droite et en me montrant un autre village à peu près de la même étendue, mais situé sur une rive beaucoup plus unie, abritée aussi par de hautes montagnes. « Nous sommes dans le détroit de Fiquina qui nous mène de la partie méridionale du lac dans sa partie septentrionale, beaucoup plus vaste, et s'étendant jusqu'à Huancane, dans la province de ce nom: rappelez-vous que nous voguons sur une mer élevée de #,000 mètres au-dessus du Grand-Océan. » Toujours poussés par le vent, nous abordâmes bientôt l’île de Coati ou de /« Lune, où se trouvent les ruines du fameux temple de la Lune où les Vierges du Soleil vivaient dans le luxe et dans les honneurs, objet de vénération pour les peuples, presque à l'égal du grand Inca, dont elles partageaient la gloire
Après avoir quitté Coati, nous gagnâmes l'île de Titicaca ou del Sol; bientôt nous fñmes assailiis d'un de ces violents orages qui descendent des Andes et rendent si souvent la navigation du lac dangereuse, Heureusement, il éclata au moment où nous abordions, et nous en fümes quittes pour la peur, « L'ile de