‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 58 sur 112 · LA PAZ · texte numérisé non relu

LA PAZ

Tilicaca, mot qui signifie montagne de plomb, me dit D. Diego, est la principale de toutes ces îles, et donne son nom au Jlac entier. Les naturels croient que c'est dans cette île que Manco Capac a résidé primitivement et qu'il a reçu sa mission divine; aussi l'ont-ils en grande vénération, Cette île a trois lieues de long sur une de large, avec cinq lieues de tour, Elle est montagneuse et peu cultivée; mais partout elle est fertile et abonde en fleurs, »

Nous étions descendus à terre, et je cherchais de tous mes yeux une pierre, un pilier qui pût au moins m'indiquer la place de ce temple magnifique élevé au Soleil par les Incas, et dont on a prétendu que les murailles étaient revètues d'or pur. «Il ne reste plus que des ruines informes de toute cette antique splendeur, me dit Diego. Chaque Péruvien, à commencer par le grand Inca, pour qui c'était un devoir sacré, étant obligé, tous les ans, de visiter ce temple et de déposer une offrande dans son trésor, les richesses qu’on y avait accumulées étaient immenses; mais, à l'époque de la conquête du pays par les Espagnols, tout fut ruiné. Les Indiens ajoutent même que la plus grande partie des richesses du pays furent jetées dans Le lac quand les Espagnols y entrèrent: entre autres objets précieux on y jeta, dit-on, la grande chaîne d'or faite par ordre de l’Inca Huayna Capac, qui avait deux cent trente-trois aunes de long. Mais, en laissant de côté tout ce qu’il faut accorder à l'amour du merveiileux, il reste encore dans l'histoire des anciens Péruviens assez de grandes et belles choses pour vouer à jamais à l'exécration les odieux oppresseurs de cette malheureuse nation. »

Nous nous rembarquämes, et, cinglant droit au S. entre les iles Chique et Pariti, nous atterrimes au petit bourg de Taraco, d'où nous nous rendimes aux fameuses ruines de Tiaguanaco. Le premier obiet que j'aperçus me dédommagea du désappointement que j'avais éprouvé à la première vue des monuments péruviens, dans ma promenade sur le lac. « Ne soyez pas surpris, me dit Diego, le portique monolithe que vous avez sous les yeux et dont l'étonnante conservation atteste la solidité, a dû survivre à tous les orages, car il ne tentait pas la cupidité des conquérants. Sa grandeur et sa masse, ainsi que la singularité du système architectonique auquel il appartient, attestent l'existence et le passage d'une nation que je regarde comme bien plus ancienne et plus puissante que la nation des Incas. Voyez ces statues colossales, ces enceintes entourées de piliers énormes; contemplez ces massifs de constructions dont les pierres le cédent à peine en dimensions à celles des monuments de l'ancienne Égypte; examinez ce portique couvert de sculptures en reliefs plats, dont les principaux détails accusent indubitablement l'importance qu'on attachait au condor, considéré comme emblème politique de grandeur et de gloire, ou plus probablement comme objet particulier d’un culte. Tous ces objets n'attestent-ils pas la préexistence d'une civilisation plus ancienne que celle des Incas même; d'une civilisation dont celle de ces derniers, tout imposante qu'elle puisse paraitre, ne serait encore qu'un débris,

Pendant que D. Diego me parlait, je ne voyais autour de moi qu'un labou-<

reur conduisant sa charrue au pied des ruines; et assise non loin de lui, une pauvre bergère faisant paître à ses brebis l'herbe rare et courte de la plaine; tous deux s’inquiétaient fort peu sans doute d'histoire et d'archéologie péruviennes, Tout en causant, mon compagnon de voyage et moi, nous avions repris notre route et nous avancions toujours dans la direction de l'O., qui nous conduisit enfin sur les rives du Desaguadero.

« C'est ici que nous nous quittons, me dit Diego, quand nous eûmes passé la rivière ; car voici la limite entre la République Bolivienne et celle du Pérou. Ma route directe pour Arica est de franchir la Cordillère occidentale par la passe la plus rapprochée d'ici, en tirant droit à l'O.; tandis que vous, qui gagnez Puno, vous devez remonter au N., le long du lac. Mais nous pourrons nous revoir à la côte; et si j'y suis encore quand vous y viendrez, n'oubliez pas que vous avez en moi un ami, »

I me ‘endit cordialement la main, et après un échange du bienveillant raya V. con Dios, qui répond à notre : bon voyage! nous nous séparâmes.

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