CHAPITRE XXXVI FÉROU, AREQUIPA, LIMA
C'était par les rives du Desaguadero et après avoir traversé en partie le lac péruvien, que je touchais aux limites du Pérou. Les contrées dont je sortais, les villes que j'avais visitées, ce lac même et son ile où je m'étais arrêté un instant, tous ces lieux illustrés par des traditions incertaines, avaient évoqué en moi les souvenirs de leur histoire, et m'’avaient reporté, bien loin dans le passé, aux jours paisibles où l'Européen ne naviguait pas sur les flots du lac et ne profanait pas ses retraites saintes. Cependant mon émotion était plus vive à mesure que j'approchais du pays dont le nom éveille en nous l'idée de merveilleux trésors, et qui apparait à nos yeux comme inondé d'or et de soleil. Voyageur errant à travers le monde, j'avais vu disparaître bien des illusions, s’effacer devant l'inflexible réalité bien des songes. N'avais-je pas contemplé au pied d’une montagne éboulée, au milieu de maisons en ruines, ce qui reste des antiques splendeurs du Potose ? Eh bien! en dépit de ces déceptions, le Pérou était encore pour moi un lieu plein d'un charme magique; il m'apparaissait avec sa civilisation singulière, ses glorieux Incas, ses vierges du Soleil, ses temples splendides; puis, au milieu du peuple confiant et pacifique, se montrait tout à coup la figure brutale de ce soldat heureux, le porcher Pizarro, que la fortune fit l’un des conquérants du monde,
Trois cents ans avant la conquête espagnole, les Péruviens étaient plongés dans Ta barbarie la plas profonde; leurs tribus errantes et hostiles n'avaient pas encore appris à trouver dans l'agriculture les ressources de la vie, quand apoaru-
rent deux enfants du Soleil qui se firent leurs législateurs, Manco-Capac et Mama Ucollo enseignèrent aux hommes le labour, aux femmes le tissage. Ils venaient des contrées inconnues de l'orient. Manco avait un visage majestueux, il portait une longue barbe et n'avait pas le teint basané ; on dit que ce fut seulement après une retraite et des méditations de plusieurs années dans l'ile du lac Titicaca, qu'il enseigna les arts et les lois de la société aux Américains barbares. Ceux-ci, pleins de reconnaissance, lui accordèrent une autorité absolue dont héritèrent ses successeurs, Les Incas étaient respectés comme des divinités ; leur sang était sacré et ne fut jamais souillé par aucur mélange. Douze monarques se succédèrent ; tous firent le bonheur de leurs sujets, et s'ils augmentèrent leur empire, ce fut, de l'aveu même des populations soumises, pour répandre les bienfaits de la civilisation sur les peuples voisins.
Huayna-Capac, douzième souverain, conquit le royaume de Quito, et doubla ainsi son pouvoir ct l'étendue de l'empire. Mais il osa déroger aux lois de ses ancêtres, et sa race en fut punie; contre le principe fondamental qui défendait de souiller le sang royal par une alliance étrangère, il épousa la fille du souverain vaincu. [l en eut un fils nommé Atahualpa, à qui il laissa le royaume de Quito à sa mort arrivée vers 1529. Huascar son autre fils, dont la mère était du sang royal, eut en partage le reste de ses États. Cette disposition pour la succession de l'empire parut si contraire à une maxime antique et sacrée de la monarchie, qu'elle excita dans la capitale du Pérou, Cusco, un mécontentement générai. Huascar voulut que son frère abandonnät le trône de Quito et le reconnût pour son souverain, Mais Atahualpa avait attaché à sa cause les vieux soldats de son père qui l'avaient suivi à Quito, ct avec leur secours il n'hésita pas à marcher à la rencontre de son frère, Il fut victorieux et abusa cruellement de sa victoire. Convaincu de la faiblesse de ses droits à la couronne, il entreprit d'éteindre la race royale en faisant périr tous les enfants du Soleil descendus de Manco-Capac. 1 n'épargna que la vie de son rival fait prisonnier dans la bataille, espérant légitimer son usurpation en donnant les ordres en son nom.
Sur ces entrefaites, les Espagnols avaient découvert l'Amérique et conquis le Mexique. Du sommet des montagnes qui traversent l'isthme de Panama, un aventurier avait entrevu dans le lointain la mer du Sud ct les terres immenses qu'elle baigne : les conquérants ne manquèrent pas à cette seconde partie du Nouveau- Monde, Un bâtard, un enfant trouvé et un maitre d'école, Pizarro, Almagro et Hernando Luque, associèrent leurs ressources et leur industrie pour aller à la découverte vers le sud, et soumettre les régions de l'or, D'abord ils ne furent pas heureux, Almagro perdit un œil dans un combat, sur la côte, Pizarro essuya tant de fatigues et de revers, que la plupart des aventuriers, ses compagnons, l'abandonnèrent ; mais il ne se rebuta pas, ses instances et celles d'Almagro et de Hernando, triomphèrent du mauvais vouloir du gouverneur espagnol; il reçut un léger renfort dans l'ile de Gorgonne où il s'était retiré, mit à la voile et découvrit, eu 1926, les côtes du Pérou. Ce fut seulement trois années après cette première
reconnaissance des contrées qu'il voulait conquérir, que Pizarro fut en mesure d'entreprendre une expédition décisive, Ses forces ne consistaient qu'en trois vaisseaux et en cent quatre-vingts soldats, dont trente-six cavaliers.
En arrivant dans la province de Coaque, les Espagnols surprirent une ville et y trouvèrent de grandes richesses. Ce fut avec une admiration mêlée de frayeur que les Américains virent ces hommes armés de fer et montés sur un animal qui leur était inconnu, lancer à leur gré la foudre, Hs virent en eux des êtres d'une nature supérieure, et Huascar crut que les dieux protecteurs de ses droits lui envoyaient ce secours contre l'usurpation de son frère. Pizarro mit à profit les dissensions civiles pour s'avancer au cœur du pays jusqu'à la résidence royale de Caxamalca, Atahualpa vint à sa rencontre et lui envoya de riches présents : des offres de service furent échangées, et l'Inca se détermina à recevoir en amis ces êtres extraordinaires, dont il ignorait les motifs et dont il ne savait que penser. Il les laissa traverser un désert sablonneux où le plus petit effort pouvait les anéanür, puis un défilé si étroit qu'une poignée d'hommes aurait suffi pour empêcher le passage.
Arrivé à Caxamalca, Pizarro prit possession d'une place entourée d'un grand rempart en terre, où s'élevait à côté du palais de l'Inca un temple du Soleil. Else fortifia dans ce poste avantageux , et envoya des messagers porter aux Indiens la protestation de ses intentions pacifiques. La réception fut hospitalière et pleine de confiance. Les Espagnols, qui n'avaient encore vu que quelques petits caciques, furent étrangement surpris du cérémonial dont le monarque était entouré ; leurs regards s'attachèrent avidement sur les immenses richesses élalées devant eux. Les ornements de l'Inca, les vases d'or ct d'argent dans lesquels était servi le repas qu'on leur donna, la multitude d'ustensiles faits de ces précieux métaux, fut un spectacle qui surpassait tout ce que leur cupide imagination avait pu concevoir, La description qu'ils firent à leur retour de toutes ces richesses, suggéra à Pizarro le dessein de s'emparer de la personne de l'Enca. Il prépara froidement le plan de cette trahison, et prit ses mesures de manière à ce que sa victime ne pt lui échapper.
La magnilicence déployée par Atahualpa dans cette première entrevue retarda la marche du cortège. Ce fut seulement vers le soir qu'il s'avança assis sur un trône orné de plumes de diverses couleurs, couvert de plaques d’or et enrichi de pierres précieuses. Derrière ce trône porté par les premiers courtisans, s'avançcaient les grands officiers et, dit-on, trente mille soldats. Les Espagnols étaient rangés en bataille et attendaient impatiemment le cortége. Dès que l'Inca fut près du quartier, le P. Vincent Valverde, aumônier de l'expédition, s'avança un crucifix dans une main, un bréviaire dans l'autre; il développa les mystères de la religion chrétienne, parla de la toute-puissance du pape, et somma Atahualpa d'embrasser le christianisme et de reconnaître l'autorité du roi de Castille, L'interprète n'avait pu rendre que très-imparfaitement un discours dont il ne comprenait pas le sens; il en transmit cependant assez pour que dans sa réponse
l'iInca persistât dans le culte de ses pères et dans l'autorité qu'il tenait d'eux, Comme il demandait à Valverde où il avait appris les choses extraordinaires qu'il enseignait, « Dans ce livre, répondit le moine en lui présentant son bréviaire. » L'inca le prit avec empressement, et, après en avoir tourné quelques feuillets, l'approcha de son oreille : « Ce que vous me donnez là ne parle pas et ne me dit rien, » dit-il en jetant le livre à terre. Les Espagnols prirent prétexte de cette prétendue profanation , ils entourèrent l'Inca, poussèrent la cavalerie sur la masse d'Indiens qui l’accompagnait, firent feu de leurs mousquets sur cette troupe compacte, qui fut dispersée. Les officiers d'Atahualpa lui faisaient un rempart de leur corps, ils furent massacrés, et l’Inca devint prisonnier de Pizarro. Les richesses trouvées dans le camp surpassèrent toutes les espérances des Espagnols, En vivant au milieu des étrangers, l'Indien démêla bientôt leur passion dominante, il crut pouvoir la faire servir à se procurer la liberté, et offrit une rançon qui étonna les Espagnols, malgré tout ce qu'ils savaient de la richesse de ce royaume, La chambre où il était gardé avait vingt-deux pieds de long sur seize de large ; il S’engagea à la remplir de vases d’or et d'argent jusqu'à hauteur d'homme. Pizarro accepta et tira une ligne sur les murs de la chambre pour marquer la hauteur à laquelle le trésor devait s'élever.
Atahualpa, transporté de joie par l'espoir de recouvrer sa liberté, envoya des messagers par tout l'empire avec ordre de rapporter sa rançon. Les Américains, habitués à respecter les ordres du souverain, obéirent avec promptitude, et bientôt les dépouilles des temples et des palais afluèrent à Caxamalca. Les vases et les ustensiles furent fondus, et quant le guint dû à la couronne d’Espagne eut été mis à part, il resta encore plus de 25 millions à répartir entre les aventuriers, Jamais butin aussi considérable n'avait été partagé entre un si petit nombre de soldats. Ces sacrifices ne sauvèrent pourtant pas l'Inca; Pizarro et ses compatriotes s'étaient accoutumés à regarder les Américains comme une espèce d'êtres inferieurs, ne méritant pas le nom d'hommes et ne devant pas en avoir les droits. Dans sa convention avec Atahualpa, son but était de profiter de l'autorité du monarque pour recueillir les trésors du royaume; quand il l’eut atteint, il garda l'Inca prisonnier, puis, de concert avec Almagro, il le mit en accusation sous prétexte qu'il n’était pas chrétien, Un des Indiens qui servaient d'interprète, ennemi d’Atahualpa, et espérant par sa mort obtenir une de ses femmes, excitait les Espagnols à le faire périr. Le prince hâta lui-même sa perte par une circonstance malheureuse.
Parmi les arts d'Europe, celui de lire et d'écrire attirait particulièrement son admiration. 1l recherchait si c'était un talent acquis ou naturel, Pour éclaircir ses doutes, il pria un des soldats qui le gardaient d'écrire sur l'ongle de son pouce le nom de Dieu. I montra ensuite cette écriture à divers Espagnols en leur demandant ce qu'il signifiait, tous lui firent la même réponse. Pizarro entrant un jour chez lui, l’Inca lui présenta sou pouce. Le chef des Espagnols ne savait pas lire, il fut convaincu d'ignorance, Dès ce moment, Atahualpa le méprisa et ne cacha pas
ses sentiments. Blessé d'être humilié par un barbare, Pizarro jura sa perte; le plus étrange tribunal fut organisé, on y informa un procès criminel selon les usages d'Espagne, et Atahualpa, condamné à être brûlé vif, obtint comme une faveur d'être étranglé, à condition de recevoir le baptème.
Le fils de Huayna-Capac fit preuve à ses derniers moments d'un grand courage. L'année de la mort de son père, une comète avait paru ; une autre d’une dimension énorme et d'une couleur verdâtre, se montra quelques jours avant qu'il fût conduit au supplice ; l'Inca demanda à sortir de son cachot pour aller contempler l'astre malfaisant qui avait présagé les malheurs et la ruine de sa race. Après lui, Pizarro donna la royauté à l’un de ses fils, puis à Manco-Capac, frère de Huascar ; mais l'État était désorganisé, le désordre s'était étendu à toutes les parties de l'empire : c'en était fait à jamais et de la dynastie des fils du Soleil et de la première société péruvienne,
Mais les souvenirs de cette funèbre histoire nous ont emmené bien loin de la petite ville de Juli, la première que nous rencontrâmes entre le Desaguadero et la Cordillère. J'y entrai par une nuit obscure, et je n’oublierai pas l'effet singulier que produisaient sur le chemin une quantité de vers luisants si nombreux que l'atmosphère en était tout éclairée. C'est ainsi, sous ces nuits du tropique , que le voyageur peut poursuivre sa route, alors même que lui manque la clarté de la lune : il a pour se guider quelques étoiles au ciel et des milliers de scintillements dans le gazon. Le matin, quand rous nous remimes en route, le soleil commençait à refléter à l'horizon ses feux vermeils sur les flots paisibles du lac dont nous suivions le bord; de longues bandes de hérons blancs et de flamingos fuyaient devant nous, et de loin en loin apparaissait l'église ou la fontaine de quelques-uns des jolis villages dont les maisons blanches se mirent dans le lac. Nous étions sur le chemin de Puno ; la terre était un véritable jardin couvert de fleurs; qui par une singularité remarquable sont toutes jaunes. Sur les pentes des chaines voisines, la végétation la plus brillante et la plus variée, mille oiseaux se jouant sur les eaux du lac dont les rives sont tapissées de jones touffus, l’air le plus pur, le plus beau ciel, et sous les pieds un gazon épais ct vert qui produit les plus riches graminées, tel est l'aspect de cette contrée délicieuse.
Puno, capitale d'un département, fut autrefois une ville riche par son commerce et célèbre par ses mines d'or. Aujourd'hui, elle est bien déchue de sa splendeur. Quelques troupeaux de vigognes, animal grand comme une brebis et couvert d’une laine fine et douce qui lui pend en longues soies sur la poitrine, des Hamas et des alpacas en grand nombre sont, avec de rares produits du sol, tout l'objet de son commerce, J'appris en ce lieu que, sous une apparence de prodigalité, la terre se montre quelquefois parcimonicuse envers ses habitants ; elle n'a pas donné de bois aux Péruviens de ce district, et souvent, au milieu d’un luxe de végétaux superflus, elle se refuse aux productions nécessaires. La faute en est sans doute à l'extrôme élévation du terrain, Puno et le lac sont à environ 12,000 pieds audessus de l'Océan,
Mon projet était de redescendre vers le sud et de suivre la côte depuis Arica. Je me mis en route à travers une vaste pampa dont rien ne rompait la monotonie, si ce n’est quelques maisons rondes, uniformes de construction, semées dans la plaine déserte et attestant l'ancienne existence de populations qui ne sont plus. La pampa suivait une pente ascendante assez prononcée, nous gravissions le versant oriental de la Cordillère de la côte ; quelques villages indiens se montraient çà et là dans l’un d'eux. Nous demandâmes au curé combien il avait de paroissiens : « Deux, nous répondit-il, mon neveu et moi. » Un peu plus loin, nous pûmes observer dans toute leur pureté les mœurs, les habitudes, les constructions des anciens habitants : maisons rondes en pierre, à toits coniques, couverts d'une herbe du pays ; foyer au centre et dont la fumée n’a pas d'autre issue que l'unique porte qui sert d'entrée. Pour meubles, un tambour, une flûte, une espèce de violon. A l'extérieur, plusieurs enclos où l’on réunit, la nuit, en plein air, les llamas, les moutons et les alpacas. Tels sont les trésors des habitants qui sont chrétiens seulement de nom et n'ont d'autre langue que l'antique idiome aymara. Leur haine pour un ancien ennemi est encore brûlante au fond de leur cœur, en dépit du temps, et s'ils reçoivent bien l'Espagnol et le voyageur, c’est à la crainte, non à l'hospitalité, qu'il faut attribuer leur complaisance.
«Je montais toujours. L'endroit que je venais de quitter s'appelle Morocollo; peu après l'avoir dépassé, j'atteignis le nevado de Chipicani , l'un des plus hauts sommets de la Cordillère. Le froid s'y faisait vivement sentir, toutes les eaux du voisinage étaient glacées; je m'empressai de franchir cette région désolée, Bientôt nous laissàmes derrière nous les neiges, puis aux plantes rares du sommet des monts succéda une végétation plus vive et plus variée; le cactus péruvien commençait à égayer nos yeux de l'éclat de ses grandes fleurs blanches. Enlin, j'arrivai, après cinq jours de fatigues, sur la pente d'un ravin profond où s'élèvent quelques maisonnettes et une église pittoresquement située ; j'avais devant moi le village de Palca.
Nous approchions du pied de la Cordillère, et le pays que nous traversions était en mème temps pittoresque et animé par toutes les richesses de la nature. De grands arbres semblables aux peupliers d'Italie, balançaient au-dessus de nous leur feuillage ; des grenadiers, des figuiers, des ohviers, s'alignaient ou se groupaient autour des ruisseaux, et pour qu'il ne manquât rien à l'originalité du paysage, au moment où je passais un cavalier recevait en croupe derrière lui une femme à laquelle il tendait officieusement la main, tandis que le pied de la dame s'engageait comme dans un étrier, sur un nœud pratiqué à cet effet à la queue du paisible coursier. Je retrouvai cette coutume à Tacna, le pays du mon&e où l'on aime peut-être le plus l'équitation, car les dames de la ville font jusqu'à leurs visites à cheval, et les habitants pauvres se servent d'un âne à défaut de quadrupède plus relevé.
Tacna est une rue presque longue d’une lieue, qui s'élève au milieu d'une espèce d'oasis de verdure et d'arbres qu'entourent une nature inanimée et une
bande de sable et de rochers nus. Ses maisons en pierre blanche n’ont pour la plupart qu'un rez-de-chaussée, sont fort petites, et se terminent par un toit pointu fait de roseaux entrelacés. Il y coule une rivière qui n’a de l'eau que deux fois par semaine, le manque de bois s’y fait sentir, la vie matérielle est chère ; mais le climat est agréable et salubre, les habitants suppléent par l'industrie et le commerce aux ressources que leur à déniées la nature, et font de bonnes affaires avec la Bolivie.
Au sortir de Tacna s'étend une triste et monotone pampa, longue de quatorze lieues qu'il faut franchir pour arriver à Arica. Elle n'offre pas l'apparence de végétation, et aucune route n'a pu être tracée sur ses sables mobiles, Dans ce petit désert, un guide malveillant pourrait égarer le voyageur. Rien de plus triste que ce parcours; mes yeux avaient pour unique distraction les carcasses de quelques mulets abandonnés par les conducteurs de caravanes. Aussi, quelque misérable que me parût Arica au premier aspect, je me réjouis de revoir une ville et des humains,
Le premier objet qui saisisse le voyageur à l'abord d’Arica est le Morro, montagne de 700 pieds de hauteur, d'une blancheur éblouissante, et dont les flancs escarpés descendent perpendiculairement jusqu’au bord de la mer. Autour du Morrs, pas d'eau, d'immenses masses de sable, partout l'apparence de la stérilité, Arica n'est pas, on le voit, un séjour bien attrayant ; de plus les émanations malsaines du bord de la mer et des eaux stagnantes de rio de Arica sont funestes pour la santé,
Mon premier soin en arrivant fut de demander mon hôte de Bolivie, Diego ; J'appris de lui que son départ d'Arica était fixé au surlendemain, et qu'il devait se rendre à Lima par Arequipa. Je m'en réjouis, car cela m'assurait d'un obligeant compagnon pour une partie importante de mon voyage.
Nous allâmes ensemble explorer la ville. Le port est vaste, mais mal abrité contre les vents du nord; il est terminé par un môle qui, tous les soirs, est pour les habitants une promenade où ils viennent jouir de la fraîcheur d'une brise légère qui descend des Andes. Je voulus examiner de près le Morro; j'attribuais à la nature même de la roche l'extrème blancheur de son sommet et d'une partie de ses flancs, qui contraste d'une manière pittoresque avec la couleur brune des autres collines sablonneuscs dont la ville est entourée de toutes parts du côté de la terre ; mais cette teinte blanche est l'effet du guano, fiente des oiseaux de mer de diverses espèces, des fous, des cormorans qui couvrent tout le rivage, On peut dire sans exagération que les volées de ces oiseaux obscurcissent le soleil, et il faut les avoir vus s'élancer de leurs retraites par bandes immenses, pour se faire une idée juste de ce singulier spectacle. Le guano est un objet de commerce considérable pour toutes les provinces littorales du Pérou; un peu humecté, il devient un excellent engrais qui double le produit des terres ou triomphe de leur stérilité, est près du rivage quelques îles entièrement couvertes de cette matière, ou des bâtiments de diverses nations venaient chercher l'engrais précieux ; le Péroû
s'est opposé dans les derniers temps à cet empiétement sur ses droits, et l'on sait que le chargement du guano par des navires étrangers faillit n'être rien moins qu'un casus belli, Autour d'Arica, la végétation est peu développée, et ce n'est guère que sur le bord de son chétif rio qu'on trouve quelques champs de canne a sucre, des cotonniers, des bananicrs et des vignes en petit nombre. ?
Aprés avoir visité ce triste séjour, je partis joyeusement avec Diego; nous allions
voir Arequipa et son volcan. L'aspect du chemin que nous suivions en longeant la côte est plein de tristesse; devant nous se développait une mer immense, et au delà du flot qui bat toujours la grève, l'esprit pouvait entrevoir cette poussière d'îles qui parsème le grand Océan ; il se rappelait aussi les fatigues, les misères, les lents efforts du vieux monde pour pénétrer dans cette vaste mer, et c'était un grand spectacle et une source abondante de pensées; mais quand les yeux se reportaient sur le sol que nous foulions, ils ne retrouvaient qu’une lande stérile sous un ciel toujours calme, et ne voyaient que quelques familles indiennes végétant dans la plus extrême misère sur cette côte ingrale. Nous quittämes le bord de la mer pour nous diriger vers une montagne escarpée, dont l'ascension ne dura pas moins d’une heure et demie ; puis nous atteignimes un plateau sans végétation et couvert d'un sable dont l'éblouissante blancheur fatigue la vue; là, pas de routes tractes, car le vent soulève les dunes, transporte leurs monticules mobiies, et couvre le senticr qu'avait creusé la main de l’homme. A l'extrémité du plateau sablonnieux, se trouvait un immense précipice, dont le côté opposé, éloigné d'environ deux tiers de lieue, était au niveau du sol que nous foulions. Au fond de ce gouffre coulait une petite rivière bordée de blés, de vignes et d'arbres à fruits. La rencontre de ces vallées au milieu d'une plaine aride et sablonneuse produisait sur nous la sensation de bien-être et de r'afraichissement qu’éproure le voyageur à la vue du groupe de dattiers et de la claire fontaine de l'oasis au milieu du Sahara.
Le village de Siguas était à 1000 pieds au-dessous de nous; nous y parvinmes par les zigzags d'un étroit sentier qui plongeait sur la vallée, et nous y passimes quelques heures délicieuses de repos au milieu des huttes indiennes. La partie du désert qui nous restait à franchir au delà de la vallée n'etait pas bien vaste, et bientôt une grande croix de pierre puis des murailles blanches se montrèrent à la clarté de la lune; c'était Arequipa.
« ILest plus facile de bâtir une maison neuve que d'en démolir une vicille, » dit un proverbe des habitants de notre ville, eten effet, la pierre blanche et mol'e dont ils construisent leurs maisons, durcit à l'air et n'a qu'après un peu de temps une forte consistance. Le rareté du bois à fait élever des toits en pierre qui donnent aux demeures lPaspect triste de couvents; les murailles sont très-épaisses, pour prévenir les effets des fréquents et désastreux tremblements de terre ; on se soient encore à Arequipa de celui de 1826, qui eût détruit la ville de fond en comble s'il eût duré une minute de plus.
A quatre lieues environ d'Arequipa, s'élève dans un isolement majestuvux, une
montagne volcanique qui présente la forme d'un cône, Le sommet en est toujours couvert d'une fumée qui parait quelquefois comme un léger nuage dont la blancheur contraste avec le bleu sombre du ciel; quand la fumée augmente et s'épaissit, c'est l'annonce d’une prochaine explosion. On dit que la montagne n'a jamais jeté de flammes, quoique son cratère soit couvert de cendres ; la hauteur en est considérable; quelques Anglais seuls ont gravi jusqu'aux neiges de son sommet,
De novembre en mars, il pleut continuellement à Arequipa; mais passé cette saison , plus une goutte d'eau, plus un nuage, Il m'a semblé que dans le courant de toute l'année, la ville était mortellement ennuyeuse; pas de société, pas de distractions; de temps en temps, le spectacle d'une danse indienne ; d'ailleurs des mæurs et des coutumes sans originalité. Je fus réduit, pour passer le temps, à m'occuper d'antiquités péruviennes : c'étaient des jarres de terre et de bois trouvées dans les tombeaux, et curieuses par les figures monstrueuses et bizarres d'hommes et d'animaux qui leur servent d'ornements. Malgré l'intérêt de mes nouvelles études, je vis arriver avec plaisir le moment de notre départ pour Lima. Mon compagnon de voyage partageait mon impatience ; après avoir terminé ses affaires à Arequipa, il me proposa de nous épargner les deux cent dix-sept lieues de côte monotone que nous avions à parcourir par terre; nous retournämes à la côte, et nous nous embarquâmes pour Lima ; Lima, la ville des rois, lun des centres de civilisation dans l'Amérique espagnole.
Nous débarquâmes quelques jours après au Callao, port de la capitale du Pérou. Le côté méridional de la baie est formé par l'ile Lorenzo, amas de sable et de r chers noirs, qui fut détachée, dit-on, du continent par le tremblement de terre de 1736. Quand on a franchi ce point, la ville et ses batteries se présentent aux yeux, et le fort principal, Real-Felipe, quoique dans une situation désavantageuse, ne laisse pas que d'avoir quelque chose d'imposant. Derrière le fort, par un temps clair, se voient des montagnes plus élevées que couronnent au loin les gigantesques sommets des Andes, dont quelques-uns se cachent dans les nuages. Rien de plus beau que ce panorama contemplé des hauteurs du Callao ; à l'heure où !e soleil se couche, même après que l'ombre s'est étendue sur la plaine, les dômes et les clochers des églises de Lima brillent encore dans le lointain éclairés par les rayons de l'astre à son déclin, et lorsque la capitale est à son tour plongée dans l'obscurité, la crète des Andes, toujours illuminée, se détache sur l'horizon comme un phare gigantesque allumé par les mains de la nature. |
Au sortir du Callao, une magnifique avenue de peupliers mélangés de saules pleureurs, et des allées d'orangers couverts de fleurs et de fruits conduisent à Lima. C'est une entrée digne de la ville qui fut fondée le jour de l'Épiphanie, et que l'on a appelée Los reyes; les gazons, les ruisseaux, le charme tout entier des environs, sont comme une promesse de plaisir et l'annonce d’un séjour délicieux. Cependant, quand on a passé la belle porte pleine de magnificence qui sert d'entrée du côté du Callao, on se trouve dans une rue pauvre, bordée de maisons ina-