LIMA. D UN
examiner les équipages, les cavalcades, les promeneurs, les tapadas qui rentrent en ville par le pont au milieu d'un bruit confus de chevaux, de voitures, de cris el de conversations, on est frappé lorsque vient l'Angelus de voir tout ce mouvement, tout ce bruit cesser tout à coup. L'immobilité et le silence succèdent, Mais le dernier coup de l'Angelus est à peine sonné que tout recommence, agitation, tumulte. Pendant le moment de recucillement, chacun avait fait une pricre et un retour sur soi-même ; le bruit reprend par un souhait pieux que chacun adresse à son voisin.
C'était avec regret, qu'en partant de Lima pour Truxillo, j'abandonnais sans les avoir visités les départements de Cuzco, d'Ayacucho et de Junin, Je ne pouvais cependant pas repasser pour la troisième ou quatrième fois la barrière redoutable que m'opposait la Cordillère orientale, ayant encore à visiter de si vastes parties de cette Amérique que je voulais parcourir entière. Diego, qui connaissait ces provinces en détail, voulut bien, pour son adieu, m'en donner une description dont je résume ici les traits les plus importants.
Cuzco est bâtie sur un sol très-inégal, au milieu d'une plaine étendue et fertile, qu’arrose la petite rivière de Guatanay, presque toujours à sec, excepté trois mois de l'année, D'après la tradition reçue, elle fut fondée en 10%3, par Manco- Capac lui-même, le premier des Incas, et divisée par lui en haute et basse ville, Son nom signifie le centre, et l'on ajoute que c'était la seule place des domaines originaires des Incas qui eût l'aspect d'une cité, « En la parcourant, me dit Diego, on est tout à la fois surpris et afligé de la grandeur et de la magnificence de ses édifices, et du honteux abandon dans lequel ces ruines imposantes sont destinées à périr tout à fait. La forteresse et le temple du Soleil, ce capitole et ce colisée de la Rome péruvienne, avaient surtout frappé d'admiration les Espagnols, lorsqu'en 153% Pizarro s'empara de la ville. Il reste encore dans un état de conservation parfaite plusieurs parties des murailles de la puissante forteresse située sur une haute colline, un peu au N. de la ville. Elles sont bâties en pierres énormes, polyangulaires, de différentes dimensions, placées les unes sur les autres sans ciment, et si bien jointes qu'on ne pourrait introduire entre elles une aiguille. On se demande encore par quels procédés mécaniques les Péruviens ont pu transporter et élever ces masses véritablement cyclopéennes et les ajuster avec tant de précision, Quant au temple du Soleil, on n’en voit plus que quelques murs sur lesquels on à élevé un couvent de Dominicains. Le grand autel est construit à l'endroit même où s'élevait l'image d'or du Bel péruvien ; les moines occupent les cellules qu'habitaient les vierges du Soleil; et des champs de blé et de luzerne ont remplacé les jardins royaux et les ménageries qu'enrichissaient jadis les images fantastiques de buissons et de fleurs gigantesques en or et en argent massif. Indépendamment des restes de beaucoup de maisons antiques respectées par le temps, en raison de leur solidité, de leur masse et de l'excellence de leur travail, j'y ai encore vu les ruines d'une grande voie bâtie par les Incas et qui conduisait jusqu'à Lima, et les vestiges de quelques passages souterrains qui
menaient du palais des Incas à la forteresse; tous ces édifices donnent à la ville un air antique et romanesque qui inspire un sentiment de vénération alternativement doux et pénible,
« On éprouve un serrement de cœur à l'idée que tant de monuments des arts, ouvrage des enfants du Soleil, ont pu être défigurés ou détruits par le vandalisme des Européens, capables d'y substituer de sang-froid les monuments de leur tyrannie. Ainsi, non loin du temple, se voit la place où les Espagnols établirent le quartel où camp retranché, dans lequel, vaincus par le nombre, ils se réfugièrent et soutinrent un siége, Les moines disent qu'un jour les Péruviens mirent le feu aux fortifications; mais au moment où les assiégés allaient périr dans les flammes, la Vierge Marie descendit dans un nuage, éteignit l'incendie et accorda la victoire aux propagateurs de la sainte foi catholique. La cathédrale bâtie près de là, qui subsiste encore dans tout son éclat, contient une chapelle dédiée, en commémoration de ce miracle, à Nuestra Señora del Triunfo. Parmi les constructions du Cuzco, il faut citer les couvents de Saint-Augustin et de la Merced , qui sont magnifiques. Le Cuzco passe toujours pour la seconde ville du Pérou; et, suivant Miller, elle avait, en 1825, plus de #0,000 habitants, qui conservent encore le souvenir de fêtes solennelles, défendues par les Espagnols comme ayant quelque rapport au culte des anciens Incas.
« À vingt lieues au delà de Cuzco, du côté de l'E, vous ne trouveriez plus que des tribus indomptables et indomptées, qui ne permettent guère à l'étranger de pénétrer dans leur pays. Je vous conduirai donc tout de suite à Guamanga (département d'Ayacucho), siége épiscopal, université, à environ moitié chemin entre Lima et le Cuzco, ornée d'une belle cathédrale et ayant à peu près 26,000 habitants, De là, nous dirigeant vers le N.-E., nous arrivons au village d'Ayacucho, à jamais illustré par l'action immortelle dont il a été le théâtre. Cette action eut lieu le 9 décembre 182%, dans une plaine presque carrée, d'environ une lieue de circonférence, flanquée à droite et à gauche de profondes ravines et de hautes montagnes, qui dominent de toutes parts le village; les royalistes occupaient les sommités de cette espèce de défilé, qui pouvaient devenir nos fourches caudines si notre cause n'avait triomphé. L'action s'engagea vers neuf heures du matin. Il fallait assurer les avantages de la victoire de Junin, remportée le 6 août de la même année. « Des efforts de ce jour, s'écria notre brave général Sucre, dépendent les destins de l'Amérique du Sud! Soldats, continua-t-il, en montrant à l'armée les colonnes ennemies qui descendaient des montagnes, un autre jour de gloire va couronner votre constance !... » Le succès récompensa tant d'héroïsme, Avant la fin du jour, le chef des royalistes capitulait sous la tente de Sucre, et le résultat du triomphe fut la soumission de toutes les villes qui résistaient encore et l'accession à la cause patriotique de toutes les cités du midi qui hésitaient à s'y joindre, tandis que toutes celles du nord l'avaient déjà embrassée.
« Les autres localités du département d'Ayacucho, entre lesquelles on distingue Huancavelica, à peu de distance au S.-0. d'Ayacucho, doivent surtout leur impor-