‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 64 sur 112 · TRUJILLO. ET · texte numérisé non relu

TRUJILLO. ET

de même matière. Les seules constructions auxquelles on puisse donner le nom des maisons sont une douane ct deux ou trois autres bâtiments qui ont vue sur la rive. Il est extrêmement difficile de débarquer à Huanchaco, à cause de l'épouvantable ressac qui s'y fait sentir. Il est rare que les chaloupes osent y aborder, Quand on veut descendre à terre, on est obligé de recourir aux gens de la côte ; et pour que le débarquement s'opère, il faut, de leur part, autant d'adresse et de courage que de force et de présence d'esprit. Les Indiens n’emploient, pour la pêche et pour leurs relations avec les vaisseaux, que des balsas, au lieu de canots et de barques.

Le département de Trujillo paraît avoir été très-peuplé sous les Incas, car le pays est plein de ruines indiennes. Parmi les plus curieuses se trouvent, à moitié chemin de Trujillo et de Huanchaco, celles d'une vaste cité, le grand Chimu, dont on dit que les chefs ont longtemps défendu l'indépendance contre les Incas. Plusieurs de ses bâtiments sont encore très-bien conservés, et l’on y voit aussi les restes de grandes Auacas; à différentes époques, les Espagnols tirèrent de ces huacas des trésors considérables, ce qui les détermina à exempter de tout tribut les Indiens de cette vallée, auxquels ils en devaient la connaissance. Les huacas sont des {umuli, qui ressemblent à des collines ordinaires, mais sous lesquelles l'exploration a fait découvrir différents petits caveaux où l'on a trouvé des masses d'or et d'argent, des squelettes encore enveloppés de leurs linceuls, des vases de terre de formes curieuses , et beaucoup d'autres ouvrages.

L'intérêt de mon voyage littoral au Pérou cesse à Trujillo; car, au delà, le long de cette côte aride et sablonneuse, rien ne pouvait plus piquer ma curiosité. Je commençais à me fatiguer de ne rencontrer, à chaque pas, que des Indiens et des métis tous vôtus de la même manière. J'avais déjà vu Guayaquil et ses envions; les Caucas, au delà, ne m'intéressaient guère. Sur toute cette côte resserrée entre les flots du Grand-Océan et les neiges éternelles de la Cordillère, je me trouvais à l'étroit ; il me semblait y étouffer. Je me scrais plus volontiers rejeté de nouveau vers l'E., s’il s'était présenté une occasion favorable ; mais, ne pouvant la trouver, je fus obligé de me contenter des renseignements puisés dans la relation du lieutenant anglais Maw et de son compagnon Hinde.

Ces deux Anglais entreprirent, en 1827, de vérifier si, comme on le leur avait donné à entendre, une route par le Pérou, jusqu’à la rivière des Amazones, était praticable ; ils avaient à cœur aussi de fournir au commerce anglais de la côte des notions plus précises sur les régions intérieares, encore peu connues.

Ils partirent donc le 10 décembre 1827. En quittant Trujillo, la route traverse plusieurs chaînes servant de base à la Cordillère, et monte enfin sur le plateau élevé de Caxamarca. On descend de là dans la profonde et fertile vallée de la Magdaicna, mais dont le climat est chaud et insalubre ; puis on commence à gravir péniblement la premitre Cordillère, jusqu’à ce qu’enfin on ait en vue la vallée et la cité de Caxamarca, dont les haies et les rangées d'arbres, les clochers, los dômes et les maisons couvertes en tuiles présentent l'aspect d'un paysage euro

péen. Caxamarca possédait jadis un palais des Incas; il n’en reste plus que quelques pierres. La ville peut avoir 7,000 habitants ; et, à une lieue de distance vers l'E., sont les fameux bains des Incas, d'où le malheureux Atahualpa fut porté, sur un trône d'or massif, à la rencontre des Espagnols de Pizarro.

Bientôt les voyageurs franchissent la seconde Cordillère. Près du sommet, ils voient s'élancer du flanc des montagnes les innombrables torrents destinés à former la branche la plus occidentale de l'Amazone, et ils ont une première vue de ce roi des fleuves américains. Cependant les diflicultés de la route se compliquent. Il leur faut monter et descendre la troisième Cordillère, plus rapide, plus escarpée que les deux précédentes. Ils restent longtemps perdus dans les nuages; au-dessous d'eux se déroule une ceinture de forêts sur laquelle les nues demeurent suspendues. [ls arrivent à un sentier en échelle où les mules glissent plutôt qu'elles ne marchent et qui les mène à une riche vallée; puis, ils gravissent encore une chaine couverte de bois dans la direction N.-E., et atteignent la ville de Chachapoyas, chef-lieu de la fertile province du mème nom. Le 2% décembre, ils partent pour Moyobamba, et arrivent le soir au pueblo de Toulea, la dernière station habitée avant d'entrer dans la Montaña, qui s'étend à l'E, jusque sur les bords de l’Amazone. Le 27, ils entrent dans les bois, où se développe à leurs yeux : un luxe d'arbres et de fleurs dont aucune expression humaine ne peut donner une idée. Les routes étaient tellement rompues, tellement escarpées, qu'ils étaient souvent obligés de se courber sur leurs mules; ils couraient en outre à chaque instant le risque d’être accrochés, déchirés ou étranglés par l'étreinte des mille arbustes et des plantes épineuses dont il fallait pénétrer le fourré toujours plus épais. Au coucher du soleil, épuisés de fatigue et de besoin, dans une clairière où leurs males enfin trouvent à paitre sur les bords d'un ruisseau qui leur promet quelque fraîcheur, les voyageurs plantent leur tente près d'un gros arbre.

Le lendemain, après avoir franchi la Vertana (la Fenètre), rocher presque perpendiculaire où l'on a creusé des niches pour que les mules puissent poser le pied, nos voyageurs arrivent à Moyobamba ou Santiago de los Valles, ville de 50,000 âmes. Le T7 janvier, ils se rendent à pied, la route n'étant plus praticable même pour les mules, au lieu dit Balsa Pucrto, distant de cinq journées, où ils s'embarquent dans des canots sur une rivière tombant d’un rocher sous un angle de 45°. Un peu plus loin, ils aperçoivent, du haut des dernières chaines des Andes, la vaste plaine qui s'étend devant eux ; quoique couverte de bois, elle leur parait comme une vaste mer. Ils sont parvenus à l'£scalera (l'Escalier ) ou plutôt l'Échelle. Ce passage, en quelques endroits, est presque perpendiculaire, avec des entailles pratiquées dans le rocher, Habitués aux routes des Andes et mème à la Montaña, ce passage les étonne encore. Ils s’embarquent le 15 janvier sur le Cochi Yaco, l'un des affluents du Guallaga (ou Huallaga), rivière beaucoup plus considérable, dont les bords sont garnis d'arbres peu élevés, servant de refuge aux ours, aux juguars, et autres animaux sauvages.

Ici s'arrête le voyage du licutenant Maw et de son Compagnon; mais, pour compléter la description de cette frontière orientale du Pérou et du Guallaga qui l'arrose, j'emprunte les traits les plus marquants de la relation de M. Pœpig, voyageur allemand, qui parcourut plus tard ces contrées dans la même saison de l'année. M. Pœpig, parti de Lima, aborde le pays beaucoup plus au S. et descend la rivière dans une grande partie de son cours. Arrivé à la mission de Sion, habitée par les Indiens de la nation Xibitos, il met en avant auprès d'eux Ja iccommandation du vicaire d'Uchiza, situé beaucoup plus haut sur le fleuve mème. L'auteur ne parle pas très-favorablement de la piété des Indiens, non plus que des mœurs de leurs guides spirituels: car, pasteurs et troupeau, il les représente tous livrés à l'ivrognerie et ouvrant à peine les églises, même les jours de fête. Il va ensuite camper près du Ma/puso de Labaloyacu dont le mugissement imprime l'effroi, Les navigateurs franchissent ce premier passage, après avoir, avec beaucoup de pcine, remis à flot leur canot submergé ; immédiatement après, ils cn rencontrent un second, la mer Morte { Cachiluunusea), au delà duquel M. Pœpig reconnait, pour la première fois, la formation de gypse bleuûtre qui ne quitte plus ces rivages jusqu’au Pongo de Huallaga. Sa première station est à Juanjuy, peuplée seulement de déserteurs et entourée de forêts qui renferment de nombreux jaguars. Diverses contrariétés l'y retiennent longtemps: et, il part (le 25 novembre) pour continuer son voyage.

Le 26 novembre, les voyageurs atteignent les célèbres salines de Pilluanu. Ces salines sont fort utiles aux habitants du pays, qui en exportent les produits en gros blocs carrés. En quitlant Pilluana, le voyageur gagne le petit village de Juan Guerra, où le conduit une navigation d'une heure sur la petite mais profonde rivière de San Miguel ou Rio de Moyobamba. !1 se loue beaucoup de la réception que lui font les habitants de ce petit village, tous Lamistes ou nés dans le district de Lamas, l'un des plus remarquables du Pérou par le courage, la bonté, l'intelligence, la sociabilité de sa population.

Ici le voyageur abandonne la rivière pour appuyer un peu au N.-0. et gagner le petit village de Tarapoto, situé sur une légère éminence , non loin du grand village de Cumbasa. Ces deux endroits, par les verts gazons, les beaux saules, les petits jardins qui les entourent, lui rappellent les paysages de l'Europe. Dans le sud, à la distance de cinq lieues , on distingue la ville de Lamas ; à droite, les sombres rives du fleuve; ct, sur la gauche, les dernières pointes de la Cordillère des Andes se détachant en blanc sur l'azur des cicux. Ce circuit avait épargné à M. Pœpig et à sa suite les deux malpasos d'Estero et de Chumia, dont l'aspect seul fait pàlir les Indiens des missions de Chassuta, quoiqu'ils aient la réputation d'être les meilleurs mariniers de tout le Huallaga,

Le 30 novembre, M. Pœpig reprend son voyage et gagne la région des montagnes; après une ascension de moment en moment plus pénible, il atteint le sommet le plus élevé, le pic de l'Ouragan (Huaira Purinam), du haut duquel il aperçoit, profondément encaissé à ses pieds, le Huallaga, avec ses chaînes de

collines qui semblent s'étendre jusqu'à l'Ucayale; dans le lointain, les plaines de l'Amérique intérieure lui apparaissent comme un océan d'un vert noir, confondu avec les lignes de l'horizon, Après deux heures de marche dans un sentier rapide, il arrive au village de Chassuta, situé entre deux murs de rochers presque perpendiculaires. Chassuta que recommande comme embarcadère sa position audessous des grands malpasos dont il a été question, est habité par environ quatrevingts couples indiens, vivant des produits de leurs champs.

Parti de Chassuta le 3 décembre, M. Pæpig, vers le milieu du jour suivant, franchit heureusement le derniei malpaso ( Yuracyacu), endroit où le fleuve, large de quatre cents pas et d'une incroyable profondeur, tombe avec un horrible fracas de la hauteur de quatre cents pieds. Les Indiens s’y hasardent cependant avec leurs canots chargés de sel, parce qu'il ne s'y trouve aucun écueil, M. Pæpig découvre bientôt les gorges du Pongo de Huallaga. Le pays qu'on parcourt avant d'y parvenir est dune variété prodigieuse. ci l'on traverse des forèts vierges, dont les interstices laissent apercevoir au loin de sombres montagnes; là, d'autres montagnes se rapprochent encore. Ce mur de rochers s'élève incessamment, riche de végétation. On n'est pas loin alors du Pongo, l'une des puissantes portes de vocs par lesquelles la plupart des fleuves des Andes débouchent dans les plaines.

Le plus étroit de ces passages porte le nom de S1//0 de Aguicre. On le traverse avec une rapidité extraordinaire, qu'augmente encore le courant d'air qui mugit dans cet abime et pousse les embarcations d'une rive à l'autre. On est ensuite assailli per des myriades de moustiques, et l’on arrive à des iles presque inondées, où l'on voit des troupes de caïmans étendus au soleil. La nuit, les échos redisent, de distance en distance, le cri effrayant des singes hurleurs ou carayas, répété en chœur par leurs nombreuses troupes, Enfin M. Pæpig voit la plaine s'étendre sur les bords du fleuve; et à mesure que les rochers du Pongo s'enfoncent à l'horizon et bleuissent à ses regards, tandis qu'il respire avec plus de liberté, les dernières traces des Andes s’effacent et disparaissent devant lui. I passe sans accident la barre de Chipurana, banc de boue jeté en travers du fleuve, qui, depuis longtemps, roule couronné d'arbres ct de verdure, et, entrant dans un torrent paisible bordé de plaines sur ses deux rives, M. Pœpig, trois jours après son départ de Chassuta, touche enfin à Yuvimaguas, premier village des Maynas proprement dits. Parvenu avec lui à la dernière limite orientale du Pérou, près du point où je viens de laisser Maw, je n'arrête, après avoir lié ainsi mon exploration à celle que j'ai précédemment faite de la Colombie,

J'achève ce chapitre par quelques notes sur l’histoire du Pérou, qui se compose des deux républiques nouvelles de Bolivia et du Pérou proprement dit,

Le Pérou fut la dernière des provinces espagnoles qui prit part à la grande révolution qu'ont amenée les premières années du xix° siècle; ce fut au Pérou que les royalistes firent leurs derniers efforts pour maintenir en Amérique l'autorité de la métropole. Leurs défaites à Cotogaita le 27 octobre 1810, et à Tupiaza le 7 novembre de la même année, rendirent les Argentins maitres du

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