‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 73 sur 112 · ÉTATS-UNIS. — LE TEXAS. —LA NOUVELLE-ORLÉANS. — LES NATCHEZ · texte numérisé non relu

ÉTATS-UNIS. — LE TEXAS. —LA NOUVELLE-ORLÉANS. — LES NATCHEZ

Me voici de retour à la Vera-Cruz; je laisse derrière moi, ct sans beaucoup de regrets, des régions immenses que j'ai à peine entrevues : à quoi bon s'exposer à des périls sans profit sur cette terre mexicaine que déchirent la guerre civile et l'anarchie? D'ailleurs le voyageur a ses prédilections instinctives; une contrée l'attire : pourquoi? souvent il lignore. Du moins avais-je mes raisons pour ne pas aimer le Mexique; c'était assez d'avoir visité ses mines d'argent et rendu, en passant, hommage aux débris majestueux, mais solitaires et tristes, de sa civilisation éteinte. De plus, le voyageur, au milieu de ses fatigues et de ses émotions toujours nouvelles, a des jours d'affaissement, des jours même où il manque de courage; toujours errant dans des pays inconnus, loin de sa patrie et de ceux qu'il aime, il sent s’'affaiblir son désir de tout voir, sa curiosité s’'émousse. Où donc alors est l'enthousiasme du départ? 1 regarde autour de lui et ne voit que des visages indifférents; il se retourne, et dans sa longue carrière il n'a souveuir que d'amitiés mortes en naissant, de liaisons passagères et rompues en même temps que formées : alors il se prend à regretter son bon Paris avec s?s gais hivers, et ses amis, et toutes ses jouissances,

Mais c'est là une impression mauvaise quand on se trouve à la Vera-Craz; je l'eus bientôt secouée. J'avais devant moi le pus beau et le plus riche théâtre d'explorations : cette terre où se lève une civilisation immense assez puissante à son matin pour rayonner sur le monde, et qui peut-être commence une nouvelle phase de l'humanité. Après la Grèce, Rome et l'Europe ; après les arts, la guerre et la politique, règne l'industrie; l'industrie sortie enfant d'Angleterre et renveyée souveraine par la terre d'Amérie et de Cortez ! Qu'est donc en réalité cette

ÉTATS-UNIS. 359 nation bizarre dont j'ai entendu si diversement parler? Tout égoiste et iesquine selon les uns, toute grande et libre selon les autres, — Marchands! — grands citoyens! — fière de son indépendance! — terre de l'esclavage! — Qu'est-elle ? 74 voulais le savoir, je voulais la visiter, l'étudier profondément, me faire une opipion, etil y avait là de quoi réveiller l'ardeur d'un voyageur comme à ses premiers pas.

Je voulais aussi vous voir, Indiens de mes souvenirs ; chercher la tombe d'Atala,

et aller, par la terre des Natchez, sur les pas de Chactas et de René; je voulais m'asscoir sur les rives du fleuve, et peut-être m'entretenir avec les derniers d’une tribu portant la cendre de leurs pères, Ah! je me trompais; je n'ai pas fume le calumet avec les bons Natchez, et je n'ai pas vu le Mohican sauvage et fier. Aujourd'hui l’Indien n’est plus le guerrier roi de la forêt : c'est un trafiquant sans bonne foi et souvent un ennemi sans loyauté. En contact perpétuel avec le rebut de la civilisation , il n’a pris de l’Europe que les maladies et les vices. C'est une race qu’on pourra éteindre, mais non transformer. Le gibier, sa principale nourriture, a diminué annuellement, en butte à une incessante et stupide destruction ; cette ressource peut manquer d'ici à cinquante ans, et la dernière tribu indienne suivra le dernier troupeau de bisons. Alors, dans ces vastes régions où déjà coulent silencieusement les grands fleuves, on n’entendra plus le cri de guerre de l'Indien du sang et du Pied noir : la solitude ne sera troublée que par le loup blanc ou l'ours gris qui, le soir, promènent sur la lisière des bois leurs fantastiques fantômes, jusqu'au jour où la civilisation bruyante, débordant toujours, défrichera les rives sauvages et viendra mirer ses maisons dans les eaux des fleuves.

: J'aurais voulu parcourir dans toute leur étendue les États-Unis ; mais il suffit de jeter les yeux sur une carte de celte nation immense pour comprendre combien une telle entreprise est au-dessus des forces humaines. Il me fallait done faire un choix des contrées que j'allais visiter, J'étais au Mexique : allais-je remonter par terre vers le N. dans le Texas, cette province rebelle qui, après avoir conquis son indépendance, en a fait volontairement le sacrifice à la Confédération américaine ? Un voyage de cette nature présentait de grandes difficultés, et d’ailleurs je n’estime pas un pays qui, pouvant être libre, fait si bon marché de sa nationalité; je résolus de m'embarquer pour la Louisiane et de m'arrèter dans la ville française la Nouvelle-Orléans. Un navire américain était en parlance pour cette ville; j'y pris passage.

Ce n'était pas sans un peu de remords que je laissais entièrement inexplorés le rio del Norte, le Colorado du Texas, et la ville d’Austin; aussi je saisis avec empressement , pendant la traversée, l'occasion de m'instruire de plusieurs détails que voulut bien me donner un Français de la Louisiane sur la nouvelle province américaine , où il avait longtemps séjourné,

« Vous savez comme moi, me dit-il, que le Texas, compris entre le rio del Norte, le golfe du Mexique, la rivière Rouge et l'Arkansas, est à peu près aussi

vaste que la France; c'est un de nos compatriotes de Montréal, Cavelier de Ja Sale, qui y a pénétré le premier vers 1685; et, comme S'il y avait quelque lien secret entre ce pays et la France, c'est là aussi que les courageux débris de l'armée de la Loire ont essayé d'établir le Champ-d'Asile. Hs ont échoué et sont presque tous morts: paix à leur souvenir ! La Confédération américaine est aujourd'hui maitresse des ressources et des richesses de ce territoire : le Texas a été incorporé aux États-Unis par un acte solennel de la Convention réunie à Austin le 15 février 1845. Vous souvenez-vous, ajouta mon interlocuteur, de cette expeédition récente qui avait pour but la conquête de Cuba? Elle à échoué , Lopez à subi la peine du garrot; mais laissez faire, si je ne suis pas mauvais prophète, elle se renouvyellera, Rapprochez ce fait de l'acquisition du Texas, puis du Nouveau- Mexique, et vous entreverrez la réalisation du vœu émis un jour à la tribune de Washington : Le golfe du Mexique doit devenir un lac américain.

«— Certes, interrompis-je, dominer de la Nouvelle-Écosse à la Havane et au Yucatan, s'étendre sur le grand Océan par Monterey et San-Francisco, posséder de l'Amérique septentrionale tout ce qui n'est pas glacé ou désert, voilà qui est digne de cette nation née d'hier, et à laquelle cependant on ne saurait présager un trop grand avenir. Ie comprends la persévérance avec laquelle le Congrès a poursuivi l'adjonction du Texas, qui pourtant n’a pas un port, et, m'a-t-on dit, est désert dans toute la partie septentrionale,

«— Oui, désert au temps de la domination mexicaine; mais parcourez aujourd'hui les bords de l’Arkansas et de la Sabine, vous y verrez des légions de noirs demandant au sol ses riches prodactions, le riz, le sucre, le coton. Les Américains, qui sont philanthropes juste autant qu'il faut pour ne pas nuire à leurs intérêts, se sont bien gardés d'abolir l'esclavage dans les États du Sud. Les Mexicains sont indolents et fiers comme leurs ancêtres espagnols; les grandes nations supprimaient Pesclavage : ils ont fait largesse et ont émancipé leurs noirs. Voilà pourquoi le Texas, dans de vastes portions de son territoire, restait inculte, BH est devenu propriété américaine, et bien vite les planteurs de la Eouisiane, de la Floride et même de la Caroline du Sud sont accourus traînant des troupeaux de nègres pour récolter sur cette terre vierge les productions dont elle est prodigue, Tout habitué que je sois, comme Américain et voyageur, aux richesses de la nature, j'ai rarement vu une contrée aussi agréable et d'une végétation aussi luxuriante, Un trait caractéristique qui m'a frappé, c'est qu'on n'y voit pas, comme sur les bords du Mississipi et de ses affluents, d'immenses marécages formés par les rivières ; les cours d’eau, au lieu de déborder, coulent dans des berges profondes; aussi le climat n'est pas insalubre, et l'atmosphère n’est pas chargée de miasmes et d'exhalaisons malsaines. De plus , rien ne récrée mieux l'œil que les arges prairies entrecoupées de ce qu’on appelle /es tlots de bois. Entre les riviéres s'étendent de vastes espaces couverts d'un beau gazon où les fleurs se renouvellent toute l'année, et au milieu desquels s'élèvent çà et là de hautes futaies : ce sont les îlots ; ils varient dans leur étendue, et embrassent quelquefois 500 hec-

ÉTATS-UNIS. 361 ares, Ajoutez un climat naturellement chaud, mais tempéré par les brises de Ja mer dont on jouit très-loin dans l'intérieur, et vous ne serez pas étonné d'apprendre que l'Amérique du Nordenvoie au Texas ses phthisiques, et qu'ils y renaissent mieux que les poitrinaires d'Europe dans votre Italie; chez nous, on a coutume de dire que tout l'ouest du Texas est un jardin de santé, Cependant, car il faut être juste, ce pays à aussi ses inconvénients : l'Européen s'y trouve exposé à la fièvre jaune ou aux fièvres intermittentes; mais ces maladies sont encore assez ares, et elles épargnent souvent les étrangers.

«Si, continua mon bienveillant cicerone, je ne craignais de vous fatiguer par une sorte de sèche nomenclature, je vous dirais Loutes les riches plantes et les arbres dont est couvert le Texas : ce sont le cèdre, le chène, le pacanier, le noyer, ie frêne, l'orme, le cotonnier, le gommier, et bien d'autres; le riz, l'indigo, le tabac, la canne à sucre, le mais, qui produit souvent cent boisseaux par acre; la pomme de terre, qui en produit cent vingt; les fraises, les pèches, les figues, Les oranges, les grenades, le raisin et tous vos fruits renommés. Et le ver à soie, l'insecte de la cochenille, qui pourront créer des industries et des ressources nouvelles pour nos contrées , les abeilles, les bestiaux, les chevaux errants en troupes sauvages, Leurs pelites oreilles pointues, la finesse de Icur robe, indiquent qu'its proviennent des chevaux d'Espagne amenés par Cortez à l'époque de la conquête; is sünt forts, ont les jambes fines et sont dressés facilement pour la selle. Fomets les richesses minérales , l'or et l'argent des montagnes de Saint-Saba, la houille, lout la qualité est supérieure, Le minerai de fer, le sel, le bitume, l'ardoise.

«— Votre Texas est un paradis, ne pus-je m'empêcher de dire, EL ses habitünts?

«— Ah! ce sont des hommes primitifs, me répondit-on, mais non dans l'etat d'innocence, La population est de deux sortes, les indigènes et les colons. Etesvous dans l'intention de visiter les peuplades américaines, ou de vous en tenir aux villes des États-Unis? »

Et comme je manifestais l'intention d'aller en Floride :

«— Eh bien! je ne vous dirai rien des Comanches : vous les retrouverez à peu pics chez les Séminoles. Je ne vous détournerai pas de cette excursion, car je sais qu'un voyageur librement éloigné de son pays pour visiter les contrées lointaines nc recule pas devant les dangers, et satisfait sa curiosité même au milieu des périls. Cependant qu'il me soit permis de faire un vœu : je souhaite bien vivement que vous ne tombiez pas au milieu de quelque tribu hostile, car ces sauvages estiment plus le scalp d'un blanc que celui d'un Indien. en est de même des Comanches. Cette nation à été pendant plus d'un siècle la terreur des colons espagnols. ile est trés-amoindrie, et continuera à reculer vers les déserts et les montagnes du N.-0. à mesure que la population blanche s'étendra, Or il faut remarquer que ies colons du Texas, qui, en 1835, n'étaient guère plus de #0,000, aitcignaient le nombre de près d’un demi-million en 180, et que depuis dix ans cette population a plus que doublé. Leurs villes San-Felipe de Austin et Houston, dont Les noms

roppellent deux hommes chers aux Texiens, semblent grandir à vue d'œil; un pu de temps encore, et elles égaleront quelques-unes des principales villes de la Confédération, Les mœurs des colons sont sauvages et souvent brutales : beaucoup d'entre eux ne connaissent de loi que la force et leur volonté ; ils passent leur temps à cheval, chassant le buffalos et le cerf sauvage ou survecillent leurs plantations et maltraitent leurs noirs, Dans les villes, les mœurs sont plus régulières et la civilisation plus complète; mais, entre nous, quoiqu'un bateau à vapeur remonte jusqu'à Houston le rio de los Brazos, je n'engagerais pas un voya- £our habitué aux commodités et aux raffinements des grandes villes à visiter avant quelques années d'ici les capitales du Texas !, »

En conversant de la sorte, j'avais le double agrément de m'instruire et de tromper l'ennui de la traversée, D'ailleurs mon nouveau compagnon était d'une obligeance extrême; c'était un véritable Français, comme il s'en rencontre à la Nouvelle-Orléans et au Canada; devenus de fait Anglais où Américains, mais n'ayant de souvenir et d'affection que pour la patrie de leurs pères, fiers du sang qu'ils portent dans leurs veines et avides de détails et de récits sur cette France que souvent ils ne connaissent que par les traditions du foyer.

Sept jours après notre départ, le paquebot, qui était fin voilier et commandé par un marin habile, Américain froid et impassible, toujours occupé de ses affaires, fut en vue de la côte; bientôt nous entrâmes dans les eaux du père des fleuves, le Meschacebé dont les flots jaunâtres tranchent sur ceux plus transparents du golfe, On était alors en avril; le 15, à la pointe du jour, nous distinguämes à l’horizon deux petites embarcations qui faisaient force de voiles vers nous, ct qui semblaient s'abimer dans la mer. C’étaient de hardis pilotes américains, toujours à l'affût des bâtiments qui arrivent et luttant de vitesse, au risque de se perdre, pour nous atteindre. Aussitôt que l'un d'eux eut touché le navire , il se cramponna aux cordages, s’élança sur le bord, et prit le commandement des manœuvres, dont notre capitaine se démit immédiatement. Nous arrivämes au phare ; là était un bateau à vapeur nommé Le Crumpuse, qui fit allumer ses feux, bouillir ses chaudières et vint avec vitesse jeter un càble à notre bâtiment pour le remorquer jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Dans ce premier trajet entre les rives du Mississipi, je pus admirer les bois gigantesques qui le bordent; c’est un beau spectacle avec la masse d'eau que ecs forêts encadrent : puis, çà et là, au milicu des grands arbres, on distingue une vaste éclaircie, des habitations et des chamis, ou est cultivée la canne à sucre. Nous débarquämes près du quai, en face du marché : ce ne fut pas sans un certain plaisir que je me vis exempt des ennuyeuses formalités de douanes ; quant aux passe-ports, on ne les exige pas aux États-Unis. A peine élions-nous descendus qu'un cocher de place nous interpella en français : Où, demanda-t-il, faut-il conduire ces messieurs ? A ces mots, je levai vivement

4. Ces renseignements sur le Texas sont en partie empruntés à la notice de M, Ashhel Smith dans l: Bulletin de La Société de Géographie, mai 1844, et à un article de M, Cucheval Cluigny, Revue des Deux-Mondes, juillet 1844

ÉTATS-UNIS, 303 la tête : des noms biens connus frappérent mes veux, rue de Chartres, de Toulouse, Royale; vraiment j'allais me croire à Paris, si par malheur un coup d'œil n'eût détruit l'illusion : mon cocher était un nègre, Je laissai à mon compagnon, qui connaissait la ville, le soin de me conduire, et nous descendimes à Fhôte] Planters and Merchints, Canal street, à ee qu'il paraît le meilleur,

La Nouvelle-Orléans est la ville des États-Unis qui rappelle le mieux une ville d'Europe; les rues sont coupées à angles droits et, comme je viens de le dire, conservent encore leurs noms français. — En ce moment un mouvement général et rapide était imprimé aux affaires industrielles; une ville tout entière venait d'être fondée dans le quartier de lEstrapete, les lerrains prenaient une grande valeur, et on citait des fortunes considérables réalisées en peu de jours par les anciens propriétaires, Le commerce était prodigieux et ne cessait de s'étendre. Au surplus nous arrivions au moment de la grande activité : c'est pendant les mois de février, de mars et d'avril que se règlent les affaires; des masses de marchandises venant de l'intérieur sont débarquées sur les quais; les bateaux à vapeur Sillonnent en foule le Mississipi, et l'affluence des individus qui y montent ou en descendent témoigne en faveur de cette infatigable activité, type du caractère américain : déjà dans cette ville encore française, on se sent au milieu d'un peuple spéculateur qui ne perd pas son temps.

Je pus faire ces remarques le jour mème de mon arrivée; mais ce fut seulement le lendemain que je me mis en campagne pour visiter les monuments, et faire connaissance avec les mœurs elles distractions des habitants, Je n'ai rien à dire du palais d'État, de celui du gouverneur, de l'arsenal et du palais de justice ; ils se distinguent des demeures privées par de plus grandes proportions , mais sont peu remarquables. J'errais lentement à travers les rues, regardant les visages, m'arrétant aux magasins, me laissant aller au charme de lire de temps en temps sur les boutiques un nom qui me semblait français et d'examiner des enseignes qui parfois me rappelaient Fespril parisien, quand je me trouvai en face d'un grand bâtiment autour duquel se faisait plus de tumulte et d'agitation que partout ailleurs. C'est, me dit-on, la Bourse; j'y entre : des cris incohérents, un vacarme à ne rien entendre, et des marchandises de toute sorte. Puis, vorà que dans un coin je vois une négresse avec deux jeuncs garçons, on les vendait aux enchères; la mère avait les mains appuyées sur la tête de ses fils, tous les trois pleuraient dans la crainte d'être achetés séparément : c'était un spectacle à fendre le cœur; l'encanteur, élevé sur une cstrade, faisait d'ignobles lazzis et vantait sa marchandise; j'étais indigné, j'aurais, je crois, acheté les malheureux pour leur rendre la liberté, si la somme n'eût été si forte; ils furent adjugés à 1750 piastres. Dès ce jour je conçus une triste idée des propriétaires d'esclaves, qui traitent des hommes comme des chevaux ou des chiens; et je ne tardai pas à me convaincre qu'aux États-Unis, dans ce pays de la philanthropie, l'intérèt est plus que partout ailleurs le mobile de toutes les actions. |

Je commençai aussi dès ce séjour à la Nouvelle-Orléans à remarquer les distinc-

tions tranchées établies par là différence des races entre les indiidus, même lorsqu'ils sont également libres. Ce fat surtout au théâtre Français, où l'on donnait le Muetle de Portiei, que j'eus une preuve manifeste de l'exclusion des couleurs entre elles : au premier rang des loges la race blanche, au second les mulâtres :; le troisième était abandonné aux nègres. Jamais il n'y a mélange, et j'ai pu me convaincre que jamais mulatresse ne va aux premières et qu'elle empê cherait une femme noire de venir aux secondes. En ma qualité d'étranger et d'homme au-dessus des préjugés, je voulus tenter l'épreuve de n'asseoir au second rang; mais on m'en détourna parce que les mulâtres ne tolèrent pas non plus les blancs. Cependant ils sont hom'nes de bonne compagnie et souvent de riches négociants. Leurs femmes sont mises comme celles des premières et pout la plupart elles sont aussi blanches ; mais leur sang a été mêlé, et c'est une tache infamante pour de longues générations !.

C'est là un odieux préjugé que rien n’excuse ; cependant il est juste de converir qu'à la Nouvelle-Orléans les dames de la race blanche semblent avoir quelques droits aux hommages exclusifs des hommes. On voit rarement une ville de cette étendue où elles soient aussi jolies et surtout aussi gracieuses; un peu de coquetterie et une charmante modestie font en elles un délicieux mélange; on dit aussi qu'elles ont toutes les qualités d'épouses et de mères. Pour moi, étranger de passage, je retrouvais dans leurs salons toute la grâce, toute l'affabilité de nos jeunes Parisiennes. Et, sans aucun doute, c'est à leur origine qu’elles donnent ces qualités st précieuses au milieu d'une société anglaise par les mœurs, froide et compassée,

La fondation de la Nouvelle-Orléans date des commencements du xvHx siècle et se rattache à la création financière de l'Écossais Law. Trente ans environ après que l'infatigable La Sale eut exploré les rives du Mississipi et fondé dans cette région les premiers établissements français, le frère du navigateur Herville qui s'était également distingué par ses excursions et ses tentatives de colonisation en Louisiane, l'officier Bienville traça les plans d'une ville destinée à remplacer les fondations infructueuses de la baie de Biloxi et du fort Dauphin. C'était en Vannée 1717; la ville fut appelée, par déférence pour le régent, Nouvelle-Orléans, et reçut ses premiers habitants l'année suivante. A ce moment, Law, en grande faveur à la cour de France, créait la Société d'Occident où du Mississipi, Le crédit et la perspective des richesses de la Louisiane étaient les premiers mobiles mis en usage pour étendre les opérations de la banque. C'était à qui obtiendrait ees actions hypothéquées sur les terres de la Louisiane ; les spéculateurs acquéraient dans cette contrée des possessions immenses; une espérance illimitée encourageait leurs entreprises : le Mississipi réaliserait les fables de l'Eldorado, car on centuplerait en Amérique la fortune abandonnée en Europe ; aussi était-ce une frénésie universelle, l'or se changeait en papier, le papier en territoire, Pour

1. Gochelt, Souvenirs d'un voyage de Mexico à New-York, Bulletin de la Société de Géographie, avril 115,

ÉTATS-UNIS, 305 beaucoup ce ne fut qu'un rève etils eurent un triste réveil. Toutefois un immense essor avait été imprimé à la colonisation de la Louisiane; grand nombre des concessionnaires s'y étaient rendus, le sol était défriché, et la ville nouvelle, heureusement située pour le commerce et la navigation, recevait un rapide accroissement, Les guerres européennes ralentirent ces progrès, puis une grande injustice commise envers Jes indigènes par le commandant d'un fort français menaça un instant la colonie.

Parmi les peuplades au milieu desquelles les Français s'étaient transportés, les Natchez étaient les plus policés et les plus puissants; une tradition qu'ils nommaicnt l’ancienne parole eur apprenail que leurs ancètres, établis vers le couchant, s'étaient alliés aux hommes blancs, aux guerriers du feu, quand ceux-ci vinrent sur leurs demeures flottantes pour envahir les régions d'Anahuac, Puis, ajoutait l'ancienne parole, quand le Cacique eut succombé, les Natchez furent attaqués à leur tour et ne purent sauver leur indépendance qu'en s'expatriant et en fuyant loin des vainqueurs. Ce fut ainsi que de proche en proche ils gagnèrent les contrées qu'arrose le Mississipi; là, environnés de nations sauvages , ils ne tardèrent pas à dégénérer; cependant on retrouvait encore dans quelques-uns de leurs usages domestiques, de leurs principes religieux et de leurs procédés d'industrie, des traces d'une civilisation qui avait été autrefois plus avancée. Leurs villages étaient mieux bâtis, leurs champs mieux cultivés; leur société civile était moins imparfaite que celle des autres Indiens ; ils croyaient au Grand- Esprit et à des génies intermédiaires, et leur année, qui commençait à l'équinoxe du printemps, était divisée en mois auxquels ils avaient donné des noms d'animaux et de plantes utiles. Le temps avait réduit leur nombre, mais ils conservaient leur fierté sauvage et l'esprit d'indépendance.

M. de Chepar, commandant du fort Rosalie, après avoir cherché dans les campagnes voisines le lieu où il pourrait former un grand établissement agricole, jeta les veux sur le village de la Pomme occupé par une tribu de Natchez : il en fit venir le chef, et lui déclara que les habitants devaient évacuer ce village parce que lui-même l'avait choisi pour y fixer sa résidence, Le chef indien chercha vaine; vent à le toucher en lui rappelant l'accueil fait par les Natchez à sa nation : « Quand vous êtes venus nous demander de la terre, nous vous en avons accorde ; « nous en avions assez pour vous et pour nous. Le même soleil nous éclairait ; la «même terre pouvait nous nourrir, recevoir nos tombeaux et passer à nos «enfants. Pourquoi nous ravir les forêts et les prairies que nous partageons avec «vous, les cabanes où nous vous avons reçus, la natte où nous avons fumr «ensemble le calumet de paix?»

Mais le chef indien ne put fléchir cet insensé; il obint pour toute grâce que le départ serait différé jusqu'après la moisson : il Jui fallut même acheter ce délai par un tribut de grains. Alors les Natchez méditèrent une sanglante vengeance; ils résolurent d'exterminer les Français, Leur Grand-Soleil invita les autres tribus

à 5e joindre à la sienne contre les oppresseurs; les anciens se réunirent en con-

seil et firent alliance contre l'ennemi commun. Le complot fut en partie révélé par quelques jeunes Indicnnes; mais le commandant dédaigna l'avis qui lui avait été donné et il fut victime de sa confiance.

Au jour fixé, 28 novembre 1729, les Natchez affluèrent à la résidence du commanaant, sous prétexte de lui remettre leur redevance en grains ; en méme temps d'autres se répandirent dans les habitations isolées autour de la forteresse. Un coup de fusil est le signal du massacre : le commandant est égorgé, les soldats surpris avant d'avoir pu se réunir cherchent inutilement à faire usage de leurs armes. La colonie française du pays des Natchez périt presque tout entière; quelques enfants et quelques femmes furent seuls épargnés. Après le massacre vint le pillage. Le fort fat détruit, les armes ct les provisions devinrent la proie des sauvages. Une conspiration formée par quelques noirs fut en même temps découverte à la Nouvelle-Orléans; les auteurs en furent arrêtés, ef avouèrent que leur plan se reliait au complot si cruellement exécuté par les Natchez.

A la nouvelle d'un si tragique événement, la Louisiane se couvrit de deuil; Périer, qui en était gouverneur, résolut de venger le sang répandu; mais ses forces étaient insuffisantes, 1 eut recours à l'alliance des Choctaws, ennemis de Fa tribu des Natchez. Leurs guerriers se joignirent à un corps de deux cents Français commandés par le major de Loubois, et investirent une forteresse élevée par leurs ennemis à peu de distance du fort Rosalie. Les Indiens se défendirent pendant un mois avec opiniàtreté; puis, presque forcés dans leurs relranchements, ils menacèrent de bidier les prisonniers qu'ils avaient faits dans leur premicr soulèriement, siles Français ne se retiraient vers Ie fleuve. Eoubois consentit à cette condition, et les femmes, les enfants et les noirs qui avaient échappé au massacre lui furent remis. 4 voulut, le lendemain, renouveler l'attaque de la place; mais les Natchez l'avaient évacuée pendant la nuit et il ne br'ouva que des habitations désertes. 1 détruisit les retr'anchements indiens, fit relever dans le voisinage le fort Rosalie, où il laissa une garnison, el ramena à la Nouvelle Orléans les femmes et les enfants qu'il avait délivrés,

Mais la guerre n'était pas terminée : les Natchez, devenus d'irréconciliables ennemis, etaient pleins de haine etdu désir de se venger; ils surprirent et tucrent dans les forèts une partie des soldats et des ouvriers qui allaient y chercher des matériaux pour la reconstruction du fort; ils attaquèrent les voyageurs, ils pillèrent jes habitations isolées, et n’espérant plus se maintenir sur leur territoire lorsqu'ils apprirent que de nouveaux préparalifs se faisaient contre eux, ils se retirèvent sui la rive occidentale du Mississipi, vers les hauteurs qui séparent les bassins de la rivière Rouge et de l'Arkansas, Le gouverneur les poursuivit dans cette retraite, Un jeune Indien, que les Français surprirent à la pèche, leur indiqua, en voulant leur échapper, le sentier qui conduisait au principal établissement de, tribu, ct le nouveau poste qu'ils avaient fortifié fut investi, Les Natchez se défendirent cette fois encore courageusement; ils firent,

ÉTATS-UNIS, 367 avec audace et succès, plusieurs sorties; mais l'explosion d'une bombe. qui tomba au milieu des femmes et des enfants, fit tant de ravage, qu'ils demandèrent une suspension d'armes et propostrent de capituler. Leur dessein était de prolonger jusqu'au soir les négociations et de mettre à profit les ténèbres pour s'échapper ; mais leurs ennemis surveillaient les approches de la place : ceux qui en sortaient y furent rejetés. Un petit nombre s'enfuit, les autres se rendirent à discrétion ct furent emmenés comme esclaves à la Nouvelle-Orléans : les femmes furent dispersées dans les habitations de la colonie, et l'on transféra Ics hommes à Saint-Domingue. Ainsi s'éteignit une nation d'abord amie, mais qu'une odicuse injustice avait soulevée : l'orgucilleuse brutalité d'un homme avait amené cette série de crimes et de calamités.

Le grand chef des Natchez était au nombre des prisonniers ; ceux qui restaient de sa tribu étaient trop faibles pour continuer à combattre ; ils se retirèrent chez LS Chikasaws ct leur demandèrent de les adopter : « La terre de nos pères est « envahie; l'incendie a dévoré nos forèts, nos habitations et nos récoltes; nous «n'avons plus que des armes, accordez-nous un asile, nous partagerons vos « faligues et nous combattrons vos ennemis, »

Cette longue lutte avait considérablement affaibli la colonie française ; elle eût suecombé si le gouverneur Périer n’eût, à force d'adresse et de prudence, évité de nouvelles inimitiés. Les Natchez étaient exterminés ; il rechercha l'alliance des autres tribus sauvages, ménagea la fierté de leurs chefs, et réussit même à faire la paix avec ceux qui avaient secouru ses ennemis. On rapporte que les anciens des Padoucas et des Kansez réunis autour de lui jurérent d'oublier leu: querelle. « Depuis longtemps, dit leur chef, le soleil est rouge et couvert de «nuages, les eaux sont troubles et sanglantes, la terre est dévastée et les «champs qui nous séparent sont hérissés d'épines. Enfin le jour devient pius «brillant, l'eau plus claire et plus pure, la terre reprend ses fleurs, et la paix «aplanit les chemins. Suivons la volonté de l'Esprit, et que le tomahawk jeté «dans le flcuve, roule avec ses eaux jusqu'à la grande rivière qui doit l'ensevclir ic sans retour. »

Pendant le cours du xvin‘ siècle, la Louisiane fut de loin associée aux vicissiudes de sa métropole, Enfin, après la désastreuse guerre de sept ans, la France, déjà privée de la Nouvelle-Écosse, du Canada, du cap Breton, du fleuve Saint- Laurent, sacrifia sa dernière colonie, et pour compenser les pertes de son alliée l'Espagne dans les Florides, elle lui abandonna la Louisiane (10 février 1763). L'opinion publique ne ratifia pas cette cession, et ce fut avec une aMiction profonde que les habitants de la Nouvelle-Orléans cesstrent d'être Français.

Le gouvernement de Louis XV commettait une grande faute en abandonnant le Alississipi et la seule colonie que ne lui eût pas enlevée la guerre, De plus, il

1. Histoire de la Nouvelle France, par le père Charlevoix, Nous avons cru inutile de rappeler les mois et les usages religieux des Natchez, que chacun à pu lire dans le poëme de M. de Chateau Jiioud,

privait les colons expulsés du Canada et de la Nouvelle-Écosse de leur retraite naturelle, Cependant la Nouvelle-Orléans ne cessa pas de s'intéresser à son ancienne métropole et ses habitants accacillirent avec enthousiasme l'idée de redevenir Français, lorsqu'en 1800 le premier consul oblint la rétrocession de la Louisiane, Les plans de Napoléon pour relever notre puissance coloniale n'eurent pas de succès : on sait cumment échoua l'expédition de Saint-Domingue, La Louisiane isolée deven” une possession difficile à défendre contre les entreprises des Anglais; Bonapa'te prêta l'oreille aux propositions de l'Union Américaine, et, dans le désir de développer sa puissance territoriale et d’opposer un contre-poids aux forces maritimes de l'Angleterre, il céda la Louisiane, moyennant une somme de quatre-vingts millions (30 avril 1808 ).

Aujourd'hui, bien que d'autres générations et d'autres intérêts se soient succédé, etque, dans cet espace d'un demi-siècle, la Nouvelle-Orléans ait dû à sa derniére condition des éléments de prospérité, elle est encore française par fe cœur, et cette ville ne serait pas un séjour désagréable pour un Parisien, sans fa lièvre jaune, qui. pendant la saison chaude, n’épargne gutre les étrangers. Cependant ilest juste de dire que ce fléau diminue depuis qu'on à entrepris le desséchement des marais du Mississipi, et qu'il a beaucoup perdu de la malignité qui, dans les épidémies de 1816 et de 1829. faisait jusqu'à quatre-vingts victimes par jour.

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