ÉTATS-UNIS. — LE MISSISSIPI. — L'OHIO — SAINT-LOUIS — LE MISSOURI
De la Nouvelle-Orléans, on peut remonter par le Mississipi et l'Ohio jusque vers New-York. Je voulais bien faire une excursion sur le grand fleuve, je me serais même engagé volontiers dans une vaste reconnaissance des régions intérieures par le Missouri, mais ce n'était pas le moment; j'avais résolu de visiter la Floride et de me rendre par terre, s'il était possible , le long des monts Alleghanys, jusqu'à Washington, d'où je gagnerais facilement les autres grandes villes de la Confédération. C'était, à vrai dire, un rude chemin, et pour l'accomplissement duquel il faudrait courir beaucoup et s'exposer à de grandes fatigues, mais j'y étais résolu. Je voulais parcourir la Floride ; si on me demande pourquoi, je
“ne saurai op que répondre, C'était d'abord parce que je voulais observer de près ses grandes tribus indiennes; peut-être ensuite était-ce parce qu’elle porte un gracieux nom, qui n'avait cessé de me plaire depuis le jour où , enfant, je l'avais entendu pour la première fois, Je ne pouvais cependant négliger l'occasion, me trouvant à la Nouvelle-Orléans , de parcourir les rives du Mississipi et de remonter jusqu'à l'Ohio, quitte à redescendre, Ce trajet que tant d'autres faisaient pour leurs affaires et en ne se souciant guère de l'intérêt qu'offrent les rives pitlo-
ETATS-UNIS. ob resques etles sites grandioses, je l'accomplis pour mon plaisir, Dans Je nombre en peut dire immense de bateaux à vapeur qui sillonnent Je grand fleuve et ses fluents, il en est dont la rapidité est partoul ailleurs sans rivale, Ceux de Ohio, cestinés pour Louisville, sont renommés entre tous pour ce mérite si apprécié des Américains, I n'est pas rare que la chaudiere éclate ou que le navire so beurte contre l'un des troncs d'arbres gigantesques qui embarrassent le lit du Beuve; alors là catastrophe peut être complète, si elle a lieu de nuit ou par un cran orage : le vieux fleuve engloutit des victimes, mais c'est lun exemple sans profit, elle lendemain un autre bâtiment passe à toute vapeur sur le tombeau de la veille,
«faut voir, me disait un jour un Américain enthousiaste de cette célérité qu'il n'avait retrouvée nulle part, il faut voir un bon capitaine : il n'a pas de repos qu'il n'ait dépassé ceux mêmes qui sont partis huit heures avant lui, A bord, sur les vingt-quatre heures, il n'en dort pas quatre : il a l'œil à tout, utilise (ous les bras, et, par son infatigable activité, déjoue tous les calculs de la concurrence, »
Pour moi, que rien ne pressait, j'appréciais peu ce mérite; je ne m'embarquai pas sur un bâtiment de l'Ohio; je préferais courir moins de risques et jouir plus commodément de mon voyage: je pris passage sur le Neplune, gros bâti ment qui, quoique bon marcheur, le cédait, sous ce rapport, à beaucoup d'antes; j'avais un peu modifié mon plan d'excursion : le navire allait à Saint-Louis, dans l'État de Missouri. Jl y avait une distance de cinq cents lieues; c'était dix jours pour remonter et cinq pour descendre,
1e 25 au malin, un coup de canon annonça notre départ; des quais, couverts de spectateurs, on nous envoya trois hourras! La cheminée lançait vers le ciel -es Gpaisses bouffées de vapeur, le bateau <e mit en mouvement, et nous commiençâmes à remonter le vieux père des fleuves.
Le Mississipi prend sa source dans les lacs de la Biche, de la Tortue ct des tedres, Son aspect, au-dessus de l'embouchure du Missouri, est si différent de ce qu'il est au-dessous, qu'on ne doute jlus maintenant que le dernier ne soit le cours principal, et le premier le tributaire. Au-dessus de l'embouchure du Mis- Uri, le Mississipi est rarement obstrué de bancs de sable, ses eaux sont claires ét limpides et le courant modéré. Au-dessous, au contraire, il est encombre d'îles el de bancs immenses, l'eau devient bourbeuse et le courant impétueux ; il prend tous les caractères qui distinguent le Missouri. Le Mississipi a un où deux kilométres de largeur quand ses eaux sont basses; peu de chutes où de rapides l'interrompent dans toute la longueur de son cours. Ses sources sont élevées à treize ceuUtrente pieds au-dessus du niveau de la mer, Son courant est généralement de quatre à six kilomètres à l'heure, et varie selon la hauteur de ses Caux : il est quelquefois de près du double, Dans les mois de mai et de juin , il sort presque resuliérement de son lit el couvre la plaine, La plus grande surface inondée con mence dans l'État de Missouri, au confluent de la rivicre Kaskaskia, et s'étend au nord jusqu'à l'embouchure du Missouri. Il y à peu de sol plus fertile que tout
ce terrain noyé, mais il est très-insalubre ; les terres qui bordent le fleuve sont plas élevées que celles des seconds plans, et les eaux en se retirant laissent des étangs et des lagunes qui exhalent, en été, des miasmes pernicieux.
La rive droite du Mississipi, jusqu'à vingt-cinq lieues de la Nouvelle-Orléans, est bordée de jolies habitations où les Louisianais qui ne remontent pas au nord, vers les eaux de Saratoga, à la chute du Niagara où au Canada, vont passer Fête, Notre première halte fut à la petite ville de Zéton-Rouge, fondée jadis par les Français, comme la plupart des établissements de la rive occidentale. En ce licu, le terrain, ordinairement si plat et si bas du Mississipi, s'exhausse de trente à quarante pieds, et on cesse de jouir d'une perspective assez singulière que j'avais admirée au sortir de la Nouvelle-Orléans. Dans cette ville, le fleuve plus élevé que les terres n'est retenu que par des digues, et il en résulte qu'à une certaine distance, les maisons et les arbres du rivage paraissent à moitié plongés dans l'eau, Nous laissämes sur notre gauche l'immense rivière Rouge, qui se jette dans le Mississipi, et nous arrivämes à Natchez, jolie ville de cinq à six mille habitants, qui s'élève sur une hauteur. Natchez est agréablement située ; il s'y trouve de riches propriétaires et d'importantes maisons de commerce pour la vente des cotons; cependant on nous dissuada d'y descendre, parce que beaucoup de vagabonds de l'État de Mississipi s’y rassemblent et que nous aurions pu y être dévalisés, En cet endroit, le fleuve à dix-huit cent soixante-dix pieds de large, et sa profondeur, au-dessous du confluent de /« Fourche, est de cent cinquante-rois pieds; la différence entre les eaux les plus basses et les plus hautes est de vingttrois pieds, le fleuve à donc toujours une profondeur de cent trente.
Le caractère particulier du Mississipi tient à la majesté de son cours et aux forèts épaisses qui baignent leur pied dans ses eaux. Tantôt ce sont des arbres de haute futaie, chargés de lierre, de lianes et de vigne sauvage ; tantôt de hautes charmilles d'acacias, Les peupliers de la Caroline, les magnolias et les platanes y sont des arbres géants et semblent 1à depuis la Création; mais, tôt ou tard, le fleuve en aura raison. Nous nous arrêtions ordinairement une fois par jour pour renouveler notre provision de bois; car on en trouve de tout préparé et disposé en chantier de distance en distance, sur la longueur du fleuve jusqu'aux chutes de Saint-Antoine, L'embarquement du bois est un singulier spectacle et qui mérite d'être décrit, Les marchands se tiennent sur le rivage, à proximité du bateau; en passant, les capitaines disent leurs prix, qui sont aussitôt acceptés ou refusés; c'esCordinairement deux ou trois piastres la corde, Quand les parties sont d'accord, le bateau à vapeur s'arrête. Le capitaine donne un coup de sifflet, et aussitôt les passagers d'en bas se précipitent à terre pour transporter le bois sur leurs épaules et le jeter dans le bateau. Ces passagers sont, pour la plupart, les patrons et les mariniers des lourdes barques qui descendent le Missouri, FOhio ou le Mississipi, chargées des produits du nord de l'Amérique ; on brise leurs baâteaux à la Nouvelle-Orléans, parce qu'ils ne pourraient pas remonter le couant rapide du fleuve; les mariniers retournent chez eux par les bateaux à va-
ÉTATS-UNIS. 371 peur, moyennant une faible rétribution, mais sous la condition de faire toutes les corvées de la traversée, I faut voir comme le capitaine gourmande les retardataires et les stimule de la voix et du geste, lorsqu'ils ne s'empressent pas de faire leur service, Aussi les vingt à trente cordes de bois que l'on embarque chaque jour, sont-elles mises à bord avec une extrême promptitude,
Le cours du Mississipi est souvent entrayé et rendu difficile par les saags et les sawyers, arbres déracinés par l'action des eaux et entrainés dans le fleuve, où ils s'enfoncent au milieu de la vase, ne laissant voir que leur tête menaçante et inclinée vers le courant, Ce sont quelquefois des troncs de cinq à six pieds de diamètre; un bâtiment lancé avec force, qui vient heurter contre ces masses, se brise et coule bas, C'est un accident qui n'est pas rare, quand on remonte le Mississipi ; car, pour éviter la violence du courant, on est obligé de naviguer le plus près possible des bords, et c'est là que se trouvent les snags. Les sawyers (scieurs), cédant à la pression du courant, paraissent et disparaissent avec un mouvement de va-et-vient semblable à celui d'une scie de moulin, ce qui leur a fait donner leur nom.
On rencontre aussi des îles de bois formées par de grandes masses d'arbres, dangereuses surtout pour les barges qui descendent au large, en se laissant entrainer à la rapidité du courant,
Je n''attendais, en remontant le Mississipi, à un spectacle à la fois sauvage et gracieux ; j'avais présentes à l'esprit «les îles flottantes de Pistia et de nénuphars, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons, les serpents verts, les hérons bleus, les flamants roses, les jeunes crocodiles s'embarquant passigers sur ces vaisseaux de fleurs, et je voyais la colonie déployant ses ailes d'or aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve, »
Mais hélas ! j'ai été moins heureux et moins poëte que l'auteur d’A/ala ; je n'ai pas vu non plus d'ours enivrés de raisins chancelant sur les branches des ormeaux ; les caribous ne s'y baignent pas , car ils ne dépassent pas les régions du bas Canada , et jamais jeune ni vieux crocodile ne s'aventurent dans le fleuve pardelà les Natchez.
Seulement nous rencontrions de temps en temps de grandes barges remplies de bestiaux ; elles venaient du Kentucky, de l'Ohio ou des autres grandes rivicres, et elles arrivent en foule à la Nouvelle-Orléans vers le commencement de mai. Parfois dans le lointain nous apercevions la vapeur d'un stamboat naviguant dans la solitude ; c'est comme en pleine mer : on se regarde de loin, on voit s'agiter la cloche, salut d'usage ; on tâche de lire le nom du bâtiment, et bientot tout à disparu. sf
Nous nous arrètâmes à Wemphis, à la Petite- Prairie et à New-Madrid, où nous fimes du bois pour la dernière fois avant d'atteindre le confluent de l'Ohio, Ce petit hameau avait été témoin, il n'y avait pas longtemps, de l'exploson du bateau à vapeur le Caledonia.Cet accident avait coûté la vie à un grand nombre de personnes. Une croix portant une inscription s'élevait en face, sur une hauteur, et indiquait
l'endroit où l'on avait enterré les morts, Le stamboat était encore à avec ses tusaux fendus, ses chaudières renversées , ses poutres brisées et ses fenêtres en éc'ats. C'était un triste spectacle, De tels malheurs étaient très fréquents, €t à l'époque de mon voyage, il ne se passait pis de semaine, qu'un stamboat ne crevdt son boiler, ne s'engageàt dans les snags, où ne prit feu.
Par bonheur, aucune émotion de ce genre n'interrompit Funiformité de no're voyage. J'avoucrai qu'au bout de quelques jours les bords du Mississipi commen çaient à me sembler bien monotones : à bord, je n'avais aucune distraction: notre société se composait de commerçants de Saint-Louis, d'émigrants et d'une trouje de comédiens qui, par leur aspect et leurs propos, ne donnaient pas le désir de lier connaissance avec eux. Le seul incident remarquable fut la mésaventure de notre maitre d'hôtel, mulätre ‘qui eut la maladresse de se Jaisser choir dans le fleuve. Fort heureusement j'étais dans la galerie extérieure du bateau à prendre le frais, et j'aperçus sa grosse tôle crépuc qui s'élevait au-dessus des vagues, Le pauvre diable Grait silencieusement une vigoureuse coupe vers le rivage, dont nous n'étions éloignés que d'une cinquantaine de pieds; le capitaine fut averti, la machine arrôtée, et, en quelques minutes, un canot le ramena à bord, en dépit de la croyance populaire dans 1e pays : que quiconque tombe dans le Mississipi est un homme perdu, Sans nous, le malheureux mulâtre serait resté abandonné dans ces forèts et il y aurait péri, car il ne serait jamais parvenu à faire entendre ses cris aux stamboats qui nous auraient suivis.
Le lendemain de cet accident, nous arrivâämes au confluent du Mississipi et de l'Ohio, entre les trois États du Missouri, de l'Illinois et de Kentucky. La diftérence des eaux des deux rivières est bien marquée : la première est jaune et fangeuse; l'Ohio, au contraire, mérite le nom que lui donnèrent autrefois les Fran çais { Belle-Rivière), ilest bleu et limpide, repousse pendant longtemps la boue de son voisin, et garde la rive gauche en descendant jusqu'à une distance considérable, Nous le laissdmes à notre droite, et nous contintrâmes de remonter le Mississipi, En cet endroit, des rochers escarpés rendent es bords du fleuve trèspittoresques ; ils sont dominés par les débris de plusieurs établissements élevés par les Français, dans le xviir siècle, Aujourd'hui, les moins délaissés de ces villages sont le Cap-Girardeau et Sainte-Geneviève, Ce dernier. fondé en 1760, est le principal entrepôt des mines de plomb qu’on exploite dans les environs. Les Français de Saint-Louis appellent Hiscre,
Un grand nombre d'Endiens se trouvaient sur le rivage , quand nous arrivämes à Sainte-Geneviève, Ils avaient les joues peintes en vermillon, des anneaux pendant aux narines et aux oreilles, une couverture pour vêtement autour du corps et des chäles pour coiffures. Presque tous étaient armés de fusils et parlaient nn peu le français, Ils nous conduisirent chez un vieillard né en France, dont la maison est le rendez-vous de tous les Indiens. Un compatriote, encore plus vieax que lui, vint lui faire visite pendant que nous y étions et se montra ravi de nous voir; il nous raconta en détail sa vie de marin, ses combats contre les Maroquins
ÉTATS-UNIS. 373 et sa captivité chez les Barbaresques, Les Indiens, de leur côté, nous parlaient de chasses à l'ours, à la panthère et aux bisons, ct nous promcttaicnt de sous faire tuer à notre aise de ces dernicrs, si nous voulions les suivre à cent cinquante lieues dans l'intérieur.
Nous nous rembarquâmes avec deux de leurs chefs, un Delaware et deux Chipewas, qui se rendaient à Saint-Louis pour ÿ recevoir le prix des terres qu'ils venaient de vendre aux États-Unis, Nous cûmes aussi comme nouveau passager, un vieux commerçant de pelleterics français, dont j'écoutai avec beaucoup d'intérêt les récits de voyage à la rivière Columbia en Californie, et en d'autres pays où l'avait conduit son industrie, Aujourd'hui ces voyages présentent beaucoup moins de difficultés qu'autrelfois ; car on va jusqu'aux HMoutagnes Rocheuses en wagon où Char-à-bancs à quatre chevaux, en remontant le long du Missouri, I est vrai que c'est un voyage assez long; on vit du gibicr qu'on tue ; le bison fornie la principale nourriture du voyageur : la bosse de cet animal est un mets exquis dont on ne se lasse jamais. Les compagnies qui vont chasser les castors en Californie partent également dans de Srands wagons, du fort Osage, sur le Missourt. On s'arrète à trois ou quatre heures de l'après midi, et pendant qu'une partie des voyageurs prépare le gibier tué la veille, ou répare les voitures et les harnachtments, l’autre se répand dans les prairies, à la chasse des bisons, des cerfs, daims, chevreuils, chèvres sauvages, perdrix ou gelinottes. Les chevaux paissent paisiblement aux environs du camp, et le lendemain on les siffle pour le depart: ils sont fort dociles à ce signal.
Enfin, nous arrivdmes à Saint-Louis. C'est une jolie ville de 10 à 15,000 âmes , fondée en 166% par les Français ; elle s'élève sur une légère éminence qui la met à l'abri des inondations du fleuve. La plupart des maisons sont bâties en briques, quelques-unes sont en bois; celles des Français n'ont généralement qu'un étage ct sont entourées d'une galerie couverte, On y traverse le Mississipi dans un bac traîné par des chevaux, et, de l'autre côté, la vue de Saint-Louis est charmante ; ses maisons blanches etrougeâtres se prolongent pendant deux milles le long du fleuve, et dans toute cette étendue, le rivage est garni de bâtiments à vapeur et de bateaux de toute sorte. Saint-Louis est une ville Urès-commerçante, et dont la population s'accroît chaque jour. Elle sert d’entrepôt général pour toutes les pelleteries de l'Amérique du Nord, De là, on leur fait remonter le Mississipi jusqu'à la Prairie-du-Chien, puis la rivière Wisconsid ; elles parviennent au lac Michigan par la rivière du Renard; enfin des stamboats les emportent à Buffalo et à New-York par le canal Éric.
La plupart des voyages, aux Etats-Unis, se font par eau, sur des bateaux à vapeur, et dans aucun pays on ne franchit les distances avec plus de vitesse. De Saint-Louis, au petit village de la Prairie-du-Chien , on ne met que trois jours. Le fort de Crawford, où se tient un détachement de troupes régulières, fut, à pusieurs reprises, le théâtre d'engagements assez sérieux entre les troupes des
États-Unis et des tribus indiennes, commandées par le fameux Faucon-Noir, q'i
ne céda qu'après une longue résistance, En cet endroit, le fleuve encore trèslarge, perd beaucoup de sa rapidité, et ses eaux sont moins limoneuses, Nous lraversions un pays varié de bois, de vastes prairies, de savanes et de montagnes, À moitié chemin de Saint-Louis à la Prairie-slu-Chier, on rencontre le village de Galena, principal entrepôt des mines de plomb des environs ; ces mines sont très-considérables et extrêmement riches.
En continuant à naviguer sur le fleuve au-dessus de Saint-Louis, je modifiais mon itinéraire qui devait se berner d'abord à remonter et à descendre le Missis= sipi; je voulais échapper à l'ennui immédiat du retour, et profiter de mon excursion pour visiter les États de Missouri et d'Illinois, puis redescendre par l'Ohio. Un de mes grands désirs en arrivant à Saint-Louis était de faire la chasse aux bisons. On m'avait assuré que j'en trouverais près de cette ville; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, je n’en vis pas trace. I y avait déjà cinquante ans que ces animaux avaient quitté les environs, et il faut aujourd'hui, pour en rencontrer, s'enfoncer à plus de deux cents lieues dans l'Ouest le long du Missouri ; ils s'éloignent à mesure que la civilisation avance vers eux, On m'a dit que dans les immenses prairies qu'ils parcourent on les trouve par milliers et réunis en troupeaux. Les sauvages les chassent à cheval, armés d'ares et de flèches; ils se précipitent hardiment au milieu d'eux; les bisons prennent la fuite et se disper:sent à travers la prairie; alors le chasseur lance son cheval vers l'animal qu'il a
si et le perce d'une flèche. Puis, sans s'occuper davantage de sa proie, il
{ court à un autre et continue d'en frapper dix ou douze, monté toujours sur le unûme cheval. Quelquefois le bison blessé se jette sur le chasseur, mais jamais il ne l'attaque sans avoir été provoqué. Les Indiens mangent la chair du bison à l'exclusion de toute autre, et vendent sa peau après l'avoir tannée, Si j'avais été bien informé en partant de la Nouvelle-Orléans j'aurais pu voir des bisons sans aller si loin, car en remontant l'Arkansas jusqu'au fort Gibson on en trouve un grand nombre qui fournissent un agréable passe-temps aux officiers américains de la garnison.
Quelque temps avant mon arrivée à Saint-Louis, plusieurs bateaux à vapeur avaient été jusqu'à Council Bluff, à près de 200 lieues plus haut sur le Missouri, et cependant il s'en faut que ce fleuve soit ouvert à la navigation comme le Mississipi. Les bancs de sable, les snags, les arbres qu’il charrie, présentent de grands. dangers. En outre il n’y a pas de bois préparés sur ses bords comme le long du Mississipi. Il faut s'arrêter, abattre des arbres, les scier et les couper, ce qui prend beaucoup de temps. Cependant la compagnie américaine des pelleteries envoie quelquefois ses bateaux à vapeur jusqu’à l'embouchure de la Rivière Jaune, où se trouve l'établissement le plus reculé sur le Missouri,
Autrefois le pays au-dessus de Saint-Louis n'était que prairies; mais les Indiens s’en étant éloignés, et ayant négligé de brüler les herbes comme ils ont coutume de le faire chaque année pour chasser le gibier dans les forêts, les bois v ont poussé par bouquets peu fourrés et peu épais. Je les traversai en voiture poar
ÉTATS-UNIS, 375 aller à Saint-Charles, village français sur le Missouri : ils sont remplis de lapins et de perdrix; on sait que la perdrix américaine perche, au contraire de la nôtre; le fouet de notre cocher en faisait lever des quantités sur notre passage, Je traversai à Saint-Charles le fleuve, qui en cet endroit est le plus sale et le plus sauvage qu'on puisse imaginer.
Le Missouri prend sa source dans les montagnes Chipewa; ses eaux sont couleur de cendre; son courant est plus fort que celui du Mississipi ou de toute autre rivière de Ouest : il est ordinairement de cinq milles à l'heure, et il y a pen de sécurité pour les établissements de ses rives, car souvent il envahit des milliers d'arpents à la fois en emportant les maisons et les plantations, La crue de ses eaux dure de mars en juillet; il commence à baisser dans le mois d'août et continue ainsi jusqu'à ce qu'il soit pris par la gelée,
Je passai la nuit à Saint-Charles, et le lendemain j'allai visiter à six milles de ce village un site assez curieux nommé les Yamrlles. Ce sont deux collines arrondies, de mème hauteur et de même forme, qui s'élèvent l'une près de l'autre au milica d'une prairie, Du haut de ces collines on voit à la fois le Mississipi, le Missouri et l'Illinois, 11 se trouve en cet endroit comme aux environs de Saint-Louis des sortes de tertres appelés mounds qui furent probablement élevés jadis dans un but religieux et qui ont survécu au culte qui les fit édifier. Hs sont au nombre de quarante, Le plus grand s'appelle Monk Hound, quelques trappistes v fixèrent vers 1820 leur demeure. Sa circonférence est de huit cents mètres et sa hauteur de trente, Les autres tertres sont moins élevés et répandus à distances inégales dans la plaine, On trouve près de ces mounds des vases de terre et des ossements humains.
Ma visite la plus intéressante à Saint-Louis fut celle que je rendis au gouverneur Clark, le fameux voyageur qui le premier avec Lewis traversa, de 1805 à 1808, le continent américain jusqu'à la rivière Columbia, Il à chez lui un muséum des plus rares, J'avoue cependant que lorsqu'il me proposa de me le faire voir, il ne piqua que médiocrement ma curiosité, car je savais par expérience ce que les Américains décorent du nom de Muséum. Aux États-Unis la passion des muséums est générale, chacun veut avoir le sien, et l'on s'y passe cette fantaisie à bon marché : un crocodile empaillé suspenda au plafond, un vieil orgue dans un coin, voilà ce qui souvent constitue un cabinet de curiosités avec la pompeuse inscription Muséum en lettres d'or sur la porte, Mais la collection du général Clark est trés-précieuse ; elle contient toutes sortes de pelleteries les plus rares, des costumes de sauvages, des armes, des portraits de chefs indiens, des minéraux, des fossiles, ete. Le général en a recueilli lui-même la plus grande partie dans ses voyages; le reste lui a été donné en présent par les diverses tribus indiennes qui ont toutes pour lui une grande vénération et l'appellent leur père.
Je partis de Saint-Louis au commencement de juin pour Louisville dans l'État de Kentucky sur l'Ohio. en traversant par terre les États Hlinois et l'Endiana pour visiter ces vastes prairies dont j'avais si souvent entendu parler, Jusqu'à la ville de
Vincennes, qui est de fondation française, comme son nom l'indique, la route traverse presque continuellement de ces magnifiques prairies et une entre autres qui forme un triangle dont la base a plus de trente licues de large et qui se récrécit jusqu'à six et même trois lieues. Quand le vent souffle sur cette immense quantité d'herbes élevées, on les voit ondoyer comme les flots de l'Océan, et leur horizon se confond au loin avec le ciel. Elles étaient alors remplies de fleurs et de fraises dont les ours sont très-friands. Le chemin était très mauvais, et le terrain que nous parcourions généralement marécageux; des milliers de ruisseaux et de petites rivières, tous tributaires du Mississipi, et gonflés par des pluies récentes, couraient devant nous en tous sens et nous obligeaient souvent d'aller à travers plaines chercher des passages moins dangereux que <£:7:x ame l'on suivait habituellement. C'était sur cette route qu'un jour l'évêque de Saint-Louis avait manqué périr en traversant un pont en malle-poste. Le pont s'était rompu, tout était tombé dans l’eau, les chevaux, la voiture et l'évèque, qui ne s'était sauvé que par miracle, Dans cette partie des États-Unis, les routes n'offrent pas grande sécurité au voyaseur, Les ponts, faits en général de pièces de bois très-minces, posées les unes près des autres sans être clouées, n'ont pas de garde-fous et leur largeur est juste celle d'une voiture : cela n'empêche pas le hardi driver américain de les traverser au galop, car peu lui importe que ses voyageurs arrivent sains et saufs, pourvu que le wait, grand sac de cuir qui contient les lettres et les journaux, vienne à bon port; c’est là pour lui le point important; le reste n’est qu'accessoire.
Le second jour de notre voyage, il faisait déjà très-chaud à huit heures du matin. n'y avait pas d'air, les herbes étaient immobiles, et la prairie était unie comme une mer calme, lorsque je crus remarquer à l'horizon un mouvement extraordinaire, Je pris ma longuc-vue, et je découvris un troupeau d’une cinquantaine de cerfs couchés et agitant leurs grands bois, sans doute pour chasser les riouches qui les tourmentaient, J'en vis arriver deux au galop, et, tout à coup, bondissant tous ensemble, ils s'enfoncèrent dans l’immensité de la prairie et disparurent, On ne ferait nulle part de plus belles chasses que dans ces prairies. A chaque instant, sur notre passage, se levaient des coqs de bruyère qui venaient se poser en face de nous, et nous regardaient stupidement, le cou tendu au-dessus des herbes, Les perdrix y abondent, mais elles ne sont guère plus grosses que nos cailles, les bécassines et les râles y sont en nombre immense,
A six heures du soir notre voiture versa, mais sans blesser personne. C'était dans un bois; conime on voyage toujours avec une hache, des clous et des cordes, en cas d'accident de ce genre, pendant que quelques-uns contenaient nos quatre chevaux presque indomptés, les autres coupérent deux jeunes arbres et les fixèrent parallèlement en guise de ressorts sous la caisse de la voiture. Cette substitution de ressorts d'une nouvelle espèce n'était pas des plus douces sur la détestable route que nous suivions, Au milieu de la nuit, parcourant un chemin fort peu soûde, fait avec des arbres posés les uns près des autres sur un marais, entourés d'eau de tous côtés, menacés de rester à chaque instant dans la vase,
ÉTATS-UNIS. 377 nous vimes tout à coup sur notre droite briller deux yeux dans l'épaisseur du bois. Nous nous arrètämes, les chevaux hennirent, le cocher fit claquer son fouet; les yeux disparurent en silence pour revenir briller plus loir : c'était sans doute une panthère ou un loup. Ces animaux sont très-communs dans l'État d'Illinois, ainsi que les chats sauvages, les opossums, les ours, les cerfs et les chevaux sauvages. Ceux-ci sont généralement petits, mais vifs et bien formés, On les dresse facilement. Ce sont les Français du pays qui se chargent de les prendre et de les dompter, et ils ont presque le monopole de cette industrie : ils les vendent habituellement de cent à deux cents francs. Les Indiens font un grand usage de ces chevaux; c'est pour ce motif sans doute qu'on les appelle /ndian ponies.
Nous arrivämes le troisième jour à dix heures du matin à Vincennes, où l'on voit encore les restes des fortifications élevées par les Français, et nous repartimes à deux heures. En général on voyage d'une manière très-fatigante dans l'Illinois et l'Indiana : malgré le mauvais état des routes, les chevaux vont toujeurs au galop jusqu'à ce qu'ils soient harassés. A cinq heures nous traversâmes en bac le Wite-River (rivière blanche), puis nous primes au village de Washington un petit cocher, vif, hardi, entre deux vins, comme c'est l'habitude dans l’ouest de l'Amérique ; il semblait, avec sa voiture et ses chevaux au galop, n'ayant pour éclairer sa marche dans cette nuit profonde qu'une seule lanterne, poursuivre dans le fourré un cerf ou un sanglier. Nous arrivimes toutefois sans accident à dix heures à Snake-Town (la ville des serpents). En Amérique on donne le nom de ville au moindre hameau. Ici, il n’y avait que deux maisons. Les environs de Snake-Town sont infestés de congos, de mocassins et de serpents à sonnettes. Leur nombre cependant commence à diminuer depuis qu'on coupe ou brûle les bois, et les cochons, qui s’en nourrissent impunément, parce que, dit-on, leur graisse les préserve du venin de ces reptiles, en font aussi une grande destruction. Le serpent à sonnettes , qui s'entend d'assez loin, est moins dangereux que les congos et les mocassins, qui rampent en silence, Les nègres, travaillant jambes nues dans les bois, sont souvent victimes des morsures de ces serpents. Les mocassins sont si communs, surtout daas les marais et dans les lieux humides, qu'on fait des chaussures avec leurs peaux.
Nous ne nous arrètâmes à Snake-Town que le temps nécessaire à notre souper, puis nous repartimes avec notre petit cocher qui, dans la crainte sans doute de manquer à sa hardiesse ordinaire, prit, pour se donner du cœur, une large dose de whiskey. A minuit il arrêta tout à couy la voiture, en nous adressant ces paroles : «Oh! gentlemen! recommandez vos àmes à Dieu, car nous allons traverser à dann'd frightful Littt old river, » Nous arrivions en effet sur les bords escarpés, sombres et boisés, d'une rivière dont l'eau noire courait avec rapidité en se brisant contre un suag ; d'énormes chauves-souris volaient au-dessus de son lit, C'était le bras oriental du White-River, Nous mimes pied à terre; nous allumämes quelques chandelles, qui furent bientôt éteintes par un coup de vent, et nous fimes entrer les chevaux dans le bac : il x avait juste place pour eux et la
voiture, Quoique cette rivière ne fût pas large, son courant était si fort, que nous fümes obligés de remonter assez haut en nous halant le long du bois à l'aide des branches pour nous redescendre au lieu d'abordage. Malgré cette précaution, ct surtout malgré les efforts du batelier pour maintenir, avec de larges avirons, l'avant du bateau du même côté et l'approcher du rivage opposé, il suivit bientôt le courant et dépassa le but. Mais l'arrière y ayant touché, nous nous accrochâmes avec tant de force aux branches d'arbres du rivage, que nous parvinmes à arrêter le bac et à le fixer avec des cordes. Les chevaux furent dételés et la voiture fut trainée par derrière, manœuvre assez difficile à cause de l'escarpement du bord, Cependant à trois heures du matin nous roulions de nouveau sur la route, Notre jeune cocher fut remplacé par un vieux, mais non moins hardi et non moins ivre, qui, avec quatre vigoureux ponies, nous mena merveilleusement vite. Nous croyions en avoir fini avec les accidents de ce voyage, lorsqu'à la fin d'une descente, en faisant de vains efforts pour arrêter ses chevaux, il nous cria de monter sur l'impériale, Nous avions à peine eu le temps de mettre la tête à la portière que les quatre chevaux s'élancèrent au galop dans une creek impélueuse que nous avions devant nous, Heureusement nous n'eùmes dans la voiture que six pouces d'eau, qui s'échappèrent sur le-champ par les trous pratiqués au fond exprès pour ces sortes d'accidents assez communs dans le pays. Enfin, le 1% au soir nous arrivämes, toujours par de détestables chemins, à New-Albanvy, sur la rive droite de l'Ohio. De là nous eûmes bientôt gagné Louisville, où je me reme barquai pour la Nouvelle-Orléans !.