‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 76 sur 112 · FLORIDE, SOURCE DE VAKULLA (FONTAINE DE JOUVENCE · texte numérisé non relu

FLORIDE, SOURCE DE VAKULLA (FONTAINE DE JOUVENCE

N'est-il pas désavantageux, quand on fait un long voyage, de voir deux fois la même ville, et ne risque-t-on pas d’affaiblir ou même de détruire les premières impressions par un second séjour dans les lieux qu'on à déjà visités? Telle etait la question que je. m'adressais à moi-même en mettant pour la seconde fois le pied sur les quais de la Nouvelle-Orléans; là où une cité française semblait m'être apparue pleine d'activité et de commerce, je ne retrouvais plus que des rucs

1, Tribus indiennes des États-Unis, par M, Gallatin, 1842, — Les États-Unis d'Amérique, Aperçu

statistique, historique, géographique, ete., par S. G, Goodrich, consul dés États-Unis, à Paris, IS5?,

presque -ilencieuses, des maisons qui me semblaient inhabitées ; ces noms francais qui avaient tant charmé dans ma première visite me semb'aient une dérision sur des murailles de briques; enfin je ne comprenais pas comment un si morne aspect avait remplacé tant de mouvement et de vie. J'eus bientôt le mot de l'énigme : l'été est la saison de la fièvre jaune, les Yankecs {on appelle ainsi les Américains des États de l'est) étaient remontés au nord, et les riches négociants de la ville s'étaient rendus aux eaux de Saratoga et aux autres lieux de réunion, ou s'étaient retirés dans leurs maisons de plaisance.

On comprendra que dans de telles conditions je ne sois pas resté longtemps à la Nouvelle-Orléans; j'étais pressé de commencer mon excursion en Floride ; je pris le chemin de fer de l’Est, qui me conduisit aux lacs Borgne et Pontchartrain, où je m'embarquai sur un bateau à vapeur. Ces lacs ou plutôt ces lagunes sont d'un triste aspect, leur eau est sale; une atmosphère toujours nuageuse plane à leur surface et semble en écarter les oiseaux aquatiques, à l'exception des seuls pélicans quis’y complaisent. Après quelques heures de navigation nous parsinmes aux limites de l'État de Mississipi; la rivière d'Alabama, qui donne son nom à l'État dans lequel nous allions entrer, se jette dans la baie Mobile, et c'est à l'embouchure de ce fleuve que se trouve la ville du même nom. Mobile est l'entrepôt des quantités immenses de coton que produit l'Alabama; son port ne peut recevoir de navires tirant plus de hu t pieds d'eau; tel est le motif qui a empèché cet ancien chef-lieu de la colonie française de devenir, à la place de la Nouvelle- Orléans, sa capitale définitive. Mobile était, quand j'y passai, à peu près déserte, à cause de la saison d'été et de la fièvre jaune; j'appris qu'habituellement cette sille compte plus de vingt mille habitants, et que, grâce à l'administration américaine, sa prospérité s'accroit chaque jour. J'y quittai le bateau à vapeur pour cagner par terre Pensacola. Du petit village de Blakeley à Pensacola, nous cheminâmes à travers de hautes forêts où, pour tracer une route, on avait seulement coupé des arbres en laissant les souches en terre. C'était un fort agréable voyage d’une vingtaine de lieues, parcourues en char-à-bances. Autour de nous, tout était solitaire et silencieux, des chevreuils et des dindons sauvages se levaient le long de la route sur notre passage ; dans un moment où nous avions mis pied à terre, un opossum se montra, nous nous mîmes à sa poursuite, et nous pensions l'at- Leindre, quand il nous échappa en se blottissant dans les broussailles. Si la route élait attrayante, le gîte et le souper le furent moins : nous fümes obligés, avant d'arriver au but de notre voyage, de chercher un refuge dans une pauvre cabane où, pour apaiser notre faim, nous dûmes nous contenter de lait et de mais. Pendant la nuit nous fûmes plus d'une fois réveillés par les hurlements des loups.

** Le lendemain, après quelques heures de marche, la forêt s'éclaircit, puis

Gisparut derrière nous; la mer se montra de nouveau à l'horizon vers notre

droite, et bientôt apparurent, sur une pente légèrement inclinée, les maisons de

Pensacola ; nous entrions dans la Floride occidentale, Pensacola est une fort

agreable ville, moitié espagnole, moitié américaine ; on y exécute des travaux qui la rendront le premier arsenal militaire des États-Unis sur le goife du Mexique, Son port, l'un des plus vastes et des plus profonds de l'Atlantique, pourra contenir cinquante bâtiments dont seize vaisseaux de ligne et un nombre proportionné de frégates; quatre grands bassins seront construits pour le radoub des vaisseaux, enfin un chemin de fer de plus de cinquante licues relicra la ville à Montgomery, sur l'Alabama, pour recevoir une partie des colons qui descendent cette rivière. Au moment de mon passage, ces travaux étaient en cours d'exécution : un superbe fort s'élevait à l'entrée de la rade sur l'ile de Sainte-Rose ; un phare, haut de quatre-vingts pieds, projetait au loin ses feux éclatants ; et l'hôpital militaire, la caserne, ainsi qu'un vaste magasin d'approvisionnements, étaient terminés.

La Floride occidentale ressemblait trop à l'État d'Alabama et à tout le reste de cette région méridionale des États-Unis pour que je m’y arrétasse longtemps. C'est plus à l'est, dans la Floride du milieu , que se trouvent les lacs, la rivière Appalachico!a, la ville de Tallahassée, la célèbre fontaine qui, selon la tradition, rajcunit ceux qui s'y plongent; enfin c'était là, ou en descendant plus au sui dans la péninsule, que je pouvais espérer de rencontrer quelques débris des peuplades indigènes ; je m'empressai donc de partir pour Tallahassée. Les moyens de communication et de transport sont de moins en moins faciles à mesure qu'on avance vers l’est, Cependant j'eus l'avantage de me faire conduire assez rapidement à la ville d'Appalachicola; j'avais rencontré un habitant de ce petit port, amené par les affaires de son commerce à Pensacolà ; il voulut bien m'offrir une piace dans sa voiture, ct j'acceptai de grand cœur. Chemin faisant, j'essayai, selon mon habitude, de mettre le temps à profit en questionnant mon compagnon sur la contrée que j'allais parcourir; mais il était Américain et ne comprenait rien à tua passion de voyageur. Quand il sut que ce n'était aucunement pour des affaires d'industrie ou d'intérêt que je me trouvais isolé dans l'un des États les moins populeux de l'Union, il se montra très-surpris, et je crois qu'il douta de mon bon sens ; il me demanda si c'était pour voir des caïmans, dont la Floride fourmille plus que toute autre partie du globe, et pour contempler des cotonniers que je m'exposais, pendant les chaleurs de l'été, à toutes les fatigues d'un tel voyage, à la fièvre et aux autres inconvénients qu'il m'énuméra en conscience, Moi je lui répondis que j'avais déjà vu des multitudes de caïmans et des plan!atous innombrables de cotonuiers et de cannes à sucre, que je n'avais pas de raison particulière de visiter la Floride, mais simplement un désir vague et peu motivé, que c'était bien suffisant, et que d'ailleurs j'avais tant voyagé que je ne craiguais plus beaucoup les fatigues. Puis, je sollicitai quelques détails sur un pays qu'en qualité d'habitant il devait bien connaître. Mais il n’y avait pas moyen de nous entendre : à des questions sur les mœurs et la description de la contrée, il répondait balles de coton et marchandises. Cependant cet Américain était un excellent homme, très-serviable et très-hospitalier ; quand nous fûmes arrivés à

ÉTATS-UNIS. 387 Appalachicola, il ne voulut jamais que je cherchasse à me loger ailleurs que dans sa maison, et toute sa famille, composée de sa femme, d'un jeune homme de dixhuit à vingt ans, et de deux jeunes filles, m'en fit les honneurs comme si j'eusse été un parent où un ami de longue date. I faut bien, dans tout voyage, accepter tels que Dicu les a faits ceux qui se trouvent sur notre chemin; aussi, tout en regrettant d'obtenir au sein de la Floride même si peu de renseignements sur ce pays, et me voyant réduit aux seules ressources de mes investigations personnelles, je ne pus que me féliciter de la cordiale affabilité de mes hôtes, et j'avoucrai mème que, lorsque je les quittai le surlendemain, j'éprouvai comme un serrement de cœur à rompre celte amitié de la veille. I est si doux à l'étranger d'avoir à presser une main amie et à échanger des paroles affectueuses quand depuis longtemps il ne se voit entouré que d'hôteliers, de marchands avides, ct de tous ces êtres pour lesquels il est une proie et un butin.

Au surplus, j'étais en veine de bonne fortune, et aujourd'hui que ma course est achevée, que, mon voyage accompli, je me repose et vis de souvenirs, je regreite moins que jamais mon excursion en Floride, et ce n'est pas sans une émotion agréable et vive que je me souviens d'un bon compagnon de voyage, d'un compatriote, fils joyeux du hasard, qui pendant quelques mois a suivi mon chemin, et puis qui m'a quitté parce que, lorsque j'ai voulu me reposer, il n'avait pas encore satisfait son besoin d'aventures. Un de mes plus grands ennuis dans presque tout mon voyage était l'isolement auquel m'avait fatalement condamné ma vie errante. j'avais de loin en loin trouvé de bienveillants compagnons, Diégo, par exemple, dans mes courses en Bolivie et au Pérou; depuis, les rencontres re m'avaient pas manqué, mais ces relations passagères me faisaient sentir plus vivement mon isolement quand je me retrouvais seul. A plusieurs reprises j'avais engagé des domestiques, mais tous m'avaient quitté en ne voyant pas la fin de mes courses aventureuses ; si j'essayais d'en prendre quelque nouveau, il me demandait où je voulais aller, et quand je lui montrais le nord de l'Amérique pour terme de mon voyage, il refusait de me suivre : aucun ne consentuit à s'exposer pour de l'argent aux fatigues que, voyageur, je bravais pour mon plaisir. C'était souvent un sujet de découragement et de tristesse : n'avoir personne avec qui échanger ses impressions, s'entretenir de ce que l’on a vu, et repasser ses souvenirs !

Le jour où je quittai la bonne famille d'Appalachicola, j'étais dans ce sentiment d'ennui; j'avais pris une place sur l'un des bateaux à vapeur qui remontent la rivière, mon intention était de débarquer à la hauteur de Tallahassée et de me diriger vers cette ville. J'étais assis sur le pont du navire, et, le coude sur le bordage, la tête dans la main, je »egardais avec nonchalance fuir les forèts de chênes verts et les magnolias tout enlacés 1e lianes et de vignes sauvages. A côté de moi des hommes de peine descendaient dans l'entre-pont du charbon de terre pour chauffer la machine. Tout d'un coup je me relourne, j'avais entendu ces mots :

ss ........graves Cyclopum Vulcanus ardens urit officinas ",

Je ne me trompais pas, c'était un vers de l'ode à Sestius et celui qui précède ce gracieux passage :

Nunc decet aut viridi nitiduin caput impedire myrto Aut flore.......,..,,2

Un vers d'Horace sur le bateau à vapeur remontant l'Appalachicola, mais c'éta:t du français! Celui qui venait de faire cette singulière citation était un jeune homme; il avait le visage et les mains toutes noircics par son travail, je courus à lui.

— CAh! me dit-il avec une extrême politesse, vous savez le latin et vous àtes Français, je vous en félicite, Monsieur, Mais n'est-il pas vrai que je ressemble à Vulcain ?

— Sans m'expliquer, répordis-je, la bizarrerie de votre situation, je vois en vous un homme de distinction ct, je crois, un compatriole. Permettez-moi, je vous prie, de vous serrer la main,

— Tout à l'heure, ajouta-t-il en riant, nwne decet se les laver, Et il me quitta.

Quelques instants après il remonta et vint à moi :

-- Quelle bonne fortune, me dit-il, de rencontrer un Français quand il y a si longtemps qu'on vit au mih.: de ces ennuyeux Américains et des Espiguols pausres, ignorants et orgneilleus | Combien ÿ a-t-il de temps que vous avez quitté la France et comment tout se passe-t-il dans notre pauvre pays?

— Je ne saurais vous le dire, repartis-je, car il ÿ a bien longtemps que je voyage à travers les deux Amériques. Je suis, Comme vous, avide de tout ce qui vicnt de là-bas; mais quand la nouvelle du bruit que fait notre ville, de son tumulte et de ses révolutions vient à moi, c'est corime un écho faible et lointain. Vous, Monsieur, si je ne crains d'être indiscret, par quel hasard vous rencontré. je ici?

— Moi, c'est une histoire bien simple : j'étais à Paris, je n'avais pas d'argent, je m'ennuyais; j'ai voulu faire fortune, ct je suis parti pour la Californie; là du moins je n'ai rien perdu, parce que je n'avais rien; mais, convaincu de l'impossibilité de m'enrichir, ne pouvant vaincre les dieux et le destin, je me suis embarqué matelot jusqu'à Panama, homme de peine jusqu'à la Vera-Cruz, et me voici chauffeur sur l’Appalachicola!

— Ne pouviez-vous donc pas vivre à Paris?

— Je pouvais y vivre et j'y ai vécu jusqu'à vingt-trois ans. Vous serez peutêtre bien étonné d'apprendre que celui qui vous parle a passé des grades en Sorbonne, J'añne le latin, parce que dans Horace il y a un vers pour chacune des

2. Vuülcain ardent embrase les lourds fourneaux des Cyclopes. 2 convient maintenant de couronner notre tt: Lillante de myrte vert où de fleurs...

circonstances de la vie. J'aime passionnément l'histoire, — Faire renaître le passé, vivre avec les générations qui ne sont plus, les embrasser dans leur ensemble, voilà qui est beau! Mais c'est beau comme étude, non comme métier. J'allais devenir professeur: il faliait m'enterrer dans une ville de province, épeler à des enfants les grands hommes de notre antiquité grecque et latine, me rendre l'histoire odieuse à force de la répéter comine un devoir, Je suis parti. Mais en Californie, avec mon latin et mon grec, je n'étais absolument bon à rien; je ne pouvais Ôtre ni mineur, ni maçon, ni charpentier : je n’entends rien au commerce : j'ai vu bien vite que je ne ferais pas fortune. Alors, affranchi de mes espérances ambitieuses, je me suis mis à voyager par le monde,

— Monsieur, interrompis-je, permettez-moi de vous adresser une question: vous n'avez pas un but déterminé, il vous importe peu, peut-être, où vous irez ? Moi, j'ai parcouru toute l'Amérique du Sud; je viens du Mexique ; je veux voir la Floride, New-York, les États-Unis, sans doute le Canada, peut-être le Groënland ; je ne connais plus le froid ni la chaleur, je méprise la faim et la soif; le matin, j'ignore presque toujours où le soir je reposcrai ma tôte; j'aime tout ce qui est imprévu. Voilà ma vie. Je vous en prie, il faut saisir au passage cette vieille divinité chauve, l'occasion. Eh bien! plutôt que d'aller seuls, chacun par un chemin, unissons-nous, et soyez mon compagnon de voyage. »

En lui parlant ainsi, j'étais ému; je lui tendais la main : je ne sais quelle sympathie m’entrainait vers cet étranger et me faisait l'aimer avant de le connaître.

Il paraissait hésiter , son visage s'était assombri. Je crus comprendre quel sentiment de délicatesse le retenait: je me tus. Ce fut lui qui rompit le silence.

— «Je suis pauvre, me dit-il, et cependant j'aime par-dessus tout mon indépendance, Vous voyez comme je vis et quel métier je fais ; pourtant je suis content, parce que demain, s’il me plait, je serai libre. J'ai voulu ètre touriste : je le suis comme il plaît à la fortune.

— Je ne puis, répondis-je, me faire matelot avec vous ; faites-vous voyageur avec moi. La liberté est le premier bien : que la vôtre soit toujours sauve! Entre compatriotes, entre concitoyens, on peut bien se rendre service: j'ai des ressources plus que suffisantes : acceptez-les comme les vôtres. Si c'est une dette, vous l'acquitterez en amitié, en gaieté , et comme vous voudrez plus tard, »

Il accepta. Nous convinmes que je me rendrais à Tallahassée, et qu'il viendrait m'y rejoindre au bout de quelques jours, après avoir accompli son engagement pour ce voyage avec notre capitaine.

En descendant à terre, j'étais plus joyeux que je ne l'avais jamais été. J'allais donc avoir un compagnon, un homme instruit avec qui je pourrais m'entretenir, et quine craindrait pas de m'accompagner en quelque lieu que me conduisit mon caprice de voyageur. J'avais été obligé de remonter le fleuve jusqu'au confluent des rivières Flint ct Springcreek, où le bateau s'arrête seulement au village de Montvernon; nous nous quittâmes en cet endroit, lui, promettant de me rejoindre, et moi, songeant, pour me distraire, à bien observer le pays. Le village où

je descendis est formé de cabanes en bois bâties dans la forme des maisons italiennes ; l'arsenal seul est construit en briques : c'est un bâtiment entouré d'une haute muraille et flanqué de tours pentagones. En attendant l'occasion de me rendre à la capitale, je me logeai dans une auberge sur le bord de la rivière ; de ce point on jouit d'une vue magnifique sur le fleuve qui coule au milieu d'une vaste plaine toute parsemée de palmiers nains, de magnolias et de chènes. Auprès de mon auberge je vis deux énormes /umuli couverts d'arbres, puis une élévation artificielle très-remarquable de cent quatre-vingts pieds de haut; on y parvient par une chaussée en terre. Ce doit être un travail d'une haute antiquité. Les soldats américains l'ont altéré en le surmontant d’un retranchement dans leurs dernières guerres contre les indigènes.

Le lendemain je descendis le fleuve sur la rive gauche, et je ne tardai pas à voir deux huttes de bois situées sur une éminence : on les appelle le village d’Aspalaga. Un peu au-dessous, l’Appalachicola se répand en forme de lac, et au milieu de son vaste et paisible bassin on voit surnager un ilot de verdure près duquel le Chipola mêle ses eaux limpides aux flots jaunâtres du fleuve. En cet endroit je pris une route transversale qui devait me conduire à Tallahassée. J'étais monté sur un petit cheval espagnol plein de vivacité , et escorté d’un guide que j'avais pris à Montvernon. Il me fit faire un détour pour me conduire aux lacs Lafayette et Jackson. Le premier est situé dans un petit territoire extrêmement fertile, d'une superficie de douze lieues carrées, qui fut accordé par le gouvernement américain au général Lafayette à titre de récompense nationale. L'autre offre l'exemple d'un phénomène qui n’est pas rare en Floride : il semble que toute cette péninsule soit minée par les eaux ; tantôt une masse d’eau sort de terre et couvre tout d'un coup une plaine cultivée ; tantôt, au contraire, un lac disparaît et laisse le sol entièrement à sec. Ici l'eau avait fait une irruption soudaine et couvert les chemins et les travaux des Indiens; on peut encore distinguer au fond de cette eau paisible des arbres et de grands végétaux pendant une partie de l'année. Les lacs nombreux qui entourent Tallahassée, leurs bois nombreux, de vastes solitudes interrompues seulement de loin en loin par quelques plantations de coton ou de cannes à sucre, donnent un aspect sauvage aux abords de l& ville, Sur le bord des lacs se pressent des troupeaux de daims; au-dessus planent les aigles à tête blanche, tandis que des volées immenses d'oiseaux aquatiques les parcourent en tout sens. Les eaux, presque toujours limpiles, semblent inviter le voyageur à y chercher un délassement ; mais il faut bien s'en garder si l’on est seul, car le caïman sort tout d’un coup du milieu des jones sa tête hideuse, et peut emporter un membre de l'imprudent baigneur.

Tallahassée, dont le nom signilie vieux champs, n’a pas encore trente ans d'existence. Cette ville a été fondée en 182% par M. Duval, gouverneur de la Floride ; elle est placée à peu près à distance égale de l'Océan et de la frontière occidentale de l'État, à environ sept lieues du golfe du Mexique. Le pays qui l'entoure est boisé, riche et fertile, mais insalubre, et on eût évité ce grave incon-

vénient en fondant la ville à une ou deux lieues plus au sud, au milieu de vastes forêts de pins, sur un sol pauvre et sablonneux. La population actuelle est peu considérable ; les maisons , au nombre de trois cents environ, sont dispersées sur un vaste terrain; elles sont pour la plupart en bois, quelques-unes ont été construites en briques. Le Capitole est de ce nombre : c’est le lieu des réunions du sénat. L'église du culte épiscopal, qui fut achevée en 1837, jouit aussi de cet avantage.

J'allai attendre Paul, mon nouvel ami, dans la meilleure auberge, qui est vaste, il est vrai, mais peu confortable, Du porc et des choux, des patates et du pain de maïs, composaient le menu quotidien. Quant au lit, il était si bien abrité, qu'une nuit qu'il plut à verse je fus entièrement mouillé, Tallahass'e n'est pas un lieu où il faille s'aviser d'être malade; je n’ai pas pu m'y procurer une orange ou un citron, et un jour que je demandais quelque adoucissant pour calmer une forte irritation de poitrine, on m'offrit du kirschwaser, C'est cependant une ville importante que cette capitale de la Floride : il s’y publie deux journaux, et elle jouit d'un chemin de fer. Voici en quoi celui-ci consiste : sur des rails qui s'étendent dans un espace de sept lieues , de Tallahassée au petit port de Saint-Marc d'Apalache, on a posé des sortes de chariots que tirent deux mules conduites par des esclaves. Le trajet s'accomplit en sept heures. A plusieurs reprises on a essayé de remplacer les mules par une locomotive ; mais c'était une tentative trop dangereuse, à cause de la construction imparfaite de la voie. Nous rimes bien, mon ami et moi, quand nous vimes ce chemin de fer brouette; nous ne pouyions cependant nous dissi muler son utilité pour le transport des cotons, en examinant le sol sablonneux dans lequel les chevaux enfoncent à chaque pas.

Notre p'emier soin, après notre réunion, fut de quitter Tallahassée pour visiter la source de Wakalla, la plus singulière qu'on puisse voir. Les premiers aventuriers qui pénétrèrent en Floride avaient entendu dire par les indigènes de Cuba que, vers cette contrée encore inconnue, ils trouveraient une source dans laquelle il suffisait de se plonger pour rajeunir. Ils se précipitèrent à la recherche de ce merveilleux trésor; beaucoup d’entre eux moururent de fatigue dans l'expédition, et les autres ne rajeunirent pas; mais ils avaient vu l’un des plus bizarres prodiges de la nature : un réservoir d'eau bleue et transparente d'une immense profondeur, large comme un fleuve en sortant de terre, et lançant dans l'air une vaste colonne d’eau écumante. C'était assez pour que leur récit, enrichi par l'imagination, donnât naissance à la légende de la fontaine de Jouvence.

Nous nous rendimes au petit village de Saint-Mare, qui doit son origine à un château construit jadis par les Espagnols, et aujourd'hui ruiné. C’est le lieu du confluent d'une rivière du mème nom avec le Wakulla. Là, nous pümes louer une chaloupe conduite par des nègres et partir pour notre petite expédition. Après avoir doublé la pointe du fort, nous enträmes dans la rivière, qui est trèslarge en cet endrcit, ct dont les bords bas et marécageux n’offrent d'autre végétation que quelqu. ; cèdres et pins, petits et clair-semés. A peine eûmes-nous fait

une den licue que la scène changea entièrement, et d'épaisses forêts couvrirent les sinuosités des deux rives. La nature prenait un caractère de grandeur sauvage qui impressionnait fortement l'âme ; des chènes, des cèdres, des catalpas, des gommiers, se pressaient les uns sr les autres et étaient éhroitement enlacés par des lianes et des vignes sauvages ; d'énormes magnolias et de gigantesques chènes verts se faisaient remarquer par l'éclat de leur feuillage , tandis que les chamærops et les palmiers se courbaie at avec grâce sous le poids de leurs pesantes feuilles digitées. De toutes les branches des arbres pendaient des tillandsias, mousses parasites, qui, apparaissant comme de longs voiles, donnent à l'ensemble un sinulier aspect de tristesse. Au reste, toute cette végétation était fraiche, et ses diverses nuances formaient un contraste de la plus grande richesse. À mesure que la matinée s'avançait, des myriades d'animaux venaient peupler ces solitudes : le pélican, les aigrettes d'une blancheur éclatante, de jolies perruches, des espèces diverses de grues, de canards, de geais, de troupiales, de grands aigles à Lête blanche, passaient et repassaient au-dessus de nous, comme étonnés de nous voir, tandis qu'autour de notre embarcation de grands alligators, tantôt immobiles, ne laissaient apercevoir au-dessus de l'eau que l'orbite de l'œil et l'extrémité du museau, tantôt nageaient avec rapidité, ou encore traînaient lourdement dans la vase leur corps hideusement trapu.

Nous avions à lutter contre un courant d'environ une lieue à l'heure ; mais des obstacles plus sérieux venaient à chaque instant éprouver notre patience : la rivière devenait assez étroite et très-tortueuse ; dans quelques endroits il n'y avait que deux ou trois pieds d'eau de profondeur, tandis que la moyenne était de douze à quinze; de longues herbes, des roseaux et des cannes rendaient nos progrès très-lents, et d'immenses troncs renversés nous opposaient à chaque instant des obstacles presque insurmontables; ce n'était que la hache à la main que nous pouvions nous ouvrir un passage, et tandis que nos nègres maintenaient l’embarcation, Paul et moi, bravement perchés sur l’extrème avant, nous faisions l'oflice de pionniers. Bientôt nous pénéträmes dans d'immenses cyprières , et ce n'était pas un petit travail que celui de diriger le canot au milieu des cyprès gigantesques dont la base est si remarquablement renflée. Nous n'étions plus qu'à une lieue du but de notre excursion. Nous aperçûmes une éclaircie; l'espoir d'un prompt repos ranima notre vigueur; nous surmontämes les obstacles qui se pressaient en foule autour de nous, et nous ne tardâmes pas à entrer dans le vaste bassin ovalaire que forme la source. Sa largeur est de trois cents pieds, sa jrofondeur est de soixante-seize ; la température de la surface était de 17° 1/2; le thermomètre attaché à la sonde et lancé au fond indiqua un degré de moins. L'eau est d'une admirable limpidité, et sa purcté telle, que l’on distingue sans peine les plus petites plantes qui croissent au fond et les milliers de poissons qui circulent eu tous sens, Une crète de roches calcaires qui partagent le bassin semblait à fleur d'eau, lorsque la sonde nous apprit qu'elle était à trente pieds de profondeur ; lembarcation semblait suspendue au-dessus d'un précipice sans fond, et cette

impression était si vive que je sentis la tête me tourner, et, par un mouveinent instinctif, je me retins fortement aux bords du canot,

Des paroles ne sauraient exprimer la ravissante beauté du paysage. Cette végétation si fraîche et si forte qui se presse sur les bords du bassin, la pureté de ces eaux d’un bleu d'azur, le calme parfait qui nous entourait, tout donnait une majestueuse magnificence à cette belle scène et portait l'âme à une religieuse méditation dont nos nègres eux-mêmes ressentirent l'influence ; car, immobiles , et n'osant pour ainsi dire profaner la sainteté du lieu par un bruit humain , ils restèrent un instant comme en extase, se reposant sur leurs avirons, et frappés de la grandeur imposante de cette nature si belle et si tranquille : « Jt is beauti- Jul, very beautiful, Sir,» me dit enfin l'un d'eux; et, rappclés ainsi d'un monde idéal à celui des tristes vérités, nous ordonnâmes d'accoster dans l'endroit le plus découvert; un grand feu fut allumé , et un repas promptement préparé vint réparer nos forces.

L'eau de la source est fort bonne à boire , bien que celle de la rivière soit désagréable et saumâtre, Quelques provisions que nous avions apportées et du gibier que nous tuâmes sans peine nous avaient composé un souper suffisant, Nous résolimes de passer la nuit en cet endroit. Les nègres veillèrent tour à tour pour empêcher que le feu ne s'éteignit, et notre sommeil ne fut troublé que par le cri de la panthère et des loups.

Le lendemain, en m'évcillant, je trouvai sous un pli de mon vaste manteau un serpent à sonnettes , et nous étions entourés de mocassins; par bonheur, ces r'eptiles étaient restés inoffensifs. Nous primes une tortue, nous cueillimes quelques plantes, et nous nous rembarquâmes. Notre retour s’effectua avec une grande rapidité.

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