CHAPITRE XLV
PLANTEURS ET SÉMINOLES — PREMIÈRES EXPLORATIONS DES EUROPÉENS EN FLORIDE ET VERS LE MISSISSIPI.
De retour à Saint-Marc, il s'agissait de nous recueillir et de savoir par quel chemin nous nous dirigerions. Une partie de la Floride venait d'être explorée ; nous avions visité ses fleuves , ses bois, ses plaines, et nulle part, au milieu des solitudes , ni sur les rives sauvages du Wakulla, je n’avais rencontré la moindre trace d'indigènes; je savais pourtant que cette rivière avait été fréquentée par les Séminoles , et particulièrement par le chef fameux Tiger-Tail (Queue de Tigre). Le plus illustre des voyageurs qui nous avaient précédés en Floride, M. de Castelnau, avait vu, il n’y avait pas quinze ans, au confluent de la Flint et de l'Appalachicola, le chef indien Ecouchatemico, roi de la Terre Rouge, et s'était assis dans sa demeure, recouverte d’écorces ou de feuilles de palmiers; je n'ignorais pas non plus que le lieu où s'élève Talahassée était, en 1825, tout couvert de peus
plades indiennes, Avaient-elles donc été si complétement transportées de l'autre côté du Mississipi qu'il n'en restât pas quelques individus, et traverserais-je les États-Unis sans voir une Peau Rouge ?
Je fis part de cette crainte à mon compagnon; il me plaisanta d'abord, deman-
dant si j'étais fatigué de porter ma chevelure , et ajoutant que, pour voir des sauvages, il suffisait d'observer autour de nous les mœurs des planteurs. Ce sont, en effet, de singuliers hommes. La veille de notre départ de Tallahassée, un colon en avait assassiné un autre au milieu d'une discussion d'intérêts, et le même jour nous avions vu deux planteurs ennemis se rencontrer à cheval sur la place et engager aussitôt, au poignard et au pistolet , un combat auquel avaient pris part leurs esclaves et leurs amis. A Saint-Marc , où nous nous trouvions , ce n'était que disputes et querelles ; de riches planteurs se vautraient ivres dans les rues; d'au tres jouaient en plein air et faisaient entendre les plus effroyables blasphèmes; puis tout d'un coup ils quittaient le jeu pour s'assommer à coups de poing ou de bâton ferré; enfin des paysans s'amusaient à fouetter de malheureux esclaves et riaient à se tenir les côtes de leurs contorsions et de leurs cris. . Paul me rappela aussi que la saison dans laquelle nous étions est meurtrière en Floride pour les étrangers; aussi décidämes-nous que notre derniére tentative pour satisfaire mon désir se bornerait à traverser la péninsule dans sa largeur, de Saint-Marce à la ville espagnole de Saint-Augustin.
Nous fimes nos préparatifs de départ : ils consistèrent à nous procurer une bonne carabine et deux paires de pistolets. J'avais mon fusil à deux coups. Nous montimes chacun un de ces chevaux qu'on appelle indiens poncés, animaux de petite taille, au poil long, à l'œil enflammé, vifs, entètés, mais supportant admirablement la fatigue, et doués d’un instinct singulier pour retrouver leur chemin dans l'épaisseur des bois; puis nous nous adjoignimes un nègre affranchi qui faisait le métier de guide. Le lendemain nous partimes en nous dirigeant vers l'est.
Nous éprouvions comme un soulagement à quitter ces villes maudites où rèine la force brutale, et à errer de nouveau au sein des forèts majestueuses et paisibles, Là cependant nous retrouvions encore des traces de la barbarie qui pèse sur ces contrées : de temps en temps apparaissait un cadavre suspendu par le cou à une branche d'arbre, c'était la victime du juge Lynch (lanterne). Sous ce nom s’est organisé un tribunal arbitraire, qui sait faire exécuter ses jugements au plus profond des forêts ; sa sévérité ne s'exerce guère que contre ceux qui sont soupçonnés défavorables à l'esclavage et contre les voleurs de chevaux.
La première journée de notre marche n'amena aucun incident. Pendant la chaleur de midi, nous fimes halte sous un fourré de magnolias, près d'un ruisseau qui coulait sur un lit de cailloux et de sable fin en formant des multitudes de petites cascades; le soir le gibier que nous avions tué nous composa un repas abondant, et, lorsque la nuit fut venue, nous établimes notre campement au milieu d'un terrain sec et sablonneux, le plus loin possible des grands arbres
ÉTATS-UNIS. 395 abattus par les planteurs, et qui exhalent, en se décomposant, des miasmes délétères. Le lendemain nous nous étions mis en marche aux premières lueurs du jour ; à dix heures, nous étions parvenus sur les bords d'une rivière assez considérable, Nous étions dans l'embarras pour la traverser; notre nègre nous dit qu'il devait y avoir un guë un peu plus haut, et qu’en passant tous trois à cheval, il n'y avait rien à craindre de la part des caïmans, Avant de tenter le passage, nous résolûmes de nous reposer un instant dans ce site véritablement enchanteur : la rivière coulait à nos pieds, le soleil colorait de ses chaudes teintes le feuillage des arbres, la vigne serpentait le long des chênes et retombait en longs festons, les clématites répandaient dans l'air une senteur embaumée, les convolvules fermaient leurs corolles gracieusement nuancées comme pour se garantir de l'ardeur du solcil; c'était en face de nous un tapis de feuillage et de verdure et au-dessus de nos têtes un berceau de fleurs. Nous étions assis près de la rive, contemplant en silence ce spectacle r'avissant, quand tout d'un coup je suis tiré de ma rêverie par un mouvement de broussailles ; je me retourne, et j'aperçois une tête gigantesque qui, au premier moment, me semble celle d'un serpent immensément long. Je l'avoue, je sentis une sueur froide me couvrir le front ; je poussai un cri, notre nègre vit le danger; sans balancer, il se précipita sur le monstre, et le frappa, sous le ventre, de son poignard; le caïman, se retournant, renversa le courageux nègre, et se roula sur lui. En ce moment, Paul survint, il me prit des mains mon fusil, que j'avais presque laissé échapper, et le déchargea dans l'œil du reptile; notre noir se releva couvert de vase et de sang. Cette scène s'était passée en moins de temps qu'il n'en faut pour la décrire. * |
Ce fut notre unique aventure pendant les cinq jours que dura le trajet; nous contournions des lacs, nous traversions des rivières, des forèts; nous avions franchi, non sans peine, le large fleuve Saint-Jean; les perruches passaient près de nous en volées nombreuses ; au bord des eaux, nous rencontrions le flamant et le cormoran des Florides; le héron, attentif, guettait gravement sa proie; l'oiseau moqueur faisait entendre son rire bizarre; un matin nous vimes un de ces petits ours noirs qui vivent presque entièrement sur les arbres et n'attaquent jamais l'homme; la nuit, nous entendions l’aboiement de l'alligator mèlé aux hurlements de la panthère : tous les animaux de cette région semblaient s'être donné rendez-vous sur notre passage, mais nulle part il n’y avait tra e d'indigenes; aussi, lorsque nous arrivämes à Saint-Augustin, convaincu de l’impossibililé de contenter mon désir, j'allais y renoncer quand enfin ma curiosité fut satisfaite.
I y avait grande rumeur dans la ville au moment où y entra notre petite cavalcade ; les habitants semblaient tous réunis sur le place et parlaient avec animation : on pouvait distinguer au milieu de leurs discours les mots de voleurs et de brigands, Je demandai de quoi il s'agissait à l'hôtelier chez lequel nous descendimes,
— «Ce n'est rien, me dit-il, il s'agit de faire une battue dans les evergladas, et de tuer le plus possible de ces misérables Indiens.
— Il y a donc ici des Indiens? demandai-je brusquement.
— Hélas! oui, seigneur étranger, les Américains les ont chassés de tout le reste du pays, mais ils se sont bien gardés, sans doute parce que nous sommes Espagnols, de détruire ceux qui infestent les abords de notre ville, et il n'y a pas de jour que ces brigands ne commettent quelque méfait; hier le commandant de la ville a perdu deux chevaux, et il suppose que les Indiens les lui ont volés.
— C'est pour ce grief que vous allez les tuer comme des bêtes fauves? interrompit Paul. °
Et se tournant vers moi, il ajouta en français :
— Si vous m'en croyez, nous irons tirer quelques coups de carabine avec ces pauvres Séminoles, ce doivent être de braves gens; certainement ils ne peuvent pas valoir moins que nos hôtes. »
Je riais de cette chevaleresque folie quand on vint proclamer l'innocence des Indiens : les deux chevaux n'étaient qu'égarés, et on venait de les retrouver, Le tumulte s'apaisa, et la chasse fut remise à une autre fois. J'en fus extrémement satisfait, espérant que je pourrais sans trop de risque m'aventurer chez les Indiens. L'hôtelier espagnol tâcha de m'en dissuader; mais, voyant notre dessein bien arrêté, il nous engagea à prendre avec nous un médecin de la ville qui, prisonnier autrefois des sauvages, s'était tiré de leurs mains sain et sauf en guérissant l'un d'eux, et qui depuis avait conservé avec les débris de la tribu des relations d'amitié. Cet homme était d'autant plus précieux qu'il parlait la langue des Creeks ; il consentit à nous accompagner. Sur son conseil nous laissimes nos armes, et il se proposa de nous présenter comme des grands médecins d'Europe qui avaient voulu visiter les Indiens sur le renom de leurs vertus et de leur courage.
Les Indiens que nous allions voir appartiennent à la tribu des Muscogis. Ils se soulevèrent en 1818 avec les Mikasoukis, dont le nom signifie sans chefs héréditaires, les Famesies, et tous ceux qui étaient compris sous la dénomination de Séminoles depuis qu'ils avaient quitté d’autres régions pour se réfugier en Floride. Lorsque l'Espagne eut cédé cette province aux États-Unis, en 1819, deux Anglais, Arbuthnot et Ambrister se joignirent aux Indiens rebelles. Le général Jackson marcha contre eux ; les tribus firent preuve de courage, cependant elles furent vaincues, les deux Anglais faits prisonniers furent exécutés en vertu du jugement d'une cour martiale. Le général Jackson essaya de gagner les Indiens par la douceur de ses traitements ; le chef des Mikasoukis, Neomaltha, amené devant lui, avait demandé à mourir dans les tourments; le général lui laissa la vie et lui accorda des terres sur les bords de l’Arkansas. Cependant la guerre recommença en 1835. Le général Floyd s'avança au midi jusque dans les marais de la Floride, il fouilla les halliers ou evergladas, fit aux Indiens une guerre d'extermination et réussit à s'emparer de leur chef Oscéola; mais il ne put les soumettre, Ce fut alors que le
gouvernement de l'Union fit cerner les tribus, arrêter les chefs, prendre les femmes et déporter tous ses prisonniers sur la rive droite du Mississipi. Les Indiens, que j'allais voir étaient du petit nombre de ceux qui avaient échappé à leurs ennemis en cherchant un refuge au plus profond des marécages, et ils préféaient une existence précaire et misérable sur le sol où ils étaient nés au bienêtre qu'ils eussent trouvé sur le territoire indien.
Nous étions partis pour aller trouver nos Indiens, le matin au lever du soleil. Après une assez longue marche dans des terrains sablonneux, nous parvinmes à un endroit presque nu, où le sol coupé de flaques d’eau ne produisait que des broussailles et quelques pins chétifs. Notre guide nous fit faire halte, puis il s'avança seul une centaine de pas environ et poussa un long cri gutlural, À ce signal, les broussailles parurent s'animer, et de chacun des buissons sortit une tête d'Indien; en un instant nous fûmes environnés de ces hommes au regard farouche, au visage menaçant. Sur quelques mots de notre médecin, les sauvages nous entourérent ct nous marchâmes avec eux le long des rigoles et des halliers jusqu’à ce qu’enfin nous parvinmes à une sorte de hameau composé de cabanes en écorces de pin. Il y avait une cahute plus grande que toutes les autres, ce fut dans celle-là que nous entrâmes, Quelques vicillards étaient assis en cercle et fumaient dans de longues pipes; ils étaient vêtus d’une sorte de chemise en peau de daim, avaient aux jambes de longs bas de cuir, aux pieds des mocassins, et plusieurs d’entre eux se drapaient fièrement dans de longues couvertures. Tous étaient armés, une longue carabine était suspendue à leurs épaules, au côté ils portaicn” un couteau à scalper ; leurs tomahawks, des arcs et des flèches, des boucliers en peau d'alligator étaient épars dans la cabane, et un mouchoir rouge que chacun d'eux portait sur la tête ajoutait à l'effet pittoresque et sauvage de leur aspect.
Des chevelures étaient suspendues le long des parois, et ces hideux trophées étaient les seuls ornements de ce lieu ; on ne les contemple pas sans une profonde horreur, cependant nous ne pûmes nous empêcher de rire quand nous sûmes à quel singulier hasard un combattant américain avait dû la vie dans les dernières hostilités. IT était tombé blessé, un Indien se précipita sur lui pour le scalper ; il portait une perruque qui resta facilement dans les mains du vainqueur. Celui-ci, après le premier moment d'étonnement, la rejeta sur le malheureux blessé qu'il ne daigna pas achever, et s’en alla, en disant : Le lâche, il avait coupé d'avance sa chevelure.
Dans un coin de la hutte il y avait quelques femmes, elles étaient occupées à des travaux d® ménage, leur visage ne me parut pas désagréable; elles portaient de longues robes de toile brodée de petites perles et de paillettes, des mocassins de peau très-ornés et des pièces de drap ou de toile dont elles recouvrirent tout leur corps à notre approche.
Le Floridien, notre compagnon, alla vers un des vieillards qui semblait être un chef, il lui tendit une pipe, reçut la sienne en échange, fuma quelques bouffées, nous la passa ensuite, et quand eûmes fumé à notre tour, Paul et moi, nous
pûmes nous asseoir, nous étions de la maison. Le chef leva gravement la main droite, puis fit entendre des sons qui paraissaient produits exclusivement par la gorge et le nez, et que le médecin nous traduisit ainsi :
& — Soyez les bienvenus, vous les Visages Pâles qui venez en amis sous la hutte de l’homme rouge. L'homme rouge n'est pas méchant, il craint le Grand Esprit, et cependant, vous le voyez, il se cache, car le Yankee l'a poursuivi comme le lou et la panthère,
Je répondis : — Nous sommes des terres lointaines d'Europe, nous avons entendu parler du courage des guerriers scminoles et nous avons désiré te voir pour te témoigner notre amitié et notre estime. Veux-lu accepter ces armes” Je souhaite qu'elles te servent contre tes ennemis, En mème temps je lui tendis une paire de pistolets que j'avais apportés comme présent.
I les prit gravement : — L'homme rouge n'a plus rien, dit-il, 5a a usurpé sa terre et sesforèts, on a détruit ses demeures, et il n'a plus pour vivre que du mauioc et des fruits sauvages ; mais il ne quittera pas la terre où il est né, car c'est là que dorment les os de ses pères.
— Vous n'avez cependant pas toujours habité ces régions? lui demandai-je.
— Non, les pères de nos pères venaient du grand fleuve, et leurs aïcux avaient vécu dans une région de hautes montagnes d'où ils voyaient le soleil se lever dans la mer, et le soir encore se coucher dans un autre océan ; mais patience! le jour viendra où l'homme rouge à son tour sera le maître ; il suspendra dans sa cabane des milliers de chevelures, l'homme pale fuira, nous danserons encore la danse de la victoire, et les filles du soleil sortiront des marais d'Ockefanoké pour revenir habiter sous nos lentes, car elles attendent que le Grand-Esprit ait achevé de voir quels sont les gucrriers vraiment braves et forts.
J'essayai de savoir à quel fait se rattachait cette sorte de légende des filles du soleil; mais j'interrogeai en vain le vieux chef, il se tut et recommença à fumer gravement.
Notre guide nous avertit qu'il était temps de nous retirer, et il se chargea pendant le retour d'ajouter quelques détails sur les usages des Séminoles. Leurs principaux plaisirs sont les danses et le jeu de paume; leur danse de guerre est la mème que celle des autres nations indiennes : les guerriers armés du tomahawk se partagent en deux bandes et simulent un combat. Ils ont aussi les danses du cochon, du cerf, du caïman, dans lesquelles ils imitent les cris et les mouvements de ces divers animaux. La plus remarquable de toutes est celle du mais vert, sorte d'offrande des prémices de leurs récoltes à une divinité inconnue.
Ils s'accompagnent de tambourins en dansant et s’attachent aux pieds et aux gcenoux des coquilles qui s'entre-choquent à chaque mouvement et produisent le son des castagnettes. Pour le jeu de paume ils se mettent de chaque côté vingt-cinq à quarante ; ils sont nus avec une pièce de toile autour des reins ; leur corps est peintet ils se mettent des plumes dans les cheveux. Ils se préparent souvent à cet exercice par des jeünes et quelquefois ils se font des incisions avec un couteau,
ETATS-UNIS, 399 aux bras et aux jambes pour se saigner et se rendre, disent-ils, plus légers, Un chef lance la balle entre les deux groupes, et le parti qui l'a lancée le premier douze fois est réputé vainqueur. Hs ne doivent pas saisir la balle avec la main, mais la recevoir avec adresse au moyen de deux petits bâtons. Is mettent beaucoup d'acharnement à cet exercice, qui se termine rarement sans que des blessures graves aient été reçues. ñ
Il est fort rare que les femmes soient admises aux danses des hommes ; cependant quelquefois tous les individus de chaque sexe se réunissent sur deux lignes en face l'un de l'autre, puis se prenant par la main, ils s'avancent et reculent en chantant un air grave et monotone.
Le docteur floridien avait observé que chez les peuples sauvages, les douleurs de l'enfantement sont nulles si on les compare avec celles qu'éprouvent les femmes des nations civilisées. Quelques heures après sa délivrance , la femme séminole marche, et le lendemain elle reprend les durs travaux imposés à son sexe. L'enfant maintenu sur une planche et entouré de bandelettes ct de grains de verrotcrie est attaché à son dos par deux courroies. Lorsqu'elle travaille dans les champs, elle Le suspend ainsi à une branche d'arbre. Les enfants sont élevés avec une grande douceur, et de bonne heure prennent des habitudes d'indépendance ; jusqu'à dix et douze ans les deux sexes vont nus, mais avant cet âge, les garçons conçoivent déjà des idées guerrières, et affectent de mépriser les femmes. Is passent tout leur temps à essayer leur adresse à tirer de l'arc. Quelques années plus tard, il3 joignent un parti d'Indiens, ct s'ils reviennent avec Ie scalpe d'un ennemi ils sont admis au rang et aux droits des guerriers. Le guerrier séminole est brave ct altier; on sait comment Néomaltha parla au général Jackson dont il élait le prisonnier : « Tu es un grand chef, lui dit-il, ceux qui t'avaient précédé n'étaient que des vieilles femmes; fais-moi mourir dans les tourments, car si tu étais mon prisonnier, je voudrais voir jusqu'où s'étend ton courage. » Lorsqu'il apprit qu'on lui laissait la vie et que de plus on lui accordait des terres, il s'écria : « Conduisez-moi loin, bien loin, car ne pouvant plus combattre les blancs que je «hais, je veux au moins ne plus les voir! »
Cette Floride, où la nature a jeté à profusion le luxe de sa végétation et toutes ses richesses, mais où la main de l’homme a porté la dévastation et laissé la solitude, fut jadis florissante et peuplée ; son soleil mortel pour les hommes d'Europe animait toute une création vigoureuse. Sur cette terre embaumée du parfum des flours, au bord des merveilleuses fontaines, vivaient des peuplades indigènes, peu civilisées, peu laboricuses, heureuses cependant, car elles avaient peu de soucis ct de besoins, et le sol compensait par la munificence de ses dons la rareté de leurs travaux.
Ce fut le jour des Rameaux de l'an 1512 qu'un Espagnol, qui avait accompagné Christophe Colomb dans son second voyage, Juan Ponce de Eton, reconnut les côtes de la presqu'île américaine, entrevue dès 1497 par le navigateur anglais Jean Cabot, qui n'y avait pas débarqué. Le rivage qui se présentait aux Espagnols,
en ce jour de solennité catholique, tout parsemé de fleurs, reçut le nom de Floride, Le vieux Ponce chercha avec anxiété la fontaine qui devait rappeler dans son corps usé par la vicillesse la vigucur du jeune âge; il explora la péninsule, de Saint-Augustin aux iles de la Tortue, puis, quand il fut obligé de retourner vers Porto-Rico sans avoir atteint le but de ses recherches, il ne se laissa pas aller au découragement, il entreprit, quelques années plus tard, une nouvelle expédition, mais cette fois il trouva la mort dans cette contrée où il venait puiser une nouvelle vie. Les naturels le massacrèrent avec une partie de ses compagnons, Vasquez de Aillon, le second aventurier qui se hasarda à pénétrer en Floride, eut, en 1524, le même sort que Ponce de Léon. Attiré dans l'intérieur des terres par les Indiens, qui, après avoir bien accucilli les premiers venus, avaient été victimes de leur perfidie et emmenés comme esclaves, Velasquez périt avec deux cents des siens.
Ce désastreux résultat ne découragea pas les Espagnols ; ils s'imaginaient que le sol de la Floride devait recéler de fécondes mines d'or. Pamphilio Narvaez découvrit la baie de Pensacola et y débarqua en avril 1528. A la tête de trois cents hommes dont quarante cavaliers, il pénétra dans l'intérieur, se dirigeant vers le nord. Pendantquatre-vingts jours, la petite troupe chemina à travers des forûts si épaisses, qu'il fallait se frayer avec la hache un passage à travers les débris d'arbres renversés par les ouragans, fracassés par la foudre ou tombés de vétusté. Des marais, des flaques d'eau, au milieu desquels depuis des siècles s’amoncelaicnt ces débris de la végétation, couvraient les plaines; de larges rivières arrètaient la marche des aventuriers, puis, lorsqu'ils avaient surmonté tous ces obstacles, si quelque village indien se présentait devant eux, au lieu d'y espérer aide et secours, ils trouvaient des ennemis implacables, et il fallait combattre. Narvaez, déçu dans ses espérances, ne rencontrant ni l'abondance ni les richesses qu'il croyait trouver, renonça à poursuivre sa marche vers le nord, il se dirigea vers l'ouest, gagna l'embouchure de l’Appalachicola, et construisit quelques embarcations pour reprendre la mer; on était alors ‘n septembre, et il fut exposé à la violence des ouragans qui accompagnent l'équinoxe. La flottille aventureuse parvint, en suivant le rivage, jusqu’à l'embouchure du Mississipi, fut emportée en pleine mer par le courant du fleuve et dispersée par le gros temps. Le navire qui portait Narvaez ne reparut pas, quelques barques échouèrent sur les îles sablonneuses de la côte où leurs équipages périrent de la fièvre et de la faim. Presque tous les aventuriers moururent. Un seul eut du bonheur au milieu du désastre de ses compagnons, ce fut Alvar Nunez; il gagna la confiance des Indiens en s’attribuant l'art de deviner et de guérir il étonna leur esprit par des prodiges, gagna leur amitié par: des cures merveilleuses, et profita de l'ascendant qu’il avait su conquérir au milieu d’eux pour sauver trois de ses compagnons faits prisonniers ; il s'échappa avec eux et parvint à Mexico où l’accucillit Fernand Cortez. ,
Les aventuriers n'avaient pas été heureux en Floride; cependant tant de revers
ÉTATS-UNIS. At ne découragèrent pas leurs successeurs de chercher, sur la foi de quelque tradition incertaine, ces richesses et des merveilles qui s'évanouissaient à leur approche. Le plus illustre de ceux dont le nom se rattache aux premières explorations en Floride et dans la Louisiane, est sans contredit Ferdinand de Soto, Déterminé à fonder dans la presqu'île un établissement durable, Ferdinand partit d'Espagne à la tête de douze cents hommes. L'année suivante, il jeta l'ancre dans la baie de Tampa, après avoir laissé à Cuba la moitié de sa troupe, dans la crainte de manquer de subsistances. De ce point, il se dirigea au nord et à l'ouest à travers les contrées occupées alors par la nation puissante des Cherokees, Puis il passa sur le territoire actuel de l’Alabama, et livra aux Indiens une bataille dans laquelle plusieurs milliers d'entre eux trouvèrent la mort, Les Espagnols continuèrent leur chemin, mais il fallait sans cesse être prèt au combat, et toutes les rencontres n'étaient pas aussi heureuses que la première. Cependant, au milieu des fatigues et des misères de l'expédition, un allié inattendu protégea les Espagnols. Ce fut une femme, elle s'appelait Copachi qui et régnait sur la puissante nation des Chickasaws, au bord de l'Yazoo.
* Lorsqu'elle apprit que des étrangers, au visage blanc, étaient venus des régions
où se lève le soleil, elle fut curieuse de lesvoir, et vint à leur rencontre avec huit nobles dames et un grand cortège des chefs et des guerriers de sa cour. La reine traversa le fleuve avec sa suite, vint admirer les étrangers, et les reçut en grande pompe sur la rive. Elle détacha un cordon de perles roulé trois fois autour de son corps et le présenta à Ferdinand de Soto, puis elle fit construire un radeau et conduisit les Espagnols sur la rivière jusqu'à la ville, où ils furent fêtés et admis à de grands festins, sous des berceaux de rameaux verts. Des tombeaux, des temples vastes et nombreux, couverts de toits faits de coquilles brillantes, qui reflétaient à leur lever les feux du soleil, des statues, des édifices de toute sorte, frappèrent les regards des Espagnols. Les femmes leur apportaient des présents de perles, les hommes leur offraient leurs fruits et le produit de leur chasse ; ils étaient les bienvenus dans cette contrée hospitalière, mais là, comme au Pérou, comme au Mexique, les Espagnols ne purent s'abstenir de ces infâmes cruautés que rien ne motivait et qui frappaient, au milieu de leur confiance et de leur affectueux accueil, ces peuplades bienveillantes. Un matin, Ferdinand de Soto s'empara de la reine et de ses femmes, saisit son or et ses richesses, massacra les Indiens qui s'opposaient à cette perlidie, et força ses prisonnières à suivre à pied son armée dans un espace de cent lieues. Copachiqui parvint à s'échapper ; tous les efforts des Espagnols pour la reprendre furent inutiles, et désormais, au lieu d'hôtes et d'amis, les envahisseurs ne trouvèrent plus que des tribus hostiles sur leur passage.
Parvenus à la ville de Mauvila, ils furent accucillis avec une apparente bienveillance par le chef du pays Tascaluza. C'était un géant renommé parmi les Indiens pour sa force et son courage ; il avait résolu de détruire le corps d'armée espagnol, 1 fit loger les chevaux en dehors des murs de la ville, et essaya d'amu-
ser ses hôtes par des fêtes et des danses de jeunes femmes; puis, à la première querelle, il se jeta sur eux et engagea le combat le plus terrible qui, selon la tradition, ait jamais ensanglanté les territoires indiens. La bataille dura neuf heures. Les Espagnols, surpris d’abord par cette agression soudaine, se remirent bientôt; ils se formèrent en un corps compacte, et, retranchés derrière une muraille, ils firent feu sur la masse de leurs ennemis, qui se présentaient à découvert, jetant sans se décourager leurs flèches et menaçant de leurs tomahawks inutiles cet ennemi qui lançait la foudre. L'historien espagnol Vega assure que 10,000 Indiens périrent dans cette journée. Les Espagnols eurent 18 tués et 150 blessés. On suppose que Tascaluza trouva la mort en combattant; mais sa renommée est parvenue jusqu'à nous, et l’on prétend que la ville actuelle de Tuscaloosa marque l'emplacement de sa capitale.
Les Espagnols, quoique découragés, continuèrent leur marche en avant et parvinrent aux domaines d'un chef nommé Vitachuco, dans la Floride occidentale. Ce roi, comme Tascaluza , reçut les étrangers avec l'apparence de l'hospitalité; puis il rassembla secrètement 10,000 guerriers, qui attaquèrent les Espagnols avec l'énergie du désespoir. 900 sauvages furent jetés dans le lac, où plusieurs nagèrent pendant quatorze heures; ceux qui n’étaient pas noyés furent faits prisonniers en abordant; le chef eut le même sort, et son armée fut dispersée.?
Après ces aventures, les Espagnols marchèrent au nord-ouest et décou' "rent le Mississipi, qu’ils traversèrent probablement près du confluent du Saint-François. Ils s'avancèrent même jusqu'au Missouri, mais ils ne tardèrent pas à revenir sur leurs pas. Ils passèrent l'hiver en Louisiane, sur les bords du Washita, et au printemps ils descendirent le fleuve. C’est là, près de son embouchure , que Soto tomba malade et mourut. Son corps, enseveli dans un manteau, fut jeté dans le fleuve. Les aventuriers , réduits à un petit nombre, errèrent longtemps encore, et enfin demi-nus, affamés, ils parvinrent à Mexico. Jamais expédition n'avait commencé avec de plus ambitieuses espérances, et n'avait subi autant de désastres. Ces hommes avaient erré pendant quatre années à travers des pays sauvages , franchissant des fleuves, des marais, des forêts sans fin, combattant des indigènes dix fois supérieurs en nombre, décimés par les accidents, la maladie et les batailles. Leur hardi conducteur avait été enseveli dans les profondeurs du fleuve qu’il avait découvert, et de tous ses compagnons il n’était revenu que ce qu'il en fallait pour témoigner des souffrances et des désastres de l'expédition ‘.
1. Essai sur la Floride du milieu, par M. le Comte de Castelnau. Nouv. Ann. des Voy.,t. 100. — Essai sur les Séminoles de la Floride, par le mème, Bullet, de La Soc. de Géogr., juin 1812, — Aperçu statistique sur la Floride, par M. David, consul de France à la Nouv. Orléans, Bullet, de la Soc. de Géogr., mars 1839. — Les États-Unis, par Goodrich,