‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 8 sur 112 · HAITI. — GÉOGRAPHIE, — HISTOIRE · texte numérisé non relu

HAITI. — GÉOGRAPHIE, — HISTOIRE

Haiti fat découverte par Colomb le 5 décembre 192, lors de son premier vosaue, lui donna le nom d'£spañole, oublié pour celui de Saint-Domingue , qui prévalut pendant rois cents ans, Aujourd'hui le nom indigène d'Haïti a été rendu à lie,

Lie d'Hati, Située entre Porto-Rico, Cuba et la Jamaique, compte environ cent soiante lieues de FE, à FO, eCquerante lieues du NX. au $. Quatre courants principaux la baignent ile Neiba qui court versleS,; 1e Yuana qui court à FE.: le Yavn ou Vaqui qui arrose les plaines du N.: enfin PArtibonite, rivière principale de FO, Trois grandes chaines de montagnes partent du groupe central de Cibio pour ravonner dans diverses directions, Le sol de celte partie montueuse est futile, boisé, susceptible de culture ; celui des plaines est doué d'une fécondité prodisionse, Les produits des trois règnes y sont riches et variés, sUont, en tont tons, fat de cette ile une contrée intéressante pour le naturaliste.

Le premier éfablissement de Colomb sur le territoire haïlien fut Æsabela (a premicre des villes américaines), fondée sur la côte nord, Saint-Domingue, bâtie par son frère Diégo. ne devint que plus tard a capitale de Mile en lui donnant son nom, Le peuple que Colomb trouva sur ces rivages était doux, bon, sobre, hospitalier, Les hommes marchaient nus avec des peintures sur le corps; les femmes portaient une espèce de ceinture qui descendait jusqu'au genou. Pébarqués , Les Espagnols ne trouvèrent d'abord chez ces tribus que Faccueil le plus bienveillant ete plus empressé 5 mais Fabus de la force etes excès sans nombre amentrent bientôt une réaction, Les caciques, princes du pass, se liautrent contre les envahisseurs, On en vint aux mains, on latta avec des chances diverses, Des garnisons espagnoles furent massacrées fout entières: des partis de sauvages périrent jusqu'au dernier homme, La supériorité des armes à feu put seule mettre fin à ce débat, Un million à peu près d'indigénes existait sur l'ile à Fépoque de la découverte; soixante ‘ans après ilen restait à peine quelques milliers, Vers là fin du avi siècle, là race primitive était éteinte,

Ces choses se passèrent sous les deux Colomb, sous Bovadillo, sous Ovando et surtout sous Roderigo Albuquerque, qui donna le premier l'idée de la traite en vendantles Indiens et en les adjugeant aux enchères, Dans ces jours de massacres systematiques, un seul homme osa se montrer doux et miséricordieux ; ce fut un prèlre , un saint apôtre dont le nom plane sur cette histoire comme un symbole de clémence et de charité, Las-Casas avait paru dans les Antilles, lors du second voyage de Colomb ; il avait vu les naturels ; iles avait aimés, De retour en Espagne ,ils'en constitua le défenseur, Ce beau et pieux patronage fut l'œuvre de

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LEA NICTOIRE

BDUON TR FOUSSAINT-LOUNERTEURE

ANTILLES, — IAITI, 21

sa vie entière, I sollicita si instamment soit auprès de Charles-Quint, soit auprès du ministre Ximenès, qu'il parvint à faire nommer des inspecteurs coloniaux chargés d'une sorte de contrôle vis-à-vis des gouverneurs militaires , et d'un protectorat officieux à l'égard des Indiens, Mais ces mesures sages et douces n'amenérent que des résultats précaires et partiels. Que pouvaient les bonnes intentions d'un seul homme contre des conquérants ivres encore de leur récente victoire ?

La dépopulation des Antilles fut donc consommie. Les naturels s'y éteignirent peu à peu, décimés par le fer, par la faim, par la misère. En revanche , les Espagnols y affluaient, L'ile de Saint-Domingue, plus que les autres , attira les én igrants. Sa capitale, Santo-Domingo, était déjà une ville de luxe et de magnificence ; elle avait des palais, des maisons en pierre, une cathédrale, chef-d'œuvre d'architecture gothique. Cette prospérité dura peu néanmoins, Au commencement du xvi' siècle, elle était déjà en décadence, quand des rivalités européennes tiurent compliquer la situation.

Dès 1725, les Français et les Anglais avaient occupé en commun lune des Antilles du Vent, l'île de Saint-Christophe, conquise sur les Caraïbes dont il sera question plus tard. L'Espagne jugea bientôt ce voisinage trop dangereux pour elle, et, sur sa route vers le Brésil en 1730, Frédéric de Tolède attaqua cette colonie mi-partie d’Anglais et de Français, dispersa les colons et détruisit l'établissement, Ce qui échappa au fer des Espagnols s'était disséminé dans toutes les directions ; un petit nombre d'hommes, monté sur de grandes chaloupes, vint atterrir et se fixer sur la côte nord de Saint-Domingue et sur l'ile de la Tortue qui eu est séparée par un canal de quelques lieues.

Là, ces aventuriers vécurent du bétail qu'ils trouvaient dans l'ile, puis de celui que Saint-Domingue leur fournit, Animés d'intentions pacifiques, ils voulaient d'abord y fonder une colonie à la fois agricole et commerçante, exploiter le sol ct organiser les échanges avec les Hollandais; mais les Espagnols ne l'entendaient pas ainsi; ils ne voulaient pas laisser aux nouveaux occupants le droit de paisible jouissance, Ils les attaquèrent, firent plusieurs descentes sur leur île, enlevèrent les femmes et les enfants, détruisirent les plantations, tuërent sans merci tous les hommes qui tombaient en leur pouvoir. A cette guerre d'extermination, les aventuriers répondirent par une guerre de pirates. On les avait nommés d'abord boucaniers, parce qu'ils boucanaient leurs viandes à la façon des sauvages ; on ajouta alors à ce nom celui de fibustiers, resté depuis dans la langue comme synonyme d'écumeur de mer.

Organisés dans leur anarchie, les boucaniers avaient une sorte de code à l'usage de leur société. Is vivaient en famille, avec des biens communs, dépouillait les autres, mais ne se volant jamais. Une chemise teinte du sang des animaux tués, un caleçon, une ceinture d'où pendait un sabre court, un chapeau à un seul rebord, voilà quel était leur costume. Hardis, intrépides, farouches, altérés de sang, les uns par instinct, les autres parce qu'ils avaient des représailles à exercer, ces hommes armèrent de petites barques avec lesquelles ils infestèrent

les côtes. Peu à peu tous les Français et les Anglais de l'établissement de Saint- Christophe se retrouvèrent sur la Tortue, et grossirent le premier noyau des flibustiers, Plus nombreux que les autres, les Anglais imposèrent à la communauté un chef de leur nation nommé Willis; mais le gouverneur général des Antilles, de Poincy, envoya à temps l'officier Le Vasseur, qui chassa Willis et ses compagnons. La Tortue et la côte qui y fait face devinrent françaises, En vain l'Espagne envoya-t-elle une escadre contre les aventuriers : Le Vasseur repoussa toutes les descentes.

Ce fut alors le temps des courses et des déprédations maritimes. Formés par groupes de cinquante hommes, les flibustiers prenaient le large sur de petits brigantins qu'une seuie bordée aurait pu couler, Quand ils voyaient un navire, petit ou gros, armé ou non armé, ils lui couraient sus et sautaient à l'abordage. Alors ce n'étaient plus des hommes, mais des démons. Exaltés par la soif du butin, fanatisés par un courage fébrile, aitérés du sang des Espagnols et n'attendant aucun quartier, il était rare qu'un navire leur échappât. Au bout de quelques mois de courses, leur réputation était si bien établie, que tout bâtiment sur lequel ils avaient lancé leurs grapins demandait merci et se rendait. Quelquefois ils faisaient quartier, d'eutres fois ils jetaient les vaincus à la mer. Rentrés à la Tortue avec leurs prises, ii, procédaient au partage. Chaque pirate jurait qu'il n'avait rien détourné à son profit personnel. Tout parjure était puni de mort. Après cette déclaration, on réglait les parts, dont le profit s’en allait ensuite en débauches et en orgies.

La vie de ces flibusticrs est le roman de la marine française, roinan mêlé d'horreurs sanglantes et d'héroïsme merveilleux. Si quelque chose peut faire excuser une vie de meurtre et de pillage, on peut dire que, rentrés plus tard sous la loi commune, ces forbans expièrent leurs crimes antéricurs par des services exemplaires, et que les flibustiers de la Tortue devinrent pour la France une pépinière d'excellents marins. C'est à eux aussi que l'on dut la possession si contestée d'une partie de Saint-Domingue. Pour qu'une poignée d'hommes résistät ainsi à la première puissance du monde, pour qu'elle se jouût de ses vaisseaux et qu'elle bravat ses escadres, il fallait bien des ressources d'intrépidité, bien des combinaisons audacieuses et surnaturelles. Aussi que de traits prodigicux dans cette histoire! Que d'incroyables faits d'armes! Que de choses réalisées qui paraissent impossibles ! Ici, c'est Picrre le Grand, un Dieppois, qui, avec quatre canons et vingt-huit hommes, accéste le vice-amiral des galions, monte à bord après avoir coulé sa propre barque, surprend le capitaine dans sa chambre, lui fait amener pavillon et ramène sa prise en France. Là, c'est Michel le Basque, qui, sous le canon de Porto-Bello, s'empare de {a Margarita, chargée d'un million de piastres; puis, Jonqué et Laurent le Graf, qui capturent des vaisseaux de guerre devant Carthagène, ou Brouage allant surprendre les autorités espagnoles jusque dans leur palais, et les traînant à bord, malgré leurs gardes, pour les échanger contre d'énormes rançons. Ailleurs, nous voyons le fameux Monbart,

appelé lexterminateur, véritable type du héros de mélodrame, né avec des passions furieuses, préférant le sang au butin, et le versant à tout propos. Et l'Olonais! qui, de simple fibustier, devint l'un de leurs chefs célèbres, lOlonais, qui prit et pilla tour à tour Venezuela et Maracaybo ! Enfin Morgan le Gallois, vainqueur de Porto-Bello et de Panama, traitre aux flibustiers après en avoir été l'un des plus braves chefs, et nommé, après sa défection, lieutenant-gouverneur de la Jamaïque !

Les flibustiers continuèrent leur vie de pillage et de meurtre jusque vers 1666, époque vers laquelle un gentilhomme angevin, Bertrand d'Ogeron, entreprit d'utiliser ces courages farouches pour la colonisation de Saint-Domingue. La tâche était difficile. 1 s'agissait de donner des goûts sédentaires à des esprits actifs et aventureux, d'assujettir aux lois des pirates habitués à n'en écouter aucune, d'élever dans le respect du monopole de la Compagnie des Indes-Occidentales un peuple d'écumeurs de mer brouillé depuis longtemps avec toutes les idées de propriété, Le sage administrateur réussit en partie ; il fit venir des femmes, et créa pour ces forbans le lien de la famille; il attira des cultivateurs et les attacha au sol par les résultats de la culture; il distribua des primes d'argent, affecta des priviléges au travail, évita de blesser des caractères irritables, de contrarier trop brusquement des habitudes prises. Ces mesures ne furent pas trompées par les résultats : à la mort d'Ogeron, la colonisation était avancée.

Elle se continua progressivement sous les gouverneurs qui lui succèdèrent, On s Ctablit sur les côtes N, et E. de Saint-Domingue : on y fonda des villes. Une foule de colons arrivés de France exploitèrent d'abord tout le littoral, pour se porter ensuite vers les plateaux intérieurs. La culture s'étendit, l'île devint riche et peuplée. Quelques disputes de limites, des guerres intermittentes, des représailles entre les Français et les Espagnols, retardèrent par intervalles cet élan vers le bien, mais sans pouvoir l'arrêter. Les guerres maritimes avec l'Angleterre, les émeutes intérieures de colons ou de nègres , la catastrophe de la banque de Law, dont le contre-coup fut terrible dans nos possessions coloniales, rien ne put empêcher Saint-Domingue de marcher dans une voie de prospérité progressive. Au moment où éclata notre révolution de 1789, l’île semblait avoir atteint l'apogée de sa richesse.

Les événements de la métropole réagirent alors sur la colonie américaine. Une société, formée à Paris sous le titre d’Anis des Noirs, et dans laquelle figuraient Mirabeau, Brissot, Condorcet, Pétion et l'abbé Grégoire, servit de point d'appui aux réclamations des hommes de couleur qui voulaient appliquer sur-le-champ aux Antilles, les principes absolus de l'émancipation française. En adoptant les couleurs nationales, Saint-Dominque croyait avoir proclamé, comme nouveau code, la déclaration des droits de l’homme, c’est-à-dire l'égalité entre des classes jusque-là bien tranchées, le maitre et l’esclave. Une déclaration de l'Assemblée constituante, en date du 8 mars 1790, qui plaçait les colonies hors de la loi commune, ne fit qu’aigrir les esprits sans les ramener à l'obéissance, Dès lors l'ile fut

un volcan, Il y eut bien quelque intermittence dans les éruptions ; mais le feu souterrain continua toujours. |

Deux hommes se partageaient alors l'autorité: le gouverneur Peynier, qui avait succédé à Ducasseau , et le colonel Mauduit ; le second exerçait de fait les pouvoirs dont le premier était le titulaire, Le colonel Mauduit était un homme actif, adroit, conciliant. I s'était bien fait venir des hommes de couleur, les flattant, les berçant de promesses, et s'acquérant ainsi une popularité éphémère. Cette popularité l'enhardit à dissoudre, avec une sorte de coup d'État, une assemblée de deux cent treize colons, les notables du pays, qui avaient déjà dressé une espêce de charte pour Saint-Domingue, Cet acte de violence eut lieu sans effusion de sang. Les membres de l'assemblée ne voulurent pas protester par les armes, Is aimèrent mieux passer en France au nombre de quatre-vingt-cinq, pour aller plaider leur cause devant l’Assemblée constituante,

Pendant que le Léopard emportait ces avocats de l'émancipation coloniale, la révolte d'Ogé traduisait en fait un droit que l’on s’obstinait à disputer. Ogé, jeune mulâtre de trente ans, était plus français que créole; élevé à Paris, ayant servi en Allemagne, il avait connu et fréquenté les hommes célèbres de ces deux pays; il faisait partie de la société des Anis des Noirs, dans laquelle Lafayette et Grégoire l'avaient fait admettre, Soit qu'il ne fût que l'aent de la Société, soit qu'il agit sous ses inspirations seules, Ogé, de retour à Saint-Domingue, s'entoura de mulätres mécontents, et parvint à réunir, du côté de la Grande-Rivière , à quinze licues du Cap, un parti de trois cents révoltés; mais un corps d'armée envoyé à sa poursuite l’attaqua, le défit, et tua un grand nombre des siens. Réfugié lui-même sur le territoire espagnol, il ÿ vécut errant jusqu'à ce que l'extradition l'eût livré à la justice française. Ogé fut trainé au Cap et roué avec ses complices au mois de mars 1791. Blachelande avait alors remplacé Peynier comme gouverneur.

Ainsi, de toutes parts, on cherchait à comprimer le mouvement des esprits vers les choses nouvelles, Paris lui-même se prêtait à cette réaction, et, au livu d'une approbation éclatante, les membres de l'assemblée coloniale trouvèrent dans un rapport de Barnave le désaveu complet de leurs actes, et des mesures risoureuses contre leurs personnes. C'était là un triomphe du parti conservateur ; mais il coûta cher ct dura peu. Dans la colonie, il provoqua le meurtre de Mauduit, massacré par ses propres soldats ; à Paris, il amena la motion de Grevoire, par laquelle les hommes de couleur étaient reconnus citoyens français au mème titre et avec les mêmes droits que les blancs. «Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » dit l'un des membres de l’Assemblée, et le décret passa.

A peine était-il conna à Saint-Domingue, qu'une double révolte y éclatait ; les blancs se soulevaient contre la métropole ; les nègres s'insurgeaient contre les blancs, Cette seconde rébellion fut terrible; elle annula la première, Le 23 août 1791, les noirs, agissant avec un effrayant accord, se révoltèrent à la fois sur quatre ou cinq habitations, en massacrèrent les maitres, et se groupèrent ensuite

pour marcher contre les autres paroisses plus voisines du Cap. La guerre était aux portes de la capitale, En vain quelques planteurs essayérent-ils de se défendre et de se liguer contre l'ennemi commun, La masse des noirs insurgés augmentait à chaque seconde. Toute la campagne se couvrait de partis accourus des montagnes, Cinquante, cent habitations incendices à la fois marquaient le passage ds

la révolte, Le Cap trembla pour sa population; il se fortifia, il organisa ses milices, Pendant un mois on se battit ainsi, Deux mille blancs et dix mille insurgés périrent dans cette première période d'hostilités, Cent quatre-vingts plantations de sucre, neuf cents plantations de café, de coton et d'indigo, furent détruites. Des paroisses du nord la révolte gagna les districts de l'ouest, et embrasa bientôt toute la partie française de Saint-Domingue.

Depuis lors cette guerre d'extermination, souvent suspendue , souvent reprise, déroula ses diverses phases. La première aboutit à une sorte de compromis avec l'insurrection triomphante, Un nouveau décret fut rendu le # avril 1792, et trois commissaires arrivés de France eurent pour instructions secrètes de prendre les noirs sous leur tutelle officieuse. C'était la conséquence des événements; la révolution marchait à Paris : il fallait qu’elle marchât à Saint-Domingue. En vain Galbaud, gouverneur nouvellement nommé, voulut-il lutter contre la pensée et le mandat des commissaires. Sa résistance ne servit qu'à provoquer une guerre civile, à l'aide de laquelle les noirs surprirent le Cap français, l'incendièrent , et ésorgèrent tous les blancs qui ne s'étaient pas réfugiés à bord des vaisseaux,

La seconde phase, de 1793 à 1798, embrasse les tentatives d'invasion accomplies par les Anglais. Saint-Domingue leur parut en effet vers ce temps une proie riche et facile ; ils l'attaquèrent sur divers point, s'emparèrent du môle Saint- Nicolas, de Jérémie, du Port-au-Prince, et s’y maintinrent pendant plusieurs années, Mais les efforts réunis des blancs, des noirs et des mulâtres, l'insuffisance des troupes d'invasion, les maladies, l'insalubrité du climat, rendirent bientôt la position insoutenable , et forcèrent l'évacuation, Les généraux White, Brisbane, Forbes, Simcoe et Maitland échouèrent tour à tour dans une entreprise où nos généraux républicains devaient aussi user vainement leur expérience et leur bravoure.

Pendant l'occupation anglaise, le parti des noirs s'était constitué. A côté des chefs primitifs Jean-François, Biassou, Boukmant et Rigaud, un nouveau chef noir nommé Toussaint-Louverture, avait paru. Dans sa jeunesse, Toussaint, doué d'intelligence et d'activité, avait été distingué entre trois cents noirs par l'intendant de l'habitation Noé, On lui avait appris à lire, à écrire et à calculer, Sa condition était donc heureuse et douce quand l'insurrection éclata, I n'y trempa point sur-le-champ ; il attendit que les événements se fussent dessinés d'une manière nette. Alors devenu lieutenant de Biassou, puis général en chef des nègres, il prit un tel ascendant sur eux , que le gouvernement français crut devoir se l'attacher en le confirmant dans son grade. Tour à tour royaliste et républicain, Toussaint resta, avant tout, chef de ses noirs, leur ami, leur père.

Dans toutes les stipulations, dans {ous les traités, c'était à eux qu'il songeait d'abord, Nulle ambition personnelle ne venait se placer entre eux et Jui: tl s'oublia souvent; il ne les oublia jamais, Dès que l'évacuation des Anglais ent laissé Le pays libre, son premier soin fut de faire reconnaitre et proclamer laffranchissement des hommes de couleur; puis, comprenant bien que l'indépendance sans le travail est un droit illusoire, il dirigea la population vers la culture des terres, ne garda qu'une portion de son armée, qu'il ploya à la discipline et au maniement des armes; il fit rouvrir les églises, encouragea les théâtres, et posa la première pierre d'un édifice élevé à l'indépendance du pays. Respeeté dans toute File, il parcourut mème en triomphateur la partie espagnole cédée à Ta France par le traité de 1795.

La colonie allait renaître, colonie noire sous le patronage français, quand le premier consul Bonaparte crut devoir poursuivre, par la voie des armes, une souveraineté moins nominale et moins précaire, La mer étant devenue libre à la suite du traité d'Amiens, une flotte appareilla de Brest pour Saint-Domingue avec une armée de vingt-cinq mille hommes, sous les ordres du général Leclere, Cet armement parut, le 2 février 1802, devant la ville du Cap où commandait le général noir Henri Christophe, Sommé de se rendre, Christophe répondit par un refus; attaqué, il évacua la ville après y avoir mis le feu, Les Français occupèrent des ruines. Cependant on essayait sur Toussaint d'autres moyens que ceux de ln violence, À bord de la flotte se trouvaient deux de ses fils, élevés en France et préparés à leur rôle; on croyait que leurs larmes et celles de leur mère décideraient Toussaint à signer au moins une neutralité complaisante, Bonaparte luimème s'en était mèlé; ilavait écrit de sa main une lettre au général noir, lettre touchante ct grave où il disait entre autres choses : &Nous avons conçu pour vous de l'estime; nous nous plaisons à reconnaitre et à proclamer les services que vous avez rendus au peuple français. Si le drapeau national flotte à Saint- Domingue, c'est à vous et à vos braves noirs que nous en sommes redevables..…. Souvenez-vous, général, que, si vous êtes le premier de votre couleur qui ait atteint un aussi haut degré de puissance, et qui se soit distingué par tant de bravoure et tant de talent, vous êtes aussi devant Dieu et devant les hommes responsable de leur conduite, »

Tant d'influences diverses n'ébranlèrent pas Toussaint; entre les offres du premier consul, les larmes de sa famille et l'avenir de son peuple, il n'hésita pas. Au milieu de cesréticences ct de ces promesses, il vit bien que sur le drapeau de l'armée d'invasion était écrit : CEsclavage des noirs; » il ne voulut pas que, lui vivant, cette devise se réalisät, IEse prépara à combattre. Les généraux Chbristophe, Dessalines et Laplume reçurent ses instructions, Ses troupes, admirablementorganisées pour cette guerre d'embuscades, mettaient aux abois la bravoure et l'activité françaises, Le siége seul de la Créte-à- Pierrot occupa presque toute l'armée, Voyant qu'on ne finirait rien par les armes, Leclerc essaya de la diplomatie, maladroite d'abord, puis mieux conduite et plus heureuse, On promit

ANTILLES, — HAITI 27 aux noirs une liberté et une égalité inconditionnelles ; on recut leurs généraux à capitulition, en leur conservant leurs honneurs et leurs grades, Christophe, Dessalines, Toussaint, transigérent ainsi tour à tour. La paix fut signée, Mais, ds le lendemain, Toussaint était enlevé de sa retraite, transféré à bord d'un vaisseau, conduit en France où il mourut en 1803, dans les cachots du fort de Joux.

Cet odieux manque de foi, cette violation du droit des gens dessillèrent les veux des généraux noirs capitulés ; ils rouvrirent la campagne, et Leclere ne fut plus en état de les y suivre, Minée par la chaleur et par Ja fièvre jaune, son armée s'affaiblissait chaque jour. Une foule d'officiers généraux avaient suecombé; Tui-mèôme était souffrant et malade. La conquête de l'ile devenait impossible, On tenta bien d'effraver les noirs, ne pouvant les vaincre ; on les exéeuta en masse, on détacha contre eux des chiens affamés , atroce moyen de destruction, renouvelé des premiers temps de la conquête; mais ces mesures extrêmes ne servirent qu'à provoquer d'horribles représailles, Enfin, les choses empirérent à tel point, qu'il fallut quitter a partie, La mort de Leclere, une rupture entre la France et la Grande-Bretagne, des attaques hardies du général Dessalines qui assiégeait la ville du Cap, l'incertitude de l'avenir, l'impossibilité de recevoir des renforts, tout provoqua et nécessita une évacuation. Rochambeau, successeur de Leclere, capitula avec Dessalines, et fat ensuite obligé de se livrer avee ses froupes et sa flotte à la merei des Anglais.

Le 30 novembre 1803, jour de l'évacuation, Saint-Domingue appartint de nouveau aux noirs. Dessalines fut nommé gouverneur général de Pile, qui reprit son nom primitif d'Haïti, Cet homme, né avec des sentiments moins élevés que Foussaint, marqua la première période de son pouvoir par Je plus épouyan- {able massacre, Dans les premiers mois de 180%, Haïti eut ses Fépres siciliennes, On égorgea tous les blanes sans distinction d'âge et de sexe, A peine quelques prêtres et quelques médecins furent-ils épargnés. Cette boucherie se prolongea pondant six mois, au bout desquels if ne restait dans le pays que des hommes de couleuretquelques citoyens de l'Union américaine, Le nombre des victimes s'éleva à un chiffre inappréciable.

Dessalines fonda un trône sur ces cadavres. Le 8 octobre 180%, il fut couronné empereur d'Haïti, Dessalines était nègre ; il servait, en 1791, un autre nègre dont il prit le nom, et qu'il fit son sommelier lors de son avénement à l'empire. Une fois couronné, Dessalines afficha du faste et de la dignité, I marchait couvert de broderies; il avait à sa suite un maître de danse qui ne lui épargnait pas les lecons de tenue et d'allures impériales. Dessalines était actif et brave, mais sanguinaire et défiant, Quand il ne trouva plus de blanes à sacrilier, il se prit à faire tuer des noirs, en commençant par ses propres officiers. Ces barbaries impolitiques provoquèrent un complot parmi ses troupes. Le 17 octobre 1806, Dessalines périt assassiné.

Il cut pour successeur Christophe, son rival, et qui semblait alors désavouer les

cruautés de son predécesseur, Le nouveau souverain se contenta d'abord du titre de chef du gouvernement d'Haïti, Sa puissance, toutefois, ne fut bien établie que dans le nord de l'ile, Le commandant du Port-au-Prince, mulätre nommé Pétion, ingénieur habile et officier fort instruit, se refusa à reconnaitre le nouveau titulaire, et se fit un parti puissant qui balança le sien, Pendant cinq ans les deux compétiteurs se disputèrent la préséance sans que la querelle fût vidée. Christophe avait bien le dessus ; il conservait toujours l'avantage sur Pétion; mais il y avait chez ce dernier tant de ressources d'opiniâtreté et de tactique, qu'il fallait éternellement recommencer la lutte. Enfin, de gucrre lasse, les deux chefs haïliens mirent bas les armes. Le pays souffrait de ces discordes sanglantes ; on oublia des ambitions personnelles pour songer à lui, Christophe se couronna roi sous le nom d'Henri E£", Pétion se fit nommer président, et ces deux souverains songèrent dès lors à faire refleurir, l'un son royaume, l'autre sa république. De 1811 à 1818, on garda ainsi les dehors de la bonne intelligence. Mais Pétion étant mort, et Boyer lui ayant succédé dans son poste, Christophe erut l'heure venue de réaliser ses empiétements. La guerre recommença dans le quartier de la Grande-Anse ; elle fut heureuse pour Boyer. Sage, persévérant, habile, le nouveau président acheva de gagner par ses actes ceux que ses armes n'avaient pas soumis. Christophe, au contraire, chaque jour plus injuste et plus cruel, mécontenta les siens et s'aliéna mème son armée, Une conspiration militaire éclata contre lui dans là première quinzaine d'octobre 1820; elle se fut dénouée par un assassinat si Christophe n'eut préféré le suicide. Le 26 octobre, la partie française d'Haïti ne formait plus qu'une seule république, sous la présidence du sage Boyer. En 1822, un coup de main lui livra la partie espagnole, Ainsi Haiti entière ne forma plus dès lors qu'un seul État dans la main d'un même chef,

Quand l'indépendance de l'ile fut devenue ainsi un fait accompli, le gouvernement français ne dédaigna plus de traiter avec Boyer, Depuis longtemps les Bourbons avaient cherché à obtenir la reconnaissance au moins nominale d'une suprématie métropolitaine; on s'était adressé tour à tour à Pétion et à Christophe, puis à Boyer; tous les trois avaient refusé, Is demandaient que le point de départ fût la reconnaissance du nouvel État, Le cabinet des Tuileries résistait; il voulait, comme fiche de consolation, qu'on lui attribut dans le traité une souveraineté extérieure Sur Haïti. M. Esmangart usa son éloquence diplomatique à expliquer aux envoyés haïtiens que cette concession était sans valeur réelle, et n'impliquait aucune réserve sérieuse, L'affaire échoua pour cette fois. Elle se reprit d'une façon plus heureuse, en juillet 1825, par l'entremise du baron Mackau, La France reconnut l'indépendance d'Haïti, moyennant une indemnité de 150 millions de francs, payable en cinq termes égaux, dont le premier devait échoir le 3 décembre 1825, Ces conditions, trop ontreuses pour la nouvelle république, n'ont pas 66, comme on le sait; exactement remplies, Cent cinquante millions, en dehors des Charges ordinaires, étaient une dette si lourde qu'on aurait dû, en signant le traité, craindre et prévoir ce résultat, Par un nouveau traité du 12 mai 1831,

cette indemnité a été réduite à 60 millions; de 1813 à 186, aucun paiement n'avait été effectué, mais notre consul, M. Levasseur, exigca de Soulouque une hypothèque sur la moitié des revenus des douanes, ce qui fut l'objet d'un traité en date du 15 mai 187.

“La répubiique d'Haïti n’a, du reste, été jugée de notre temps que d'une manière exclusive et passionnée. Les uns l'ont dénigrée systématiquement; les autres l'ont exaltée hors de toute mesure. Il n'est pas jusqu'à la langue des chiffres, la statistique, qui ne se soit prêtée, dans cette occasion, à des mensonges de parti. Chaque voyageur à son point de vue et ses calculs, Celui-ci parle de progression dans la population, celui-là de diminution. Suivant l’un, l'ile est merveilleusement cultivée; si l'on en croit l'autre, elle est toute en jachères. La vérité est entre toutes ces opinions, intéressées pour la plupart.

L'ile n'est pas riche encore et ne peut pas l'être, Un pays ne supporte pas une guerre d'extermination, il ne bouleverse pas son pacte social, sans que sa vie en soit largement atteinte ; un sol ne change pas de maitre, sans en être profondément ébranlé. Des hommes nés esclaves ou façonnés à l'esclavage se réveillèrent libres un jour. Calmes ils regardèrent autour d'eux, ils virent des propriétés sans maîtres, des champs, des maisons, des denrées, des sacs d'or et d'argent. [ls se dirent : «Ces richesses ne s’épuiscront pas. Qu'est-il besoin de travailler? Travailler, c’est l'état de l'esclave; nous ne sommes plus esclaves. » La guerre, d’ailleurs, occupait tous ces bras, et tant que la terre n'était pas définitivement conquise, ils ne voulaient pas la remuer; ils craignaient toujours de planter pour les autres, Les idées d'ordre et de propriété, de labeur opiniâtre, de perfectionnements agricoles, ne pouvaient donc s'infiltrer que peu à peu dans ces populations nonchalantes par nature, En outre, quoique maîtres chez eux, les Haiïtiens restérent longtemps au ban des nations europiennes. Le commerce, ce corollaire de l'agricalture, était à refaire dans leurs ports. Le calme gouvernement de Boyer, ses talents éicvès, sa justice, sa douceur, ont déjà fermé quelques-unes de ces plaies ; les autres disparaitront avec le temps. Haïti traverse encore aujourd'hui une époque transitoire et confuse ; on ne jugera que plus tard, d'une façon impartiale, ce que lui aura valu la conquête de son indépendance,

Sous Boyer, les idées libérales avaient déjà fermenté dans la jeune population ; après lui, le peuple , comprimé depuis quarante années, secoua le joug, en même temps que la partie espagnole de l'île se constituait en État indépendant sous le nom de République Dominicaine. Après la mort de Riché, son successeur , le pays et le sénat se trouvèrent partagés sur le choix du président à élire; deux compétiteurs étaient en présence : les généraux Souffran et Paul, Pour sortir d'embarras, M, Beaubrun-Ardouin , président du sénat, proposa pour troisième candidat le général noir Faustin Soulouque , à peu près inconnu , mais qui offrait certaine garantie , car par ses antécédents il tenait au parti mulâtre, et par son affiliation aux Vaudoux , espèce de franc-maçonnerie africaine , il pouvait rallier des influences qui, depuis la chute de Boyer , paralysaient l'action du pouvoir,

a0 VOYAGE EN AMERIQUE,

Soulouque, né dans l'esclavage , était, en 180%, à l’âge d'environ dix-huit ans, domestique du général Lamarre, qui, par suite, le prit pour aide de camp. Nommé lieutenant par Pétion, capitaine par Boyer, chef d’escadron sous Hérard, colonel sous Guerrier et général sous Riché , après un repos de quelques années, il parvint à la présidence le 1° mars 1847. Quand il était capitaine , il fut spécialement attaché à la garde d'une femme, sorte d’Égérie de la présidence, ce qui ne contribua pas peu, dit-on , à son élévation aux grades supérieurs.

Une fois arrivé au pouvoir, la superstition, si naturelle aux peuples peu avancés en civilisation, continua d'exercer un grand empire sur l'esprit de Soulouque C'est ainsi, qu'au 7e Deum chanté , comme de coutume, à l'occasion de sa nomination, il ne voulut point s'asscoir sur le fauteuil destiné au chef de l'État, parce que, disait-il, le siége avait été ensorcelé par Boyer. A la vérité, une devineresse prétendit avoir découvert par l'effet de son art, que le président Boyer avait caché dans le jardin du palais une poupte dont l'influence magique devait empêcher ses successeurs de jamais dépasser treize mois dans l'exercice de leurs fonctions. Si on ajoute que les quatre successeurs de Boyer étaient réellement morts ou tombés avant l'expiration de l’année qui avait suivi leur installation, on Concevra que Soulouque devait avoir une confiance entière dans les oracies üe la sibylle haïtienne, Pour arrêter le maléfice, il ordonna des fouilles pour découvrir le talisman fatal, et c’est ce fait d'une grande naïveté qui a causé en grande partie tous les malheurs qai ont accablé le pays pendant les premières années qui suivirent l'élévation de Soulouque à la présidence , car ses actes de superstition ayant été tournés en dérision par la classe éclairée, Soulouque , obéissant alors au trait distinctif de son caractère , qui est un besoin effréné d'approbation , s'éloigna des hommes de couleur et des noirs instruits pour s'allier à la partie la plus infime et par conséquent la plus dangereuse , aux ullra-africains , c'est-à-dire à ceux qui ont ie plus en haine le nom français.

Excité par les défiances que ses nouveaux alliés entretenaient exprès pour servir leur haine de caste, Soulouque ne connut plus de bornes, et, le 16 avril 1818, une explosion terrible eut lieu. Grâce à l'attitude ferme et courageuse de notre consul général, M. Maxime Raybaud , et du capitaine Janin, commandant de /« Danaïde , la bourgeoisie noire et la bourgeoisie mulâtre de Port-au-Prince échappèrent l'une au pillage, l'autre à l'extermination; mais il en fut autrement dans la presqu'ile du Sud , où le vol et l'assassinat durèrent pendant trois mois. Alors Soulouque comprit que ses auxiliaires ne voulaient servir que leurs passions, et, par un esprit de réaction facile à expliquer, il se fit offrir par la chambre des représentants et par le sénat le titre d'empereur, qu'il accepta le 26 août 1849.

Quant à la nouvelle constitution d'Haïti, elle est purement de forme , attendu que Soulouque décide militairement de la vie de ses sujets, et que la moindre opposition à ses volontés , soit du sénat , soit des représentants eux-mêmes, entraine pour le moins l'exil,

Les projets guerriers de Soulouque ont toujours été dirigés contre les Dominicains, qui, nous venons de le dire, se sont séparés d'Haïti; n'ayant pu les soumettre encore par les armes, il jure fréquemment par l'âme de sa mère qu'il exterminera les rebelles de l'est comme cochons marrons. Le salut des Dominicains ne peut se trouver désormais que dans l'appui d'une grande puissance continentale.

Soulouque est d’une moyenne taille, son regard a une très-grande expression et son sourire n’est pas sans charme ; bien que d’un noir très-foncé, son physique n'offre point l'aspect peu favorable que l'on trouve assez communément dans les hommes de sa couleur , c’est-à-dire dans le type africain primitif,

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