ANTILLES. — SAINT-THOMAS — MARTINIQUE
Le 3 juin, j'arrivai à Saint-Thomas, petite île danoise avec trois mille habitants au plus, mais importante et riche, à cause de son commerce interlope avec les Antilles françaises , anglaises et espagnoles. Saint-Thomas, privilégiée comme port franc, perçoit d'énormes droits de passage sur toutes les denrées qui s'exportent ou s'importent par fraude. Le port de cette île, sûr, commode et vaste, se prète à toutes les exigences d'un grand commerce, Des navires du monde entier y affluent et s’y croisent. La population de Pile à elle-même ce caractère de cosmoypolitisme qui préside aux échanges qu'on y fait. Les maisons anglaises , francaises et américaines, y priment les établissements danois. Les juifs y sont si nombreux qu'ils se sont bâti récemment une synagogue.
Je ne restai qu'un jour à Saint-Thomas, Dès le 5 juin, un caboteur m'emportait vers la Martinique , que nous aperçümes deux jours après. De loin cette ile figure une sombre et affreuse montagne toute déchirée par des ravins; mais peu à peu la verdure se détache , se nuance , en accusant mieux les accidents divers de sites romantiques. Nous doublâmes la pointe du Précheur, longeant une plage couverte d'habitations; ici des cases champiètres , là des moulins à sucre, partout des constructions qui promettaient une terre riche et populcuse, Plus loin, le fort Saint- Pierre parut avee la ville à ses pieds , se révélant comme une longue ligne blanche et presque écrasée par les hautes montagnes qui la surplombent,
Nulle rade n'est plus belle et plus riante que celle de Saint-Pierre. Dans son bassin qu'encaissent des mornes massifs, glissent ou louvoient d'élégantes escadres de navires, des bricks européens aux larges huniers carrés, des schooners élégants avec leur voilure latine, des bateaux pontonnés qui rasent la côte , et de magnifiques vaisseaux de guerre noblement endormis sous les batteries du fort.
Aujourd'hui, comme du temps du P. Labat, on peut diviser la ville en trois quartiers : celui du milieu de Saint-Pierre , celui du Mouillage et celui de la Ga-
lère, Les rues de l’intérieur et des hauts quartiers sont assez calmes , ct peuplées seulement de marchandes négresses et mulâtresses; mais celles qui longent le port sont larges, riches, vivantes, encombrées de négociants qui courent à leurs travaux, bordées de magasins richement fournis. Si les maisons n'étaient aussi basses , le sol aussi poudreux , le soleil aussi chaud , on pourrait, par intervalles, se croire dans nos rues parisiennes. Le bon goût de l'étalage, le luxe des assortiments, la variété des enseignes, le bruit de la foule, le mouvement des travailleurs, intéressent le regard par des scènes toujours varices.
Quoique habitué déjà à cette physionomie coloniale, je ne pus me défendre d'un sentiment d'orgueil et de plaisir quand elle s'offrit sous l'aspect français, Ce n'était plus le flegme espagnol , ni la nonchalance haïtienne , ni l'impassibilité danoise : c'était notre vivacité nationale naturalisée sous les tropiques , notre goût, nos habitudes, nos mœurs, nos costumes retrouvés à mille lieues de la patrie, Après quelques mois d'absence , on ne saurait croire combien ces choses frappent et plaisent , avec quel charme on revoit des objets qui gardent un parfum du sol natal , avec quel élan on ressaisit des impressions que l’on croyait perdues avec lui, des analogies de sentiments et de formes , de types et d’allures , de langage et de passions. Ces plaisirs-là sont des oasis sur une longue route, d'autant plus doux qu'ils sont plus rares.
Je vis done peu , je vis mal la Martinique, car je n'y étais plus en voyageur. Je jouissais ; je n'observais pas ; j'avais cette insoucieuse apathie de l'homme qui a longtemps vécu au même lieu. J'étais créole, j'étais colon de Saint-Picrre, connu et fété de tous , déjà vieux camarade de cette jeunesse si bonne et si liante. Voir , observer ; mais en avais-je le temps ? Une partie de théâtre aujourd'hui, un bal demain ; le café, le billard , le jeu , des dîners, des courses en rade, il fallait suffire à tout pour ne désobliger personne. J'étais vraiment l’homme le plus affairé de la colonie.
Que de fois, au moment où je méditais un voyage sérieux dans le cœur de l'ile, un de mes nouveaux amis ne vint-il pas traverser mes résolutions! Un jour il fallait courir avec lui dans une réunion de femmes de couleur. Là, étendue sur son canapé de bambou, rieuse et spirituelle une mulâtresse faisait les honneurs d'un salon où se pressaient les négociants de la ville. Que de coquetterie, que de grâces dans ces femmes, blanches comme des créoles, coiffées du madras aux vives teintes, voilant à peine sous une robe de mousseline leurs formes jeunes et gracieuses.
Au fond , la culture ne différait pas à la Martinique de ce que j'avais remarqué à la Havane; la végétation, le sol y étaient à peu près les mêmes. Des champs de cannes à sucre entrecoupés de cafeiries occupaient la majeure partie du terrain. Du reste, un air d'aisance et d'activité témoignait que ces cultures étaient heureuses et productives. Les nègres avaient la physionomie ouverte, la figure pleine , l'œil vif, les formes robustes. Sans les sillons du rotin qui zébraient leurs épaules , on eût pu croire ces hommes plus heureux que nos serviteurs européens ;
mais ce stigmate saignant de l'esclavage révoltait le cœur. L’esclavage , sans le fouet, pourrait passer pour une domeslicité ; mais le fouet lui donne un caractère de martyre.
Le sort des nègres, leur vie, leurs mœurs, voilà ce qui me préoceupa le plus vivement dans le cours de mes promenades. C’est, en effet, ce qui frappe d'abord tout nouveau débarqué. Le sentiment de l'égalité humaine , la compassion , la bienveillance pour ce qui souffre, dominent , quoi qu'on en ait, toutes les considérations d'existence coloniale. On revient ensuite de cette première impression ; on se blase sur des tableaux chaque jour reproduits ; on trouve un moyen terme entre des opinions radicales et exclusives ; mais c’est une affaire de raison et de calcul. Quand on arrive, le cœur parle seul, Aussi avouerai-je que je ne pus me défendre d’un sentiment pénible, quand je vis une vente publique de nègres, faite aux enchères par l'office d’un priseur juré. C'était à la suite de la faillite d’un planteur, On vendait les esclaves de son habitation, qui figuraient comme actif dans les colonnes de son bilan. « Trois cents piastres le nègre ! » disait le crieur, Et le sujet posé devant les chalands subissait l'examen le plus scrupuleux. Un cheval amené au marché par des maquignons n'aurait pas été l’objet de plus de défiance, Celui-ci lui ouvrait la bouche pour compter ses dents; celui-là se baissait pour inspecter ses pieds , ses jambes , ses cuisses et son buste, cherchant à s'assurer qu'on ne lui dissimulait rien, ni varices, ni hernies. Les femmes elles-mêmes se mélaient de cette inspection, et les petits enfants venaient apprendre quel cas ils devaient faire de créatures ainsi marchandées.
Une fois répartis dans les habitations, ces nègres y mènent une vie douce et tranquille. Si l'humanité manquait aux planteurs , l'intérèt seul leur conseillerait de soigner une chose qui est devenue leur propriété. Il est donc rare que la misère atteigne les esclaves. Dans leurs heures libres , ils cultivent quelques petits morceaux de terrain pour leur propre compte, et se font une épargne qui leur appartient. Des hommes laborieux ont ainsi gagné leur rançon en fort peu d’années. Sur les habitations , chaque ménage nègre a sa case plus ou moins ornée , suivant que l'esclave est plus ou moins riche, plus ou moins industrieux. Je visitai Cinq ou six de ces réduits , dont le moindre valait nos chaumières d'Europe. Des poules, des cochons vaguaient devant la porte , et de petits enclos, plantés de légumes , leur servaient d'attenances. Une pareille aisance échoit rarement , il est vrai, à de simples travailleurs; elle est le lot des nègres qui exercent un métier, des charpentiers, des maçons , des serruriers , des tonneliers, des raffineurs ; puis encore de ceux que leur figure ou leur intelligence destine à des services d'intérieur, et qui sont dans la maison du maitre à titre de valets de chambre, de cuisiniers, de cochers, de sommeliers. Ainsi l'esclavage lui-même admet des nuances dans les conditions, et des priviléges dans l'obéissance.
Le gros des nègres est appelé au travail dès six heures du matin par la cloche de l'habitation, Chaque travailleur prend alors sa longue pioche et se dirige vers le champ en culture sous la conduite de deux intendants européens ou créoles.
Arrivés sur le terrain , les noirs s'alignent en longues files, et frappent leur coup presque à l’unisson , en chantant un de ces refrains du Congo si mélancoliques et si doux. Les intendants les surveillent, appuyés sur le manche d'un long fouet dont ils se servent de temps à autre pour les exciter au travail. A onze heures, la cloche sonne le dîner , qui se compose de manioc et de bananes, quelquefois de poisson et de porc salé. Ce repas dure une heure, puis le travail recommence pour ne cesser qu’à six heures du soir.
Ces nègres sont bons en général, doux et patients, mais vindicatifs, dissimulés et enclins à la paresse. Tous de race africaine , ils se divisent cependant en noirs indigènes et en noirs nouvellement arrivés de la côte de Guinée. Ces derniers sont bien moins estimés que les autres, et, même entre noirs, on leur donne le surnom de nègres d’eau salée. Arrivés sur les habitations , ils contractent entre eux des mariages volontaires , et gardent presque toujours la foi promise. Le défaut le plus commun et le plus fatal à cette race est son goût immodéré pour les boissons spiritueuses.
Ces nègres forment la partie la plus nombreuse de la population. La Martinique compte quatre-vingt mille esclaves', La population libre, qui va à vingt-neuf mille âmes, se compose de deux autres races, les blancs et les hommes de couleur , presque égaux aujourd'hui devant la loi, mais séparés par de profondes nuances sociales. Les blancs se subdivisent eux-mêmes en Européens et créoles ; les premiers accourus de loin pour faire fortune, actifs, remuants , intéressés ; les autres, presque tous nés dans l'aisance, indolents, légers, prodigues. Le créole de la Martinique et des Antilles en général a tous les défauts et Loutes les qualités des races nées sous les zones ardentes. Passionné pour le bien comme pour le mal, vif, présomptueux , hospitalier , inconstant , débauché , doué de poésie et d'intelligence , il abuse sans jouir, il se blase de bonne heure, gaspillant tout, croyances et illusions. Quoique pâle et brun, son visage est généralement beau , expressif, d'un caractère hardi ; sa taille est gracieuse , son air élégant et noble. Les femmes sont à l'unisson des hommes. Pâles et incolores, elles rachètent cela par un laisser-aller parfait, par des traits spirituels et doux, par une taille ravissante de souplesse, Chez elles le premier abord est froid ; mais elles montrent ensuite de l’abandon et du naturel, Rien ne saurait rendre la mollesse onduleuse de leurs poses , quand , couchées sur un sopha et entourées d'esclaves attentives, elles semblent éviter la fatigue d’un mot ou d'un geste, et ne ramasseraient pas un mouchoir tombé à leurs pieds. Délicieuses créatures , qu’on dirait toutes nées pour être reines! Le soir pourtant quand, à la lueur des bougies, l'orchestre marque le temps pressé d’une valse, il faut les voir s’élancer fortes et légères, ne demandant merci à aucun danseur.
Au milieu de cette population de sybarites , je ne pensais plus qu'aux fêtes et aux plaisirs. Saint-Pierre était devenu pour moi une sorte de Capoue. A peine
1. On sait qu'un décret du gouvernement provisoire en date du 27 avril 1848, a aboli l'esclavage dans toutes les colonies et possessions françaises
avais-je eu le temps d'aller voir le Fort-Royal, capitale et chef-lieu militaire de la colonie , ville de douze mille âmes, plus officielle , mais moins gaie que Saint- Pierre, Là résidaient le gouverneur et les autorités sous ses ordres. Je vis tout rapidement , les casernes, l'église , l'arsenal, les prisons , les rues tirées au cordeau, la belle promenade des Savanes. Je poussai aussi jusqu’au Lamantin, bourg intérieur, célèbre par le commerce de détail qu'y entretiennent les habitations voisines, J'y arrivai un dimanche, jour de marché, au moment où les nègres venaient y échanger les denrées, résultat hebdomadaire de leur travail libre. C'était un spectacle bizarre et curieux. Ici un robuste commandeur s’avançait enterré sous une charge de végétaux , sorte de jardin ambulant qu’il voulait convertir en toile et en madras, Là une jeune négresse proposait des ananas et des iunames contre des grains de verre ; ailleurs la métisse étalait un pain de sucre, produit d'un commerce suspect et frauduleux. Le bruit de ces voix, le mouvement de ces denrées troublaient la vue et fatiguaient les oreilles.
Si j'avais écouté mes nouveaux amis, je serais resté éternellement leur hôte. Aïrivé depuis quinze jours, j'avais, à diverses reprises, préparé mon départ sans qu'il me fût possible de le réaliser. Quelque joyeuse ruse déjouait toujours mes plans. Les navires sur lesquels j'arrètais mon passage semblaient conspirer contre moi; ils partaient sans me prévenir. Enfin, ayant trouvé un bon Hollandais inaccessible aux mauvaises plaisanteries, je fis porter mes malles à son bord, et le 2% juin nous appareillâmes pour Cayenne.
Voir trois Îles parmi les Antilles, c'était faire assez pour elles, Je ne les regardais que comme le péristyle de l'Amérique : elles étaient pour moi comme la préface d'un long et sérieux ouvrage. Débarqué à la Guyane , je mettais le pied sur le continent que je ne devais plus quitter jusqu'à mon retour en France. Ce n'est pas que je regrettasse des colonies florissantes et belles comme la Jamaique et Porto-Rico, mais ces îles demi-européennes, demi-créoles, n'avaient pas une physionomie bien distincte de celles que j'avais visitées. Quelques bonnes notions recueillies sur la route me paraissaient d’ailleurs devoir suppléer amplement à cette lacune de mon itinéraire,