BOSTON. — LOWELL, = MŒURS AMÉRICAINES
A Albany nous primes le chemin de fer qui nous emporta vers le Massachusets. Ce nouvel État était, par la perfection des procédés agricoles, par ses manufaciures, les premières de l'Union; par les soins qu'il apporte à l'éducation, l'un des plus curieux qui se fussent offerts à notre exploration. Au Massachusets, il n'est pas un enfant qui ne puisse recevoir gratuitement une éducation convenable, et dans les grandes villes il y a des écoles supérieures accessibles à tous. L'État payait, en 1850, deux cent soixante-deux mille dollars pour l’enseignement, et trois cent cinquante-cinq mille pour le soutien des académies, De plus, si nous voulions voir une ville industrielle et manufacturière par excellence, c'était Lowell qu'il fallait visiter.
Nous trouvâmes Boston agréablement située sur une péninsule montueuse, au fond de la baie de Massachusets; le havre est excellent et protégé par deux forts; les plus grands vaisseaux y peuvent ètre contenus au nombre de cinq cents, La presqu'ile est liée avec Roxbury par un isthme étroit, avec Brockline par une solide chaussée de terre, et avec Combridge, Charlestown et South-Boston par des ponts d'une immense longueur. Boston est l’une des plus belles villes de l'Amérique et l’une des plus commerçantes. Vue du large, elle est d'un effet imposant et grandiose. De vastes édifices occupent $on enceinte; l'hôtel de ville domine une hauteur d’où l'on jouit d'une vue magnifique sur les campagnes environuante: ; le palais d’État, l'un des plus beaux qui soient aux États-Unis, contient une stutue de Washington. Des théâtres, une salle de concerts, la douane, le nouvuau marché, des établissements scientifiques, en tête desquels il faut placer l’Athénée, qui possède une bibliothèque de plus de trente mille volumes, l'académie des sciences et des arts, la société historique de Massachusets, et plus de “inquante églises, tels sont les monuments qui attestent l'opuicice de cette grande cité, dont la population doit en ce moment dépasser cent quarante mille habitants.
2oston est la patrie de Franklin, et cette ville a dans l'Union une physionomie tranchée; c’est une ville aristocratique, et aussi anglaise que Londres. Écoutez un Bostonien, il vous dira qu'on ne parle bon anglais que dans sa ville. Eà se sont maintenues les vieilles coutumes; on y chante encore les hymnes nasales des calvinistes de Cromwell, et après diner on resté longtemps à table. Calviniste du Covenant, gentilhomme anglais du xvu siècle, tel est l'habitant de Boston, susceptible par-dessus tout sur ce qui concerne sa cité.
Et il a droit d'en être fier, de cette cité où l'intelligence, la sévérité des mœurs, la probité et l'économie sont en honneur. Cette ville puritaine a la gloire insigne
d'avoir porté dans la vie des manufactures la régularité féconde des habitudes religieuses et la pureté des mœurs de famille, d'avoir concilié l'exploitation industrielle la plus active avec le respect de la liberté et les droits de l'humanité. Il n'y a aucune analogie entre la vie des manufactures en France on en Angleterre, à Boston ou à Lowell.
Lowell, village obseur il y a trente ans, aujourd'hui ville de trente-cinq mille âmes, est située au point de jonction du Merrimack et de la Concorde. Iln'y avait, en 1816, dans cette localité, que deux ou trois cabanes de planteurs ; une masure faite de büches, un autre édifice revêtu de plâtre, dominant le cours du Merrimack, une taverne couverte d’ardoises au service des voyageurs visitant les cascades pittoresques de Pawtucket, voilà tout. Aujourd'hui les filateurs de Lowell mettent en mouvement d'ux cent mille fuscaux ; presque tousles moulins de quelque importance appartiennent à diverses corporations qui sont au nombre de treize, et dont la principale, connue sous le nom de Compagnie Merrimack, est propriétaire du grand canal qui va prendre au niveau supérieur de la chute l'eau qui met en mouvement les machines. Non-seulement le canal est à elle, et par conséquent elle dispose de la force motrice, mais elle a eu soin d'acheter à bas prix tous les terrains environnant les chutes. Reine de l'industrie du pays, si quelque compagnie d'ordre inférieur, possédant des usines ou des manufactures, subsiste, c'est uniquement sous son bon plaisir. En 18%%, ces diverses compagnies avaient fabriqué soixante millionsde mètres de cotonnade imprimée, (ein! quinze millions de mètres de la même étoffe, ct absorbé pour le transformer ainsi /a huitième partie de tout le coton produit en Amérique.
Vous approchez de Lowell, point de fumée, de miasmes infects, d'exhalaisons putrides, de rues tortueuses ; rien d’insalubre ; l'atmosphère est vive et saine, un volume d'eau considérable arrose les rues, et l'anthracite que l'on brüle, au lieu de houille, ne vomit pas de ces colonnes de vapeurs noires qui pèsent sur Manchester et sur Shefield, Tout est tranquille et même gai; l'animation réglée de la ville, la propreté des demeures, la satisfaction des visages vous séduisent. Les écoles sont nombreuses; les pauvres gens envoient leurs enfants dans les écoles primaires, dont on ne compte pas moins de trente. Huit écoles supérieures donnent aux plus aisés une éducation complète. Les ouvriers qui estiment la science ont fondé, de leurs deniers, sous le nom de Salle des gens de Labeur, une instituticn où ils vont recevoir des leçons de langues modernes.
La vie des ouvrières de Lowell est bien plus remarquable encore. La jeune lille quitte la maison paternelle à quinze ans et se fait inscrire à Lowell, Elle y gagne huit shillings quatre pence (9 francs 20 centimes) par semaine, quelquefois davantage, sans compter la nourriture, qui lui est fournie. On la paie mensuellement; n'ayant presque rien à dépenser pour son logementet son vêtement, qui est simple, elle dépose à la banque des ouvrières ses économies, que l'on fait profiter, amasse ainsi 2 ou 3,000 francs, se marie à un colon de l'ouest, part pour les prairies ct les forêts lointaines, aide son mari dans l'exploitation d'un lot de terre
où la famille bâtit son manoir, vit propriétaire et fermière jusqu'à un âge en général avancé, et meurt paisible après avoir élevé une demi-douzaine d'enfants pour la même carrière, Rien ici ne rappelle la vie de hasard, d'excitation et de caprice si commune et si séduisante dans les grandes villes d'Europe, rien ne favorise l’affaissement du sentiment religieux et celui du sentiment de famille, Un peu de pédantisme calviniste vient répandre sur ces mœurs, comme à Genève et à Glascow, une demi-teinte de ridicule. Ces ouvrières si morales ont quelquefois le tort de se faire bleues et d'enrichir L’Almanach des Muses de Lowell de leurs vers élégiaques, incolores et faibles. Mais qu'importe! laissons à chacun ses faiblesses, et ne blâmons pas des passe-temps si pleins d'innocence:
A côté de ces mœurs industrielles méritantes et louables, plus que partout ailleurs, nous observämes, à Boston, dans leur bizarrerie, les mœurs religicuses. Je l’ai déjà dit, et ne saurais trop le répéter : peuple de contradictions, de sagesse et de folie, ce peuple américain offre à l'observateur un étrange problème : prévenu en sa faveur, celui qui le visite trouvera matière à bien des éloges et lui prédira toutes les fortunes de l'avenir ; prévenu contre lui, il pourra relever dans le cours de son voyage mille bizarreries, et il aura à lui jeter mille reproches. Sociélé grande mais jeune encore, qui se forme et s'élabore ; image de l'homme, qui partout porte en soi le bien et le mal, les deux inévitables éléments de sa nature, Aux États-Unis, toutes les religions sont tolérées, chacun y honore Dieu selon les inspirations de sa conscience. Nous avions vu des catholiques romains, des baptistes, des méthodistes, des presbytériens et des congrégationalistes, nous avions entendu des Frères Moraves, des unitairiens, Paul avait vu dans l'Utah des Mormons; nous apprîimes que Boston avait donné naissance quelques années avant notre passage à uue secte non moins bizarre, celle des millérites.
Dès les premiers jours de colonisation, le Massachusets fut agité par le fanatisme qu'avaient apporté avec eux les émigrés puritains. «Entre 1688 et 1692, dit une chronique, nous cümes à Boston un exemple singulier et formidable des ruses du démon. Dans une famille respectable, quatre jeunes enfants, dont le plus'âgé était une fille de treize ans, et le plus jeune un garçon de neuf ans, furent saisis d'une attaque violente de convulsions démoniaques, qui avaieut tous les symptômes signalés par les meilleurs auteurs sur cette matière. Ces enfants se plaignaient d’être mordus, torturés et pincés par des êtres invisibles Ils aboyaient comme des chiens et miaulaient comme des chats. Le père do famille, effrayé, alla chercher le grand médecin des àmes, le célèbre docteur Oakes, théologien expérimenté, Celui-ci déclara que les enfants étaient possédés. Une vieille frlandaise, servante dans la maison, fut dénoncée comme sorcière, par la fille ainée, qui avait eu des querelles avec cette femme, et qui l'accusa de lui avoir jeté un sort; les trois autres enfants confirméèrent la déclaration de leur aînée. Les quatre ministres évangéliques de Boston et celui de Charleston, qu’on envoya chercher tout exprès, se réunirent dans la maison du père, et firent de longues prières communes, au moyen desquelles le plus jeune
garçon se trouva soulagé. Les trois autres persistérent, et les magistrats mirent en prison l'Irlandaise, Interrogée si elle était sorcière, elle répondit qu'elle s'en flattait, Comme elle était très-pauvre et peu considérée, elle estima apparemment que ses rapports avec le démon relèveraient son crédit, et qu'il y avait là de quoi se vanter; elle se trompait : on la pendit, »
Pendant cinquante ans, ce fut dans le Massachusets, une épidémie de possessions démoniaques. Quatre ans après que la jeune fille, n'étant plus l'objet de la curiosité populaire, fut rentrée dans l'obscurité de sa vie privée, tout le village de Salem en fut saisi. Des scènes bizarres se passèrent dans les églises calvinistes; les femmes, ennemies et rivales, se levaient au milieu du service et s'accusaient mutuellement de sorcellerie. Beaucoup d'innocents périrent, et ce mouvement ne s’apaisa que dans les supplices.
Ces farouches croyances se sont adoucies, mais Boston est encore l'une des villes qui présentent le plus de singularité dans leur caractère religieux ; on y retrouve une partie de la sève puritaine et les sectes les plus bizarres, Vers 1813, le prophète Miller se mit à annoncer la fin du monde pour ie 23 décembre 18%%; l'événement ayant prouvé la fausseté de ses calculs, il remit au 23 octobre 1847, date précise, l’accomplissement de la catastrophe. Les masses populaires du Nord furent ébranlées, et ce mouvement fanatique s’étendit jusqu'à Philadelphie. Fermiers et cultivateurs négligèrent les travaux des champs; il fallut que des officiers publics, nommés à cet effet, s'occupassent de faire rentrer les grains. « J'espère, disaient les fermiers en acquittant leurs redevances, que ce sera la dernière fois. » Concorde, petite ville du New-Hampshire, fut entrainée tout entière dans le mouvement, Entre Plimouth et Boston, beaucoup de propriétaires vendirent leurs maisons et leurs domaines, et concoururent de leurs deniers à la construction du tabernacle où devaient se réunir les fidèles, vôtus de robes blanches, pour monter au ciel. La spéculation des Bostoniens fit de ces robes blanches une affaire lucrative; on lisait partout des annonces, conçues en ces mots : « Robes blanches magnifiques, à très-bon marché pour toutes les . tailles, du meilleur goût, et prêtes à livrer pour l'ascension du 23. » Quelques prédicateurs méthodistes ct plusicurs journaux fomentèrent cette étrange hallucination. Il y eut des habitants de New-York, qui passèrent la nuit du 23 au 24, revètus de leurs longues robes blanches, attendant la trompette et l'ange du Seigneur. Une jeune personne, sur le point de se marier, ayant reçu de son fiancé un collier de prix, voulut, quand elle sut que la fin du monde approchait, consacrer ce présent de noces à l'œuvre sainte du tabernacle. Le joaillier auquel elle le porta pour le vendre, lui demanda si elle n'était pas millérite, et sur sa réponse affirmative, « Voici, lui dit-il, des couverts d'argent sur lesquels je fais graver les initiales de votre ministre; je dois les lui livrer à la fin du mois, il ne croit pas un mot de ce qu’il vous prèche. »
On éleva, dans un des quartiers les plus fréquentés de Boston, un hangar temporaire en planches mal jointes et assez grand pour contenir de deux à trois
bille personnes. L'édifice allait crouler sur la tête des passants; les magistrats intervinrent et exigèrent que l'on bâtit une salle plus solide. La troupe des hallucinés s’y rendit en effet, le 23 octobre 18%7, et y passa la nuit en prières, Ils étaient vêtus de robes blanches, prêts disaient ils, à monter (£0 go up), et chantant à perdre haleine :
« Je suis tout blanc; mon âme est prête, « Je vais monter, rien ne m'arrète ! »
La salle, ornée de fleurs, était éclairée par de grands chandeliers bibliques et lapissée de textes hébreux. La nuit s'écoula, l'aurore parut, personne ne monta, et la société fit banqueroute. La salle, vendue par autorité de justice, est devenue un théâtre.
Le charlalanisme, la spéculation, l'hypocrisie, viennent se mêler aux manœuvres religieuses et les exploiter. Un prédicant s'établit dans un village, allume les esprits, enflamme les cœurs et fait contribuer les crédules. Chez un grand nombre de prétendus fanatiques, le rigorisme antique est pure simagrée. Nous assistâmes un jour à #n revival; les habitants d'un comté du New-Hampshire , à côté du Massachusets, étaient depuis longtemps, il parait, avides d'émotions religieuses; enfin un ministre mennonite, renommé entre tous, par la passion de son langage et la hardiesse de ses figures, fit publier qu'il allait prècher au milieu d'eux. C'était une fête que nous nous promimes bien de ne pas manquer.
Au jour désigné, au milieu d’une foule compacte, nous vimes apparaitre sur une sorte de tréteau un personnage pâle, maigre, exténué, l'œil cave, le front couvert d'un foulard rouge, le cou nu, l'air d’un condamné marchant avec résignation au supplice ; il faisait peine à voir. Tout se tut, il prononça lentement quelques mots, puis des murmures entrecoupés, puis un axiome, puis un autre, et, sa voix s’élevant par degrés, il entra dans son sujet, et traita des peines de l'enfer, 11 fit la peinture des supplices réservés aux damnés; ses gestes s’animèrent, son œil s'enflamma, sa parole devint aigre et véhémente, il suait à grosses goultes. S’interrompant un instant, il ôta son habit, puis recommença son infernale description, dont toutes les images, empruntées à tout ce qu'il y avait de plus révoltant et de plus hideux dans la vie physique, inspiraient un si violent dégoût que nous sortimes. Les femmes, épouvantées, tombaient dans des convulsions, se jetaient dans les bras l'une de l'autre, et chacune d'elles avait de l'émotion pour son argent, Un tel langage ne nous parut pas être celui que parle la religion, et nous ne fümes pas étonnés d'apprendre à quelque temps de de là, que notre prédicateur, après avoir essayé de vingt métiers, ne s'était arrêté à cette industrie religieuse que comme à la plus facile et à la plus lucrative.
Les mœurs, les habitudes, les singularités de toutes sortes que présente le caractère américain, tel était le sens de nos observations pendant ces derniers mois passés aux États-Unis ; nous visitämes bien encore quelques villes ; mais à
quoi bon‘entrer dans des détails sur Providence, Concord ou Portland? Ne suffit-il pas de dire que là, comme dans toutes les autres cités, nous retrouvâmes cette activité et cette puissance de l'industrie américaine que nous avions admirées à Philadelphie, New-York ou Boston. L'Amérique n’est pas une nation où le cœur absorbe toute la vie, comme dans ces contrées d'Europe dont la capitale à seule de l'animation ; ses villes sont autant de bras infatigables, toujours prêts au travail, toujours prompts au profit.
Mais les mœurs, quel singulier mélange de bien et de mal! Modèles de charité évangélique si l’on se reporte aux institutions vraiment fraternelles qui abondent dans les grandes villes, ou à cette association industrieuse et féconde qu'on nomme /'Abeille, elles deviennent une source intarissable de ridicule et de mépris quand on se rappelle le dédain des castes entre elles, cette proscription de classes nombreuses de citoyens, et quand, par contraste, éprouvant l'effet de l'axiome démocratique « Je vaux autant que vous, » toujours placé dans la bouche des pauvres, pourvu qu'ils soient de pure race blanche, on a essayé en vain de se procurer un domestique ou essuyé tous les ennuis et toutes les disgrâces si bien décrits par la voyageuse anglaise mistress Trollope. Je citerai textucllement quelques-unes des scènes de la vie américaine, racontées avec autant de sel que de vérité, ù
La voyageuse voulant s'établir en Amérique, non loin de Cincinnati, chercha à se procurer des domestiques. « La plus grande difficulté d’un établissement dans l'Ohio, dit-elle, est de trouver, comme on dit en Amérique, des gens qui vous aident; car ce serait presque un crime contre la république d'appeler domestique un citoyen libre, Toute la classe des jeunes filles qui ne peuvent gagner leur vie qu'en travaillant, est élevée dans l’idée que la plus abjecte pauvreté est préférable au service domestique. Des centaines de femmes travaillent dans des moulins à papier pour la moitié des gages qu'elles recevraient dans une maison; mais elles pensent que la domesticité compromettrait leur égalité, et il n'y a guère que l'envie d'obtenir quelque article de toilette qui puisse les déterminer à s'y soumettre, Cependant un de mes amis se donna tant de mal pour me procurer une fille, qu'un matin j'en vis entrer une chez moi, C'était une grande et forte personne qui me dit :
— «Je viens pour vous aider. »
« Cette nouvelle m'était trop agréable pour que je n'accueillisse pas bien celle qui me l’annonçait, Je lui demandai donc ce que je lui donnerais par an.
« Seigneur Dieu! s’écria la demoiselle avec un gros rire, on voit bien que vous «êtes une Anglaise. Sur ma foi, j'aimerais bien à voir une jeune demoiselle (lady) «s'engager à l'année en Amérique! j'espère bien trouver un mari avant peu de « mois ; autrement je serais une tout à fait vieille fille, car j'ai déjà dix-sept ans; « :t puis peut-être faudra-t-il que j'aille à l'école. Vous me donnerez un dollar ct « demi par semaine, et Philis, l'esclave de ma mère, viendra une fois par semaine «de l’autre côté de l'eau, pour m'aider à nettoyer, »
« J'acceptai le marché avec une respectueuse soumission, et voyant qu'elle se préparait à se mettre à l'ouvrage avec une robe jaune parsemée de roses rouges, je lui dis doucement que c'était dommage de salir une si jolie robe, et qu'elle ferait mieux d'en mettre une autre.
« Mon Dieu! c'est ma meilleure et ma plus mauvaise, me répondit-elle , car je n'en ai pas d'autre. » « Et, en effet, je trouvai que cette jeune demoiselle avait quitté la maison de son père sans autres vêtements que ceux qu'elle portait. Je lui donnai aussitôt de l'argent pour acheter ce qui lui était nécessaire, et nous nous mimes à l'ouvrage, mes filles et moi, pour lui faire une jupe. Elle applaudit d'un sourire quand la besogne fut terminée ; mais jamais nous n'en eûmes une parole de remerciement, non plus que pour aucune autre chose que nous ayons pu faire pour elle. Elle ne cessait de nous demander quelques-unes de nos hardes à emprunter , et lorsque nous refusions : « A la bonne heure, disait-elle, mais je « n'ai jamais vu gens aussi regardants que vous. Il y à des jeunes demoiselles de «mes amies qui vivent auprès des vieilles femmes de la ville, et elles et leurs filles « leur prêtent tout ce qu'elles demandent. Je parie que vous autres Anglaises vous «pensez que nous empoisonnerions vos habits, comme si nous étions des né- « gresses, »
« Cette jeune demoiselle me quitta au bout de deux mois, parce que je refusais un jour de lui prèter assez d'argent pour acheter une robe de soie pour un bal où elle voulait aller, « Alors, me dit-elle, ce n'est pas la peine que je reste ici plus longtemps. » ”
«Une autre fille se présenta pour m'aider, C'était une jolie personne à qui la nature avait donné les dispositions les plus douces et les plus aimables ; mais avant entendu répéter mille et mille fois qu'elle valait autant qu'une autre femme, que tous les homm:s étaient égaux et les femmes aussi, et que c'était un péché et une honte pour une Américaine libre d'être traitée comme une servante, tous ses bons sentiments s'étaient aigris, et la gentillesse de ses manières s'était transformée en une susceptibilité que la moindre chose irritait.
« Lorsqu'elle apprit qu'elle devait dîner à la cuisine, sa jolie lèvre se contracta : « Je vois bien, dit-elle, que c'est parce que vous ne me trouvez pas assez bonne pour manger avec vous. » Je m'aperçus bientôt qu'elle ne mangeait presque pas, et qu'elle passait le temps du diner dans les larmes. Je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour la réconcilier avec sa condition et la rendre heureuse; mais je suis persuadée qu'elle me huïssait. Je lui donnais de très-gros gages, et elle demeura jusqu'à ce qu’elle eût obtenu différents articles de toilette assez coûteux. Alors, un beau matin, elle vint me trouver avec ses habits de fête, et me dit: «Il faut que je sorte. — Quand rentrerez-vous? lui demandai-je. — Je crois, me dit-elle, que vous ne me reverrez pas. »
« Et voilà comment nous nous sépardmes. Sa sœur était aussi avec moi, mais sa garde-robe n'était pas encore au complet : elle demeura quelques semaines encore, puis partit, »
Cette même susceptibilité démocratique des classes inférieures se présenta à mistress Trollope sous une autre forme, durant son séjour à la campagne. s
«Il n'y avait pas trois jours que j'étais établie à Mohawk lorsque deux enfants en haillons, vinrent me demander je ne sais plus quel remède pour leur mère qui était malade. Quand ils eurent, le plus grand tira de sa poche une poignée de petite monnaie, et me demanda combien il devait me donner. — Nous ne consommions pas tout le lait de notre vache; on le sut et on vint me le demander, mais tous ceux qui se présentaient offraient de le payer. — Lorsqu'ils virent enfin que la vieille Anglaise (ils appelaient ainsi mistress Trollope) ne voulait rien vendre, je suis persuadée qu'ils ne l'aimèrent pas davantage ; mais ils parurent penser que si elle était folle, ce n'était pas une raison pour qu'ils le fussent aussi, etils ne cessaient de venir emprunter telle ou telle chose, comme ils disaient, mais toujours d'une manière et avec des formes-qui mettaient à couvert leur dignité et leur indépendance. Une femme me faisait prier de lui prêter une livre de fromage ; une autre une demi-livre de café. Souvent une demande de lait m'arrivait avec la condition qu'il fût bien frais et non écrémé; une fois le messager refusa le lait en me disant avec dignité : « Ma mère avait seulement besoin d'un peu de crème pour son café. »
«Je ne pus jamais leur persuader, pendant plus d’un an que j'habitai le village, que je n’entendais point vendre les vieilles hardes que je leur donnais. Ils étaient si obstinément décidés à faire du commerce avec moi, que tout en prenant ils me disaient : «A la bonne heure, mais je compte que vous me ferez travailler pour cela ; envoyez-moi chercher quand vous aurez besoin d’un coup de main. » Cependant comme je ne les envoyais jamais chercher et qu'ils ne cessaient de me répéter constamment la même formule, je commençai à scupçonner qu'ils ne me parlaient ainsi que pour éviter cette phrase la plus odieuse de toutes aux Américains : « Je vous remercie. »
Mistress Trollope subit encore bien d’autres consequences de l'égalité américaine.
«Ce qui, ajoute-t-elle ailleurs, me déplaisait le plus, c’étaient les fréquentes visites dont j'étais assaillie. Fermer sa porte est une chose dont personne ne s’avise dans l'ouest de l'Amérique. On m'avertit qu’une telle licence serait considérée comme un affront pour tout le voisinage. J'étais ainsi exposée à me voir troublée à chaque instant et de la manière la plus déplaisante par des gens que souvent je n'avais jamais vus et dont plus souvent encore les noms m'étaient tout à fait inconnus.
« Les indigènes, accoutumés à cet usage, emploient pour le supporter une méthode que je n'ai jamais pu prendre sur moi d'appliquer. Vingt fois j'ai vu des personnes de ma connaissance ainsi envahies par des visites, sans avoir l'air d’en être le moins du monde troublées ; elles continuaicnt leur occupation ou leur conversation avec moi, à peu près comme si de rien n’eût été. — Quand le visiteur entrait, elles lui disaient : « Comment vous portez-vous ? » et lui secouaient
la main. — « Assez bien; et vous? » était la réponse du visiteur, et là se bornaient les civilités. Si le nouveau venu était une femme, elle ôtait son chapeau ; si c'était un homme, il gardait le sien ; puis, prenant possession de la première chaise qu'il trouvait, il s'y établissait, et restait là une heure sans dire un seul mot, A la fin, il se levait tout à coup, en disant : «Il est temps que je m'en aille, je crois. » Puis après une nouvelle poignée de main, il s’en allait avec l'air parfaitement satisfait de la réception qu'on lui avait faite.
« Il n’était pas en mon pouvoir de conserver cette philosophique tranquillité. Je ne pouvais, tant qu'on était là, ni lire, ni écrire, je me figurais toujours que je devais entretenir la personne qui m'honorait de sa visite. Je vais donner au lecteur le procès-verbal d'une de ces conversations, rédigé immédiatement après l'événement; ce sera un échantillon du ton et des idées des visiteurs qui me venaient. Cette fois c'était un lailier.
« Eh bien! nous voilà donc maintenant loin de la vieille terre. Ah! vous avez bien des choses à voir ici, j'imagine.
— «J'espère effectivement en voir quelques-unes.
— « C’est un fait. — Ah çà! je pense bien qu'il n’y a pas assez de place dans votre petite ile, pour qu'il y croisse du blé d'Inde (maïs) de la beauté de celui que vous voyez ici.
— &Il n'en croit point du tout, Monsieur.
— «Est-il possible! Alors je ne m'étonne plus des terribles histoires que nous lisons dans les papiers, que le pauvre peuple là-bas, meurt de faim et de besoin.
— «Mais nous avons du froment.
— « Oui, les riches, sans doute; quant aux pauvres, je présume que ce n’est pas souvent qu'ils en ont chez vous.
— « Vous en avez certainement en beaucoup plus grande abondance que nous.
« Je le crois bien!
— « Et ne disent-ils pas aussi, que si un pauvre homme est assez adroit là-bas pour mettre quelques dollars l’un sur l'autre, votre roi tombe sur lui et emporte tout? Le fait-il réellement ?
« — Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu parler de pareille chose.
— «Ah! je pense qu'ils sont joliment discrets sur cela. Vos gazettes ne sont pas comme les nôtres, je suppose ? Maintenant nous disons et imprimons tout ce qu'il nous plait.
— «Il me semble que vous dépensez bien du temps à lire les gazeltes.
— «Hé! je vous demande comment nous pourrions le dépenser mieux? Que doivent faire des hommes libres, sinon veiller sur leur gouvernement, et prendre garde que ceux à qui ils donnent les places, fassent leur devoir ?
— «Je pense pourtant quelquefois, que vos clôtures pourraient être en meilleur état, et vos routes mieux entretenues, si vous donniez moins de temps à la politique,
— « Dieu soit loué! On voit bien que vous ne savez guère ce que c’est qu’un pays libre. Qu'est-ce qu’une bonne route en comparaison de la liberté d’un Américain né libre; et qu'importe une barrière rompue par-ci par-là, auprès de savoir si les hommes que nous avons trouvé bon d'envoyer au Congrès, parlent proprement et comme nous leur avons donné mandat de parler.
— «C'est donc par devoir alors, que vous allez au cabaret lire les gazettes ?
— Il n’y a pas de doute; et qui ne le ferait pas, ne serait pas un véritable Américain né libre. Je ne dis pas que le père de famille doive toujours caresser la bouteille; mais je dis que j'aimerais mieux que mon fils s’enivrât trois fois par semaine, que de le voir ne pas prendre souci des affaires de son pays. »
La petite maison de campagne de miss ‘Trollope avait un grand portique dont l'ombrage de plusieurs beaux acacias faisait une délicieuse chambre de repos. « Nous y étions un jour, dit notre voyageuse, lorsque nous aperçümes dans un champ, tout près, quelques travaux qui semblaient annoncer des projets de construction. Ces symptômes nous alarmèrent ; nous avançâmes vers les ouvriers et nous leur demandämes de quoi il s'agissait. « Il s'agit, nous dit l’un, d'un abattoir pour les cochons. » Il fant savoir que la quantité de cochons consommée en Amérique est inmense, et que nous en voyons chaque jour de grands troupeaux se diriger vers la ville, Je fus donc fort effrayée de la nouvelle, et réfléchissant que le lieu choisi pour établir cette boucherie était environné à peu de distance de différentes maisons appartenant à des personnes de distinction, je demandai à l'ouvrier si ces personnes ne s’y opposeraient point, pour cause d’incommodité? — « Pour cause de quoi?» reprit-il avec étonnement. — Je lui expliquai ce que je voulais dire. « Il n'y a pas de danger, mistress : c'est bon pour un pays de tyrannie comme le vôtre, où l’on songe plus au nez d’un riche qu'à l’estomac d’un pauvre. Mais nous sommes trop libres, nous, pour avoir une loi de cette espèce. »
La démocratie américaine semble avoir amené le mépris pour les femmes; comme en dépit de l'égalité elles ne font point partie du souverain, elles demeurent étrangères à la vie politique de leurs maris; et comme cette même vie politique occupe sans cesse ces derniers, et les absorbe, il s'ensuit que les hommes et les femmes forment deux races isolées et qui ne se rapprochent guère que pour les choses indispensables. De là sans doute cette grossièreté d’habitudes, l'éloignement de tous les goûts élégants et des arts, enfin l’infériorité des femmes, lorsque, ne prenant pas le dessus sur leur condition, elles ne se font pas protectrices des noirs, membres des clubs féminins, publicistes ou orateurs dans les meetings.
Je terminerai ce rapide extrait des observations de mistress Trollope par une anecdote qui peint l'esprit d'épargne et de spéculation dont les enfants même sont possédés aux États-Unis.
{y avait dans le village une maison que sa pauvreté faisait remarquer; elle avait un si grand air de misère, que cela m'empècha pendant longtemps d'y
entrer. Un jour cependant, informée que j'y trouverais des poulets et des œufs dont j'avais besoin, je me décidai à le faire. Je frappai, et quand la porte s'ouvrit, je fus sur le point de renoncer à mon entreprise. Jamais pareil repaire de saleté et de misère n'avait frappé mes yeux. Une femme, vivante image de la malpropreté et de la fièvre, tenait sur son bras gauche un sale enfant, tandis que de la droite elle pétrissait de la pâte dans une huche. Une grande fille maigre, de douze ans, était assise sur un tonneau, rongeant une croûte de pain. Quand j'eus dit l'affaire qui m’amenait, la femme me répondit: « — Je n'ai ni poulets ni œufs à vendre; mais mon garçon en a, et en abondance. Holà! Nick, s'écria-t-elle en se tournant vers le haut d'une échelle qui se perdait dans une ouverture du plafond, descends; voici une vieille femme qui a besoin de poulets. »
« Au même instant, Nick parut au haut de l'échelle; je reconnus en lui un des principaux personnages d’une troupe de polissons que j'avais remarqués dans mes promenades, jouant aux billes dans la poussière, et jurant à qui mieux mieux ; il avait l’air d'avoir une dizaine d'années.
« -— Avez-vous des poulets à vendre, mon garçon ? lui dis-je.
«— Oui, et des œufs aussi, et plus que vous ne m'en achètcrez. »
« M'étant informée du prix, je me rappelai que c'était précisément celui que je payais au marché; mais au marché on me livrait les poulets tout plumés ct tout prêts à être mis en broche; je fis part de cette observation à mon jeune commerçant.
«— Oh! si ce n’est que cela, me dit-il, je puis vous retrousser vos poulets tout aussi bien qu’on fait au marché.
«— Vous, Nick? j'imaginais que vous aimiez trop les billes pour être capable de pareille chose.
«il me lança un regard moqueur: —- Vous ne me connaissez guère, dit-il; quand avez-vous besoin de vos poulets ? »
«Je le lui dis, et à l'heure indiquée il me les apporta fort bien préparés. Depuis, je fis souvent affaire avec lui. Lorsque je le payais, il plongeait toujours la main dans le gousset de son pantalon. Comme c’était là sa caisse, je présume que la citadelle était mieux fortifiée que les ouvrages extérieurs de la place, lesquels tombaient en ruines. Il avait coutume d’en tirer plus de dollars, de demidollars et de menue monnaie que sa sale main n’en pouvait contenir. Cela excita ma curiosité; et quoique j'éprouvasse un dégoût involontaire pour ce petit juif, il m'arrivait presque toujours de causer avec lui.
« — En vérité, Nick, vous êtes bien riche, » lui dis-je un jour qu'il étalait avec son ostentation ordinaire son petit trésor. Il se mit à sourire avec une expression qui n'était nullement enfantine, et il me répondit: « Ce scrait une mauvaise affaire pour moi si je n'avais d'argent que ce que j'en montre. »
«Je lui demandai comment il menait son commerce, Il me dit qu'il achetait des œufs au cent et des poulets à la douzaine, des vendeurs qui allaient au marché
et qui passaient devant leur porte; qu'il engraissait les poulets dans une cage qu'il avait construite lui-même, et qu'après il en tirait le double; et que pour les œufs, ils lui donnaient aussi un bon bénéfice vendus à la douzaine.
« — Et donnez-vous de l'argent à votre mère?
«— Ah! bien oui, me répondit-il en me lançant un autre regard sournois.
« — Eh! qu'en faites-vous donc, Nick? » Son visage me répondit très-franchement : qu'est-ce que cela vous fait? Mais sa bouche fut plus discrète, et il me dit d'une manière assez gracieuse : « Je le soigne, Madame. »
« Comment Nick avait-il gagné son premier dollar, c'est ce qu’on ne savait pas. J'appris que lorsqu'il entrait dans la boutique du village, la personne qui était au comptoir regrettait toujours de n’avoir pas deux paires d’yeux; une fois ce dollar gagné, l'intelligence, l'activité, l'industrie avec laquelle il réussit à le faire croître et multiplier, aurait été charmante de la part de l'un de ces petits héros irlandais de miss Edgeworth qui aurait porté le profit à sa mère, mais était détestable dans la personne de Nick. Aucun sentiment humain ne semblait échauffer son jeune cœur, pas même l'amour de sa personne; car il n'était pas soulement sale et déguenillé, mais il avait l'air à demi mort de faim, et je suis sûre que la moitié de ses dîners et de ses soupers servait à engraisser ses poulets.
« Dans l'histoire de Nick, l'un des traits caractéristiques est l'indépendance de cet enfant de dix aus. C'est un exemple entre mille du caractère avide, sec et spéculateur que cette indépendance engendre. Selon toutes les probabilités, Nick deviendra très-riche, et rien n'empêche qu’il ne soit un jour président de l'Union! »
Cette indépendance hâtive, l'amour précoce de l'argent joint à la sécheresse du cœur chez des enfants, une sotte exagération du principe d'égalité, un manque absolu des usages de politesse et de discrétion admis en Europe chez toutes les nations; ces défauts nous ont bien souvent choqués comme mistress Trollope, dans le cours de notre voyage aux États-Unis; mais si graves qu'ils paraissent, je le répète encore, ne condamnons pas les Américains; ils rachètent ces facheuses imperfections par des vertus : associations utiles et pratiques, pour faciliter le travail, pour encourager la tempérance, pour émanciper les noirs; associations qui ont étendu la colonisation, amélioré la condition des ouvriers, fait disparaitre dans de grandes villes l’ivrognerie, donné aux noirs affranchis la retraite de Libéria, et fécondé sous toutes les formes ce sol prédestiné par une magnifique nature aux grandes choses. Hommes, c'est-à-dire êtres imparfaits, n'exigeons pas ici plus qu'ailleurs la perfection; et, nous réjouissant du bien, nous détournant du mal, admirons cette inépuisable puissance de Ja main divine qui façonne sans relâche le même corps, et rajeunit par une forme nouvelle l'antique société des hommes.
1. Domestic manners of the Americans, by mistress Trollope. Extraits traduits par Th. Jouffroy daus la Revue des Deux Mondes, juin-juillet-octobre 1832, — Philarèt:-Chasles, mai 1850,