‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 83 sur 112 · CALIFORNIE, — SAN FRANCISCO. = LES MINES · texte numérisé non relu

CALIFORNIE, — SAN FRANCISCO. = LES MINES

Un des soirs de l'hiver que nous passâmes ensemble au milieu des États du Nord, nous étions assis, Paul et moi, auprès du foyer de notre modeste chambre d'hôtel; nous nous chauffions gaiement, tandis qu’au dehors le vent faisait entendre ses grondements longs et monotones, et que la pluie frappait aux vitres. Combien de fois, par un temps pareil, nons nous étions trouvés sans souper ct sans gîte sous le ciel froid et sombre. — « Moi, je me souviens d’avoir franchi les Andes par une nuit aussi triste, affamé, tout mouillé, marchant longuement sans savoir quand se montrerait une maison hospitalière, et j'en frissonne encore. » — « Moi, j'ai aussi, par une nuit fraiche et pluvieuse, traversé la Sierra-Verde vers le territoire des Yakis, au Mexique. Nous étions trois compagnons, Français (ous trois, et, pour nous donner courage, nous disions en chœur une chanson de France, » Et de là nous remontions la chaîne des souvenirs, et nous retournions vers le passé. Dans une de ces longues causeries, charme du voyageur, qui souvent se prolongeaient, sans que nous nous en fussions aperçus, fa nuit presque entière, je priai Paul de me raconter avec quelques détails son séjour en Californie, car, au moment où s'était déclarée la fièvre d’or, errant dans les pampas de l'Amérique du Sud, je n'avais entendu que vaguement parler des entrainements et des effets merveilleux de ce délire; et aujourd'ui, séparé de cette contrée par toute la largeur de l'Amérique et par les Montagnes Rocheuses, je n’avais aucun espoir de la visiter. Mon ami se prêta volontiers à la satisfaction de mon désir, et commença son récit de la sorte.

« J'étais à Paris lorsqu'on apprit en Europe qu'une contrée du nouveau Monde venait de révéler ses richesses. La nouvelle fut d'abord accueillie avec peu de confiance; pour ma part, je me rappelai la fable décevante de l'Eldorado, et je fus incrédule. Mais bientôt les récits se confirmèrent; le bruit de l'or fut assez retentissant pour se faire entendre dans le grand tumulte de l'Europe; les journaux venus d'Amérique nous racontaient comment de pauvres gens, des matelots déserteurs, partis sans autre aide que leurs bras et une pioche, avaient soudainement réalisé toute une fortune; un entrainement irrésistible s'empara des esprits; on se montrait sur la carte cette merveilleuse Californie presque inconnue la veille : là étaient la fortune et l'or, l'or avec toutes les jouissances embellies par le rêve, c'était là qu'il fallait aller.

« Vous savez, mon ami, combien peu ma condition était alors en harmonie avec mes goûts, je ne sais quel désir de visiter les terres lointaines me pressait depuis longtemps; au milieu de mes occupations paisibles, ma pensée toujours

inquiète se reporlait vers les régions des larges fleuves et des vastes forûts; j'étais pris de cette fièvre de voyage que vous avez ressentie comme moi.

«Sur ces entrefaites, un ouvrage intitulé Exploration de l'Orégon et des Culie fornies, par M. Duflot de Mofras, tomba entre mes mains; j'y lus, au milieu de détails géographiques, que l'aspect du pays était des plus riants; que dans la longue suite de vallées dont il se compose, on cultive la vigne, l'olivier, les orangers, tous les fruits d'Europe : vins semblables à ceux d'Espagne, forêts épaisses, gibier de toute sorte, de la solitude, de l'espace, de l'air; c'était un pays, n’eût-il pas une once d'or, qui me semblait digne d’être visité. Alors, comme tant d'autres, léger de bagages, riche d'espérances, je partis gaiement,.

«A mon arrivée, il s'en fallait bien que la Californie fût encore une solitude ; sa capitale, San-Francisco, était déjà la Babel des nations, une ville étrange où se heurtaient tous les usages, tous les costumes, toutes les races, tous les idiômes. Pendant la traversée, j'avais entendu, au sujet de la Californie, les propos les plus contradictoires ; nous étions alors à la fin de 1839, et l'existence des mines ne semblait pas partout bien constatée : les uns disaient que c'était une immense duperie, un yankee puff pour attirer les colons et les capitaux dans la contrée; les autres prétendaient que toute cette région était malsaine et inhospitalière ; à Valparaiso, on nous avait prévenus que nous n’y rencontrerions ni lois ni gouvernement, ni garantie d'aucune sorte pour nous et nos biens, A Taïti, aux îles Sandwich, mêmes doutes, même défiance, même curiosité, Tout le monde était donc sur le qui-vive et dans une complète incertitude.

« Bientôt la côte se montra, la baie immense de San-Francisco laissa entrevoir son étroite ouverture entre deux montagnes qui dominent la mer, et nous aperçümes au milieu d'une forêt de mäts, les pavillons de toutes les nations, français, anglais, chinois, chiliens; sur les ponts des navires, nous entendimes les cris de toutes les langues; sur le port nous vimes une agitation et un mouvement inexprimables, A côté de ce tumulte, et comme par contraste, une multitude de navires semblaient entièrement déserts et mornes; ils avaient été abandotinés par leurs équipages emportés vers les placers par celte fièvre jaune minérale (zineral yellow fever ) qui régnait à ce moment dans toute sa force. Le commodore Jones, après avoir vu déserter un grand nombre de ses matelots, avait dû conduire sa croisière dans la mer du Sud, pour attendre que les esprits se fussent calmés; le bâtiment Ohio, qui portait le pavillon de commandement, avait perdu cent quarante hommes en quelques jours; tous les autres vaisseaux étaicnt à moitié délaissés par leurs équipages. Dans la ville, on racontait comment la même effervescence s'était emparée des troupes : le colonel Stevenson avait été abandonné de tout son régiment; et le commandant de Monterey, colonel de dragons, après avoir vu partir un à un tous ses soldats, resté seul avec les bagages, s'était mis à utiliser les chevaux en les chargeant de tous les eflets qu'il put se procurer, pour aller les vendre aux placers.

« San-Francisco comptait déjà, à la fin de 1819, 50,000 âmes, Cette ville qui,

quinze mois auparavant, contenait à peine une vingtaine de cabanes grossières, promettait, grâce à son port et au voisinage des mines, de devenir la capitale de la mer Pacifique. La ville, lorsque j'y arrivai, avait une bourse, un théâtre, des églises de plusieurs cultes chrétiens, et quelques maisons en pierre; on venait aussi de réserver un emplacement pour le cimetière, Auparavant, quand un homme avait cessé de vivre, on ouvrait tout simplement le sable et on l'y déposait sans croix, sans prières. La plupart des demeures étaient construites en bois ou simplement en toiles soutenues par des piquets. Le feu avait déjà porté une fois, à cette époque, ses ravages à travers ces constructions primitives, mais le désastre avait été vite réparé, il ne restait plus aucune trace de l'incendie, et je pus voir des deux côtés de la ville, en suivant à plage, de longues rangées de tentes se prolongeant à perte de vue, et présentant un aspect plein d'originalité. Au surplus, la ville semblait se développer à vue d'œil; chaque jour, on enfonçait à la vapeur des pilotis composés de pins énormes amenés de l'Orégon ou de la côte nord de Californie, et en peu de temps un nouveau quartier était conquis sur le port. On poursuivait aussi, mais avec moins d'activité, le pavage en bois des rues; ce pavage, quoique très-coûteux, était rendu indispensable, par la boue infecte et épaisse qui recouvre toutes les rues de la ville.

«Je n'aperçus dès le jour de mon arrivée de la cherté exorbitante de la vie matérielle, et je tremblai pour ma bourse légère en apprenant que le prix d'un cul s'élevait jusqu'à cinq francs, et que quelques pommes de terre en pouvaient coûter trois. Les charpentiers, menuisiers, gens de main-d'œuvre, étaient payés cinq piastres par jour (25 francs); les maçons, leur état était en ce moment le meilleur, ne travaillaient pas à moins de huit, Que faire? Comment n'utiliser dans cette vaste ruche où la moindre inaction devait amener la plus profonde misère ? C'était un grave problème, et que la modicité de mes ressources ne me laissait que peu de temps pour résoudre, Le hasard parut me servir à souhait le jour même de mon arrivée : je m'étais dirigé vers une taverne de pauvre apparence, pour prendre mon repas du soir; il se trouva qu'elle était tenue par un Français; celui-ci ne pouvait suffire seul au service de ses nombreuses pratiques, il me reconnut pour compatriote, et apprenant que je n'avais pas de moyens d’existeuce, il me proposa de prendre la place de son garçon qui, la veille, avait été assassiné dans une rixe; je devais être logé, nourri, et recevoir une piastre par jour. C'était, comme début, une magnifique condition, Je commencai le lendemain tnème mon service; mes fonctions me laissaient peu de loisirs, cependant je fus bien aise d'avoir trouvé une occupation qui me permit d'observer la singul'ére société au milieu de laquelle j'allais vivre.

«Quels singuliers visages, quels bizarres costumes passaient devant mes yeux! des enrichis de la veille, des malheureux condamnés par le destin, malgré leur activité, à rester toute leur vie pauvres, des gens qui avaient touché presque à la fortune, et dont les espérances et les profits s'étaient engloutis dans une dernière

spéculation, Les visages étaient d'autant plus variés, et les gens qui passaient devant moi d'autant plus nombreux, que mon patron joignait à son industrie les bénéfices d'une table de jeu, circonstance que j'ignorais lorsque j'entrai chez lui. Rien de plus étrange que le spectacle qu'offrait tous les soirs, après huit heures, notre maison. Au dehors, une foule immense en obstruait les portes; à l'intérieur les joueurs avides se forçaient un passage jusqu'à la table de monte, et, dans leur fougue impatiente, en venaient souvent aux mains. Ailleurs, c’est avec les armes naturelles que se vident en général les querelles de cette sorte. En Californie, une injure ou même un simple froissement étaient à l'instant suivis d’un coup de poignard ou de pistolet. « Silence là-bas! » criait-on de la banque lorsqu'il partait un coup de pistolet dans la salle, « vous faites trop de bruit, damnés coquins que vous êtes! » J'{ make a hole in hou (je ferai un trou dans votre personne), criait-on d'un autre point; may the devil take me if I don't {que le diable m'emporte si je ne le fais pas), telles sont les observations courtes mais énergiques qui retentissaient de tous côtés. Négociants en faillite, banqueroutiers poursuivis par la justice, faiseurs de projets et chercheurs d'aventures de tous les pays, telle était la société au milieu de laquelle il fallait vivre.

«Un fait qui me surprit cependant tout d'abord, c'était la rareté des vols malgré les facilités de tout genre qui s'offraient aux mauvais instincts de la population agglomérée dans la ville. Ainsi, dans la cour des maisons particulières, devant les portes, dans les rues, sur les places publiques, partout des tas de marchandises venues de tous les points du globe éparpillées là, en apparence sans protection ni surveillance aucune, demeuraient intactes. La raison que je ne tardai pas à connaître en est dans le code de morale particulier à la Californie, code accepté et reconnu de tous. Ainsi, il est bien permis de s’y passer le caprice d’un coup de couteau ou de pistolet dans une affaire de vengeance personnelle ou dans une querelle, mais toucher au bien d'autrui est le plus grave des crimes: une vingtaine de balles partent à l'instant des tentes et des maisons voisines, et vont chercher le voleur. Marchand, mineur, batelier, tout le monde est prêt à quitter ses occupations pour s’élancer à sa poursuite, car tout le monde est int'ressé à empêcher le vol. Un autre fait également curieux était la rapidité toute sommaire avec laquelle s'exerçait la justice. Dans les premiers temps de mon séjour, l’alcade d'un district voisin de la ville avait acquis une grande réputation et beaucoup d’estime pour la fermeté et la sévérité qu’il apportait dans la répression des crimes et des délits. Or, sa réponse unique et invariable, quand on amenait un inculpé devant son tribunal, était : « Pendez! » et ce jugement s’exécutait toujours à la lettre et sans miséricorde. Si par hasard quelqu'un faisait l'observation : « Mais l'inculpé peut ne pas être coupable, écoutons sa défense, — Ah bah! répliquait l'alcade; vous le savez bien, citoyens, il n’y a pas d'innocents parmi nous, S'il n’a pas commis le délit en question il en a commis d'autres, ici ou ailleurs. Pendez! » Les assistants disaient : «Il a raison! » et ils meltaient le jugement à exécution,

« À ce moment on suivait encore l’ancien système espagnol, qui, laissant tout

pouvoir à l'alcade, n’admet pas l'intervention du jury. Depuis, ce système a été modifié , les Américains éprouvant une répugnance invincible à se passer d'un accessoire qui seul empêche la justice de dégénérer en despotisme. Il est vrai que l'adoption du jury ne servit, dans les circonstances où l'on était alors, qu'à rendre la procédure un peu plus grotesque. Une fois, je vis un jury de douze ivrognes se constituer pour juger un autre ivrogne. Le verdict de culpabilité fut suivi de la formule favorite de l'alcade : « Pendez ! » Alors je fus témoin de la scène la plus étrange qui se puisse imaginer. Le président du jury, lui-même fortement pris de vin, tira de sa poche une Bible, et en lut un chapitre au malheureux condamné; puis chaque juré l'embrassa en l'assurant qu'un sentiment de devoir avait seul dicté son verdict. « Allons, camarade, ajoutèrent-ils, du courage; il te reste encore quinze minutes à passer ici-bas pendant qu’on prépare la corde, comment désires-tu les employer? Veux-tu une pipe et du tabac? on te les donnera. Préfères-tu du brandy ? » Puis jury, condamné et spectateurs allèrent s'enivrer tous ensemble. %4« Au milieu de la vie agitée et tumultueuse de San-Francisco on n'est pas sans rencontrer quelques distractions en dehors du jeu ou des observations physiologiques. Des musiciens donnent des concerts, et jouent les airs de tous les pays; ils sont sûrs de faire de bons profits, car rien ne plaît ‘ant à l'exilé que les accents qui lui rappellent la patrie. Un instrumentiste ordinaire gagne une once (80 fr.) dans sa soirée ; un violoniste qui ne joue pas trop faux peut espérer le double. De plus, il ÿ a des journaux en grand nombre. De mon temps on en comptait huit : l'A/ta California, le Pacific-New , l'Evlning Picayune, le Journal of Commerce, ete, Au surplus, dans l'intérieur, la moindre localité a aussi sa feuille publique qui, tous les matins, hormis le dimanche, célèbre sur tous les tons, la grandeur de la ville, son importance, l'avenir qu’elle ne peut manquer d'obtenir, grâce à son excellente position; enfin le bonheur et la richesse de quiconque aura l’heureuse pensée d'acheter un ou deux lots de ses terrains.

« San-Francisco a plusieurs théâtres. Le principal est le Jenny Lind Theatre, où l’on joue les pièces de Shakspeare. Les frères Ravel y montraient aussi leur force et leur adresse. Ces deux Elercules faisaient fureur; la concurrence vint troubler leurs succès : un théâtre rival s'éleva auprès du leur, et on lisait sur la nouvelle affiche : Venez voir ceux qui surpassent les frères Ravel! Ces lieux de réunion m'ont semblé fort tristes : dans toutes les parties de ces salles on ne voyait que des têtes d'hommes raides et affairés.

« San-Francisco avait aussi des bals, mais quels bals ! Comme aux théâtres, on n'y voyait que des hommes. Les femmes commencèrent cependant, vers le moment de mon départ, à devenir moins rares; mais celles qui avaient suivi leurs maris restaient au comptoir ou dans leurs ménages, et j'avoue que les bals de San-Francisco ne méritaient pas de les en faire sortir. I y avait cependant un petit endroit de la rue Clay, Adelphi-Theatre, où de certains tableaux vivants

avaient beaucoup de’succès, à en juger par le prix des places fixé à quatre et cinq piastres, De plus, pendant le jour, ceux des riches qui voulaient manger leur argent dans le lieu même où ils l'avaient gagné, pouvaient boire, fumer, monter à cheval en compagnie des personnages de ces tableaux.

« Je compléterai la description de San-Francisco en parlant de l'effet singulier produit par les petites maisons en tôle, en fer-blanc, en zinc, en fonte, en fer laminé, et surtout en bois, venues de Suède, de France, d'Angleterre, d'Amérique. La Chine en avait aussi envoyé un nombre considérable, et elles étaient les plus jolies, les mieux faites, et les moins chères : on s'en procurait une au prix de 50 ou 60 piastres. Elles me parurent charmantes avec leurs dessins grisdtres, leurs toits presque plats, et leurs fenêtres garnies de feuilles d'écaiile tenant lieu de vitres, On rencontrait aussi des cabanes sauvages faites de branchés de chènes verts, de bruyères, recouvertes de toile ou de terre; des tentes, des baraques de toutes dimensions, de toutes pièces, enfin des sortes de guérites à peine suffisantes pour contenir et abriter un seul hôte. Les nouveaux quartiers de la ville étaient en partie situés dans les bas-fonds ou sur les monticules; leur sol, encore aux trois quarts couvert de broussailles, est composé d'un sable fin et profond, dans lequel on peut à peine marcher. En été, le vent du nord, qui souffle avec force, vous envoie des nuages de ce sable dans les yeux, rappelant le simoun du désert, avec cette différence toutefois qu’en même temps il vous glace par son froid pénétrant.

« Ajoutez, pour compléter ce tableau d'ensemble, que les intervalles qui séparent ces habitations sont encombrés d'animaux domestiques. Chevaux, mulets, vaches, pores, poules, vivent en liberté dans ces singu'iers quartiers, et il est facile de juger des inconvénients qu'entraine une pareille population : l'odorat et l'ouie en sont continuellement offensés. Cependant tout cela, vu d'un coup d'œil du haut des monts, ofre un panorama qui ne manque ni de charme ni de magnificence.

«Mon séjour à San-Francisco n'avait rien qui me déplût; ma condition n'était pas désagréable, car il n'était pas humiliant de demander, comme tous ceux qui m'entouraient, mes moyens d'existence à mes bras, Grâce à assez d'économie et à des bénéfices produits par des courses et des commisssions qui, en Europe, eussent passé pour un métier de portefaix, mais dont personne ne rougit en Californie, je voyais s'augmenter mon petit pécule, lorsqu'un accident inattendu renversa ma brillante position. Parmi nos nombreuses pratiques, il en était un assez grand nombre qui ne payaient jamais, et, circonstance que mon associé m'avait dissimulée quand il m'engagea, c'était en voulant contraindre l'une d'elles à partir, que le garçon mon prédécesseur avait été tué, Parmi ceux qui s'obstinaient à boire et à manger chez nous sans payer, se trouvait un Américain, matelot déserteur, toujours le pistolet à Ja main et la menace à la bouche. Las de ses persécutions, mon hôte alla un jour trouver le fameux alcade dont j'ai parlé au com'nencement de ce récit, et lui demanda protection.

Le magistrat écrivait en ce moment un verdict qu'il venait de prononcer, A la plainte qu'on faisait, il ne répondit point; seulement, lorsque les circonstances eurent été détaillées, il étendit la main, prit sur la table un pistolet à deux coups, et l'offrit au plaignant sans lever les yeux de dessus son papier. — «Qu'est-ce, monsieur l'alcade? Que voulez-vous? — Prenez, répondit le magistrat avec son laconisme habituel. Vous vous laissez insulter, c'est que vous n'avez pas de pistolets. Prenez, vous me le rendrez après. » Mon compatriote ne goûta pas cette façon de se faire à soi-même justice ; il ramassa ses effets, son argent, et ferma boutique. De la sorte, je me trouvai pour la seconde fois sans profession et avec peu de ressources au milieu de San-Francisco. A vrai dire, je ne m'en émus guère; j'avais observé la ville et ses habitants, j'étais curieux de connaitre par moi-même les mines et l'intérieur de la contrée; il n’y avait rien de mieux, dans ce désir, que de prendre le métier de mineur; ce fut la résolution à laquelle je m'arrôtai.

« Quelques Français, récemment arrives comme moi en Californie, s'étaient associés dans l'intention d'explorer les placers du sud ; je me joignis à eux, et le surlendemain nous partimes, portant chacun avec nous toute notre fortune : une pioche, une pelle, la battée, le berceau pour recueillir l'or, des couvertures, une poudrière au côté, un fusil à deux coups ou un rife, longue carabine, deux pistolets pendus à une ceinture de cuir, avec un large couteau pour gratter les trous dans les fentes des rochers; enfin un sac contenant des provisions. Nous commençàämes notre vie aventureuse, toujours en marche, toujours cherchant, campant là où la nuit nous surprenait, et repartant aux premières lueurs du jour pour des excursions nouvelles, Lorsque nous avions trouvé une place où nous espérions être payés de nos peines, nous nous y arrètions, marquant au moyen de quatre piquets plantés aux quatre coins, selon la loi des placers, l’'emplacement que nous voulions exploiter.

« Le pays que nous parcourions était d’une grande magnificence ; nous étions alors au mois d'avril, et à chaque pas les tableaux les plus enchanteurs se déroulaient devant nos yeux à travers les gorges de la Sierra-Nevada. Des fleurs aux couleurs éclatantes embellissaient les coteaux et les ravins; des arbrisseaux couvraient le sol de leurs bouquets embaumés. À mesure que nous gravissions les divers échelons de la chaine de montagnes, la nature y devenait plus imposante, et déroulait devant nous de nouvelles grandeurs. Les blocs, les pyramides de granit, jetés sur les bords des torrents, attestaient d’antiques convulsions du sol, et cependant, là encore, la terre conservait sa fécondité; les églantiers, les vignes sauvages enlaçaient de leurs rameaux les rochers; les marronniers (e Judée, les saules, les lauriers n'avaient rien perdu de leur vigueur.

« Les premiers jours de notre excursion se passèrent bien; nous marchions ainsi d’enchantements en enchantements. Mais nos peines grandirent avec nos plaisirs, puis ne tardèrent pas à les dépasser. Les montagnes devenaient tellement élevées que les deux mules qui portaient notre petit bagage pouvaient à

peine avancer, Peu à peu la riche végétation qui nous avait tant charmés faisait place à la végétation plus sévère des chênes et des pins. Nous eûmes encore une jouissance délicieuse, ce fut lorsque, parvenus au sommet le plus élevé, nous vimes se dérouler sous nos pieds un panorama immense. Ce n’était plus la ligne restreinte d'un horizon borné que nous apercevions; l'œil plongeait dans l'immensité sans rassasier sa vue, et il semblait que nous planions sur le monde. Je n'avais encore vu qu'un spectacle qui égalât ce tableau sublime : c'est dans une tempôte du cap Horn, quand le navire, sc dresrant à la cime des lames, sortait du gouffre où il semblait englouti, et laissait voir d'un coup d'œil les mille cimes d'une mer furieuse, montagnes vivantes qui s'avançaient sur nous en frémissant. et qui mêlaient leurs voix à la voix terrible des vents déchaînés.

« Quand nous eùmes redescendu l'autre versant de la Sierra, nous commen cames nos explorations; souvent des cours d'eau peu larges et peu profonds, mais très-rapides à cause de leur pente inclinée, se présentaient devant nous; nous les essayions, mais bientôt l'expérience nous apprit qu'il n'y a pas d’or dans les montagnes à base de granit. Si quelques ruisseaux qui les traversent en possèdent une certaine quantité, c'est qu'il leur fut apporté de loin par les courants venus des terrains aurifères; et cet or est fin et mince, parce que celui d’un plus grand poids à été beaucoup plus tôt entrainé au fond. Les principaux placers du sud sont ceux du Toualamé, de la Mariposa et de l’Agua-Frio; on venait d’en découvrir plusieurs autres. Nous visitâmes d'abord celui d'Oro-Grosso, où des mineurs avaient trouvé de l'or en grains de la valeur de plusieurs piastres et mème de plusieurs onces. Stimulés par ces succès, nous établimes en ce lieu notre campement, et nous nous mimes à travailler au couteau, c'est-à-dire que nous creusions la terre jusqu'à ce que le roc fût dégarni; puis nous grattions avec soin dans les fentes des rochers et au fond du lit de l’Arroyo (c'est le nom qu'on donne au cours d'eau); nous ramassions ensuite à la main ce que nous pouvions trouver d'or. Un matin, il ÿ eut parmi les mineurs du placer un grand enthousiasme. Un marin de notre pass, après avoir percé un trou d'environ cinq pieds carrés sur neuf à dix de p'siondeur, trouva d'un seul coup dans les fentes du fond onze onces en or magnifique, parfaitement pur; un seul morceau pesait six onces. La joie fut générale; cette heureuse trouvaille nous semblait à tous de bon augure; et nous travaillâmes avec ardeur autour du terrain privilégié, espérant obtenir notre part de la veine, mais la veine prenait fin dans le trou où elle avait pris naissance; notre travail fut insuffisamment récompensé, et nous fümes obligés de nous mettre de nouveau en quête d'une place et d’une fortune meilleures.

« L'association que nous avions formée, mes compagnons et moi, en partant de San-Francisco, était loin de prospérer; à peine si, jusqu'à ce moment, nous avions trouvé de quoi vivre au jour le jour. Nous nous dirigeâmes, dans l'espoir d'être plus heureux, vers la Mercedès, l’une des rivières qui prennent leur source dans la Sierra-Nevada, et dont les bords ont été le plus exploités,

« Al est rare aux mines que l'homme reste isolé; son isolement entrainerait l'impuissance dans les grands travaux. Les mineurs unissent donc leurs forces jour rendre leur travail plus profitable, Nous étions un groupe de dix mineurs volontairement placés sous la direction de celui qui avait fait preuve de plus d'habileté; nous ne nous épargnämes pas la peine et la fatigue. Voici en général coinment procède le travail aux mines.

« Avant de rien entreprendre, les travailleurs les plus expérimentés se concertent el pésent les chances favorables ou contraires. Les contours des rivières sont préférés, parce que c’est là que l'or a dû s'arrêter, Quand les terrains auriferes sont sur des ardoisières, et c'est le cas le plus fréquent dans le sud, on cherche à connaître la direction que suivent les couches d'ardoises. Les couches sont debout ; les premitres, feuilletées et souvent un peu tendres, ont la forme d'un delta parfait. À mesure qu'on avance en profondeur, le delta s'élargit, devient plus épais et forme des blocs compactes très-durs. Les ardoises sont favorables aux mineurs quand elles ont la même direction que le courant; elles forment alors des rigoles où l'or est poussé par l'eau jusqu'à ce qu'il rencontre un obstacle, Lorsque, par un heureux hasard, la nature a formé une cavité au bout de ces rigoles, il peut se faire que l'or s'y soit amassé grain par grain pendant des siècles et qu'on y trouve une fortune. Malheureusement rien de semblable ne nous arriva.

« Les mineurs ont aussi les plateaux en grande estime, Quand le courant est étroitement emprisonné dans un lit de rochers, il entraîne tout dans sa force; puis, s'il trouve une plate-forme où il s'étale à son aise, ses eaux y déposent le précieux métal.

« Lorsque les mineurs commencent un trou, la moitié d’entre eux pioche la terre. Cette opération terminée, les autres mineurs les remplacent et enlèvent la terre à la pelle, en sorte que le travail ne se trouve jamais interrompu et que la fatigue est également partagée. Pour rendre l'exploitation possible, on creuse dans le trou un réservoir destiné à recevoir l’eau des sources. Un homme épuise constamment cette eau au :10yen d'une battée en bois ou en fer-blanc : ‘en de certains endroits on a introduit l'usage des pompes. A chaque nouvelle couche, le mineur essaie la terre pour connaître sa valeur. Il est rare que l'or se trouve en quantité suffisante dans les premières couches pour qu’elles méritent d'être lavées. Cependant il arrive quelquefois que dans les terrains primitifs on en rencontre quelques grains jusque dans la terre végétale, mais en petite quantité. Cette terre ne paie pas, dit le mineur, et il la rejette pour aller droit au roc, car c'est là qu'est la mine. I! redouble de vigilance à mesure qu'il en approche, et avec de l'expérience il apprend à distinguer la bonne terre à première vue. Cette terre, enlevée avec précaution et mise sur une peau de bœuf, est portée auprès du berceau ou machine à laver, où elle est travaillée par deux ouvriers.

« Le nom de berceau s'applique bien à ces machines, et par leur forme et par l'action du mineur, qui les balance sans cesse avec vivacité, Sous le berceau est

placée une caisse de deux pieds de longueur, au fond de laquelle se roue une plaque de tôle percée de trous de la largeur du pouce. C'est dans cette caisse que les mineurs placent la terre aurifère. Tandis que l'un verse sans cesse de l'eau pour délayer la terre et en séparer l'or, l'autre agite avec activité la machine dans: ses deux mains, L'eau et la boue passent, tandis que l'or reste sur la planche du fond, d'où il s'échappe rarement si la machine est bien faite et manœuvrée par un bras intelligent, Mis de côté, le métal est de nouveau lavé le soir dans une battée pour être dégagé du sable fin et du minerai de fer dont il est mélangé. On le pèse ensuite dans de petites balances ; son poids est inscrit par les mineurs; de là on le porte sous la tente, dans un endroit connu de tous; le samedi soir, la récapitulation est faite par les ouvriers réunis; on le pèse de nouveau, puis on procède au partage. Ja.nais je n'ai vu d'exemple de soustractions individuelles à la masse commune.

« La partie du tiou la plus riche est presque toujours le roc même. Après avoir enlevé avec soin la terre qui le recouvre, le mineur entame la roche à l’aide d’une pince qui sert de levier; cette roche doit être brise, car c'est dans ses moindres fissures, dans des veines refermées, que se rencontre l'or. Le terrain auquel un travailleur à droit varie selon les lois des placers, car chaque mine à ses lois, ses règlements et aussi ses magistrats et sa police, Sur les bords de la Mercedès, nous avions droit chacun à vingt pieds le long de la rivière, et le mineur était à la fois propriétaire du lit de la rivière et de ses deux bords. Il en élait de mème à la Mariposa. A l’Agua-Frio, chaque travailleur n’obtenait que vingt pieds carrés , et, dans les mines du nord, l'affluence des mineurs était telle que l'étendue du terrain accordé à chacun d'eux avait été restreinte à six pieds carrés. Les mineurs disposent de leur terrain comme ils le jugent convenable; un pieu planté aux extrémités en marque la limite, I ne leur est point permis de jeter leurs déblais sur ie terrain voisin s’il est exploité.

«Les premiers venus trafiquent souvent de leur emplacement ; j'aimêmeentendu dire que, dans les placers du Nord, il était impossible d'obtenir un trou si on ne l'achetait de son propriétaire, et que le prix de cctte vente pouvait s'élever jusqu'à dix livres d'or, si le trou était riche ou présumé tel. Certains acheteurs ne font pas une mauvaise affaire en achetant une place à ce prix élevé ; mais, pour quelques rares succès, combien de déceptions, à commencer par moi et mes coinpagnons ! Il semblait que la fortune nous poursuivit avec acharnement. Autour de nous il y avait quelques heureux ; plusieurs jours d'un travail stérile étaient tout d'un coup compensés pour eux par quelque riche trouvaille ; mais nous, nous avions beau piocher, laver, creuser le sol, à peine si nous y trouvions de quoi vivre. Toujours dans l’eau ou au grand soleil, accablés sous le poids de la terre qu'il fallait porter de la rive du fleuve à notre berceau, courageux cependant et infatigables, nous n'avions que de maigres bénéfices. A vrai dire, nous n'étions pas les seuls dans cette condition. Puis, quelle existence pour reposer de tant de peines! Le matin, à ï aurore , en nous levant, nous déjeunions, c'est-à-dire que

ÉTATS-UNIS. 451 nous trempions dans du thé ou dans du café noir un pain fait sans levain, mal cuit, et lourd comme du plomb. Quelquefois, pour plus de régal, nous faisions des crêpes ou des tortillas. Ce dernier mets consiste en pâte de farine cuite dans la graisse salée; mais il a l’inconvénient d'amener, par un usage trop prolongé, le scorbut. Au lard et à la farine s’ajoutèrent à la longue les haricots, les lentilles, le riz, puis les pommes de terre ; enfin la nourriture fut jugée succulente quand nous pâmes substituer à la graisse fondue qui servait d'assuisonnement à tous les mets l'huile d'olive achetée une piastre le demi-setier.

« Le dimanche on ne travaille pas aux mines, et cependant on ne saurait dire que ce jour soit consacré au repos. Le mineur fait ce jour-là un voyage à la ville ou à l'établissement le plus voisin pour en rapporter des provisions de bouche. Souvent il a plusieurs lieues de marche, et il lui faut revenir avec une charge énorme à travers des défilés presque inaccessibles. Si la semaine a été bonne, le mineur joint à ses provisions du pain frais, une bouteille d'eau-de-vie et quelques fruits secs qu'il paie une piastre la livre. Si au contraire elle a été mauvaise, il se contente du plus strict nécessaire, et ce fut ce qui m'arriva pendant presque tout mon séjour aux mines. Combien cependant ai-je percé de trous! combien j'ai lavé et remué de terre sans autre succès qu'une ou deux piastres par jour, c'est-à-dire ce qui était indispensable pour ne pas mourir de faim! Je ne me décourageais guère cependant : après avoir perdu mon temps et épuisé sans profit mes forces, je recommençais le lendemain mes recherches avec une nouvelle ardeur, soutenu par l'exemple d'un mineur qui, après avoir été constamment malheureux, perça un dernier trou au placer du Stanislas et trouva sous une roche, à dix pieds dans le sol, des masses d’or en grains pour une valeur de #8,000 piastres (200,000 fr. environ). Mais la fortune ne récompensa pas ma persévérance,

« En présence de notre malheur constant, l'association que nous avions formée à San-Francisco s'était dissoute, et plusieurs d’entre nous avaient préféré retourner à la ville pour se livrer aux métiers les plus rudes plutôt que de tenter encore la chance des mines. Vivre dans la ville de l'état de portefaix ou dans les montagnes du métier de mineur m'était à peu près ‘udifférent. Cette dernière condition était plus rude. mais elle me semblait moin: ‘sagréable et me présentait l'avantage de compléter mes remarques et mes observations. Je’ : donc encore un court séjour sur les rives du San-Joaquin, qui, avec le Sacramento, est le fleuve le plus considérable de cette partie de la Californie, Tandis que le Sacramento coule vers le sud, le San-Joa juin, au contraire, prend sa source dans la Sierra-Nevada , remonte vers le nord, communique avec le lac de Tule, reçoit sur sa droite la Mercedès, la Toualemie, le Stanislas, le Calaveros, cours d'eau auriféres, et se jette, en se joignant au Sacramento, dans la baie de Suisoon. Ses bords sont couverts d'une riche végétation , et il arrose des plaines parsemées de fleurs où errent en liberté des troupes de cerfs et de chevaux sauvages.

« Certes, le San-Joaq'in est un beau fleuve, et partout ailleurs que sur un théâtre d'agitation et de tumulte passionné, on aimerait, seul ou avec un ami

admirateur de cette riche nature, remonter dans une barque le cours sinueux de ses eaux qui roulent un mica étincelant comme le diamant au soleil; mais je ne pus m'empêcher de rire quand je me rappelai une jolie carte que j'avais achetée, près de partir pour la Californie, afin de me renscigner sur les placers; l'éditeur avait jugé convenable d'y dorer la précieuse plaine que le fleuve arrose. C'était charmant et tentant ; il semblait que le matin on n'eût qu'à partir pour faire sa provision d'or; le soir on reviendrait coucher à la ville. Par malheur, de San- Francisco au Joaquin il y a douze jours de chemin, et quand, après la saison des vluies, les flois ont couvert la plaine, comme partout ailleurs ils y déposent du limon, mais pas d'or, car on rencontre le précieux métal sur les bords des affluents du fleuve, mais on n’en a découvert qu'aux sources du fleuve même.

«L'industrie la plus lucrative que j'aie vue sur le San-Joaquin était celle de trois braves gens qui, logés dans ane cabane faite de troncs d'arbres, passaient dans une barque les voyageurs et les rançonnaient à leur aise : une piastre par personne, une once par voiture; de plus, ils vendaient des vivres à des prix proportionnés.

«Je voyageais seul le long des rives du San-Joaquin, et les journées que je passai ainsi, indépendant, sans trouble et sans désir, en présence d'une nature enchanteresse, sont les plus heureuses journées de ma vie californienne ; je marchais depuis les premières heures du jour jusqu'à l'heure où le soleil est dans toute sa force ; je me reposais alors sous une cabane construite à la hâte de branchages de chône et de laurier. La nuit, j'avais mème campement, et ma carabine me faisait vivre. Des tourterelles, des perdreaux, des oiseaux bleus, des écureuils, des lièvres, des lapins, m'offraient une proie facile; de loin en loin je distinguais la marche lente et grave d’un ours, mais je respectais cet hôte paisible, qui n'attaque pas l’homme et se nourrit d'herbes et de glands. Parfois, avant l'aurore, j'étais éveillé par les piétinements d’un troupeau de chevreuils. Caché alors derrière un endroit touffu , je pouvais choisir ma victime et la frapper à coup sûr.

« Mon but était de me rendre aux mines les plus méridionales, où se pratiquent les dry diggings (exactions sèches), et de tenter si ce nouveau procédé serait pour moi plus lucratif. Là on se sert exclusivement d’une pioche ou d'une barre de fer pointue qu'on enfonce dans la couche granitique après avoir balayé la terre qui la recouvre , et dont l'épaisseur dépasse rarement quatre pieds. Les bénéfices sont moins certains, mais aussi beaucoup plus importants. On voit souvent des chercheurs d'or travailler des jours entiers sans amener à la surface une seule pépite, puis rencontrer, au moment où ils s’y attendent le moins, a pocket (une poche) renfermant pour une valeur de trois à quatre mille francs, et quelquefois au delà. Le bruit de la découverte court aussitôt à travers le pays. Dans tous les campements voisins, on se met én mouvement, on se dirige vers cet endroit favorisé , on se répand tout à l’entour, on se livre à des recherches minulieuses, on fait en peu d'heures un travail de déblaiement digne des Cycles. Point de résultat, car, chose remarquable, les pockets aux dry diggings sont pris-

que toujours isolés, On dirait que l'or, après avoir été entrainé des monts par de fortes pluies, à une époque où ces pics volcaniques n'étaient pas encore recouverts de terre végétale, s’est arrêté aux inégalités de la couche pierreuse en se logeant dans les interstices et les cavités du sol. Toutes les pépites ont les coins plus ou moins arrondis, circonstance qui prouve qu'elles ont été roulées longtemps. u

« Les aventuriers de tous pays et de tout état, les paresseux, les joueurs, les commerçants ruinés, les officiers de terre et de mer, les savants et les poëtes, se portent de préférence vers les Dry diggings ; à, si l'on risque de mourir de faim, on obtient avec moins de fatigue des résultats qui éclipsent complétement ceux de la vallée du Sacramento. Que de bizarres rapprochements la soif de l'or opère! le philosophe qui, il ÿ a peu de temps, lançait, dans une grande ville un traité longtemps médité, et peu apprécié, sur une nouvelle organisation de la société humaine, se voit forcé de vivre côte à côte, et sur un pied d'égalité parfaite, avec un échappé des prisons de Sydney, et Lous deux ne se querellent pas trop. Ce sont, en effet, des bruits bien exagérés que ceux qui prétendent qu'aux mines tout est meurtre, vol et pillage; il n'en est rien, les mauvais instincts sont contenus par la sévérité des jugements et par la rapidité des exécutions. Il y a certainement eu de graves désordres, mais ils se sont produits d'une manière exceptionnelle, et voici un exemple de leur répression,

* CI s'était formé, dans les premiers temps qui ont suivi la découverte des mines, une-bande composée d'Américains, de Français et d'Anglais, sous le nom de Lounds, limiers. Son but avoué, était de réunir, au moyen de souscriptions volontaires, de quoi secourir c"x de ses membres qui, n'ayant pas réussi aux mines et se trouvant incapables de travailler, désireraient rentrer dans leur patrie respective. Pendant quelque temps, on n'eut qu’à se louer des Aounds, qui seuls maintenaient l'ordre à San-Francisco en prêtant main-forte aux autorités, Peu à peu cependant, des querelles s’élevèrent entre eux et les Chiliens qui, très-versés dans les procédés d'extraction de l'or, et travaillant par bandes, obtenaient de beaux résultats. Les Lounds notifièrent à leurs rivaux qu’ils cussent à quitter les lieux, et, sur leur refus, ils leur livrèrent bataille. Vaincus dans plusieurs rencontres, les Chiliens se réfugièrent à San-Francisco. Les Aounds les y suivirent : chaque jour il s'élevait des rixes sanglantes. Il n’y avait plus ni paix ui sécurité dans la ville, car les malfaiteurs de tous pays se mélèrent à ce désordre, où ils trouvaient leur profit. On saccagea des maisons, on brüla des magasins, on pilla des dépôts de vins. Cet état d’anarchie subsisto impunément, malgré les réclamations des gens paisibles, jusqu'au jour où l’on apprit que les Aounds s'étaient livrés à d’épouvantables excès dans un campemeut de Chiliens : ils avaient outragé et massacré plusieurs femmes, puis mis le feu aux tentes et brülé les cadavres. La nouvelle de ces atrocités arriva à San-Francisco le soir. Le lendemain, de grand matin, un nommé Brennan, chef de la secte de ces mormons, dont je vous parlerai plus tard, se dirige sur la grande place en agitant violem-

ment une sonnette qu'il tient à la main. Les habitants se réunissent aucour de lui. Brennan monte sur une table et harangue la foule, lui demandant si elle souffrira longtemps qu'une bande de brigands commette tous les excès; il traila les assistants d'égoistes et de Tâches, et, s’armant d'une paire de pistolets, dit qu'il saurait bien tirer vengeance du premier kound qu'il rencontrerait. La foule répondit à cet appel; le cri aux armes! retentit d'un bout de la ville à l'autre. Français, Anglais, Allemands, tous s'enrôlèrent pour cette croisade : le soir, les chefs des Aounds étaient enlevés et pendus. À partir de ce moment, l'ordre n'a cessé de régner dans la ville et sur les placers.

« Aux mines, les hommes des diverses nations, s'associant entre eux, ne se sont guère mélangés, et conservent, au milieu de travaux uniformes, et malgré une existence semblable, leur caractère et leurs usages distinetifs. Les Américains, toujours actifs, industrieux, sont particulièrement propres aux spéculations dans les villes; cependant, beaucoup de colons de l'ouest, rompus aux plus rudes fatigues, exercent la profession de mineurs. Le dimanche, quelques-uns d'entre eux se réunissent, et chantent en chœur dans leur cabane des chants religieux ; d'autres font la lecture des livres saints, Un jour, je passais près de leurs campements, non loin d'un monticule sur lequel s'étaient arrètés les wagons des émigrants de l'ouest, j'entendais par intervalles sortir de ces lieux déserts une voix éloquente dont l'écho m'apportait les mâles accents ; je m'approche , et je vois une quaranlaine d'hommes assis par terre écoutant avec un religieux respect la parole de leur vieux prêtre. Celui-ci était debout au milieu d'eux, une main appuyée sur le tronc d'un arbre desséché, de l’autre il montrait le ciel où ctaient leurs frères, qui avaient succombé dans le chemin , tués par la famine et par les maladies. Je voyais ces rudes paysans attendris, et pleurant au souvenir de ceux qu'ils avaient laissés dans les chemins de Eldorado, et j'étais ému moi-même, Tous les Américains ne sont pas aussi religieux, et beaucoup d'entre eux s'en vont le dimanche s'asseoir autour des tables de jeu, perdant et gagnant de l'air le plus flegmatique du monde. En général, ils jouent petit jeu, avec des jetons en bois, faute de menue monnaie : ces jetons ont la valeur de dix cents (dix sous).

« Les Français sont, après les Américains, l'élément le plus nombreux de la population en Californie. 1s m'ont paru aimables et gais; élait-ce prévention en leur faveur, ou parce que j'étais gai moi-même? Ils eurent dans le principe plus d'une opposition à surmonter, et je les ai vus déployer de la fermeté et du courage, Un moment, des bandes d'Américains, principalement venues de l'Orégon, voulurent expulser tous ceux qui ne parlaient pas l'anglais. Les Français, sérieusement menacés, se préparèrent à la défense. Ils se rangérent sous les ordres d'un oficier qui se trouvait aux mines, et expédièrent un parlementaire aux Américains pour les prévenir qu'on les attendait de pied ferme, et qu'on les recevrait à coups de carabine dans le cas où ils passeraient des menaces aux faits.

@ «Ces derniers se consultèrent alors sur la conduite qu’il fallait tenir à l'égard des Français, Quelques-uns d'entre eux voulurent livrer bataille, mais la grande

ETATS-UNIS, 455 majorité se prononça pour la paix. — Pourquoi, s’écria un orateur, nous battrions-nous avec eux? leurs pères ont été les amis de nos pères. Ils ont combattu ensemble pour la même cause, celle de l'indépendance de notre patrie contre les mêmes ennemis! — Et, aux noms de Rochambeau et de Lafayette, au lieu de combattre les Français, on leur envoya une députation pour les prier d'assister à un banquet célébré en l'honneur de l'anniversaire de l'indépendance. Les Américains de l'Ouest aiment véritablement la France, ct l'appellent encore la granrle allice. Pour ces paysans, pour ces cultivateurs, l’époque de l'indépendance américaine est l'âge héroïque de leur pays. Il n’en est pas un qui ne connaisse les incidents de cette grande lutte, qui ne se rappelle et vénère tous les noms qui y ont figuré. Quant aux événements postérieurs de leur histoire, ils n'en ont qu'une idée vague et ne savent guëre S'il y a eu jamais désaccord entre la France et leur nation,

«Le dimanche, les frlandais qui travaillent aux mines font une grande consommation de brandy ou de gin {eau-de-vie et genièvre); ils boivent ces liqueurs moyennant quatre réaux (2 fr. 50) le verre.

« Quant aux Mexicains, ils célèbrent, comme dans leur pays, toutes les solennités religicuses. Quoique travaillant pour la plupart isolément dans les cagnades {petits ruisseaux }, ils se réunissent le soir et les dimanches au même campement. Ils s'agenouillent au pied d'un arbre où l’un d'eux a gravé une croix avec la pointe de son couteau et célèbrent l'office à leur façon; puis ils chantent des cantiques et en font suivre les refrains de houras et de coups de fusil, Ordinairement, ils se privent de jouer dans les jours de fète religieuse, et on peut dire que c'est pour eux la plus grande privation.

* «Dans les derniers temps de mon séjour, je vis subslituer, aux procédés primitifs d'extraction, d’autres procédés ingénieux et compliqués pour séparer les paillettes d’or de la terre et des sables qui les renferment, et il en résulta pour quelques inventeurs des bénéfices considérables. En d’autres endroits, on détournait les rivières de leur lit naturel au moyen d’endiguements, et on lavait le limon qu'elles avaient déposé dans leur course séculaire, Une compagnie, composée exclusivement d'avocats et de médecins de New-York, a commencé des travaux de ce genre près de Wormon-Island, sur le théâtre même de la première découverte de l'or. C’est la seule compagnie qui ait su se maintenir sur le sol de la Californie en conservant entre ses membres l'union nécessaire. Toutes les sociétés qui se sont organisées si bruyamment, soit aux États-Unis, soit en France, soit en Angleterre, se sont dissoutes dès le jour de leur arrivée à San- Francisco, L'ouvrier et le mécanicien transportés en Californie peuvent parfaitement se passer de la compagnie, qui compte sur leurs bras pour s'enrichir, et ils s’en vont aux mines ; les directeurs restent seuls avec leurs papiers en règle, mais dont ils ne savent que faire, car la justice locale, la seule à laquelle ils puissent recourir, est hors d'état de donner une sanction suffisante à ses arrêts, La seule association que j aie vue prospérer en Californie est celle de la famille, qui tra-

vaille avec ensemble et ardeur pour un profit commun, sous la direction de son chef.

« Pour moi, seul ou avec des compagnons, sur les cours d'eau ou aux mines sèches, je ne prospérai nulle part; las de cette lutte où la fortune se montrait si opiniâtre à me fuir, je m'avouai vaineu , et je renonçai à ces folles richesses dont mon imagination avait, lors de mon départ, caressé l'espérance. Autour de moi la fièvre et les maladies faisaient des ravages ; je voulus au moins conserver ma santé, mon unique bien, et, résolu à demander ma vie à tous les métiers qui se font par le monde, je dis un long adieu à la Californie, terre des déceptions, digne séjour de la déesse aveugle et capricieuse , et je repris gaiement mon bâton de voyage.»

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