CHAPITRE LI
INDIENS DE LA CALIFORNIE. — PREMIÈRES EXPLORATIONS. — MISSIONS. COLONS ESPAGNOLS. -— PÈCHEURS DE PERLES.
« Mais, ajouta Paul, avant de quitter la Californie, je vous dois quelques détails sur une partie de la population qui vous intéressera particuhièrement, si j'en juge par l'insistance que vous avez mise à chercher les peupiades séminoles ; je veux parler de ses Indiens. Au temps des missions et sous le régime des Jésuites, ces premiers habitants du sol furent heureux et parvinrent à un degré de civilisation vraiment remarquable. Mais, depuis, les gens venus de l'Orégon les ont traqnés comme des bêtes fauves, et je les ai vus les abattre à coups de rie œœmme un gibier. Avides de vengeance, les malheureux s’en prennent à tous les blancs du mal que leur font les Américains ; aussi la guerre à maintenant un caractère général, à tel point que ceux mêmes qui plaignent sincèrement les populations indiennes sont forcés de les combattre dans un intérêt de défense personnelle. Cette animosité des Indiens n'est pas le moindre des dangers que l'on ait à courir dans les mines.
« Quelques-uns des Indiens se sont mis à exploiter les richesses du sol; dans ce nombre, on distingue les tribus entre la Mercedès et les sources du San-Joaquin, qui ont pris pour chef un blanc du nom de Savage, après l'avoir enlevé tout jeune et nourri au milieu d'eux, Cet homme est remarquable par son intelligence ; il parle la langue de seize tribus, et, de plus, l'anglais, l'espagnol et le français ; son influence sur les Indiens est considérable, et c’est à cette circonstance que les blancs doivent quel;uefois d’être respectés. Ceux des Indiens qui méconnaissent l'autorité de Savage, et qui sont le plus hostiles aux étrangers, se
4. La Californie à la fin de 1849 , par M. Patrice Dillon. — Revue des Deux-Mondes, janv. 4550, — Lettres écrites de la Californie, en 1850 et 1851, par M, Derbec, Journal des Débats, et Nour. ann, des Voy., t, CXXVII, GXXVHIT, CXXIX, CXXN,
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sont retirés vers la rivière du Roi, affluent de gauche du San-Joaquin. On ne prut se hasarder en cet endroit qu'avec des forces considérables ; cinquante mineurs, qui s'engagèrent un jour imprudemment sur les bords de la rivière, furent taillés en piéces, et sept d'entre eux seulement échappèrent au massacre.
« Les Indiens, à l'exception de ceux de Savage qui portent une chemise de couleur et un pantalon, et des hommes qui se sont louës comme domestiques dans les ranchos du pays, n'ont d’autres vèlements que quelques couvertures. Étendus à erre, cachés dans les hautes herbes, ils s'enfuient à l'approche des blancs, ou quand ils les abordent c'est pour leur demander des galettas et de l’aguardiente {eau-de-vie). Is font alors mille assurances pacifiques, mais il n’en est pas moins bon de se tenir sur ses gardes. La plupart d’entre eux sont tatoués et se sont percé la cloison des narines pour y introduire un os sculpté et teint en couleur brillante. Les oreilles reçoivent un ornement analogue. Leurs cheveux sont épais et noirs; quelques Indiens les laissent tomber sur le cou, d'autres les relèvent sur la tête en forme de casque et les lient avec un ruban rouge. |
« J'ai vu ces hommes recourir à l'antique nourriture des Pélasges et des fils de Peucalion ; ils se nourrissent de glands soit verts, soit cuits dans l'eau ou dans les cendres, soit broyés et réduits en farine : ces glands sont nourrissants et peu amers ; il en est qui ont la dimension d'une grosse noix. Les femmes en font des approvisionnements considérables, puis elles les broient entre des cailloux, ct petrissent leur farine en forme de pains; elles sont seules chargées de ce soin, car sur les bords du San-Joaquin comme dans le territoire indien , comme en Floride, ce sont elles qui se livrent aux travaux les plus durs; quand la tribu change de campement, elles trainent les provisions et les bagages, et tandis que les hommes marchent nonchalamment sans rien porter que leur arc et leurs flèches, on voit ces malheureuses pliant sous les plus lourds fardeaux. Les Indiens recourent aussi à la chasse pour se nourrir, mais ils frappent indistinctement les animaux des forêts ou les animaux domestiques; tant pis pour les mineurs s'ils n'ont su se garder d'un vol ou d’une surprise, leurs mules et leurs chevaux sont dévorés. Les sauterelles, les grenouilles, les souris, et jusqu'aux serpents servent aussi de pâture à l’Indien; profitant de l'instant où le serpent à sonnettes dort au soleil, étendu dans la poudre des sentiers, il le frappe avec adresse d'un coup mortel, tranche la tête avec un caillou et mange le corps. J'ai entendu dire, il est vrai, que le même mets se sert, assaisonné d’une façon particulière, sur la table des riches planteurs. |
a L'un des mets les plus bizarres et les plus recherchés de ces hommes sauvages, c'est le guëpier. Il n'y a point d'abeilles en Californie; en revanche, les guèpes y sont très-nombreuses et multiplient vite, malgré la consommation qu'en font les Indiens. Elles déposent au fond de petites cases cylindriques, semblables à celles des abeilles, une espèce de miel qui sert à la nourriture des jeunes guêpes. Ce miel est d'une excellente qualité ; les insectes butinent au loin et vont chercher souvent à une grande distance leur nourriture. Pour savoir où se trouve
Je guèpier, voici comme les Indiens s’y pr’.nnent: il est une graine sucrée que la guèpe recherche de préférence, le sauvage à l'affût de sa proie introduit dans cette graine fendue une petite feuille blanche d’une extrème légèreté, et si le malheureux insecte s’en empare, son ennemi suit cette trace et atteint l’objet de sa convoitise ; le nid est enfumé, et les guêpes et le miel deviennent sa proie.
. « Comme le Séminole, l'Indien de Californie habitue de bonne heure son corps aux rudes fatigues, apprend à manier l'arc ou le fusil, et se livre aux exercices guerriers ; là aussi la mère porte son nouveau-né, elle ne s'en sépare pas au milieu de ses travaux dans la campagne ou sous les forêts, et suspend son berceau de lianes aux branches des chênes. Qnand un Indien est mort, ses proches brülent son cadavre et en recueillent soigneusement la cendre, car chez ces peuples primitifs on retrouve du moins le culte des aïeux et du souvenir.
a Plus heureux qu’en Floride, j'ai pu voir dans la Sierra-Nevada les jeux guerriers et les amusements des Indiens. Debout, les pieds joints, un d'eux lançait à une immense hauteur unc flèche qui retombait dans sa main. Un autre faisait tracer dans l'air une courbe à son trait avant qu'il atteignit le but déterminé. Quelquelois un d'entre eux s'élançait avec l'agilité d'un écureuil au sommet d'un arbre, y fixait un but que les flèches attrignaient presque toujours; ou bien, deux guerriers, placés à une certaine distance , et en apparence ennemis, s'envoyaient des flèches qui les eussent frappés d’un coup mortel si leur adresse ne les leur eût fait éviter d'un simple mouvement d'épaules. Il fallait alors les voir animés, l'œil en feu, se courbant ou se relevant, prompts comme l'éclair, afin de parer les coups de leur adversaire !
«Aux mines, l'Indien est le grave souci du travailleur; celui-ci courbé sur: le trou au fond duquel il cherche la fortune, entend tout d’un coup un sifflement à son oreille, c'est la flèche meurtrière ; un cri retentit, sor ennemi s élance pour découper une chevelure. 1 faut alors saisir la carabine qui doit, ivujours armée, ne jamais quilter le mineur. Mais aussi que de sanglantes réprésailles! Je traversais un bois sur les rives du San-Joaquin par un petit chemin qui serpentait à travers des fourrés épais ; dans le lointain , au-dessus de la cime des liéges et des sumacs, des vautours tournoyaient en grand noibre et semblaient s'exciter à foudre sur une proie en poussant des cris de convoitise et d'effroi; j'approchai, une scène hideuse frappa mes yeux : sept cadavres indiens étaient pendus aux arbres, les uns par le cou, d’autres par une jambe, d'autres par les bras. Tous claient affreusement mautilés et n'offraient que des vestigès informes de figures humaines. Les meurtriers s'étaient acharnés sur ces cadavres avec une férocité inexplicable. La hache, le couteau, avaient accompli sur eux leur sanglant ministère, puis les bourreaux avaient par dérision attaché à leurs mains le acaxu, casse-tête de bois de fer, et dénatté leurs longs cheveux qui balayaient le sol. Les armes éparses, les débris qui jonchaient la terre, attestaient une lutte longue et acharnée, Je fus frappé d'horreur; partout du sang versé et d'implacabies furveurs, même sous ce ciel calme et pur, au milieu de tant de splendeurs!
La main des hommes rendait odieux ce site que la nature s'était plu à embellir,
« Mais, au milieu de tous ces détails, ajouta mon ami, j'ai négligé de vous apprendre un point qui n’est pas sans intérêt, c’est la manière dont furent découvertes les richesses minérales de la Californie, Une antique tradition plaçait vers ces contrées les fantastiques royaumes de Cibola et de Quivera; depuis longtemps on péchait dans l’une des Californies des perles précieuses, et la rumeur populaire prétendait que c'était là la moindre partie des trésors que recélait cette vaste région. Plusieurs voyageurs avaient signalé les mines d'or du Sacramento; en 1844, M. de Mofras les avait mentionnées parmi les richesses naturelles de la contrée, cependant elles ne commencèrent à être exploitées qu’en 18%8. Un ancien capitaine des gardes suisses, chassé de France par la révolution de Juillet, M. Sutter, se réfugia en Californie, et y acheta un terrain assez considérable, Ses serviteurs trouvèrent un jour, en creusant le sol dans sa propriété, sous la couche végétale, une quantité d’or considérable. Le capitaine leur enjoignit de garder le silence sur cette bonne fortune, et commença l'exploitation des richesses que le hasard plaçait sous sa main; mais le secret ne fut pas gardé. Au bruit de la grande nouvelle accoururent tous les aventuriers du pays : sur le sol, dans les ravins, au fond des ruisseaux, partout on trouvait de l'or. Lorsque le gouvernement américain s'émut de ce fait, et envoya le colonel Mason en vérifier l’exactitude, quatre mille individus étaient occupés à recueillir le précieux métal, et l'on dit qu'à ce moment leurs bénéfices ne s’élevaient pas à moins de cent dollars par jour. Ce fut alors que les journaux publièrent la découverte enfin véritable de l'Eldorado, et, qu'avec tant d'autres, je partis à la poursuite de cette fortune qui n'a cessé de me fuir. »
Tel fut le récit de Paul. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'ajouter quelques mots sur les villes secondaires, de mentionner les premières explorations des Européens, et de placer en regard de la Californie agitée et populeuse de ces dernières années, une esquisse rapide de ce que fut cette région avant la découverte des mines, sous la domination paisible des missionnaires, au temps de sa silencieuse prospérité. San José, bien qu'inférieure à San-Francisco et à Monterey, a été désignée pour servir de résidence au congrès. Cette ville est située dans une agréable position au fond de la belle vallée de Santa-Clara. Monterey st la seconde ville de l'État; elle a été reconstruite en 1827, à quelque distance de l’ancien presidio de San-Carlos de Monterey fondé en 1770; nul édifice de quelque importance ne s'y fait encore remarquer, mais son emplacement admirable, sur une baie qui ne le cède en étendue qu’à celle de San-Francisco, -emble lui présager une destinée brillante,
C'est à l'illustre conquérant du Mexique, à Fernand Cortez, qu'est due la découverte des Californies: une terre où l'imagination des Espagnols avait rêvé des trésors fantastiques fut le but primitif de l'expédition, Il était aussi question d’une ile habitée par les Amazones, région plus favorisée même que le Mexique et le Pérou, dans laquelle on ramassait l'or et les perles à pleines mains, Un parent
de Cortes, Diego Hurtado de Mendoça, envoyé à la découverte, fit une expédition infructueuse où il trouva la mort. Cortez partit lui-même, en 1536, découvrit la côte de Californie, l'explora sur une étendue de cinquante lieues, et fonda la colonie de San-Felippe, L'année suivante, Alvaro Nuñez, plus connu sous le nom de Cabeça de Vaca, aborda à son tour ce rivage, C'était ce même aventurier qui, échappé aux désastres de l'expédition de Panfilo Narvaez, avait parcouru la Floride , la Louisiane, et traversé le Mexique. IH contribua par sa relation, à accréditer les traditions de richesses et de merveilles dont avaient parlé ses prédécesseurs. Ce fut à cette époque que le mythe fameux de Cibola s'empara de toutes les imaginations ; le moine Fray Marco de Nina disait avoir entrevu dans le lointain sept villes resplendissantes , et il en avait pris possession, au nom du roi d’Espagne, en plantant deux croix à l'entrée d'une vallée qui y conduisait. L'or et l'argent accumulés dans ces villes, les portes mêmes des cités enrichies de turquoises, la prodigicuse quantité de perles que produisaient des rives inconnues, tous ces rêves déterminèrent une nouvelle expédition plus considérable que les précédentes : c'était à elle qu’il appartenait de conquérir la vérité et de faire évanouir tant de songes,
L'imagination des Espagnols n'avait pas seule fait les frais des merveilles qui poussaient sans cesse vers les régions de Californie de nouveaux aventuriers ; la première tradition en remontait à un Indien du nom d'Oxitipar, qui était mort depuis plusieurs années, mais dont la narration était soigneusement conservée dans les archives de Mexico. « Aux jours de son enfance, disait-il, accompagnant son père qui échangeait dans l'intérieur du pays des plumes d'oiseaux et des panaches contre de l'or et de l'argent, il avait vu sept villes si grandes, qu'elles égalaient Mexico avec ses faubourgs. Là, des rues entières étaient habitées par des orfèvres, et l'or était le métal le plus commun; mais, pour parvenir à ce séjour fortuné , il fallait, pendant quarante journées, marcher à travers un pays désert et de peu de ressources !.»
Ce fut sur la foi de ces récits, qu'une double expédition terrestre et maritime partit sous les ordres du gentilhomme Francisco Vasquez de Coroñado et du capitaine Alarcon. Le premier se dirigea à la tête d’une petite armée sur la colonie de Culiacan, à l'entrée du désert. Là, il ne trouva aucune des ressources qu'on lui avait fait espérer; il fut saisi de crainte et de tristesse en présence d'une maison en ruines, seul débris de l'établissement fondé dans le pays, et il commença à douter des rêves et des récits des Indiens. Néanmoins il poursuivit sa route; mais, quel ne fut pas son découragement, quand il parvint au pied du rocher aride sur la cime duquel s'élevait Cibola! Cette ville fameuse était composée de quelques chétives maisons peu spacieuses, et pouvait contenir deux cents habitants.
4. Mémones et documents publiés par M. Ternaux-Compans. Voyage de Cibola, par Pedro de Castancda de Nagcra ; Paris, 1838, 4 vol. in-8.
« Dieu veuille, dit l'historien de l'expédition, Dieu veuille que les malédictions des chrétiens ne soient pas écoutées du ciel, et que les mensonges de Fras Marco, le moine, lui soient pardonnés dans l’autre vie! » Que d'imprécations, en ellet , que de reproches durent assaillir ce malheureux, dont les rêveries enthousiastes avaient entraîné ses compagnons au milieu d'un désert, en face d'un rocher où les Indiens s'étaient réunis pour livrer combat, Une lutte longue et acharnée eut lieu sous les murs de Cibola ; des deux côtés on combattit avec courage : enfin les Espagnols furent vainqueurs. Vasquez de Coroñado, blessé pendant l'action, s'établit dans la ville; son lieutenant, Melchior Diaz, continua seul, à la tête de quatre-vingts hommes d'élite, à marcher en avant.
Après bien des fatigues et des misères, Diaz parvint à un vaste fleuve, le /t40dei-Tizon (sans doute le Colorado), large de deux lieues à son embouchure. Là. il apprit qu'on avait vu, il n'y avait pas longtemps, les vaisseaux d'Alarcon. Il marcha toujours, et bientôt, au pied d'un arbre, il trouva des lettres dans lesquelles le chef de l'expédition maritime lui apprenait que la Californie n'était pas une Île, et que, ne trouvant pas de communication entre les mers, il était retourné vers le Mexique. L’exploration du golfe Vermeil était complétée par cette découverte. Cependant, la cour d'Espagne cacha si longtemps ce fait géographique, que plus d'un siècle et demi plus tard l'incertitude n'avait pas cessé sur ce point, et l'on doutait encore que la vieille Californis se rattachât au continent. Diaz revint à Cibola ; Vasquez de Coroñado et ses soldats passèrent quelques années encore dans la région qu'ils avaient découverte, puis ayant épuisé leurs ressources, réduits à un petit nombre, aflaiblis par la fièvre, ils revinrent au Mexique sans rapporter le moindre avantage de cette expédition entreprise avec de si vastes espérances.
Tant d'insuccès n'empècha pas de nouvelles explorations, Un attrait de curiosité, à défaut des richesses que l'on cessait d'espérer , entrainait vers ces régions peu connues les navigateurs, Le plus illustre de ceux-ci est l'Anglais Francis Drake, qui prétendit enlever aux Espagnols l'honneur de leur découverte, et imposa à la région qu'il reconnut le nom de Nouvelle-Albion, 1579. — Enfin, la Haute-Californie, celle qui devait réaliser en partie les rèves du moine Fray Marco et de l'Indien Oxitipar trois siècles après leur mort, fut complétement reconnue dans les dernières années du xvi° siècle par le capitaine espagnol Sébastien Viscaïno et par son lieutenant Martin d'Aguilar.
Après les reconnaissances et les expéditions guerrières, viennent les conquètes pacifiques des missionnaires et de la civilisation. Les Californies continuèrent quelque temps encore en Europe à être presque inconnues; le plus souvent, les régions qu'elles embrassent étaient désignées sur les cartes, au xvne siècle, par le nom de terra incognitissima, et ce fut en ce lieu que l'illustre Bacon crut pouvoir placer son Atlantis, cherchant une contrée où des connaissances certaines ne contrediraient pas les créations de son esprit. Cependaat, en 1678, la cour de Madrid fit choix de trois religieux qui devaient organiser une mission dans les
Californies et porter aux peuplades sauvages de ces contrées le nom du vrai Dieu. Les PP. Kino, Bautista Copart et Mathias Goûi furent choisis pour l’accomplissement de ce travail apostolique. Ces hommes courageux s'avancèrent à travers les régions désertes, sans autres armes que la parole divine, sans autres artifices que la douceur et la persuasion. Ils apprirent la langue des grandes tribus, reconnurent géographiquement la contrée, et fondèrent le village de Saint-Bruno. Mais leurs nobles travaux ne portèrent pas immédiatement des fruits, et ces hommes de paix s'endormirent avant d'avoir entrevu l’heureux succès de leurs efforts. Le P. Kino, infatigable aans son zèle, renouvela à trois reprises différentes ses tentatives pour fonder un établissement durable ; n’y pouvant réussir, il pénétra, en compagnie d'un hardi capitaine français, Mathieu Mangé, au milieu des tribus féroces des Apaches, puis, en 1701, il remonta le Colorado, et traça d'une manière positive la configuration du pays.
De ce moment, la terre était préparée, il suffisait d'y semer le grain. Les successeurs de nos trois missionnaires furent assez heureux pour convertir d'abord quelques Indiens, puis, par leur douceur et leur patience, ils réussirent à faire de nombreux prosélytes; enfin, ils enscignèrent à des hommes naguère plongés dans une barbarie profonde les premiers arts de nos sociétés d'Europe. Réunis sous la direction de leurs pères spirituels, répartis en missions sur le territoire, les Indiens n'étaient pas ces malheureux proscrits, ennemis et victimes des blancs, tels que nous venons de les voir, ils étaient des hommes de paix et de travail ; au lever du soleil, la cloche sonnait l’angelus , et tous se dirigeaient vers l'église ; après la messe venait le repas du matin pris en commun, puis le travail, Au milieu du jour, pendant la forte chaleur, les travaux étaient interrompus; deux heures après, chacun reprenait ses occupations jusqu'à ce que sonnät , une heure avant le coucher du soleil, l'angelus du soir, qui ramenait les divertissements et les jeux chers à ces tribus. Telle était l'existence que menaient sans discordes ct sans ennui des hommes dont la religion avait vaineu la rudesse primitive, Hélas! ceux que façonnaient la paix et la prière, disparaissent aujourd'hui dévorés par les épidémies ou massacrés par des étrangers nouveau-venus ; et cependant l’industrie, les arts, étendent chaque jour leurs progrès et leurs conquêtes, les villes s'élèvent, les déserts se peuplent, le sol est fécondé ; la civilisalion ne peut-elle donc accomplir fraternellement son œuvre, et lui faut-il, à cette fille despotique du vicux monde, tout le sang de ceux qu’elle ne connaît pas pour ètre de sa race!
Les missions ont été ruinées par la révolution mexicaine : le nouveau gouvernement abandonna la Californie au pillage et aux malversations de quelques foncetionnaires qui mirent la main sur les biens des moines et dispersèrent les associations indiennes. Voici comment un des Indiens convertis s'adressait, en 1842, à un voyageur qui s'entretenait avec lui des anciens jours de prospérité : « Aujourd'hui nous sommes bien malheureux ; les Pères ne peuvent plus nous protéger, les autorités elles-mêmes nous dépouillent. N'est-il pas douloureux de nous voir
ÉTATS-UNIS, 153 arracher violemment ces missions que nous avons construites, ces troupeaux rassemblés par nos soins, et de nous trouver sans cesse exposés avec nos familles aux plus mauvais traitements et à la mort? Serions-nous coupables en nous défendant , en retournant dans nos tribus vers les montagnes, en emmenant le bétail qui pourrait nous suivre ‘?» Toutes les vexations, toutes les tyrannies assaillirent en effet les malheureux missionnaires, et leurs établissements n’ont cessé de dépérir jusqu'au moment où l'annexion de la province aux États-Unis et l'affluence des étrangers venus de toutes les nations à la recherche de l'or leur a porté le dernier coup.
Outre feur population indienne et leurs missionnaires, les Californies comptaient encore avant la découverte des mines un certain nombre d'habitants, Espagnols d’origine, et chez lesquels on retrouvait les mœurs, les défauts et les qualités de leurs ancêtres. «Ces hommes, dit M. de Mofras, sont de belle race, jamais ils ne vont à pied. Leur premier soin en se levant est de seller un cheval qui reste attaché à la porte de leur maison, et dont ils se servent même pour franchir des distances de moins de cinquante pas. Leur vie s'écoule dans l'oisiveté la plus comjlète ; jamais un colon californien ne travaille la terre. Si l’on entre dans un rancho, on est assuré de trouver les hommes couchés, fumant ct buvant de l’eaude-vie ; les femmes seules s'occupent un peu d'agriculture el de jardinage; elles parviennent à louer quelques Indiens et à faire de petites semailles,
«Ces femmes sont en général grandes, fortes, et ont conservé le type de beauté des femmes espagnoles ; leur fécondité est extrème ; leur existence est fort active, la plupart des travaux ordinairement réservés aux hommes leur étant dévolus ; elles manient les chevaux et le lazo avec autant d'adresse que leurs maris, auxquelles elles sont d'ailleurs bien supérieures par l'intelligence et les qualités murales.
« Les Californiens, qui naissent pour ainsi dire à cheval, sont les plus intrépides cavaliers qu’on puisse imaginer ; ils aiment avec passion les courses; et les paris exorbitants qu'ils font entre eux ne contribuent pas peu à leur ruine. Nous avons vu des rancheros risquer sur la vitesse de leurs chevaux cent et deux ecits tôles de bétail, Ils sont aussi grands amateurs de jeux de cartes, qui pour la plipart sont des jeux de hasard , de combats de coqs, de courses de taureaux ct d'ours. Pour empêcher les deux ennemis de se fuir, ils aitachent l'un par Fa patte droite de derrière, et l'autre par la patte gauche, L'ours, plus adroit, sort presque toujours vainqueur de la lutte. Au moment où le taureau baisse la tète, il lui plonge ses griffes dans les naseaux , et avec l'autre patte il lui déchire le poitrail. Bien rarement le taureau parvient à se soustraire à cette étreinte en perçant son antagoniste avec ses cornes.
« Ce n'est que dans les occasions de fêtes que les habitants sortent de leur aji-
4. Duilot de Mofras, £wploration du territoire de l’Oréyon, des Californies et de la mer Verimeille, Paiis, 1844, t 1, p. 315.
thie, ils deviennent alors infatigables pour le plaisir. On les voit danser jusqu'à deux jours et deux nuits sans autre interruption que celle nécessite par les repas. Lorsqu'un mariage ou toute autre fête est célébrée dans le pays, on rencontre sur les routes des convois de charrettes traînées par des bœufs et remplies de femmes, de vicillards et d'enfants, D'autres fois, on trouve des caravanes entières de trente et quarante personnes de tout sexe et de tout âge, courant au galop, munies de violons, de guitares et autres instruments.
« Le premier soin des Californiens en vous abordant est de vous tendre la main, de vous offrir de l'eau-de-vie et de vous demander votre nom, votre profession et le but de votre voyage; quant à eux, répondant d'avance à toutes les questions qu’on pourrait leur faire à ce sujet, ils vous engagent à les accompauner soit al rodeo de mi señor tio (au ferrage des bestiaux de monsieur mon oncle), soit & La boda de mi prima (à la noce de ma cousine). Si l'on accepte, on est sûr d'être parfaitement reçu; mais souvent les estimables parents demeurent à cent ou cent cinquante licucs de l'endroit où la proposition vous est faite. Presque tous les colons de race espagnole étant unis par des liens de parent‘, ces excursions se renouvellent fréquemment ; les habitants semblent regarder comme la chose du monde la plus simple de faire deux ou trois cents lieues pour danser quelques jours. I faut cependant bien-se garder d'accepter si l'on ne sait manier le lazo pour s'assurer un «aeval, la hache pour couper le bois, l'aviron pour traverser les lacs et les rivières, la carabine pour tuer le gibier et défendre sa vie contre les bêtes fauves et les Endiens des tribus errantes.
«Les chevaux californiens ont une vitesse telle qu'il est bien difficile à un cert d'échapper au lazo d’un ranchero qui le poursuit. Les colons leur mettent un mors très-puissant, et au milieu d'une course rapide, ils les habituent à s'asseoir en quelque sorte sur l'arrière-train, au moyen d’une forte pression de la bride ct des éperons. Cette manœuvre rend la bouche des chevaux très-dure ; mais elle est fort utile, surtout lorsque le cavalier prend avec le lazo des taureaux, des ours et des animaux d'une si prodigicuse grosseur. Une fois, en effet, qu'une des jambes ou des cornes du taureau ont été saisies par le nœud coulant, il fait des efforts terribles pour se dégager. Si dans ce moment le cavalier et la monture marchaient, la traction opérée sur le lazo, fixé au pommeau de la selle, les renverserait tous deux. Dès que le taureau est pris dans le nœud, le cavalier rassemble son cheval, ct pour faire contre-poids, s'incline fortement du côté opposé à celui où la corde est tendue.
« Quelquefois le déroulement du lazo est si rapide, que l'homme a les phalanges du pouce droit broyées contre l’arçon et emportées par la corde, Il arrive aussi que l'ours ou le taureau , une fois saisis, fondent sur le cavalier, qui n’a alors d'autre ressource que de couper vivement le lazo avec un couteau caché dans sa botte droite, près du genou, et de prendre la fuite, Les Californiens sont d'une extrème adresse à cheval, et rien n'est plus curieux que de les voir Zacer un animal au galop en indiquant d'avance à quelle partie du corps la corde s’ar-
ÉTATS-UNIS, 165 rôtera. Le lazo n'a pas de boules comme celui des Pam peros de Buenos-Ayres; il se compose simplement d'une corde en cuir de la grosseur du doigt, terminée par un nœud coulant, longue de trente pieds environ, et formée de lanières de cuir tressées fortement, mais conservant une grande souplesse, Pour le lancer, l'homme tient l'extrémité dans sa main droite, s'il est à pied , ou attaché à la selle, s'il est à cheval. Il forme le nœud, et dispose des tours de cinq à six pieds de long qu'il réunit entre les doigts et le pouce; puis il décrit plusieurs courbes au-dessus de sa tête, ce qui sur un cheval lancé au galop est loin d'être aisé ; puis, au moment favorable, il jette le lazo, en ayant soin de le faire ouvrir en l'air, de manicre à ce que l'animal se trouve pris comme dans un cercle qui se rétrécit subitement, L'usage du lazo est si commun, que les enfants, les Indiens des missions et même les femmes le manient également bien.
« Le costume habituel des Californiens consiste en un large pantalon de drap, ouvert à partir du genou, et laissant voir un caleçon; d'une chemise en toile blanche brodée, avec une cravate noire jetée autour du cou; d'une ceinture en soie et d'une veste ronde en indienne, avec des bouffantes aux manches et sur la poitrine, ou d'une veste de drap brodée et ornée de passementeries ; enfin de souliers en peau de daim, et d'un chapeau noir à larges bords, entouré d'un énorme galon, ou décoré d'aigles en argent. La sarape ou la manga, sortes de manteaux, recouvrent ce costume.
« Quand les rancheros montent à cheval, ils s'attachent au-dessous du genou, à l'aide de jarretières brodées, des espèces de jambières qu'ils nomment Gotus, Ces jambières, dans le pli desquelles ils placent le long couteau qui ne les quitte jamais, sont formées de pièces de cuir corroyé assez épais, mais très- souple, ayant environ quinze pouces de hauteur sur un pied et demi de large. Ils portent encore une paire d'énormes éperons, dont les étoiles n'ont pas moins de quatre pouces de diamètre, et sont composées de cinq branches à pointes émoussées. Ces éperons sont destinés moins à piquer le cheval qu'à exercer une pression sur ses flancs, et à le forcer à enlever de terre l'arrière-train si on lui lâche la bride, et si on le retient à s'asseoir en quelque sorte sur les hanches.
« Le costume des femmes est plus simple que celui des hommes; il se compose généralement d'une robe en indienne ou en soie, dont la coupe suit de loin les modes françaises; d’un rebaso, espèce d'écharpe en coton ou en soie, avec lequel elles se couvrent la tête au besoin, et qu’elles remplacent les jours de fête par de grands châles en crêpe de Chine brodés; un très-petit nombre ont conservé la mantille noire espagnole. Dans l'été, au lieu d'une robe entière elles n'out qu'une jupe (exaguas), dont la partie supérieure est d'une couleur différente du reste, Les bas de soie et les souliers de satin sont réservés pour la grande toilette. Lorsqu'elles vont tète nue, elles laissent pendre leurs nattes, ou même tomber leurs cheveux sans les tresser ; lorsqu'elles se coiffent elles portent au sommet de la tête un fichu en soie noire. Le chapeau, dont la dimension est énorme, ne leur sert que pour monter à cheval; elles emploient des selles
d'hommes en se formant seulement un étrier plus long pour le pied gauche, avec une ceinture attachée au pommeau de la selle. Si un homme et une femme montent le même cheval, le cavalier est placé en croupe, et la femme devant, la tète protégée contre les rayons du soleil par le chapeau de son compagnon, qui se couvre lui-même d'un foulard.
« Les Californiens ont un goût aussi prononcé pour la musique que pour la danse; la guitare espagnole est leur instrument favori, et, dans les réunions que l'on nomme fandangos, il n'est pas rare d'en voir improviser des paroles sur les airs qu'ils jouent, des couplets en l'honneur des dames, et des pièces satiriques contre les ridicules de la société, Souvent une strophe commencée par un homme est terminée par une femme. Ilexiste un certain pas nommé e/ son, exécuté par une personne seule ; lorsque c'est une femme qui danse, les cavalleros, qui sont généralement des parents, font pleuvoir des piastres autour d'elle.
« Le commerce des habitants est agréable et facile, ils sympathisent particulièrement avec les Français. L'hospitalité est toujours leur première vertu. Cependant, plusieurs circonstances ont, dans les derniers temps, corrompu une partie des bonnes qualités du colon californien; le contact des étrangers, en introduisant parmi eux des habitudes de luxe, a augmenté leurs besoins, et n'a fait que les exciter au pillage des missions; la désorganisation des milices espagnoles les à rendus moins braves; et leur penchant naturel pour le jeu et l'ivrognerie s’est accru à ce point, qu'on ne rencontre guère de Californien qui ne porte dans les fontes de sa selle, à côté de ses armes, une bouteille d'eau-devie. « La bouteille pour l'ami, disent-ils, et les armes pour l'ennemi. »
«Il y a quelques années, un missionnaire fit entendre ces paroles, qui, par malheur, étaient devenues une juste expression de la vérité : «Il y a dans ce pays-ci deux races bien distinctes, les barbares et les demi-barbares; les demibarbares sont nos pauvres Indiens, et les barbares ce sont les gens dits de raison et qui n'en ont pas. Parmi les indigènes, nous trouvons au moins la docilité et l'amour du travail, tandis qu'on ne voit parmi les blancs que propension au jeu, à la paresse et à l'ivrognerie. »
Telle était cette société devant laquelle nous nous sommes compiu à nous arrêter en décrivant ses usages, ses mœurs, ses plaisirs et même son £ostume, parce qu'aujourd'hui, dans la Californie livrée à l'industrie américaine, et surtout envahie par les hommes de toutes nations, elle s'efface t disparaît avec l'originalité qui faisait son charme; bientôt, des colons californiens paresseux et intrépides, rudes et hospitaliers, qui, durant trois siècles, ont foulé du pied de leurs chevaux un sol saturé d'or, il ne restera que le fugitif souvenir consigné dans le livre du voyageur.
* Puisque nous sommes encore en Californie, il ne semblera pas hors de propos peut-être, de dire quelques mots de la pèche des perles dans la Vieille-Californie, partie de la province qui, on le sait, est restée mexicaine, C’est dans la mer Vermeille, près d'un grand nombre d'ilots et d'îles dont les plus remarquables
sont Espiritu-Santo, Cerralbo, San-Francisco, San-José, que se pôchent les huîtres à perles, On arme à la Paz, dans le rio Yaki et à Guaymas, huit ou dix petits navires de quinze à quarante tonneaux, montés par deux cents bu:os ! plongeurs). Leur salaire consiste uniquement dans une portion des bénéfices qu'on leur abandonne, La pêche commence en mai et finit en octobre; dès que ses opérations sont commencées, les plongeurs deviennent l'objet d'une surveillance incessante ; le captaz, ou chef d'une brigade, est chargé de ce soin. On confie d'ordinaire cette autorité presque toujours despotique à un homme que sa force morale ou physique a fait respecter ou craindre de ses camarades.
Ces plongeurs sont accompagnés de leurs familles, A leur suite viennent les sorcières des diverses tribus, parmi lesquelles les buzos sont recrutés, Ces femmes qui exploitent la crédulité indienne ont pour mission de charmer les requins, d'endormir leur férocité ou leur vigilance. C'est le métier le plus commode et le plus lucratif. Les rescatadores (racheteurs) se transportent également au buceo ( pêcherie) pour racheter aux plongeurs la part de bénéfice qui leur est payée en perles. Puis d'autres spéculateurs de bas étage arrivent en foule pour ouvrir des tendajos (cabarets) ou des casas de partida (maisons de jeu). Comme la saison de la pêche des perles est aussi celle de la pêche des tortues à écaille qui attire de nombreuses flottilles à Cerralbo et Espiritu-Santo, une population nomade de quelques centaines d'habitants se trouve subitement réunie dans ces iles désertes pendant plusieurs mois de l’année. A peine arrivés, les pêcheurs réparent les huttes de la campagne précédente ; au besoin ils en bâtissent de nouvelles, et la campagne commence.
* Les barques disposées pour la pêche contiennent les rameurs et les plongeurs. Ces derniers se jettent à l’eau alternativement , c'est-à-dire que, pendant que l'un plonge, l’autre se repose. Une corde au bout de laquelle est attachée une assez grosse pierre, et qu'ils tiennent entre l'ortcil et les doigts du pied, leur sert à plonger avec plus de rapidité. L'autre bout de la corde, attaché au canot, les aide à remonter plus facilement, quand leur poids s'est augmenté de celui des coquillages qu'ils vont détacher sur les roches, à dix et douze brasses de profondeur. Ces coquillages remplissent un filet que les plongeurs portent devant eux comme un tablier, Il n'est pas rare de voir ces hommes rester jusqu'à trois et quatre miautes sous l'eau ; après quoi ils remontent brisés de fatigue, ce qui ne les empèche pas de plonger ainsi dans une matinée quarante ou cinquante fois. Les meilleurs plongeurs sont en général les Indiens Yakis, qui vivent sur les bords de la rivière de ce nom, près de Guaymas. Ce sont eux qu'on emploie de préférence, à cause de leur intrépidité et de leur adresse. Bien que les requins se réunissent en grand nombre près de ces pêcheries , ainsi que les mantarayas , espèce de raies monstrucuses longues de près de quatre mètres, et qui dévorent les hommes, les Yokis plongent dans ce terrible voisinage avec une audace qui fait frémir, surtout si on considère la seule arme qu'ils aient à leur disposition : c'est un morceau de bois dont les extrémités sont aiguisées ct durcies au feu. Cette arme grossière,
qu'ils portent à la ceinture de leur coleçon de cuir, s'appelle estaca. On sait que, par la conformation de sa mâchoire inférieure, le requin, pour saisir sa proie, est obligé de se retourner; c'est ce moment qu'ils chojsissent pour enfoncer le pieu dans la gueule de leur ennemi, dont les mâchoires alors ne peuvent plus se rejoindre, Un seul genre de requin, le tintorera, met en défaut le courage des Yakis et leur fait éprouver cette horrible angoisse que cause aux autres hommes la vue d'un requin ordinaire.
Chaque soir on amoncelle et on parque sur le rivage les huîtres qui ont été arrachées des rochers, et là, sous la garde spéciale des capatas , on les laisse s'ouvrir par la putréfaction que le soleil ne tarde pas à développer. Quand cette putréfaction est complète, on procède au lavage à peu près comme pour le sable aurifère. Ce lavage se fait aussi dans de grandes auges en bois; on fouille avidem nt cette horrible décomposition, qui exhale au loin des miasmes empoisonnés , et on en extrait les perles. Celles que l'on pêche ainsi sur toute la côte de la Califoruir, à la mission de la Paz, à Loreto, ne se distinguent pas en général par la Llancheur de leur eau ct la pureté de leur orient comme les perles de l'Inde; leur couleur est bleuâtre; les plus grosses sont même d'une couleur irisée tirant sur le noir-violet; elles affectent surtout la forme de poires. Ces perles, toutefois, ne laissent pas d’être d'une certaine valeur, et sant employées à des parures de deuil, Il n’est pas d'ailleurs, sur toute la surface de la république mexicaine, de femme jouissant de quelque aisance qui ne possède un collier de perles d'un grand prix, et ces perles ne viennent que de Californie. On conçoit dès lors toute l'importance qu'on attache à l'extraction de ces perles et le grand nombre de spéculateurs qui s'en emparent.
Une fois la pêche terminée, toute cette population nomade remonte dans les canots qui l'ont amenée ; les Indiens retournent dans les villes louer leurs bras pour un autre travail; les sorcières vont raconter à leurs tribus la puissance de leurs incantations ; les rescatadores vont, d'habitation en habitation, réaliser le bénéfice de leurs achats ; les cabaretiers portent ailleurs leurs buvettes, les banquiers leurs baraques de jeux; les pêcheurs d'écailles, enfin, rapportent à leurs armateurs le fruit de leur campagne, et les îles redeviennent désertes jusqu'à la saison suivante. Pendant ce temps le travail mystérieux qui forme la perle s'accomplit de nouveau; des monceaux de coquilles de nacre blanchissent le rivage ct l'encombrent. Primitivement les navires d'Europe en retour obtenaient une prime pour en débarrasser la grève en les chargeant comme lest. Plus tard on payait un droit de 2 francs par tonneau, et maintenant le gouvernement en fait un objet de spéculation , car ce sont ces écailles qui fournissent la nacre. La pêche des perles, très-lucrative dans le siècle dernier et au commencement &e ce siècle, se ralentit; les huîtres diminuent, el les bénéfices sont beaucoup moins considérables que par le passé.
Ici la mer s'épuise à donner ses richesses , comme plus au nord le sol à fournir de l'or ; et cependant jamais ces côtes, connues si tard, si longtemps déscrtes,
ÉTATS-UNIS, 159 ue perdront l'animation qu'elles doivent à leurs trésors. Le navigateur n'abandonnera pas leurs parages et l'homme ne fuira pas la terre qui l'a enrichi, car la nature à doté cette région privilégiée d'autres avantages, sources de richesse plus durables que l'or et les perles. Entrevoyez au sein de l'Océan les iles Sandwich, puis la Chine, puis l'Inde; imaginez l'isthme de Panama aisément franchi, et vous aurez le secret de ect avenir qui promet à la Californie et à ses magniliques ports le commerce et l'industrie, mines inépaisables de notre monde !