CHAPITRE LVI
POSSBSSIONS ANGLAISES. — HAUT CANADA. —LE LAQ ONTARIO. LE FLEUVE SAINT-LAURENT,
Ce fut par une délicieuse matinée de printemps que nous nous embarquäms sur le lac Ontario, saluant d'un dernier regard l'Union américaine. Nous nous divigions vers le Canada. Sur cet autre rivage nous ne devions pas retrouver l'activité bruyante des États-Unis; là, de grandes forêts, la solitude, des villes rares; mais en revanche que de sympathies et quelles émotions toujours chères au voyageur! Français nous allions presser des mains françaises, entendre notre langue, causer de la patrie, et, comme à la Nouvelle-Orléans, jouir de cet accucil cordial et vraiment affectueux que le Canadien réserve pour celui qu’il appelle son frère de France.
Nous étions alors à la fin d'avril; la nature nouvellement ranimée semblait sourire et nous promettre bon voyage; les jeunes pins exhalaient une odeur déli-
cieuse ; les oiseaux chantaient leurs premiers chants ; la brise en passant dans les arbres secouait les gouttes de rosée qui glissaient des feuillages dans les eaux du lac; et au bruit de l'équipage, au monotone mouvement des avirons, on voyait les cerfs avancer au travers des taillis leurs têtes rameuses, puis quand ils nous avaient aperçus. s'enfuir par la forêt.
Dans son vaste prolongement à l’ouest du Niagara et de la bourgade qui porte le même nom, le lac Ontario forme un port que l’on nomme Burlington-Bay ; en cet endroit s'étendent des terrains boisés et une série de sites sauvages au milieu desquels s’élève le petit village de Dancaster, l’un des plus riches de ces lieux solitaires. Là je vis pour la première fois une fabrique de sucre d'érable ; le travail qu’exige cette industrie se fait dans les bois. Pour obtenir le suc, on perce un trou dans la partie inférieure de l'arbre et on y introduit un petit morceau de bois; le suc découle alors dans une auge placée au-dessous et que l'on vide, quand eiïle est pleine, dans un grand réservoir. La partie liquide s'évapore par la cuisson, et le résidu, purifié de différentes manières, donne le sucre d'érable ; il est moins doux que celui de la canne, et a un goût moins agréable ; mais il est à peu près le seul, grâce à la facilité avec laquelle on se le procure, que consomment les fermiers canadiens.
Au delà de Dancaster, la rivière de l'Ouse coule vers le lac Erié, après avoir serpenté dans un pays ouvert et fertile entre deux rives bordées d’arbrisseaux. Non loin de l'embouchure de l'Ouse, on rencontre, m'a-t-on dit, un village iroquois qui renferme environ deux cents Indiens à demi civilisés. Il s’y trouve une église où la doctrine chrétienne est prèchée et enseignée en iroquois par un pasteur qui appartient à la tribu; mais c’est toujours la vie primitive ct sauvage que ces indigènes préférent au fond de leur cœur.
Les Sioux, les Algonquins et les Iroquois ou Hurons occupaient cette région à l'époque où les Français l’envahirent. Les premiers s'étendaient à l'ouest entre le lac Supérieur et les sources du Mississipi ; les Français ne les connurent guère que par les récits des chasseurs ct des missionnaires. Ils parcouraient le pays à la manitre des Tartares, vivant de leur chasse dans des prairics où ils dressaient pour quelques mois leurs tentes nomades. C'était un peuple simple et paisible, mais qui, lorsqu'on l'attaqua, ne se montra jamais inférieur en courage et en férocité aux autres hommes rouges..Les Alsonquins étaient subdivisés en un grand nombre de tribus; ils peuplaient les deux rives des lacs et du Saint-Laurent, Les Iroquois résidaient le long de la rive méridionale du Saint-Laurent, des lacs de la rivière Sorel au lac Michigan, et possédaient les vastes et fertiles plaines situées entre l'Hudson et l'Ohio. Supérieurs aux Sioux et aux Alzonquins sous plusieurs rapports, ils cultivaient les arts de la paix ct excellaient dans ceux de ja guerre. Ils furent vainqueurs dans presque tous les combats avec leurs voisins, et soutinrent une lutte longue et opiniâtre contre les envahisseurs européens.
Depuis l'occupation étrangère, leur existence est devenue misérable; leurs
vertus sauvages se sont effacées pour faire place aux vices de notre civilisation, Leurs habitations sont sales et mal bâties; beaucoup d’entre eux se nourrissent en été de poisson, qu'ils p'chent dans leurs rivières; en hiver ils oht recours aux bienfaits du gouvernement. De leurs anciennes qualités , ils ont conservé une mémoire excellente et une éloquence forte et simple : « Cette liqueur, disait un sauvage en parlant de l'eau-de-vie, doit être extraite de langues et de cœurs; quand j'en ai bu, je ne connais plus la crainte et je parle divinement, » L'ivrognerie, par malheur, est devenue leur vice habituel; ils vendent tout ce qu'ils possèdent pour obtenir en échange des liqueurs fortes. Le gouvernement anglais prend grand soin des débris de ces peuplades : deux fois l'année un médecin parcourt leurs villages et distribue des médicaments. Annuellement aussi une distribution de présents a lieu sur les bords de l’Ouse et à l'extrémité occidentale du lac Érié. Tant de ménagements ont pour but d'obtenir de la part de ces sauvages une altitude pacifique et la neutralité en cas de guerre. Ennemis dangereux, ils sont Loujours des alliés faibles et inutiles. Jamais les Anglais, quand ils les ont cus pour auxiliaires, n'ont pu les plier à la discipline. Ils prenaient la fuite au commencement de l'action, et revenaient seulement pour dépouiller les morts. Cependant la connaissance qu'ils ont des localités et leur adresse au tir, les rendent redoutables dans une guerre d'escarmouche. Les Iroquois de l’Ouse possèdent des secrets qu'ils ne veulent révéler à personne; ils teignent les piquants du porcépic et toutes les substances de couleurs durables et brillantes, et connaissent les propriétés de plusieurs plantes douées de vertus médicinales très-énergiques. Ils savent aussi tendre des appâts qui ne manquent jamais d'attirer certains animaux au piége. Presque tous connaissent les sources salées ; mais comme c’est le lieu que les bêtes fauves fréquentent le plus habituellement, ils se refusent à indiquer leur situation, dans la crainte d'attirer les chasseurs et de voir détruire le gibier,
En s’éloignant de l'Ouse et en gagnant la partie du district que l’on nomme Long-Point, on traverse une campagne unie et semblable à un jardin de plaisance parsemé de quinconces, qu'on dirait taillés de la main des hommes. C’est dans cette partie du Canada que se trouvent, au dire de plusieurs voyageurs, de petits serpents doués d'une propriété singulière de fascination ; nous ne pûmes observer ce fait, mais voici ce que raconte à ce sujet un voyageur anglais : « Un jour, ditil, je rôdais dans les bois; arrivé au bord d’une mare, j'aperçus à sa surface une grenouille qui flottait dans un état d'immobilité apparente comme si elle se füt chauffée au soleil, %e lui donnai un petit coup de ma baguette sur le dos; à ma grande surprise, elle ne hougea pas ; je la regardai plus attentivement ; elle éprouvait un bâillement convulsif et un tremblement dans les pattes de derrière; bientôt je découvris un serpent noir, roulé sur les bords de la mare ct tenant la grenouille assujettie par le pouvoir magique de ses yeux. S'il tournait sa tête d’un côté, sa victime le suivait comme maîtrisée par une attraction magnétique. Quelquetois elle reculait faiblement; mais bientôt elle revenait en avant comme entraînée par un désir mêlé de répugnance. Le serpent se tenait vis-à-1is d'elle,
la gueule demi-béante, et ne détournait pas un seul instant ses yeux de dessus sa proie. Je délruisis le charme en jetant un morceau de bois dans la mare entre les deux animaux : le serpent recula, et la grenouille plongeant sous l’eau, disparut dans la vase, »
Le territoire de Long-Point est un de ceux qui offrent le plus d'avantages naturels dans le Haut-Canada. Le gibier y est commur; des volées de pigeons sauvages ÿ passent au printemps et en automne; ils volent en rangs si serrés qu'on en peut tuer un grand nombre d'un seul coup de fusil. Des ruisseaux d'une eau vive et transparente coupent la contrée dans tous les sens ; les arbres fruitiers sont hâtifs et féconds.
Plusieurs colonisations ont été essayées dans ce lieu, naguère encore sauvage et solitaire ; une forge a été fondée à Long-Point pour l'exploitation d'un riche minerai de cuivre découvert dans le voisinage. Tout près de cet endroit, une source d'eau minérale sort de terre et forme un bassin de soixante pieds de circonférence et d'une profondeur considérable; les bords en sont incrustés de soufre pur dont l'odeur se sent à un quart de mille de distance, À dix lieues de Long-Point paraît la colonie Talbot, ainsi nommée de son fondateur. Les colons sont presque tous Anglais ou Écossais, Ils vivent entre eux dans une sorte de démocratie qui ne semble pas avoir d'analogie ailleurs. Hospitaliers, ils s'entr'aident avec empressement, et admettent tous les émigrants nouveaux au bénéfice du système fraternel qui les régit.
Les rives du lac Ontario, que nous continuanres à côtoyer, nous conduisirent à la capitale du Haut-Canada, York, ville assez régulière dont les rues se coupent à angles droits. On y compte cinq à six cents maisons, bâties pour la plupart en bois: cependant quelques habitations sont en briques ou en pierres. Les édilices publics sont la maison du gouverneur, la chambre des assemblées provinciales, une église, un palais de justice, une prison, mais surtout un collége, l'une des constructions les plus remarquables du pays. La position d'York, sur la rive nordouest du lac Ontario, auprès d'un excellent port, lui assure pour l'avenir une importance véritable sous le rapport commercial et au point de vue militaire. Aucune ville canadienne n'a grandi et ne s'est développée aussi rapidement, En 1793, le (errain qu'elle occupe n'offrait qu'un seul wigwam indien ; au printemps suivant, l'emplacement de la future capitale fut fixé et l'on commença à construire des maisons. En moins de six ans, York offrait déjà l'aspect d'une petite ville; aujourd'hui elle contient 6000 à 8000 âmes, et est en pleine voie de prospérité,
Nous avions pris à la précédente station le bateau à vapeur; il fit à York une courte relâche, puis gagna le milieu du lac, et nous voguâmes rapidement vers Kingston. Vingt-quatre heures après, cctte ville, la plus importante et la plus populeuse du Haut-Canada, se déroula devant nous. Kingston est cachée par une pinte de terre qu’il faut doubler pour apercevoir les maisons, les chantiers et l'arsenal. Du large, la ville offre un joli aspect. Située à l'endroit où le lac Ontario débouche dans le Saint-Laurent , elle est comme la clef de cette double naviga-
tion, sur l'emplacement où elle s'étend aujourd'hui existait le fort français Frontenac, La fondation de la ville ne remonte qu'à 1783; et tel fut son accroissement rapide qu'aujourd'hui elle se développe le long du rivage dans une étendue de près d'un mille, Sa population peut s'élever à 9000 âmes. La plupart des maisons sont en pierre de taille, dont il existe en cet endroit d'immenses carrières. Kingston pourra, grâce à ce précieux avantage, être complétement fortifiée, et deveoir pre. que imprenable au fond de sa presqu'île. L'importance navale de cette ville est extrème; c'est là que stationne la flolte anglaise, condamnée à pourrir par suite des derniers traités. Le Saint-Laurent, de cent douze canons, et la fiégate la Psyché, s'en vont morceau par morceau dans le port de Kingston, tandis qu'en face et sur l'autre rive du lac, à vingt-quatre milles de distance, à Sackel's-Harbour, l'Ohio, magnilique vaisseau de cent vingt canons, appartenant aux Américains, éprouve une destinée semblable, Les deux puissances ont mutuellement renoncé à entretenir une marine de guerre sur les lacs de l'intérieur. Les Anglais toutefois conservent avec le plus grand soin sur les chantiers couverts de l'arsenal de Kingston deux vaisseaux de soixante-quatorze, une frégate et quelques autres bâtiments inférieurs. Pour l'importance commerciale, la ville a considérablement grandi depuis trente ans ; des entrepôts magnifiques se sont elevés, et tous les objets qui s'échangent entre Montréal et le Haut-Canada ont teur marché à Kingston. Des premiers beaux jours du printemps à la fin de l'automne, le port et la ville offrent un spectacle d'une extrème animation : des navires de quatre-vingts à deux cents tonneaux, employés à la navigation du lac, chargent et déchargent les marchandises, et le mouvement de magnifiques sateaux à vapeur complète cet ensemble d'activité maritime à laquelle l'ouverture du canal Rideau a ajouté une impulsion nouvelle. Parmi les étrangers qui traversent la ville, on remarque surtout une foule d'émigrants qui se rendent avec tout leur mobilier dans les colonies du Haut-Canada. Aux environs de Kingston rien n'invite à des exploitations agricoles; le sol ÿ est médiocre, et sa nature argileuse et froide se prête difficilement à la culture.
A Kingston nous quittâämes la navigation à vapeur, qui ne franchit pas les limites du lac, et nous primes une des embarcations qui descendent le fleuve saint-Laurent, Ces embarcations sont conduites par des Canadiens qui parlent une sorte de jargon français. Ce sont les descendants des premiers colons de la contrée. Nous avancions tantôt à la voile, quand le temps était favorable, tantôt à l'aviron; alors, pour ramer en mesure, les Canadiens faisaient retentir ces solitudes d'une chanson française, et plus d'une fois notre cœur a battu quand nous entendions, même au milieu du vent et de la pluie, nos rameurs entonner des airs qui nous rappelaient la patrie, et que nous retrouvions sur ces rivages eloignés, chez ces fils de la Nouvelle-France, le courage et la gaicté de l'ancien caractère national.
Notre navigation n'était pas sans charme ; le jour nous jouissions des splendeurs d'une riche nature, glissant sur les eaux transparentes du fleuve, admirant
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la végétation puissante qui domine ses rives, le soir nous faisions halte, et nous dressions pour la nuit nos tentes sur le rivage, Aussitôt à terre, nos Canadiens allaient à la chasse, et toujours ils nous rapportaient quelque pièce de gibier, Dès les premiers jours, nous fimes la rencontre de deux pirogues d'fndiens , qui sortirent tout à coup de derrière une langue de terre et s'avancérent de notre côté, Les femmes étaient assises ; les hommes, debout, maniaient leurs pagaios avec une rapidité remarquable, Leurs têtes étaient ornées de cercles d'acier et de plumes; ie reste de leurs vêtements se composait de peaux de bêtes fauves et de longs manteaux d'écarlate couverts d'oripeaux et de débris d'ornements, Leur langage était dur et guattural; on eût dit qu'ils se quercllaient sans cesse, Nous primes terre en même temps que ces Indiens, et notre présence ne parut aucunement les intimider, Sans s'inquiéter de nous, les femmes se mirent aussitôt à couper du bois pour le feu, et les hommes ayant rassemblé des perches et de l'écorce de bouleau, se mirent à construire un wigwam. Quand nous fûmes tous installés, eux de leur côté, nous du nôtre, chaque caravane commença son repas, et celui des Indiens eût été fort maigre si nous n°v eussions ajouté un peu de nos provisions, accompagnées d'une bouteille de rhum,
Ce cadeau fut une véritable fête. Les sauvages nous remercitrent par des cris bruyants, et se passèrent à la ronde la liqueur jusqu'à ce qu'il n'en restit plus une seule goutte. Alors dans les deux camps ce fut un singulier spectacle ; d'un côté, nos Canadiens, qui ne s'étaient pas épargnés non plus, assis autour d'un grand feu, chantaient des chansons à demi françaises, jouaient aux dés, ou essayaient de faire la lecture d'un livre de piété, en l'accompagnant des plus sonores et des plus énergiques jurons; de l'autre, les Indiens, entassés dans leur wigwam autour du feu, où rotissait leur gibier, jouaient, riaient, bavardaient, hurlaient, Peu à peu les manifestations devinrent moins bruyantes jusqu'à ce qu'enfin les deux troupes tombèrent dans un profond sommeil,
Ce fut ainsi que nous traversämes le lac des Mille-Lles, bassin immense qui justifie son nom, et sur lequel les iles semblent avoir été semtes, Par leur nombre, ces îles donnent le vertige quand elles semblent glisser le long de l'embarcation, courir, se masquer, s'effacer, pivoter, former mille groupes bizarres ; car elles varient d'aspect, de forme et de grandeur. Il y en a de fertiles et de stériles, de hautes et de basses, de rocheuses et de verdoyantes, de hoisées ct de nues, Quelques-unes ont un quart de mille de longueur, d'autres n'ont que quelques pieds. Leur réunion offre sur une petite échelle une variété plus grande de baies, de ports, de passes et de canaux qu'il n'en existe dans tout un continent, On n'a jamais compté exactement le nombre de ces îles, mais on suppose qu'il dépasse de beaucoup quinze cents. Entre quelques-unes 1e courant est si rapide qu’on ne le remonte qu'avec une extrême difficulté, Les batelicrs S'Égarcraient au milieu de ces bouquets de verdure s'ils n'avaient soin de s'y créer des points de reconnaissance qui leur jalonnent le chemin,
L'eau rapide du fleuve nous eut bientôt portés à Brockwille, et de là à Prescott,
deux postes sur le Saint-Laurent qui n'ont guère qu'une importance militaire. Prescott renferme une cinquantaine de maisons et un fort en terre, occupé par quelques soldats. Dans l'avenir, ce lieu pourra equérir une certaine importance; c’est là que l’on commence à naviguer avec des goëlettes et des sloops. Entre Prescott et Kingston, le lit du fleuve est tellement obstrué et le courant si rapide, qu'à peine de petits bateaux à vapeur ou des embarcations plates peuvent y naviguer. Si l'on canalisait cette portion du fleuve, Prescott deviendrait promptement l'entrepôt des marchandises expédiées dans l’ouest de la province, et de celles qui descendent de Montréal.
Au-dessous de Prescott, les bords du fleuve n'offrent que des champs en demicullure et des maisons en solives, spectacle monotone et fréquent dans le Haut- Canada. A cinquante milles plus bas, nous rencontrâmes la colonie écossaise de Glengary. Cette colonie, l'une des premières qui aient été fondées dans l'intérieur du Canada , se composait de pauvres cultivateurs, jetés dans cette contrée par la misère. Les colons eurent à lutter contre tous les obstacles du climat et du sol; ils les ont vaincus par leur persévérance, et la colonie est dans l’aisance, sinon dans une complète prospérité. Les maisons, construites en solives, ne renferment presque toutes qu'une chambre. La plupart des colons ont défriché environ soixante à soixante-dix acres ; quelques-uns en ont éclairci à peine trente ou quarante, Quand on parcourt ces champs de création récente, on est presque épouvanté de voir combien la nature tend à regagner du terrain sur le travail des hommes, et combien son action est incessanie et dominatrice. Les arbres de ces forèts sont d’un âge extraordinaire ; aux cercles concentriques du bois, on en reconnait qui ont quatre et cinq siècles. Le sol se compose, à la profondeur de plusieurs pieds, de substances végétales entièrement décomposées; il est en quelque sorte trop fertile pour les travaux ordinaires de l'agriculture; certains champs ont produit vingt années de suite sans recevoir le moindre engrais, Depuis vingt ans, la colonie de Glengary a grandement amélioré ses terres et ses méthodes de culture. Cette population, composée dans l’origine presque entièrement d’Écossais grossiers, éprouve aujourd'hui, avec l’aisance, le besoin d'une civilisation plus grande. Des écoles ont été ouvertes dans le pays, et les progrès de l'intelligence ont suivi ceux de la fortune,
Cependant il existe encore un contraste frappant entre les fermiers du Haut et du Bas Canada, comme nous pämes nous en convaincre à notre arrivée à la Chine. Ce village, situé sur le Saint-Laurent, à l'endroit où le fleuve se développe pour former le lac Saint-Louis, marque la limite entre les deux provinces canadiennes. C'était un endroit fort insignifiant naguère, mais qui depuis vingt ans acquiert une certaine importance comme entrepôt des denrées récolces dans les environs. :
Autour de la Chine commencent à se développer de belles plantations, exploitées par des fermiers canadiens établis de père en fils. Ces paysans ont le teint brun et les traits caractérisés; ils sont d'une structure athlétique, Leurs yeux
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sont petits, brillants, et vifs, Adroits, spirituels, prévenants, ils se montrent cnvers les étrangers d'une politesse affectue 1se et familière. On se ferait difficiiement une idée de la cordialité avec laquelle nous fümes accueillis à Sainte- Aune, jolie ferme à l'embouchure de la rivière des Ouatouacs dans le Saint- Laurent. Aux premiers mots que nous prononçâmes, un jeune homme auquel nous nous étions adressés recornut que nous étions Français; à peine prit-il le temps de nous répondre : se précipitant dans l'intérieur de la ferme, il appela son père et ses frères : — Des Français! dit-il, deux Français! — EL aussitôt nous nous vimes entourés, fêtés. On nous accorda la plus affectueuse hospitalitt; le soir après le repas, ce furent mille questions sur la France. Le père nous raconta que sa famille était venue de Normandie au Canada avec le marquis de Beauharnais ; il nous dit comment son grand-père avait servi au régiment de la Reine, et ajouta qu'un des plus vifs plaisirs, au fond des forêts canadiennes, était, pour le colon, de voir un Français de France.
Les Canadiens, en général, sont habitués à ne considérer comme véritablement supérieur que ce qui vient de France; ils laissent percer celte prévention favorable dans les moindres choses : la plus belle race des canards domestiques s'appelle des canards de France; les souliers de cuir anglais sont des souliers français, les livres sterling des louis, l'Europe la France, et tous les blancs sont des Français. Ils ont fait partager aux Indiens cette croyance, si bien qu'un vieux guide, un métis iroquois auquel on demandait où avait été confectionné un fort beau fusil qu'il portait sur l'épaule, répondit qu'il venait de la vieille France de Londres. Le nom de Napoléon est vénéré au milieu de ces agriculteurs, et beaucoup &e jeunes hommes le portent.
Le iendewain du jour où nous étions descendus à la ferme, le père nous préta ses meilleurs chevaux, et l’un des fils voulut nous servir de guide dans nos explorations. Nous nous dirigeâmes vers une forêt touffue qui étend ses ombres épaisses derrière Sainte-Anne. La profondeur de ces bois primitifs est impénétrable à l'œil; ce sont littéralement d'immenses cavernes de verdure, Une 6bscuvité d'un ton mat y borne la vue, excepté dans les endroits où les rayons brisés du soleil laissent entrevoir le ruban sinueux d'un ruisseau, ou le charmant découvert d'une pelouse.
Sur la rive droite du Saint-Laurent, le pays est au contraire uni, ouvert el bien cultivé. Le froment rouge, le sarrasin, le seigle, le maïs, y sont les cultures principales. Dans le chemin que nous fimes à travers ces campagnes, nous trouvämes presque partout un terrain plat et entièrement sec. Les champs, de forme irrégulière, étaient divisés par des séparations en bois qui attristaient ce paysage, et n'avaient ni la gaieté ni la solidité des haies vives d'aubtpine, si communes dans nos campagnes, La route était d’ailleurs animée par de nombreux voyageurs presque tous en voiture. Peu de Canadiens vont à pied; tout fermier est à peu près en état d'avoir un cheval et une calèche, Les chevaux canadiens n’ont pas pour eux l'apparence; ils sont d'origine normande, jelits C4
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grossitrement taillés, mais vigoureux; ils s’animent sous le fouet et ne bronchent jamais. Quel air plein de fierté a le paysan canadien conduisant son cheval chétif et sa voiture mal assurée ! on le voit, vif, gai, plein de pétulance, il parle alternativement au cheval et au voyageur, indiquant à l’un les beautés du paysage, flattant l'autre d'un compliment ou le réveillant avec une menace. La calèche et le cueval, tels ‘ont les premiers meubles d'un Canadien, ce qu’il nomme son établissement. Les chaleurs de l'été étant excessives dans le Bas-Canada, personne, à moins d'une nécessité pressante, ne se hasarde à parcourir à pied une longue distance, et c’est une habitude qui subsiste dans les autres saisons.
Aux abords du village de la Chine, le Saint-Laurent a une sorte de rapide qui barre sa navigation. Dans une largeur d'un demi-mille, le courant est si violent que l'eau, en frappant le roc qui s'avance, est lancée en l'air en jets hauts de plusieurs pieds. Le lit du fleuve, en cet endroit, doit être composé de rochers d'une saillie immense et d’une forme très-bizarre, car la masse d’eau est tellement déchirée et tourmentée par les inégalités sur lesquelles elle coule, que l'aspect en est presque effrayant. Deux courants semblent se disputer le passage et se heurter sans mèler leurs flots. Dans des endroits, la masse glisse, unie comme du cristal, sur un lit pierreux, jusqu’à ce que des fragments de rocher la divisent et lancent dans l'air des nuages d’écume qui resplendissent des couleurs du prisme. Le milieu du rapide est coupé par une petite île bien boisée, aui ajoute à la majesté de la scène.
En cet endroit, les grandes embarcations s'arrêtent. Des canots seuls, conduits par de hardis Canadiens, peuvent se risquer sur ces eaux tourmentées, On songe à établir dans une direction parallèle à tous les rapides du Saint-Laurent des canaux qui remédieront à ces intermittences dans la navigation. Cette pensée a présidé aux travaux du canal de la Chine à Montréal; de plus, le canal Rideau joint la navigation du lac Ontario à celle du Saint-Laurent. De Kingston, où il prend naissance, à la rivière avec laquelle il communique et qui lui a donné son nom , le canal traverse une série de petits lacs. La rivière Rideau se jette dans le Saint-Laurent à Bytown.
Cette ville fondée en 1815 par le colonel By, aux bouches de l’Oftawa, un peu au-dessous de la magnifique cascade de la Chaudière , et en face du beau village de Hull, situé dans le Bas-Canada, est comme la Chine, sur la limite des deux provinces. Sa position était si bien choisie que, dans la deuxième année de sa fondation, elle avait déjà une population de 2,000 âmes. Cette ville se partage en deux parties situées sur les deux rives du canal. Les maisons, en bois, forment des rues d’une extrême régularité, Du sommet de la hauteur sur laquelle Bytown s'élève, l’œil contemple l’un des plus admirables points de vue qui existent au Canada. Au loin, après une suite de collines mollement onduleuses, on distingue les établissements et l'église de Hull, les îles vertes et pittoresques qui coupent le cours du fleuve ; au delà et à l'horizon, la contrée développe sa surface tourmentée et sa charpente de rocs au sein desquels coulent des eaux presque tou
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jours tumultueuses et bouillonnantes. Sur un plan plus rapproché, l'Oftawa forme le beau rapide des Chènes, qui devient la double et magnifique cascade de la grande et la petite Chaudière. Si le regard se lasse d'admirer l'inmensité de ce spectacle, il peut se reporter au cadre plus étroit qu'embrasse le pont de l'Union, sur le canal Rideau et sur l'Oftawa, perspective gracieuse, où la verdure, l'eau et le soleil se jouent au milieu des merveilles de l’industrie humaine.
De Bytown à Montréal, la traversée est à peine de quelques heures. L'aspect lointain de cette ville est enchanteur. Là, sur les bords du fleuve élargi, s'étend une campagne légèrement montueuse et couverte des plus riches cultures. Plus de scènes sauvages et grandioses, mais le spectacle de la civilisation agricole ; des fermes de toutes parts, des champs chargés de riches et ondoyantes moissons, Quand nous aperçümes Montréal dont les clochers se détachaient sur le rideau vert des montagnes, nous ne pûmes retenir un murmure de surprise. Depuis que nous naviguions sur le Saint-Laurent ct l'Ontario, mon compagnon et moi nous avions presque oublié l'aspect extérieur des grandes villes, et nous avions devant nous la seconde capitale, la première cité du Canada.