BAS-CANADA. — MONTRÉAL. — QUÉBEC
Montréal, symétriquement disposée sur une île du fleuve, presente un ensemble harmonieux dont les aiguilles et les monuments qui rompent cette régularité augmentent le charme. Quoique placée au-dessous de Québec dans la division politique, Montréal est cependant la ville la plus importante du Canada, Elle a tous les avantages, avantages de situation, de population, de sol, de climat, d'importance territoriale, de richesse industrielle. De plus, elle fut la première ville fondée sur le territoire sauvage de Hochehaga. Dans ses débuts, Montréal, fréquemment attaquée par les sauvages, se fit une sorte d'enceinte dont on voit encore aujourd'hui quelques vestiges. C'est actuellement une fort belle ville, divisée en haute et basse, avec des rues aérées, commodes, propres; les plus importantes sont parallèles à la rivière. Les maisons sont presque toutes bâties en grès et recouvertes en étain ou en fer laminé. Dans la rue Notre-Dame, la plus belle de la ville, et qui se prolonge du faubourg de Québec à celui des Récollets, se trouve la cathédrale, magnifique édifice de style gothique, pouvant contenir jusqu'à dix mille personnes. L'église anglicane, le séminaire de Saint- Sulpice, le couvent de Notre-Dame, des casernes, un théâtre et le monument élevé à Nelson, belle colonne d'ordre dorique de trente pieds de haut et que surmonte la statue du célèbre marin, sont les édifices les plus remarquables, 11
en existe un grand nombre d'autres, ainsi que des instituts littéraires ou agricoles, des sociétés d'encouragement, des colléges et des écoles,
« L'importance de Montréal est un fait contemporain. Avant qu'une ligne suivie de bateaux à vapeur se fût établie entre cette ville et Québec, on y comptait à peine 45,000 âmes; c’est le nombre qu'on y a constaté à peu près en 1815. Depuis ce temps, des communications promptes et multipliées se sont établies entre les deux Canadas, et Montréal a à peu près absorbé toute l'importance commerciale du Saint-Laurent. En quinze ans, sa population a doublé; aujourd'hui elle doit s'élever à 50,000 habitants. C'était à Montréal qu'avait fondé son siége la fameuse compagnie du Nord-Ouest, qui, après avoir paralysé les opérations de la compagnie de la baie d'Hudson, a fini par se fondre avec elle. Par suite de cette fusion, Montréal est devenue l’un des entrepôts les plus importants du commerce de pelleteries. On y a compté jusqu'à trois mille facteurs, chasseurs ou agents de la société.
‘Quinze à vingt bateaux à vapeur continuellement en activité défraient le scrvice avec Québec et Halifax. Les passagers et les marchandises abondent sur cette ligne ; le havre de Montréal n'est pas très-vaste, mais il offre un abri assuré, la profondeur ordinaire de l’eau est de trois à quatre brasses et demie avec un excellent ancrage sur tous les points. Un inconvénient sérieux de ce havre est le rapide de Sainte-Marie, situé à un mille plus bas; son courant est si impétucux, qu'on ne peut pas le remonter avec les vents du nord-est.
La population de Montréal est toujours française, malgré les nombreuses émigrations anglaises des trente dernières années. Le caractère de ses habitants est bienveillant et hospitalier; la société y est spirituelle, agréable et communicative. Cette ville a peu de pauvres, et nous trouvâmes aux hommes de la classe inférieure un air de vigueur, de satisfaction et de gaieté. Les environs sont riches en sites magnifiques et en belles cultures. A la distance d'un mille et demi environ de la ville, est une colline dont elle à tiré son nom; la hauteur de ee monticule paraît être de cinq à six cents pieds. Sa pente, d’abord assez douce, devient promptement raide et escarpée ; mais une fois arrivé sur le plateau, on y découvre une vue immense et magnifique. L’œil plane sur le riant bassin au milieu duquel le Saint-Laurent coule large comme une mer. Le gouvernement établit sur ce point une forteresse qui commandera tout le cours du fleuve. L'espace entre la coiline et la ville est garni de vergers et de jardins qui produisent d'excelle-{s légumes et les meilleurs fruits, fraises, groseilies, framboises, prunes, pêches, abricots; les pommes surtout sont d'une exquise qualité, la pomme de neige et la pomme grise n’ont pas de rivales. Sur les côtés du chemin qui coupe la montagne est un bâtiment en pierres entouré d’une enceinte; on le désigne indifféremment par les noms de Chéleuu des seigneurs de Montréal et de Daison des prétres. De vastes jardins et vergers sont attachés à cet établissement,
Après quelques jours de halte à Montréal, nous reprimes notre navigation vers Québec sur un magnifique bateau à vapeur. C'est principalement entre les deux
POSSESSIONS ANGLAISES,. d17
grandes villes du Bas-Canada, sur la rive gauche du Saint-Laurent, que se trouve resserrée la population française ; là, dans un espace de cent vingt lieues, le voyageur est en pleine France : rivières, îles, montagnes, terres, tout à un nom français. Ce sont les comtés de Bcauharnais, Berthier, Chambly, Lachenay, Richelieu , Bouville, Terrebonne, Verelières; les seigneuries de Lery, Lacalle, d’Autrey ; les fiefs Chicot, du Sablé, Saint-Ignace, Tremblay, et tous les noms de la vicille France féodale. Nous ne nous arrêtâmes pas dans ces domaines où cependant nous eussions reçu le même aceueil hospitalier qu'à la ferme Sainte- Anne. Le Français canadien, content de peu, attaché à sa religion et à ses usages, possède, à côté de beaucoup d’indolence, un fonds naturel de talents et de courage qui n'aurait besoin que d'être cultivé par l'instraction : il se livre avec ardeur aux travaux les plus rudes, il entreprend pour un gain modique les voyages les plus fatigants. Certains colons fabriquent eux-mêmes les étoffes de laine et de lin dont ils s’habillent : ils tissent ou tricotent leurs bonnets et leurs bas, tressent leurs chapeaux de paille, et tannent les peaux destinées à leur fournir les chaussures:; tout, jusqu'à leurs charrues ct leurs canots, est le produit de leurs mains. Le visage des Français du Canada est long et mince; leur teint brunâtre et hàlé devient quelquefois, par suite du mélange avec la race indigène, aussi foncé que celui des Indiens: leurs yeux petits et noirs ont beaucoup de vivacité; le nez avancé est aquilin ; les lèvres sont peu épaisses, les joues maigres et les pommettes saillantes. Is ont conservé dans leurs manières des traces de leur première origine. Une politesse noble et aisée règne dans leur conversation; ils se présentent avec un aiv qui les ferait prendre pour les habitants d'une grande ville plutôt que d'une contrée demi-sauvage. Ils montrent de la déférence envers leurs supérieurs et rarement de la rudessse envers leurs subordonnés : la plus parfaite harmonie règne entre eux. Souvent les enfants de la troisième génération demeurent dans la maison paternelle; ils se marient jeunes et se voient de bonne heure entourés de nombreux descendants; aussi, hors des villes les mœurs sont très-pures et les ménages heureux.
La goicté française conserve au milieu d'eux son empire. Les plaisirs y ont le caractère simple et un peu grossier qu'ils avaient en france avant le raffinement introduit sous Louis XIV : les parents et les amis s'assemblent tous les jour autour d'une table chargée de mets solides ; à côté d’un énorme quartier de bœuf où de mouton, on voit de vastes terrines remplies de soupe ou de lait caille. Immédiatement après le diner, qu'anime une gaieté franche et bruyante, les violons se font entendre ; tout le monde se livre à la danse, les menuets el les gigues se succèdent avec rapidité.
Les Canadiens suivent scrupuleusement les modes de Paris; seulement, hors des villes, ils sont quelquefois arriérés d’une cinquantaine d'années. Les femnics du Canala sont remarquables par leur grâce et leur brillante santé; elles rappellent les Cauchoises par l'éclat de leur teint, la régularité de leurs traîts et la beauté de leur taille. Bonnes épouses, mères tendres, elles font le bonheur de
ÿ18 VOYAGE EN AMÉRIQUE.
leur famille ; le seul plaisir pour lequel elles aient un vif penchant est la danse. Les arts d'agrément ne sont pas négligés dans l'éducation des jeunes personnes de bonne famille: le dessin forme une partie importante de leur instruction; la musique compte des élèves jusque dans les fermes et les villages. Les salons de Québec et de Montréal retentissent des airs méladicux des plus illustres compositeurs. On n'ignore pas qu'en 1826 la célèbre cantatrice, madame Malibran , fut accueillie avec enthousiasme sur les théâtres du Bas-Canada. Enfin dans la classe inférieure, d'anciennes chansons normandes sont répétées en chœur par une jeunesse joyeuse. À côté de tant de qualités se trouvent bien quelques défauts; il faut, par exemple, avouer que le Canadien est peu sobre et qu'il est enclin à l'ivrognerie .
Du bateau à vapeur qui nous avait emportés de Montréal, nous distinguions les villages cachés dans leurs bouquets d'arbres ; les maisons, les fermes, les champs en culture, disparaissaient devant le sillage rapide du bateau. Nous fimes une courte station au charmant village de la Prairie, à huit milles environ de Montréal. Cette localité est intéressante par son commerce et sa population; elle a de jolies rues, des maisons fort bien bâties et hautes quelquefois de deux étages. Des ouvriers de toutes les professions, mécaniciens, forgerons, détaillants, peuplent ce village, pour qui d’ailleurs le mouvement des bateaux à vapeur est une source de richesses.
Le village de Saint-Joseph est inférieur en étendue à celui de la Prairie; mais sa situation est encore plus agréable : au confluent de la rivière que l’on appelle indistinctement Richelieu, Sorel ou Chambly, avec le Saint-Laurent , est située la ville de William Henry, non loin d’un fort bâti en 1665 par les soins de M. de Tracy, comme boulevard contre les attaques des Indiens. Ce fort est d’une construction assez régulière, il renferme des magasins, des casernes, et peut contenir une importante garnison. Devant le fort, la berge de la rivière a de dix à douze pieds d’élévation ; sur le côté opposé sont des chantiers propres à des grandes constructions. Nous passâmes encore devant le village de Trois-Rivières, remarquable par son commerce; Saint-Maurice, par les forges d’un fer excellent; Saint-John, station des bateaux à vapeur qui vont du lac Champlain au Saint-Laurent ; enfin devant le fort Chambly, dont les Anglais ont restauré et agrandi les fortifications. Dans l'intérieur et sur la droite du fleuve, nous laissions un des plus jolis sites que l'on puisse voir, celui du village de Saint-Hyacinthe, pittoresquement groupé aux bords du Richelieu , avec un pont qui lie les deux rives.
Enfin, après avoir admiré les mille aspects du Saint-Laurent, tantôt s’élargissant pour former le lac Saint-Pierre, tantôt se resserrant un peu au-dessous de la Pointe-aux-Trembles et de Saint-Augustin, nous arrivämes à un endroit où le fleuve s’encaisse entre deux rangées de falaises d’un aspect dur et sauvage ; puis à leur débouché se révéla à nous Québec, en un point où le fleuve se développe et
4. Moltebrun, Précis de Géographie universelle, t. VI, p. 71-72.
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se partage pour étreindre l'ile d'Orléans. Là les eaux, violemment r'efoulées par la marée qui remonte jusqu’à Trois-Rivières, se trouvent souvent dans un état de turbulence et d’agitation qui leur donnent l'aspect d'une mer. Les maisons de Québec, confusément entassées sur une falaise, dominent le bassin du fleuve ct les mâts des navires mouillés à leur pied.
Québec fut fondée en 1608 par Samuel Champlain, ingénieur-géographe du roi de France, sur l'emplacement d'un village indien nommé Stadaconé, et sur le sommet du cap Diamant. Les progrès de la ville furent dans l'origine précaires et lents, à cause des attaques sans cesse renaissantes des sauvages. Tombée en 1629 entre les mains des Anglais, Québec fut reprise par la France en 1632 avec le reste du Canada; depuis ce moment la ville grandit rapidement, elle devint capitale de la colonie française en 1663. Les Anglais, jaloux de son importance, essayérent de la reconquérir de nouveau à la fin du mème siècle, mais ce fut seulement cent ans plus tard, par le traité de Paris, désastreux pour les colonies de la France, que notre ville passa entre leurs mains.
Québec se développe en amphithéâtre ; elle est située sur un promontoire au N.-0. du Saint-Laurent et sur la pointe du cap Diamant, qui s'élève à plus de trois cents picds au-dessus du niveau de la rivière. En certains endroits cette falaise est tout à fait perpendiculaire ; son aspect général est triste et dépouillé, bien que des pins et quelques buissons aient pris racine dans les excavations du terrain, Du sommet du cap, vers le Saint-Laurent, s'étend une pente douce et une suite de collines jusqu'au lieu dit Coteau de Sainte-Geneviève, qui domine à pie de cent pieds le fleuve. A sa base commence la plaine : elle se prolonge jusqu'à la rivière de Saint-Charles, qui forme l'autre côté de la presqu'île ; de l’une à l'autre rivière s'étendent les fortifications de Québec, véritable enceinte de la cité ; elles ont environ deux milles trois quaris de circuit. La ville, outre sa grande division entre haute et basse, est partagée en domaines et fiefs, les domaines du roi, ceux du séminaire, le fief Saint-Joseph dépendant de l'Hôtel-Dieu, et les terres qui appartenaient à l’ordre des Jésuites. Ces divisions ne comprennent ni les faubourgs, ni les réserves militaires. En 1622, Québec ne comptait pas plus de 50 habitants; en 1759, la population en était évaluée à 8 ou 9,000 ; aujourd'hui elle s'élève à 30 ou 10,000. Les édifices publics sont le château de Saint-Louis, l'Ilôtel-Dieu, le couvent des Ursulines, celui des Jésuites, dont on a fait des casernes, les cathédrales catholique et protestante, l'église écossaise, la Bourse, la Banque, l'hôpital militaire, le Palais de Justice, la prison; enfin le monument élevé à Wolf et à Montcalm, ces deux intrépides généraux, l'un Anglais, l'autre Français, qui trouvèrent la mort, en combattant l'un contre l’autre, sur le même champ de bataille.
Le château de Saint-Louis est un nid d’aigle, bâti en picrre et à pic sur un précipice ; sa plate-forme domine la contrée, le bassin du fleuve, File d'Orléans, la pointe Lévi et toute la campagne, La forteresse de Saint-Louis couvrait une vaste étendue de terrain et était flanquée d2 deux forts bastions à chaque angle, liés
entre eux par une courtine, I ne reste aujourd’hui que peu de vestiges de ce vaste système de défense.
L'un des plus curieux monuments de Québec est certainement la colonne élevée en 1827 aux généraux Wolf et de Montcalm par le gouverneur anglais, comte de Dalhousie, idée touchante et pieuse qui réunit sous le même monument les honorables défenseurs de deux causes rivales. L'inscription, des plus simples, porte : Hortem virtus communem , famam hisloria, monumentum posterilas dedit " Le Palais de Justice est un monument en pierres, de structure moderne, vaste, bien disposé, remarquable par son ordonnance. Toutes les églises des diverses sectes sont aussi de fort beaux édifices. Les couvents, les casernes, les hôtels de la ville, les marchés, ont l'aspect des monuments d'une grande ville.
Voici comment l’illustre géographe Maltebrun résume la description de Québec : «Un superbe bassin où plusieurs flottes pourraient mouiller en sûreté; une belle et large rivière, des rivages partout bordés de rochers escarpés, parsemés ici de forêts, là surmontés de maisons; les deux promontoires de la Pointe- Levi et du cap Diamant, dont le sommet est élevé de 350 pieds au-dessus du fleuve ; la petite île du cap Diamant et la majestueuse cascade de la rivière Montuoreney, tout concourt à donner à la capitale du Bas-Canada un aspect imposant et vraiment magnifique. Mais de toutes les beautés il n’en est pas de plus terrible et de plus grande que celles de la citadelle, l’une des plus formidables qui soient au monde. Cette citadelle est ceinte de fortes murailles et garnie d'une artillerie qui la rend presque imprenable ; les casemates, quand elles seront finies, pourront mettre cinq mille hommes à l'abri des bombes; l'arsenal contient des armes pour cent mille hommes, »
Parmi les monuments exclusivement scientifiques et littéraires de Québec, il faut mentionner le collége et le séminaire, des écoles élémentaires, une bibliothèque publique, et une foule de sociétés d'histoire, de littérature, d'agriculture, de médecine, etc, Québec est le siége d'un évèché catholique et d'un évèché anglican; celte ville es£ aussi la résidence du gouverneur, qui a le titre de capitaine général de toute l'Amérique anglaise.
Les environs de Québec abonient en sites d’une extrème beauté, parmi lesquels il faut surtout mentionner la cascade de Montmorency. La rivière qui forme cette chute traverse un pays sauvage et trés-boisé, sur un fit de rochers aigus , jusqu'au moment où elle arrive au précipice; alors elle tombe d'une hauteur de deux cent quarante pieds, perpendiculairement, et sans rencontrer aucun objet dans sa chute. Excepté dans la saison des débordements, le volume de la rivière est peu considérable; mais, en traversant le lit de rochers qui borde I» sommet du précipiee, la masse d'eau est tellement augmentée par l'écume , qu'elle présente au regard comme une nappe de neige. Une vapeur considérable
£, Leur courac leur doana une mort commune, l'histoire la mème renommée, la postérité le inene monumuont,
s'élève du fond du gouffre et présente au regard, quand le soleil brille , les couleurs du prisme dans tout leur éclat. La largeur de la cataracte, à son sommet, n’est que de cinquante pieds. Au-dessous , les eaux sont retenues dans une espèce de bassin par un rocher d’une seule pièce, qui occupe la presque totalité de la largeur de la cataracte, et à l'extrémité duquel elles s'échappent et coulent doucement dans le Saint-Laurent, qui n'en est éloigné que de trois cents pas. La singularité qui distingue la chute de Montmorency, c'est que, dans sa hauteur considérable , elle n’est brisée par aucun obstacle, et le regard peut l'embrasser dans son majestueux ensemble.
La rivière de la Chaudière, autre affluent du Saint-Laurent, beaucoup plus éloignée de Québec, mais où cependant les habitants de cette ville aiment à se rendre, est presque partout interceptée par des rapides et des cascades bruvantes. La principale chute de la Chaudière est formée de trois cataractes distinctes, qui se réunissent en une seule avant d'atteindre le bassin qui les reçoit, La continuelle action de l'eau a creusé, dans le rocher qui forme ce bassin, de profondes excavations où les eaux se précipitent avec fureur et tournoient en bouillonnant comme dans une chaudière, La chute est moitié moins grande que celle de Montmorency, mais elle est cinq fois plus large. Ses environs sont beaucoup plus agréables; car, à Montmorency, excepté quelques arbres épars, on ne voit que la cataracte; au lieu que les bords de la Chaudière sont parfaitement boisés, et, au travers des masses de rochers que l’on rencontre de distance en distance, on aperçoit les sites les plus agrestes et les plus romantiques.
L'hiver est très-long et très-rude à Québec, quoique les chaleurs de l'été y soient de leur côté fort vives. Les gelées produisent auprès de Montmorency un singulier phénomène, lorsque le Saint-Laurent est pris au-dessous de Ja chute : la vapeur et les gouttes d'eau tombent à l'état de givre; ces molécules solides s'agulomèrent et finissent par former un monticule irrégulièrement conique qui, augmentant toujours, atteint, à la fin de l'hiver, des dimensions énormes. En mars 1829, il atteignit cent vingt pieds de hauteur. La face du cône du côté de la cataracte est ornée de brillantes stalactites , provenant du ruissellement continuel de Peau sur le flanc du monticule. C'est un spectacle vraiment merveilleux, quand le soleil et l’écume de la chute se jouent sur ce monceau de glace; les habitants de Québec nous parlèrent avec enthousiasme de sa magnificence. Un autre spectacle non moins magique de ces contrées, est celui qu'offre une forût après la pluie, pendant les fortes gelées de l'hiver. Les gouttes d'eau se cristallisent sur les branches des arbres, et, si vient un rayon de soleil, elles étincellent des couleurs de l'arc en ciel; puis la nuit, par un beau clair de lune, on dirait les arbres vêtus d'u" et semés de perles, de diamants et d'améthystes.
C'est aux ve "3 de nord-est et nord-ouest et à leur persistance qu'il faut attribuer l'intensité du froid et la neige qui couvre la terre, de la fin d'octobre au milieu d'avril, dans le Bas-Canada. La mauvaise confection des routes et leur
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mauvais entretien font cependant de cette rude saison la saison des affaires pour le Canadien. Le fermier n’a pas à craindre alors que les roues de ses chariots s'enfoncent dans un sol mobile ou qu'elles soient brisées par l'extrémité des troncs d'arbres, qu'on ne prend pas la peine de déraciner dans les terrains nou vellement défrichés, Il est exempt aussi de la poussière fine et brûlante que fait lever en été son attelage. Aussi longtemps que la neige recouvre la terre, un traineau roule sur sa surface avec autant de solidité que de vitesse. Ces courses, m'a-t-on dit, sont un des vifs amusements du Canadien. Munis, hommes et femmes, de gros bas de laine passés par-dessus la chaussure ordinaire, et de wants de peau de daim doublés également de laine , la tête enfoncée sous de longs bonnets fourrés à capuchon, et le corps abrité, des pieds à la ceinture, par la peau de bufle, qui, avec la peau d'ours dont est garni l'intérieur du traîneau, les protége contre le froid , ils bravent les temps les plus rigoureux. Souvent cinq ou six familles se réunissent, montent dans leurs traineaux et arrivent à l'improviste chez un ami, habitant à dix ou douze milles de distance. On prend du thé, on échange quelques anecdotes, et l'on revient chez soi le même soir.
Endurci par ce rude climat, l'habitant du Canada jouit d'une santé vigoureuse. Exempt de contagions et d'épidémies, exempt surtout de cette fièvre jaune si fatale à ses voisins de l'Union, il parvient à une extrème vieillesse. Les contrées qu'il habite ne sont cependant pas exemptes d'inconvénients même fort graves. L'été ramène des nuées d'insectes qui, pendant les mois de mai, juin, juillet, août et septembre, torturent affreusement ceux dont la peau n’est pas suffisamment endurcie. Dans l'intérieur des maisons , des myriades de mouches vulgaires ne vous laissent jas jouir d’un instant de repos; elles assiégent le nez, les yeux, les oreilles, les lèvres, et pendant qu’on les chasse sur un point, elles vous accablent sur l'autre. Si, sortant de l'habitation, on veut jouir de la brise délicieuse qui règne dans l'atmosphère pendant cette saison de l’année, ou que, pour éviter les ardeurs du soleil, on se retire sous les ombrages épais d’un bois, les mosquites à longues pattes, les mouches de sable, mille insectes venimeux circonviennent le malheureux voyageur et le forcent , par des attaques multipliées sur son visage, ses mains et ses jambes, à retourner dans sa demeure, au milieu de ses preinicrs ennemis.
Nous éprouvâmes plus d'une fois ce cruel inconvénient dans nos promenades aux environs de Québec, el il nous fit moins regretter le séjour de cette ville hospitalière, lorsque au bout d'un mois nous songeâmes à la quitter pour explorer, après le Canada, une autre de nos anciennes colonies, la Nouvelle-Écosse, puis Terre-Neuve, et de là, avant de rentrer en France, poser le pied sur les terres glacées du Groenland et d'Islande. De cette région immense, qui porte le nom de Nouvelle-Bretagne, visiter les Canadas et la Nouvelle-Écosse seulement , c’est bien peu, à ce qu’il semble; mais voyez ces lacs et ces cours d'eau sans nombre : du fleuve Mackensie au Labrador, sur le lac de l'Esclave ou le Ouinnipeg, cherchez une ville, vous ne la trouverez pas; çà et 1à, un fort jeté par la
compagnie d'Hudson au milieu des tribus sauvages pour les contenir ct protéger son commerce , mais nulle part des ressources assurées, un abri pour reposer le voyageur de ses fatigues. Et comment pourrait-il, si aventureux qu'il püt être, se hasarder sans motif, sans profit, à travers cette contrée froide ct sauvage ? Paul et moi, nous n'en cûmes pas même la pensée ; nous nous contentämes de recueillir quelques renseignements sur la compagnie d'Hudson , qui domine seule ces régions silencieuses , et sur l'Amérique russe, que nous ne pouvions pas davantage explorer à l'autre extrémité du continent,