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COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON. — TRADITIONS ET CROYANCES INDIENNES

La compagnie d'Hudson fut instituée en vertu d’une charte à perpétuité octrovée, le 2 mai 1669, par le roi Charles FF. Elle était, en partie, formée par une association de marchands de fourrures de la cité de Londres, et obtint le privilége d'exploiter tous les pays baignés par la baie d'Hudson et les régions que ses agents pourraient découvrir, Les fondateurs n'étaient qu'au nombre de dix-huit : mais, parmi eux , on comptait les noms les plus illustres de l'Angleterre, La direction en fut confiée à un gouverneur, assisté d'un comité de sept membres, et les actions furent fixées à la somme de cent livres sterling, Grâce à ln sage administralion de ses créateurs, la société acquit une importance rapide. Indépencamment de ses priviléges commerciaux, la compagnie en oblint de politiques fort considérables, Elle eut le droit de fonder des villes ct points fortifiés, de faire des lois pour maintenir l’ordre dans ses territoires (pourvu que ces lois ne fussent point en opposition avec celles d'Angleterre), de saisir et de transporter dans la Grande-Bretagne tout Anglais surpris trafiquant dans son domaine ; et, de plus, les amiraux et officiers de la couronne recurent l'ordre d'assister Ja covn pagnie dans l'exécution et le maintien de ses priviléges.

Les liciites incertaines de ses territoires ne tardérent pas à causer des différends entre les Anglais et les habitants de la Nouvelle-France, De Jà une guerre qui ne cessa que lorsque, par le traité de Paris, la France eut cédé le Canada à l'Angleterre. La compagnie de la baie d'Hudson se trouva alors sans rivale ; déjà elle avait jusque là réussi à écarter toute concurrence, en dépeignant ses territoires comme les plus sauvages et les plus stériles de cette région; celle acquit un développement considérable et une immense richesse, qui ne cessa de s'accroître pendant vingt ans.

En 1783, cette prospérité fut entrave tout d'un coup par la concurrence que SusCita à la compagnie de la baie d'Hudson une association formée à Montréal,

sous la dénomination de Compagnie du Nord-Ouest. Cette compagnie nouvelle s'établit avec le privilége d'exploiter les régions inconnues du continent américain baignées par la mer à l'ouest, et qui n'étaient pas comprises dans la charte de la compagnie d'Hudson. En 1789, la nouvelle société avait déjà établi des forts près du lac Atabasca, un peu au-dessous du cinquante-neuvième parallèle. Un de ses membres, sir Alexandre Mackensie , fit, la même année, un premier voyage dans la mer Polaire , découvrit le fleuve qui porte son nom, et, en 1792, repartit pour une seconde expédition, à la recherche du haut cours du Rio Columbia, qui devait le mener à l'Océan Pacifique. La compagnie du Nord-Oues! dirigea pare ticulièrement ses établissements vers la Nouvelle-Calédonie, et ce tet elle qui, en 1813, acheta aux Américains l'établissement d’Astoria , à l'embouchure de la Colombie.”

La rivalité entre les deux compagnies anglaises qui exyploitaient les mêmes contrées ne fit que s'accroître, et, après les différends les plus graves, une guerre ouverte éclata en 181% sur le territoire de la Rivière-Rouge. Les agents de la compagnie du Nord-Ouest voulurent expulser une colonie écossaise établie au sud du lac Ouinnipeg avec l'autorisation de la compagnie d'Hudson. Les colons et les employés des deux partis en vinrent aux mains, et, après des succès et des revers balancés, des établissements brûlés, pris et repris, les Écossais furent battus, en 1816, au Portage des Prairies, sur la rivière Qui Appelle, et le gouverneur des territoires de la compagnie d'Hudson fut tué avec dix-sept de ses compagnons.

Le parlement anglais, pour prévenir le retour de ces déplorables collisions, réunit en une seule les deux compagnies rivales sous le nom de l'Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson. L'acte d’incorporation, rendu en 1821 par le parlement, accorda pour vingt et un ans à la compagnie le privilége exclusif de trafiquer dans tous les territoires indiens possédés ou réclamés par la Grande- Bretagne dans l'Amérique du Nord, en plaçant toutefois cette compagnie sous la juridiction des cours de justice du Haut-Canada. Depuis cette époque, la puissante corporation qui, de l'Océan Atlantique à l'Océan Pacifique, compte sans les Indiens, douze mille individus à son service, constitue une sorte d'empire dans l'Amérique anglaise.

Le capital de la compagnie s'élève à huit cent mille livres sterling ( vingt millions de francs), et ses bénéfices montent annuellement à six millions deux cent cinquante mille francs. Les trois chefs-lieux de la compagnie sont : Montréal, la factorerie d’York, dans la baie d'Hudson, et le fort Vancouver, à l’ouest des Montagnes Rocheuses, sur le Rio Columbia. Un gouverneur honorifique de la compagnie réside à Londres et vérifie annuellement les comptes. Un autre gouverneur général habite les possessions anglaises et inspecte chaque année les principaux forts. Trois agents spéciaux résident dan les trois chefs-lieux : ils onf. sous leurs ordres vingt-trois surintendants de districts ou chefs facteurs, qui n'ont pas de traitement fixe, mais une part dans les bénéfices. Au-dessous des fac-

teurs en chef, trente-cinq commis principaux, puis les officiers de santé, les commis, enfin les apprentis commis.

Après vingt-cinq ans de service, les agents, en se retirant, ne reçoivent pas de pensions viagères, mais ils jouissent pendant deux années de leur traitement entier, et, pendant cinq ans, de la demi-solde; la compagnie leur fournit en outre des rations de thé, de vin, de sucre, de rhum et de vivres de toute espèce. Parmi ces employés, très-peu sont Européens; la plupart, nés dans les forts, sont fils des agents et des femmes indiennes. Le nom général d'engagés s'applique à tous les travailleurs de la compagnie, forgerons, charpentiers, tonnelicrs, trappeurs de castors , chasseurs, bateliers et même fermiers. Les engagés chargés de parcourir le pays en canots, pour le transport des marchandises, sont désignés plus spécialement sous le nom de voyageurs. Ces engagés sont des Français-Canadiens, des hommes de sang mêlé dits Bois Brülés, et des Iroquois métis. La langue française est la seule en usage parmi eux ; ils professent la religion catholique. Leur engagement est fixé à trois ans; beaucoup d’entre eux, devenus libres, se sont établis autour des forts Vancouver ou Mac-Louglin et Nesqually, et au fond de la baie de Puget, portant sur les rivages de l'Océan Pacifique les souvenirs et le langage de leur première patrie.

La compagnie emploie pour son commerce de la côte nord-ouest cinq corvettes de trois cent soixante tonneaux, montées par dix-huit ou vingt hommes d'équipage , et un bateau à vapeur. La cargaison de pelleteries et de fourrures que l'un de ces bâtiments, /e Colombia, porta à Londres en 18%#1, avait une valeur de treize cent mille francs.

Le fort Vancouver, fondé en 1824 par le docteur John Mac Loughlin, est l'établissement le plus important de la compagnie dans l'ouest. Il est situé sur la rive droite du Rio Colombia , à trente lieues de l'embouchure de ce fleuve, dans une petite plaine large d'un mille, au pied d'une colline couronnée de bois superbes, Sa situation est extrèmement pittoresque : devant le fort se déroulent d'immenses plaines couvertes de verdure , au milieu desquelles le fleuve roule ses eaux limpides ombragées d'arbres gigantesques, tandis qu'au sud-est le mont Hood contraste par sa neige éternelle avec la couleur sombre des forêts de pins qui l'entourent. L'enceinte du fort renferme trente bâtiments, qui contiennent une population de sept cents individus, dont vingt-cinq anglais, et cent engagés Français-Canadiens avec leurs familles. Autour du fort, sont répandues les huttes des Indiens Tchinouks, qui se servent d'un jargon formé de mots indiens mèlés de mots français et de quelques expressions anglaises.

* Comme tous les autres Indiens de ce territoire, les Tchinouks distinguent fort bien, à première vue, les différentes nations de blancs; ils désignent les Espagnols de la Californie par le nom de Spagnols, et les Anglais par celui de Æinsor, corruption des mots «king George »; ils appellent les Américains Boston, sans doute parce qu'ils viennent presque tous de cette ville, et les Français-Canadiens Lransé où Pasayouk, c'est-à dire visages blancs, les Français étant les premiers

blancs qui aient franchi les Montagnes Rocheuses. C'est aussi avec les Français que les Indiens entretiennent les rapports les plus familiers.

Le mouvement commercial du fort Vancouver est assez considérable ; c’est le point où arrivent généralement les produits des autres forts du territoire , et c’est aussi de là que partent les caravanes et les brigades de porteurs qui vont distribuer les marchandises dans les stations de l'intérieur. Le fort Vancouver, qui à l'extérieur ressemble à une grande ferme entourée de bâtiments d'exploitation agricole, n'est donc en réalité qu'un comptoir et une boutique de la Cité de Londres, Une quinzaine de commis sont occupés aux échanges avec les Indiens, à la vente et aux écritures ; ils se réunissent dans leurs bureaux au son de la cloche, dès sept heures du matin, et y travaillent jusqu'à neuf heures du soir, sauf les moments destinés aux repas, qui se prennent en commun et sous la surveillance de l'agent supérieur.

Le soir, les jeunes commis se réunissent pour fumer dans une chambre nommée le Salon des Célibataires, Bacheler's Hall ; chacun raconte ses voyages , ses aventures, ses combats avec les Indiens : l’un s’est vu forcé de manger ses mocassins; l'autre est si sûr de sa carabine, qu'il ne vise les ours que dans la bouche pour ne pas endommager leur peau ; quelquefois aussi des mélodies écossaises se mêlent aux chansons canadiennes, et la gaieté française anime les robustes Highlanders. Les habitations sont des espèces de casernes où rien ne rappelle le confort anglais. Le mobilier consiste en une petite table, une chaise ou un banc, et un lit de camp en planches avec deux couvertures de laine.

Le dimanche, la salle à manger se convertit en oratoire , et l'un des emgloyés lit les prières de la liturgie protestante. Les Français se réunissent à la chapelle pour y faire des lectures pieuses, assister aux offices et chanter des cantiques, en l'absence des prêtres. Depuis quelques années, il ÿ à un missionnaire à Vancouver; avant son arrivée, ceux du Ouallamet où du Xes ually y venaient! une fois par mois.

De Montréal à Vancouver, le parcours est de dix-huit cents lieues et la durée du voyage de quatre mois et demi. De cet immense espace, soixante-quinze lieues seulement s'accomplissent à cheval, tout le reste se fait en bateau par les lacs et les rivières. La rivière Rouge, le lac Ouinnipeg , le fort Georges, situë au milieu des tribus redoutables des Indiens Pieds- Noirs, le fort Assiniboine, ‘Jasper, où lon franchit les Montagnes Rocheuses, sont les principales stations de ce long parcours. En hiver, c'est avec des traineaux tirés par des chiens que s'effectuent les voyages; trois de ces animaux suflisent pour trainer un poids de deux cents livres. Lorsque la neige n'est pas assez solide, on est obligé de voyager à pied avec des raquettes, chaussures faites de planchettes en sapin, très minces, longues de deux mètres et larges de dix-huit pouces ; des extrémités et du centre partent diverses lanières qui viennent se rattacher à la cheville, Les Français-Canadiens, qui sont habitués à marcher avec cet appareil, font dix et douze lieues par jour, en portant des poids de cinquante et soixante

kilogrammes. On ne saurait d'ailleurs imaginer les atroces douleurs qu'occasionnent aux personnes qui commencent à s'en servir, l'affection connue sous le nom de mal des raquettes. Le frottement enflamme et met à nu les tendons du pied, qui s’excorient et se gangrènent si le froid est intense. L'usage des raquettes pent devenir très-dangereux , si la neige se ramollit trop vite : le voyageur court alors risque, malgré leur large superficie, d'être englouti et de périr au milieu de terrains détrempés!.

Deux cent mille Indiens environ peuplent, avec les agents de la compagnie, les territoires qui portent le nom de Nouvelle-Bretagne. Outre les Algonquins, les Iroquois et les Sioux, que nous avons mentionnés dans le Haut-Canada, on compte, parmi les principales tribus, celles des Assiniboins, des Chippeways, des Mandans ; et sur les bords de l'Océan Glacial, comme dans le Labrador, des Esquimaux. Ces derniers sont d'une taille médiocre; généralement robustes, basanés, leur tête est large, la face ronde ct plate, les yeux noirs, petits et vifs, le uez plat, les lèvres épaisses, les cheveux noirs, les épaules larges ; ils sont gais, vifs, mais rusés. Leurs canots sont de bois ou de côtes de baleines fort minces, et entièrement recouverts de peaux de phoques; ils ont vingt pieds de long sur un pied et demi de large, et sont maniés avec une seule rame. De si frèles embarcations contiennent quelquefois quinze personnes. Les Esquimaux sont vêtus de peaux de phoques ou de bêtes fauves; leurs vêtements, garnis d'une sorte ?e capuchon , ne descendent que jusqu’à mi-jambe. Des bottes de peau envelopyent les pieds des hommes et des femmes; les femmes peuvent placer leurs enfants dans leur capuchon, taillé beaucoup plus large pour cet usage.

Aucun pays n’est plus morne ni plus sauvage que celui dans lequel sont répairdues ces peuplades errantes : de tous côtés s’élancent des montagnes noires et raboteuses, dont les sommets sont recouverts de neiges éternelles. À Phorizon, l'œil s'arrète sur des blocs immenses de glace. La côte est peuplée de phoques et d'oiseaux aquatiques; dans l'intérieur, comme dans toute cette partie du continent, errent les renards, les ours et les loups.

Les autres indiens sont moins misérables que les Esquimaux ; c’est par leur intermédiaire que la compagnie d’Fudson se procure la plupart des pelleteries qu'elle exporte en Angleterre; et c’est en échange de couvertures de laine, de draps grossiers, de souliers, de haches, de mauvaises armes, de miroirs, d'ustensiles vulgaires, de verrotcrie, que ses agents obtiennent les plus précicuses fourrures. Voici quelles étaient, il y a une vingtaine d'années, les principales conventions d'échange : pour plusieurs belles peaux de loutre de mer d'un grand prix, on donnait un panier de riz, un baquet de rhum ou de mélasse délayée avec de l’eau de mer, deux poignées de tabac en feuilles, douze pierres à fusil, douze cartouches, et quelques petits paquets de vermillon ; pour une seule peai de lontre de mer, valant en Angleterre deux cent cinquante où trois ecnts

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