HISTOIRE DU CANADA
Le Vénitien Cabot fut le premier qui montra à l'Europe la route du Canada. Parti d'Angleterre avec une escadre de six navires, aa printemps de 1497, il découvrit les îles de Terre-Neuve et de Saint-Jean, et longeant le continent , pénélra jusqu'au 67° degré et demi de latitude. Cabot ne forma pas d'établissement dans les régions qu'il venait de découvrir, et ce fut seulement un demi-siècle plus tard que l'Angleterre songea à poursuivre ses découvertes. Ce fut un Français qui découvrit le Canada proprement dit. Denis ayant mis à la voile de Honfleur pour Terre- Neuve, en 1506, entra dans le golfe de Saint-Laurent, dont il leva la carte et explora les côtes adjacentes. Deux ans après, un navigateur de Dieppe, Thomas Aubert, pénétra dans le Saint-Laurent. Mais ce nom ne fut donné au fleuve qu’en 1535, par Jacques Cartier, de Saint-Malo, qui le remonta entièrement. Cartier prit possession du territoire au nom du roi de France, forma des alliances avec les indigènes, bâtit un fort, et hiverna dans le pays, auquel il donna le nom de Nouvelle-France. Plusieurs essais de colonisation eurent lieu jusqu’en 1551 ; mais le vice-roi Roberval ayant péri dans un naufrage, et les Indiens se montrant trèshostiles aux Français, qui avaient surpris et enlevé plusieurs d’entre eux, ces tentatives furent interrompues jusqu'en 1581. A cette époque les indigènes renouèrent amitié avec les Français ; l'importance de la pêche du cheval de mer, à laquelle se livraient des bâtiments de Saint-Malo, et du commerce des fourrures, décida le gouvernement à entreprendre la conquête complète du Canada. Le marquis de la Roche, l'officier Chauvin, Chatte, gouverneur de Dieppe, et Pierre de Gast, seigneur de Monts, reçurent successivement celte mission, Ce dernier seul put en partie l'accomplir. Ise concilia l'amitié des indigènes, répandit au milieu d'eux des missionnaires, ct ce fut à cette époque que commença l’affection sincère qui depuis n'a cessé d'unir les tribus indigènes et, les colons français.
L'historien du Canada, M. Garneau ', a observé que les Espagnols s'étaient répandus dans le Nouveau-Monde pour chercher de l'or; les Anglais pour conquérir leur liberté religieuse ; les Français pour y répandre les lumières du christianisme. Cette remarque peut sembler partiale en notre faveur, et cependant elle ne manque pas de justesse, Tandis que les premiers explorateurs se livraient aux plus infâmes violences chez des peuples naïfs et simples, ou que les puritains cherchaient à pratiquer en paix leur culte austère, les colons français, plus sÿmpathiques aux peuplades indigènes, les séduisant par la vivacité et la gaieté de
1. Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours, par F. X, Garneau, 3 vol. iu-80, Québec, 1859. C’est l’ouvrage le plus complet qui existe sur notre ancienne colonie,
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leur caractère; puis avec eux venaient les missionnaires jésuites, pour qui la grande œuvre n'était pas le cominerce ou les conquêtes , mais la conversion des âmes. Appuyés à Québec quand Champlain eut donné cette capitale aux possessions françaises, les missionnaires se répandirent parmi toutes les peuplades indiennes de la baie d'Hudson au Bas-Mississipi. Un bréviaire et une croix à la main , ils devancèrent les plus intrépides voyageurs. On leur doit la découverte d'un grand nombre de contrées avec lesquelles ils firent alliance au nom de la croix. L'effet de cet emblème religieux sur l'esprit des sauvages, au milieu des forèts profondes et silencieuses de l'Amérique, eut sans doute un caractère triste et touchant qui désarmait ces esprits farouches, mais accessibles aux sentiments profonds et vrais. Les doctrines de paix et de douceur qu'enseignait le missionnaire contribuèrent à resserrer les nœuds qui l’unissaient à ses néophytes, et à pénétrer mieux de cabane en cabane, de peuplade en peuplade, jusque dans les contrées les plus reculées.
Dévouement héroïque et humble dont aujourd’hui la trace subsiste dans l'affection du Canada pour la France, et aussi dans la prédilection de toutes les classes de la population pour le catholicisme.
Lorsque Champlain fonda Québec, l'établissement du Canada se trouyait dans une véritable prospérité, Par malheur, le chef français commit l'imprudence de prendre parti pour les Algonquins dans leur guerre contre les lroquois, et il faillit perdre dans une irruption de ces fiers guerriers , en 1621, tout le fruit de treize ans de travaux. Quelques années plus tard, éclatèrent des querelles religieuses qui compromirent gravement les intérêts de la colonie. En 1627, le cardinal Richelieu retira l'autorité aux huguenots, qui l'avaient jusqu'alors exercée, pour la confier à cent catholiques qui constituèrent ce qu'on appela la compagnie des cent associés, dont ce prélat et le marquis d'Effiat étaient chefs. Les Anglais profitérent de ces dissensions pour s'emparer, en 1629, de Québec, après avoir détruit à l'embouchure du Saint-Laurent une escadre française. Le traité de Saint-Germain restitua le Canada à la France, en 1532, et Champlain continua à l’administrer jusqu'à sa mort. So l’administralion de ses successeurs, MM. de Montmagny, 1636, d'Allebourt, 164 de Lauson, 1658, et d'Argenson, 1660, la colonie se peupla lentement; elle ne compta loi,gtemps que 15 à 17,000 blancs, et des guerres continuelles avec les Iroquois nuisirent à son développement. Derrière les sauvages, que les gouverneurs de Courcelle, de Frontenac et de la Barre furent particulièrement obligés de combattre, se trouvaient sans cesse ls Anglais, toujours prèts à susciter des embarras aux établissements français quand ils n'étaient pas en lutte ouverte contre eux. En 1701, le chevalier de Caillière réussit à apaiser les différends entre les colons et les indigènes, et conclut une paix générale. Mais la colonie jouit peu de cette pacification ; ses longues guerres avec les Anglais commencèrent presque en même temps. Quelques hostilités eurent lieu en 1709 et 1710; cependant elles eurent pour théâtre l’Acadie ct Terre-Neuve plus que le Canada, et furent interrompues, en 1713, par la paix
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d'Utrecht. Une lettre du gouverneur, M. de Vaudreuil, résume la situation de la colonie française à cette époque : « Le Canada n’a actuellement que 4,480 habitants en état de porter les armes, depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à soixante. Les vingt-huit compagnies des troupes de la marine que le roi y entretient ne font en tout que 628 soldats ; ce peu de monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies anglaises ont 60,000 hommes en état de porter les armes, et on ne peut douter qu’à la première rupture ils ne fassent un grand effort pour s'emparer du Canada, si l’on songe que la ville de Londres, dans ses instructions données à ses députés pour le prochain parlement, leur enjoint de demander aux précédents ministres pourquoi ils ont laissé à la France le Canada et l'ile du Cap-Breton. »
M. de Vaudreuil fit de grands efforts pour mettre le Canada à l'abri de l'ambition anglaise. Québec et Montréal furent entourées de fortifications, et mises en état de soutenir un siége. Le successeur de Vaudreuil, le chevalier de Beauharnais, fils naturel de Louis XIV, continua à développer les forces militaires de la colonie ; de nouveaux forts furent construits le long de l'extrème frontière, En même temps des travaux de défrichement et de viabilité furent entrepris; des lois fermes et prudentes mirent fin à quelques abus, et pendant dix-neuf ans le Canada jouit d’une paix profonde,
De nouvelles dissensions éclatèrent vers 1745. Les Anglais s'étaient emparés de l'île du Cap-Breton, et élevaient des réclamations au sujet de la frontière du Canada. Des deux côtés on prépara des armements pour soutenir les prétentions rivales. Après un arbitrage et des contestations sans résultat, les Français franchirent en force les lacs et établirent des postes sur l'Ohio en 1753. De son côté, le gouverneur de Virginie reçut l'ordre de bâtir deux forts sur l'Ohio, et de chasser les usurpateurs. Les Français ne voulaient rien moins qu'établir une ligne de postes militaires le long de l'Ohio et du Mississipi, depuis le Canada jusqu'à la Louisiane, Washington, âgé seulement de vingt-un ans, fut opposé aux Français, et chargé de les expulser du territoire contesté. Le jeune chef s’empara du fort Duquesne, et l'année suivante, lorsque la témérité du général Braddock compromit les armes anglaises, sa fermeté sauva les débris de l'armée.
Les Français, battus près du fort Crown-Point par le général Johnson, reçurent, en 1756, un renfort conduit par le maréchal de camp de Montcalm, Ce nouveau général s’attacha à repousser les Anglais des postes dont ils s'étaient emparés dans le Haut-Canada et sur la rive droite du Saint-Laurent. La prise du fort Oswego, sur le lac Ontario, le rendit maitre d'un matériel considérable d'artillerie et de munitions de guerre, qu'il fit transporter à Montréal, au fort Frontenac et au fort de Niagara, Le fort George, au sud du fort Oswego et du lac Champlain, fut également emporté. L'Angleterre, inquiète, ne négligea rien pour animer ses colons contre la France; le clergé anglican souleva les populations contre les oppresseurs catholiques, et la lutte devint à la fois nationale et religieuse, Le son côté, Montcalm, plein d'activité, communiqua:, son ardeur à
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tous les colons, et préparait une expédition offensive. 11 se dirigea vers New- York à la tête de 3000 hommes, et battit non loin du Niagara 22,000 Anglais, 1758, Les Français furent moins heureux sur un autre point : une flotte anglaise s'empara de Louisbourg, à l'extrémité du Cap-Breton, et trois cents voiles remontèrent le Saint-Laurent en juin 1759 pour bloquer Québec, pendant que deux armées la pressaient par terre. Le général Wolf était à la tête de cette redoutable expédition. De Montcalm, qui s'était empressé d'accourir au secours de la place, soutint pendant deux mois, sans s'émouvoir, un siége meurtrier ; les ennemis, établis dans l’île d'Orléans, avaient pris le fort Niagara, il en construisit un nouveau ; sa résistance opiniâtre commençait à lasser ses adversaires, quand ils s'aperçurent qu'un point escarpé de la rive était mal gardé par les Francais. Un détachement d'infanterie légère et de montagnards écossais le gravit, et Wolf s'établit avec 5000 hom’ies sur les hauteurs d'Abraham. Montcalm lança contre son ennemi 2000 soldats et quelques milliers de colons qui furent repoussés; alors il s'élança à pied à la tête de sa troupe, ct il rétablissait la bataille, quand une balle l'atteignit dans les reins. Sa mort décida de la journée; les Anglais victorieux , bien que le général Wolf eût été tué d'un coup de feu dès le commencement de l’action, s'avancérent jusque sous les murs de Québec, La ville ouvrit ses portes le lendemain. La capitulation de M. tréal , survenue le 8 septembre de l'année suivante, livra le Canada aux Anglais. Le traité de Paris, 1763, confirma diplomatiquement un fait que les armes avaient établi. La cession fut entière et complète; deux seules conditions furent mises par le gouvernement français à cet abandon définitif d'une de nos plus précieuses colonies : Louis XV voulut qu’une clause expresse garantit aux catholiques de la Nouvelle-France le libre exercice de leur .eligion; l'Angleterre accéda à ce désir. De plus, il fut stipulé que les anciens sujets de la France auraient, pendant dix-huit mois, le droit de vendre leurs propriétés, et de se transporter où bon leur semblerait, sans que les autorités anglaises pussent s'y opposer.
Les Anglais remplirent mal cette condition ; au licu de ménager les susceptibilités de leurs nouveaux sujets et de respecter les traditions françaises, ils sou= mirent le Canada aux lois de la Grande-Bretagne dès 176%, quelques mois après le traité de Paris. Ce fut l'origine d'un mécontentement universel, et des réclamations nombreuses s'élevèrent; attachés à leurs vieux usages, les Canadiens redemandaient leur coutume de Paris, les dimes et tout le régime féodal, L’Angleterre ne fit aucune attention à leurs griefs jusqu'en 1774; les lois de procédure civile et criminelle demeurèrent en vigueur, et elles furent administrées par des individus aussi étrangers à la jurisprudence anglaise que les Canadiens eux-mêmes, A Québec et aux Trois-Rivières, c’étaient des militaires qui prononçaient dans les matières civiles et crimineiles. « A Montréal, dit le général Murray dans un rapport au Parlement, on avait choisi pour juges des hommes sans éducation et sans moralité qui, ayant leur fortune à faire, étaient peu scrupuleux sur le moyen d'y parvenir, »
En 177%, quand les États-Unis furent en pleine insurrection, les réclamations du Canada obtinrent beaucoup plus de faveur; Le bill de Québec restitua aux Canadiens l'ancien régime dans son intégrité ; tout changement, même profitable, fut repoussé par les habitants de la colonie; ils rejetèrent l'institution du jury : les nobles, parce qu'ils se trouvaient humiliés d’être jugés par des vilains; ces derniers, parce qu'ils ne voulaient pas être dérangés de leurs occupations sans indemnité. Ce fut à cette occasion que, dans le Parlement anglais, lord Burke, confondant l'esprit de notre nation avec les préjugés de queïques colons étrangers à toute organisation publique, prononça ce mot qui peint à merveille l'orgueil britannique : «Un vieux proverbe dit qu'un Anglais a toujours valu deux Français, je crois que dans le cas actuel cinquante Français valent à peine un Anglais, »
Le rétablissement de la législation française calma immédiatement l'agitation qui régnait dans le Canada, et l'Angleterre put faire de sa nouvelle possession une place d'armes pour combattre l'insurrection de ses colonies. Cependant, au bout de quelques années, les avantages consacrés par le bill de Québec semblèrent insuMisants aux Canadiens; ils s'en plaignirent dès 1776, et, en 1786 , ils demandèrent par une pétition l'établissement d'une constitution représentative et d’une législation formée de lois françaises et de lois anglaises. Cette réclamation demeura d’abord sans effet , mais quatre années plus tard , la révolution française effraya les hommes d'État de Londres sur l'avenir d'une colonie toute peuplée de Français, Le vaste territoire canadien , qui jusqu’à ce moment avait porté le nom de province de Québec, fut divisé en deux parties qu’on appela Haut et Bas- Canada. Les deux nouvelles provinces furent confiées à un gouverneur; un lieutenant- gouverneur, deux conseils, l’un législatif, l’autre exécutif, et à une chambre d'assemblée pour chaque province. Les membres du conseil législatif, au nombre de vingt-six pour le Bas-Canada et de dix-sept pour la province haute, sujets nés où naturalisés dans la colonie, furent nommés en vertu d’un mandat royal ; leurs fonctions étaient viagères, à moins qu'ils ne se fussenc absentés pendant quatre années sans lautorisation du roi. Les membres du conseil exécutif nommés par le roi, remplissaient dans la colonie les mêmes fonctions que les membres du conseil privé en Angleterre; il y en avait treize pour le Bas-Canada et six pour le Ilaut. La maison d'assemblée se composa de députés choisis tous les quatre ans par les électeurs justifiant d’un revenu net annuel de quarante schellings. Les habitants des villes devaient posséder un terrain du rapport de 5 livres sterling par an; le Bas-Canada nommait cinquante députés, et le Haut quarante,
Cette constitution fit cesser toute agitation, et le Canada se montra attaché à l'Angleterre dans la guerre de 1812 contre les États-Unis ; mais quelques années plus lard ces concessions furent à leur tour jugées insuffisantes, De nombreuses insurrections, de 1532 à 1840, ont abouti à la réunion des deux Canadas: mais là ne se bornent pas les prétentions de ia colonie, Les patriotes de Québec et de Montréal appeilent de leurs vœux l'indépendance ; d'autres colons, travaillés par
les émissaires de l'Union américaine, manifestent le désir d’être annexés : cette puissante confédération , et celle-ci, pleine d'une ambitieuse espérance, provoque les manifestations, se fait adresser des pétitions, et attend avec impatience le mcment où, maitresse du Canada, elle dominera tout le continent septentrional ct ajoutera d'un coup deux millions d'habitants à sa population.
Telle sera sans doute la destinée prochaine de notre colonie; mais quel que soit l'avenir du Canada, la vieille métropole, la France est assurée d'y trouver toujours affection et sympathie. Histoire vraiment touchante que celle de ces pauvres émigrants! Venus pour fixer les destinées de leur postérité à l'extrémité de l'Amérique septentrionale, détachés comme les feuilles d'un arbre que le vent arrache et disperse, jetés dans un monde nouveau, ils ont religieusement gardé, au milieu de mille révolutions et de mille tempêtes, les usages, le culte, le langage de leurs pères. Ils se sont accrus d'eux-mêmes; et, sans amertume, sans plainte contre cette France qui les délaissait, glorieux de la voir marcher à la tète de la civilisation, ils l'ont suivie affectueusement de leurs vœux et de leurs regards aa milieu de ses vicissitudes, dans la mauvaise fortune comme dans la prospérité.