NOUVEAU BRUNSWICK. -—- AGADIE OU NOUVELLE ÉCOSSE
De Québec à Halifax, port principal de la Nouvelle-Écosse, le trajet est de huit jours, en passant par Frédéricktown , capitale du Nouveau-Brunswick; ce voyage s'accomplit à travers les forêts par des chemins récemment ouverts. Il ne serait pas sans charme si on n’était assailli continuellement, pendant la saison de l'année où nous l'accomplimes, par les insectes innombrables qui sont le plus grand fléau de toute cette région. Nous étions quatre ou cinq voyageurs conduits par un guide et comme perdus sous les immenses ombrages des sapins, des érables, des bouleaux, des frênes, des ormes et des peupliers séculaires. Quelle différence entre ces arbres gigantesques et les frèles arbustes de nos forêts au milieu desquels on rencontre à peine de loin en loin un tronc vigoureux! La cognée se promène aussi, cependant , au milieu de la forêt américaine, mais la forêt est inépuisable, el c’est à peine si quelques éclaircies témoignent de l'œuvre meurtrière du bücheron. La population du Nouveau-Brunswick est peu considérable; sa principale industrie consiste dans l'exploitation des forêts. Les bords de la rivitre et de la baie de Miramichi ont longtemps fourni les plus beaux bois de construction de toute l'Amérique; mais en cet endroit on a trop détruit sans replanter, et les massifs autrefois les plus peuplés sont presque dégarnis, On ne saurait se faire une idée 4e la quantité énorme de bois qui ont été abattus, équarris ct exportés
de Miramichi; l'exploitation se reporte aujourd'hui vers le centre de la contrée. Voici comment s'organise et procède un parti pour exploiter une forêt.
Le parti, composé de gens loués par un maître bücheron qui les paie et les entretient, ou d'individus qui s'associent et partagent les profits du travail commun, réunit les provisions, les vètements et les outils nécessaires à la campagne. Des haches, une grande scie à quatre mains, des ustensiles de cuisine, un baril de rhum, du tabac, des pipes, des vivres, deux ou trois paires de bœufs destinés à tirer le bois hors de la forêt, tel est l’attirail avec lequel la troupe se met en marche et remonte les rivières jusqu’au lieu désigné pour l'établissement d'hiver. Arrivés sur le terrain , les bûcherons le déblaient, puis construisent une vaste baraque dont les côtés ont quatre ou cinq pieds de hauteur et dont le toit est formé de planches ou d'écorce de bouleau. Le foyer est placé soit au milieu, soit à l’une des extrémités ; la fumée n'a d'autre issue que la porte ; du foin, de la paille ou des branches de sapin sont jetés à terre le long d’une des parois, et le soir les hommes s'y étendent les uns à côté des autres, les pieds tournés au feu ; quand le feu baisse, le premier qui s'éveille ou qui se sent froid y jette cinq ou six bûches et le brasier est ardent toute la nuit. L'un des hommes de la troupe est cuisinier ; il a soin que le déjeuner soit toujours prêt avant le point du jour : à ce moment chacun prend le coup du matin, c’est-à-dire une forte portion de rhum, puis se lève et procède à son premier repas. Ce repas se compose de pain et quel quefois de pommes de terre avec du bœuf bouilli, du porc ou du poisson, et du thé auquel on mèûle de la mélasse. Le dîner et le souper sont ordinairement composés de mème, seulement une soupe aux pois remplace le thé. Après le déjeuner, la troupe se partage en trois bandes : l'une coupe les arbres par le pied, l’autre les abat et les ébranche, la troisième iles tire du fourré à l'aide des bœufs et les conduit vers le chemin le plus proche d'un cours d'eau ou vers le cours d’eau lui-même; les branches sont brülées sur place.
L'hiver entier se passe dans ces travaux sans relâche pendant que la neige couvre le sol à une hauteur de plusieurs pieds; c’est en avril, lorsque les neiges fondent, que les bûcherons mettent à l'eau les pièces de bois coupées pendant l'hiver, Les réunissant en radeaux lorsque la rivière le permet. L'eau dans cette saison est très-froide, et les bûcherons ÿ sont souvent du matin au soir pendant des semaines entières; il s'écouie un mois ou un mois et demi du commencement du flottage au moment où le marchand prend livraison des bois, et aucun genre de vie n’est plus pénible que celui des bûcherous dans cette période : ces hommes ont plongés à mi-corps dans l’eau de neige glaciale qui vient des lacs ; aussi la plupart sont atteints de douleurs intolérables ou emportés par les fièvres quand l'été ramène les ardentes chaleurs, Pour se ranimer et se donner des forces contre le froid, presque tous absorbent des quantités énormes de liquides spiritueux ; cette habitude ne les quitte pas lorsque après avoir vendu leurs radeaux, ils ont quelques semaines de répit. Les bücherons ne travaillent que pendant ‘hiver, parce que les moustiques qui nous ont tant incommodés leur rendraient
le travail entièrement impossible en été, et que, sans les neiges qui nivellent et affermissent le sol, sans la fonte de ces neiges qui facilite le flottage des bois, ils ne parviendraient qu'avec des peines infinies à extraire du milieu des forêts le fruit de leurs rudes travaux.
Le Nouveau-Brunswick exploite quelques mines de houille, et l'on nous dit que les États-Unis tiraient de cette province une assez grande quantité de gypse et de manganèse.
Frédéricktown n’est guère peuplée : c’est une petite ville qui n’a pas 5,000 âmes ; elle s'élève dans une charmante position, sur la rive gauche du Saint-Jean, qui est navigable jusqu’en cet endroit pour les bâtiments de cinquante tonneaux. Les sinuosités de la rivière enferment de trois côtés la ville dans sa petite presqu'ile, et de l’autre l'œil contemple une ceinture de gracieuses collines. Les maisons sont en bois et de chétive apparence. Frédéricktown , dont la fondation remonte à 1785, possède l'assemblée législative de la province, la cour de justice, une caisse d'épargne, une société des émigrants, une société d'agriculture, une église, quatre chapelles, une bibliothèque, un collége.
Malgré ces divers avantages, la véritable capitale du Nouveau-Brunswick est la ville de Saint-Jean, à l'embouchure de la rivière de ce nom, c’est la place commerciale de la province; elle s'élève sur une pointe de terre qui s’avance dans le havre vers l'embouchure du fleuve. €
ce sol sur lequel ses maisons s'élèvent est raboteux et inégal, comme celui de toute la contrée voisine. Les rues sont coupées à angles droits, et les maisons, assez jolies, sont pour la plupart en briques. Deux églises, quatre chapelles, des magasins, des casernes, un hôpital, composent les édifices publics de cette ville. Ses établissements d'utilité sont plusieurs imprimeries, des écoles et deux biblio thiques, des sociétés religieuses et de bienfaisance. Le port de Saint-Jean, principal havre du comté et de tout le littoral, est commode, sûr, profond, et assez spacieux pour contenir un nombre considérable de bâtiments. Au milieu de l'entrée, est une petite île nommée Partridge, sur laquelle est construit un phare , et plus loin, dans l’intérieur du havre, est une barre, qui se prolonge du côté ouest jusqu’à la pointe de la péninsule sur laquelle la ville est bâtie. Cette barre est entièrement découverte à la marée basse, bien qu'il y ait encore assez de profondeur dans le canal pour les gros bâtiments. L'un des priviléges les plus précieux dont puisse jouir ce havre, où la marée varie de seize à vingt-quatre pieds de hauteur, est de n’être jamais embarrassé par les glaces, quelque rigoureux que puisse être l'hiver.
Quelques milles au-dessus de la ville, la rivière Saint-Jean forme une cascade qui semble se précipiter d’une forêt de pins, entre deux parois de rochers qu'on dirait taillées de main d'homme.
Au lieu de poursuivre notre course à travrs les forêts sauvages du Nouveau- Brunswick, nous préférâmes nous embarquer à Saint-Jean, et nous rendre par mer à Halifax. Du moins pouvions-nous de la sorte échapper à nos implacables
ennemis les moustiques. Le Nouveau-Brunswick fut occupé jadis par des tribus indigènes qui ont entièrement disparu. La plus remarquable fut celle qui a laissé son nom au territoire de Gaspé, entre le Saint-Laurent et la baie des Chaleurs. Les Gaspésiens distinguaient les aires de vent, connaissaient quelques étoiles, ct traçaient des cartes assez justes de leur pays. Une partie de leur tribu adorait la croix avant l'arrivée des missionnaires et conservait une singulière tradition sur un homme vénérable qui, en leur apportant ce signe sacré, les avait délivrés du fléau d'une épidémie. Cette tradition peut se rattacher à un évêque du Groenland qui, en 1121, visita la terre que les Islandais désignaient, dès cette époque, sous le nom de Vinland.
Halifax , où nous débarqua le petit bâtiment que nous avions pris à Saint-Jean, dans le Nouveau-Brunswick, est la capitale de la Nouvelle-Écosse. Son aspect, en venant par mer, est délicieux. Ses maisons, peintes avec soin , et ses clochers, s’élancent du milieu de jardins et de grands arbres, et sont répandues en amphithéâtre sur une colline peu élevée, mais qui se prolonge au loin. On distingue à distance quelques maisons de campagne, et, entre autres, celle de l'amiral, qu'on appelle Admiralty-House. Elle a une pelouse verte sur le devant, avec une barrière blanche qui borde la route. De l’autre côté de la ville, à un mille environ, se trouve, sur le bord de la mer, un village nommé Dartmouth, dont chaque bâtiment a l’air d'une maison de campagne, par son élégance et le jardin qui l’entoure. Derrière s'élèvent des collines couvertes de forêts. A quelques pas sur la droite du village, on distinguait six cabanes d’Indiens Wicmacs, derniers débris des tribus qui jadis ont possédé ces contrées. Ces indigènes, à demi civilisés, vivent paisiblement du produit de leurs ouvrages en porc-épic.
A l'entrée et au milieu du port, s'élève l'ile Saint-George , très-bien fortifiée, et en face s'étend un grand lac de plusieurs lieues de tour, bordé de jolies maisons de campagne et de bois magnifiques. Nous pénétrâmes dans l’intérieur de la ville. Les rues pavées ou macadamisées se coupent à angles droits, et nous remarquâmes des églises, des chapelles, un hôpital, un dock vaste et commode, et deux casernes. Dans les rues, il y avait beaucoup de cavaliers, de marins et de soldats, mais peu de bourgeois.
Halifax fut fondée , en 1749, par le gouverneur Cornwallis, au lieu même où les Anglais descendirent pour la première fois sur cette terre, qu'ils nous ont disputée avec plus de persévérance encore que le Canada. Elle grandit rapidement sous l'administration anglaise, et aujourd’hui elle compte, avec Montréal et Québec, parmi les premières villes de ses possessions américaines. C’est à son admirable havre, où mille vaisseaux pourraient mouiller en sûreté, qu'Halifax doit cette prospérité toujours croissante.
Nous fimes, dans à Nouvelle-Écosse, un séjour d’une semaine, pour visiter cette contrée jadis française. Un jour, revenant d'une excursion sur les bords d'un joli lac du côié de Partmouth, nous rencontrâmes deux paysans à peu près vêtus comme les nôtres. Ayant entendu dire qu'il y avait encore des Français
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