‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 96 sur 112 · ALAN · texte numérisé non relu

ALAN

établis dans le pays, je leur demandai en français s'ils venaient de loin. « Ah! jarniqué, me répondit l'un d'eux, je venons de plus de vingt milles de dedans la contrée! » C'était d'un village nommé Chenscook, qui cst entièrement français et composé d'une soixantaine de familles. Il y en a encore, au cap Breton et aux environs, un assez grand nombre. Ils ont conservé le dialecte de nos paysans; ils nous accucillirent avec empressement , comme au Canada, et nous dirent que nous étions les premiers Français de France qu'ils eussent vus de leur vie.

L'Acadie a appartenu à la France jusqu'au traité d'Utrecht , et ses habitants ont montré la même répugnance que les colons canadiens à subir le joug de l’Angleterre. Ce fut le motif d’un attentat odieux à leurs personnes et à leurs propriétés, que commirent les Anglais en 1755. Les habitants d'origine française furent saisis tous à la fois et déportés hors du pays qu'ils cultivaient et où ils étaient nés. Premiers occupants, Îles colons français avaient défriché les meilleurs terrains et poussé au loin leurs conquêtes sur les forêts et les déserts ; une antipathie profonde régnait entre eux et les nouveaux maitres de la contrée; quelques Anglais avaient tenté des colonisations, et nulle part ils n'avaient été accueillis avec bienveillance par les anciens habitants. De plus, les tribus indiennes ne sympathisaient qu'avec les Français; elles avaient souvent pris part aux hostilités et combattu les Anglais, quelques-unes d'entre elles s'étaient converties au catholicisme, avaient adopté la langue française, et elles pouvaient devenir des alliées utiles : en sorte qu'une influence toute française vivait encore dans cette contrée, où la domination de la France n'existait plus. Les Anglais se vengèrent par des‘vexations et une tyrannie sans fin. Aussitôt après la cession de la Nouvelle-Écosse, on enjoignit à tous les colons de prêter serment de fidélité au nouveau souverain ou de quitter le pays. Ils consentirent à prêter le serment, à condition qu'on ne les forcerait jamais à prendre les armes contre leur première patrie, la France, ni contre leurs anciens alliés les Indiens. Le gouverneur leur promit que cette restriction serait admise, et la prestation du serment fut ainsi faite. Mais le gouvernement anglais refusa de sanctionner la promesse du gouverneur, et exigea qu'un second serment fût prèté immédiatement sans aucune restriction, Les Acadiens rejetèrent à l'unanimité cette demande, et ils persistérent constamment depuis dans leur refus. Ce différend traina en longueur d'année en année, durant près d'un demi-siècle.

Plusieurs fois il arriva que, lors des guerres des Anglais contre les Français au Canada , ou contre les Indiens du voisinage, des Acadiens furent trouvés combattant avec ces derniers. La grande majorité de la nation était éminemment pacifique et ne prenait aucune part dans ces sanglants conflits. Les Anglais n'en accusérent pas moins ces cultivateurs tranquilles de sympathiser avec leurs ennemis, et on reprocha aux missionnaires français d'exercer dans ce pays, et surtout chez les Indiens, une influence hostile aux intérêts britanniques. Les officiers anglais conçurent une grande animosité contre les Acadiens, et bientôt ils prétendirent que l'existence de ce peuple était incompatible avec leur propre sécurité ;

ne pouvant l'exterminer en masse, ils résolurent de l'expulser de ses foyers. En mème temps, comme ils craignaient que les Acadiens , en se réfugiant dans le Canada , ne vinssent y ajouter aux forces du principal ennemi, ils prirent le parti de les transplanter dans toutes les provinces de la domination anglaise, en les disséminant de manière à ce qu'ils ne pussent plus se réunir.

Convaincus de l'impossibilité de s'emparer à la fois d'une population entière, si le projet de la déporter était connu d'avance, ne pouvant surtout empêcher que les Acadiens ne se dispersassent et ne se missent à l'abri de toute recherche dans le fond des forêts, où les Indiens qui leur étaient dévoués leur auraient porté secours, les Anglais réunirent leurs victimes par un stratagème pour s'en emparer. Une proclamation fut envoyée à chaque établissement pour ordonner au peuple de se rassembler à jour fixe dans un certain endroit; la rédaction en était assez obscure pour que le but de la convocation ne pût être deviné.

« Aux habitants des districts de Grand-Pré, Minas , Rivière-Canard, vieillards, « jeunes hommes et garçons

« Son Excellence nous ayant instruit des dernières résolutions de Sa Majesté à « l'égard des Acadiens, et désirant que chacun soit pleinement satisfait, nous « ordonne de les leur communiquer telles qu’il les a reçues lui-même. Il enjoint « donc strictement par ces présentes à tous les habitants des districts ci-dessus «nommés, de se réunir à l'église de Grand-Pré, le vendredi 5 septembre, à trois heures après midi, afin qu'ils soient instruits de ce que nous avons à leur communiquer, déclarant qu'aucune excuse ou prétexte ne seront reçus, et que les «absents seront punis de la confiscation de leurs propriétés. »

Par cette ruse, toute la population de la province fut surprise simultanément, el voici ce qui se passa à Grand-Pré, dans le King-County. A trois heures de l'après-midi, selon l’ordre qui leur avait été donné, les paisibles et coniiants Acadiens des environs, au nombre de douze cent neuf hommes, tous en état de porter les armes , mais désarmés en ce moment , se rendirent à l’église de Grand- Pré. Les soldats anglais entourèrent l’église et s'emparèrent de toutes les issues. Le colonel Winslow se plaça avec ses officiers au centre, et parla ainsi : « Messieurs, je tiens en main les ordres du roi, qui me sont envoyés par le gouverneur Lawrence. Il m'ordonne de manifester la résolution de Sa Majesté à l'égard des habitants français de sa province de la Nouvelle-Écosse, où, depuis plus d'un demisiècle, il leur a été accordé plus d’indulgence qu'à tous ses autres sujets, en quelque partie que ce soit de ses colonies. Quoiqu'il me soit pénible de vous faire part d’une décision sévère , je vais mettre de côté mes propres sentiments, et, pour obéir aux ordres que j'ai reçus, vous faire connaître la volonté de Sa Majesté.

«Vos terres, maisons, troupeaux, appartiennent, à partir de ce jour, à la couronne, ainsi que tous vos autres effets, excepté votre argent et vos meubles. Vous êtes obligés de quitter la Nouvelle-Écosse. Tous les habitants de ce district doivent donc se préparer à un prompt départ. Mais je suis heureux de pouvoir

leur assurer qu'il leur sera permis d'emporter avec eux leur argent et leurs meubles, autant que cela n'embarrassera pas les bâtiments chargés de les transporter. Je dois vous informer aussi que le bon plaisir de Sa Majesté est que vous restiez sous la surveillance des troupes que j'ai l'honneur de commander : vous êtes donc considérés dès ce moment comme prisonniers du roi. »

Il y avait à peu près à Grand-Pré quatre mille âmes. Leurs troupeaux étaient environ de vingt mille têtes, chevaux, vaches, bœufs, moutons. Les malheureux Acadiens ne voulaient pas croire aux paroles de l'officier anglais; puis, quand le doute ne fut plus possible, ils firent éclater leur indignation; mais les soldats anglais les entouraient de toutes parts, prêts à faire feu sur leur troupe désarmte, Les larmes, les prières, étaient impuissantes ; la plupart s’enfuirent à travers les bois. On eut recours à tous les moyens pour les faire revenir : des menaces d’incendie ne tardèrent pas à se réaliser; dans le seul district de Minas, quatre cents maisons et cinq cents étables furent réduites en cendres, ainsi qu'une église ct tons les moulins. La terreur fnt telle, au fond des bois, que, sur quarante jeunes gens qui s'étaient échappés, vingt-cinq revinrent d'eux-mêmes; mais ils arrivèrent pour voir brûler leurs propriétés. Le reste fut égorgé comme des bêtes fauves, par les soldats mis à leur poursuite.

Le 10 septembre fut le jour fixé pour l’embarquement. Dès le point du jour les tambours résonnèrent dans les villages, et à huit heures le triste son de la cloche avertit les pauvres Français que le moment de quitter leur terre natale était arrivé. Les soldats entrèrent dans les maisens et en firent sortir tous les habitants, qu’on rassembla sur la place. Jusque là chaque famille était restée réunie, et une tristesse silencieuse régnait parmi les exilés. Mais quand le tambour annonça l'heure de l'embarquement, quand il fallut abandonner pour toujours la terre où ils étaient nés, se séparer de leurs parents, de leurs amis, sans espoir de se revoir jamais, emmenés par des étrangers leurs ennemis , dispers"s au milieu d'eux, dont ils ne connaissaient ni le langage, ni le culte, ni les coutumes , alors, accablés par le sentiment de leurs mistres, ils fondirent en larmes et se précipitcrent dans les bras les uns des autres. Le tambour battait toujours, et on les poussa vers les bâtiments stationnés dans la rivière. Deux cent soixante jeunes gens furent désignés d'abord pour être embarqués sur le premier bâtiment; mais ils s’y refusèrent, déclarant qu'ils n’abandonneraient pas leurs parents et qu'ils ne partiraient qu’au milieu de leurs familles, Leur demande fut rejetée : les soldats croisèrent la baïonnette et marchèrent sur eux. Ceux qui voulurent résister furent blessés, et tous furent obligés de se soumettre.

Depuis l'église jusqu'au lieu de l'embarquement la route était bordée d'enfants et de femmes qui, à genoux, au milieu de pleurs et de sanglots, bénissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes adieux à leurs maris, à leurs fils, et leur tendaient une main tremblante. Les jeunes gens furent suivis par les hommes ; toute la population mâle de Minas fut jetée à bord de cinq vaisseaux de transport, slationnés dans la rivière de Gaspareaux. Chaque batiment était sous

la garde de six officiers et de quatre-vingts soldats. A mesure que d'autres navires arrivèrent , les femmes et les enfants y furent embarqués, et éloignés ainsi en masse des champs de la Nouvelle-Écosse. Le sort déplorable et inouï de ces infortunés excita la compassion même de la soldatesque. Les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts, les débris brûlants de tant d'habitations, témoignaient jusqu'où l'œuvre de destruction avait été menée. Pendant plusieurs soirées consécutives, les bestiaux se réunirent autour des ruines fumantes comme pour y attendre le retour de leurs maîtres, tandis que les fidèles chiens de garde hurlaient près des foyers déserts.

A Annapolis et à Camberland , les Français ne se rendirent pas à la proclamation, soupçonnant un piége. Lorsque les transports, chargés de les emmener, arrivèrent à Annapolis, les soldats trouvèrent les maisons désertes. Les habitants avaient fui dans les bois avec leurs femmes et leurs enfants; mais la fatigue, la faim, la misère, forcèrent bientôt une grande partie d’entre eux à venir se rendre prisonniers, tandis que les autres s'enfoncèrent dans les forêts, où ils vécurent avec les Indiens ; quelques-uns furent assez heureux pour s'échapper au Canada.

Trois cent cinquante maisons furent incendiées au même moment à Cumberland ; la fumée classée dans les bois par le vent, avertit les Français de la vengeance de leurs oppresseurs, et du haut des arbres ils virent avec horreur les flammes dévorer tout ce qu'ils possédaient. Spectateurs passifs de leur propre ruine, ces malheureux ne purent supporter l'idée de voir leur église anéantie ; quand le clocher disparut au milieu d'une épaisse fumée puis reparut tout en feu, ils sortirent des bois avec leurs amis, les Indiens, se précipitèrent sur les Anglais et les massacrèrent. Mais, entourés bientôt de toutes parts, accablés sous leurs ruines fumantes, ils furent contraints de chercher de nouveau un refuge dans la forit.

Le reste des Acadiens, au nombre de huit mille, fut conduit et dispersé dans les colonies anglaises. Impitoyablement dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, séparés de leurs familles, entassés dans les petits navires qui servaient à la traite des nègres, et jetés dans des contrées hostiles à leur patrie, à leur religion, à

. leurs mœurs et à leurs habitudes, ils ÿ arrivèrent pauvres, humiliés, ignorant le sort de leurs amis. Une grande partie des femmes et des enfants périrent à bord, par suite des mauvais traitements. Au milieu des misères sans nombre qui les assaillirent dans leur nouvelle condition, les déportés désiraient ardemment retourner dans la Nouvelle-Écosse, Un jour, ceux qui avaient été jetés en Georgie se concertèrent, puis ils partirent soudain, et après un voyage long et hasardeux ils atteignirent New-York et Boston, Mais là, le gouverneur les fit arrêter, et on les jeta de nouveau à la côte de Gcorgie.

Peu à peu cependant quelques-uns rentrèrent et furent tolérés, à la condition de se soumettre aux lois anglaises. Aujourd'hui les cantons de Clare et de Tuskett contiennent plusieurs villages français dont les habitants descendent de ces Acadiens proscrits; ceux que nous rencontrâmes, et qui nous parlèrent avec le lan:

gage de nos paysans de Normandie, étaient de ce nombre, C'est, de toute la Nouvelle-Écosse, la population qui cultive le mieux la terre; chaque famille a au moins un cheval et un char à-bancs. Le dimanche on voit ces familles acadiennes se promener dans ce rustique équipage sur la route d'Annapolis, où elles viennent ordinairement passer la journée,

Cette ville, ainsi appelée en l'honneur de la reine Anne, fut le lieu du premier établissement des Français dans l'Acadie, et portä dans l’origine le nom de Port- Royal, siége du gouvernement jusqu’en 1750. De 1640 à 1713, pendant les guerres des deux nations rivales, Port-Royal changea continuellement de maitres, et sur les murs du fort, qui aujourd'hui n'offrirait pas la moindre résistance à la plus légère attaque, ont flotté alternativement , pendant un siècle, les drapeaux de France et d'Angleterre. La ville est bâtic sur une pointe de terre qui s’'avance dans la rivière et forme deux bassins, l'un à droite, l'autre à gauche, Les Anglais négligent cette ancienne capitale, et ses fortifications tombent en ruines.

Tout le pays qui environne Annapolis est extrêmement pittoresque; la route qui y conduit, en venant de Windsor et Halifax, bordée de hautes masses de granit, de beaux saules, de ruisseaux serpentant au milieu de bouquets de bois de couleurs éclatantes et variées, présente sans cesse un tableau charmant, Sur la route d'Ialifax à Annapolis, on passe sur un pont de bois une petite rivicre, nommée le Bloody-Creek, à laquelle se rattache une légende qui se raconte, non sans frayeur, dans le pays. En 1712, le capitaine Pigeon et vingt hommes y furent envoyés en bateau pour faire du bois sur ses bords. Ils venaient de passer le ruisseau , et commençaient à se mettre à l'œuvre, lorsqu'une troupe de sauvages, cachée derrière les arbres, se précipita sur eux et massacra le capitaine Pigeon et ses hommes, excepté deux qui s'échappèrent. Plusieurs fois on a trouvé des armes et des ossements sur le lieu du massacre ; mais une preuve bien plus forte de la vérité de ce récit, c'est que chaque nuit, quand la lune se lève, on voit errer sur les bords de la rivière l'ombre du capitaine.

« Le vendredi 17 avril 1812, à six heures du soir, moi, Désiré-Aimé Martin, pêcheur, revenais avec mon chien de Bridge-Town, où j'avais pêché, et je portais cinq gros poissons dans mon panier. Mon chien allait devant moi, et je pensais au capitaine Pigeon en passant le ruisseau, quand soudain, au milieu du pont, mou chien s'arrête, dresse l'oreille, et regarde du côté du bois. J'arrive près de lui, et alors je vois vingt soldats habillés de bleu. Le capitaine Pigeon, habillé comme eux, marchait l'épée à la main; il traversa le ruisseau. Moi je me signai. Peu à peu ils entrèrent tous dans le bois en silence ; j'entendis le bruit des haches contre les arbres ; je vis leur sommet s’agiter, et les oiseaux perchés dessus pour y passer la nuit s'envoler. J'entendis le bois craquer et tomber. Mais tout d'un coup des cris horribles retentirent ; je frémissais ; le feu brilla à travers les arbres; les coups de fusil se firent entendre. Une balle a passé devant moi; alors je me suis mis à courir, et ne me suis arrèté qu’en ville. »

Ceci est la déclaration faite par Martin à son curé; et telle est la légende qui se raconte dans le pays.

« Nous avons tant vu de choses, me dit Paul quand nous eûmes achevé la lecture de ce rapport, que je serais bien aise de me trouver face à face avec quelques revenants; si la proposition ne vous effraie pas trop, allons visiter ce fameux Creek.» — Nous nous dirigeâmes vers le Bloody-Creek. Il était nuit profonde; pas le moindre bruit; tout d'un coup, arrivés à la tête du pont : — « Entendezvous? me dit mon compagnon, voici le capitaine. » L'eau s'agitait, et à la lueur de la lune, nous vimes un grand caribou qui, droit sur ses pattes, nous regardait; il s'élança vers les bois; mais Paul avait abaissé son riffle, et le pauvre animal fut la victime expiatoire offerte aux mânes du capitaine Pigeon. :

Après la Nouvelle-Écosse, il ne nous restait aucune contrée à visiter sur le continent; Terre-Neuve et l'Islande, telles étaient pour ainsi dire les dernières étapes de ce long voyage, qui pendant six années m'avait promené par les pampas, les forèts, les montagnes et les grandes villes du double continent !,

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