CHAPITRE II
L'Ariel, — Cours de l'Hudson. — Sing-Sing, — Détails sur la maison pénitentiaire.
Le 29 mai 1827, à huit heures du matin, Ariel, le bel Ariel de Shakspeare, transformé en bateau à vapeur, nous emporla, non sur ses ailes, mais dans sa large carène, armée de roues monstrueuses, et pavoisée des couleurs de l’Union. Il voguait sur le plus beau canal naturel qui soit au monde, sur l'Hudson, et ressemblait, par la blancheur de ses voiles et de ses tentures, au gigantesque cygne effleurant les eaux. Les belles rives de l'Hudson sont hautes et boisées ; çà et là vous apercevez quelques villages, quelques vieux manoirs, souvenirs d'une aristocratie que l'esprit républicain a si vite et si complétement déracinée. Nous étions tentés de nous plaindre de ce climat américain, si variable, si incertain, que l'on ne peut guères compter sur lui pendant une journée entière. À la chaleur la plus ardente succéda une soirée pluvieuse et même froide, dont l'humidité pénétrante nous
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Les terres situées sur la rive gauche de l'Hudson appartenaient jadis à quelques grands propriétaires, et surtout à la famille Livingston ; l'abolition du droit d’aînesse les a morcelées. Le propriétaire chez lequel nous descendimes n'était possesseur que d’un tiers du domaine de son prédécesseur immédiat : Livingston, district fertile et d'une grande étendue est aujourd'hui divisé en plus de quarante lots. Ainsi, l’espace occupé jadis par six propriétaires l’est aujourd'hui par plus de six cents. L'abandon et la décadence apparaissent, partout où les vestiges de l'ancien luxe, et je ne sais quel souvenir aristocratique , n'ont point encore laisse pénétrer l’industrie. Ce n'étaient qu'édifices en ruine, parcs en désordre, jardins en friche : ici des statues couchées sous l'herbe épaisse; là des tableaux de famille couverts de moisissure et s'écaillant par l'humidité. L'exiguité de chaque lot ne permet pas aux nouveaux propriétaires de fulter contre les dégradations du temps ; les monumens qui lui sont restés en partage se délabrent et s'écroulent. Les districts colonisés plus récemment, où les grandes propriétés n'ont jamais exislé, où l'on ne parle qu'avec horreur du droit d’ainesse et de ses conséquences , se trouvent l'emporter sur les anciens districts dilapidés.
Le 50 mai nous visitèmes la prison d'état pénitentiaire : elle est située sur la rive gauche du fleuve, à trente milles de New-York, dans un endroit appelé Sing-Sing. Aucun établissement de ce genre ne m'a
semblé plus remarquable par sa bonne tenue et son admirable discipline. Si la subordination est chose difficile à établir parmi des gens bien disposés, combien ne l’est-elle pas davantage quand il s’agit d'êtres turbulens , et qui ne connaissent aucun frein. Voilà le problème que l’on est parvenu à résoudre en Amérique.
On m'avait déjà dit que plusieurs centaines de forçats travaillaient à élever des murs qui devaient devenir leur propre prison. Mais l’ordre et la soumission qui régnaient des ces travaux étaient merveilleux. Quoique je fusse déjà préparé à ces prodiges, mon étonnement fut extrême ; deux sentinelles seulement se promenaient près des hauteurs qui dominent le lieu où travaillent deux cents forçats. Le capitaine Lynds, surintendant de la maison, nous engagea à descendre , et à reconnaitre par nous-mêmes si le récit que l’on nous avait f'ail était exact.
Toute la disposition de cet établissement paraissait soumise à une régularité si parfaite, à une autorité si absolue, que le sentiment dela plus complète sécurité s’empara de nous. Sans armes, nous marchions paisibles, au milieu d'assassins et de brigands. Le silence profond qui présidait à leurs travaux avait quelque chose de singulier; pendant plusieurs heures que nous passàmes au milieu d'eux, nous n’entendimes pas un chuchotement, nous ne vimes pas un regard échangé entre les forçats. Le silence est en effet le principe essentiel, ou plutôt vital, de cette étonnante discipline; et si l'on ajoute au silence un travail assidu , réglé, à heure fixe , la réclusion la plus rigoureuse pendant le
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reste de la journée, l'isolement complet durant la nuit, on conviendra que jamais machine morale n’a été organisée avec plus de moyens de succès.
Chaque prisonnier a son dortoir, espèce de cellule qui n’a pas plus de sept pieds de long sur une élévation égale, et d’une largeur de trois pieds et demi seulement; cette étroite enceinte est fermée par une porte de fer , dans la partie supérieure de laquelle se trouvent des trous plus petits que la main, qui donnent passage à l'air et à la lumière. Pour ventilateur, on a établi dans chaque cachot une espèce de cheminée ou tuyau de trois pouces de diamètre, qui s'élève à la hauteur du toit. Ces cellules sont rangées les unes sur les autres, par rangée de cent cellules : un petit corridor , qui n’a de largeur que pour le passage d'un seul homme , se prolonge sur chaque ligne et en rangée de cellules, et aboutit à un escalier commun. La prison de Sing-Sing, cette immense ruche pénitentaire, contiendra huit cents cellules quand elle sera terminée : peut-être l'est-elle aujourd’hui. Elle est éclairée par des lampes, et chauffée en hiver par des poêles.
Dès que les prisonniers sont enfermés pour la nuit, une sentinelle chaussée de lisière commence une surveillance active qui ne peut être trahie par le bruit de ses pas, et qui lui permet d'observer toute tentative que ferait un prisonnier pour communiquer avec son voisin. Une sonnette donne le signal du réveil; aussitôt un chapelain de l'établissement lit la prière : la position qu'il occupe lui permet de se faire entendre de
tous les prisonniers placés du même côté de l'édifice, c'est-à-dire de quatre cents personnes. Après quoi les guichetiers ouvrent Îles portes; à un signal donné, chaque prisonnier entre dans le corridor. Ils sortent en ligne, les yeux fixés sur le geôlier , et se rendent ainsi aux ateliers. Cependant ils font une station dans la cour, pour se laver les mains et la figure, et pour déposer leurs seaux et leurs cruches que d'autres prisonniers sont chargés de reporter ; ces derniers ont spécialement mission de veiller sur la propreté de l'établissement : d'autres font la cuisine ou blanchissent le linge, Tout l'ouvrage de la maison est confié aux forçats ; les autres, qui forment la masse principale , se rendent au lieu des travaux , où une tâche est assignée à chacun. Pour les uns ce sont des pierres à tailler, pour d’autres du fer à forger ; la fabrication de la toile, celle des tonneaux, celle des souliers, fout partie des travaux de l'établissement.
Chaque atelier a pour président un guichetier qui n'est peint forçat. C'estun homme digne de toute confiance, et qui doit connaître à fond les métiers qu'il fait exercer. Il exige le silence le plus rigoureux. Il réunit au moins vingt hommes sous ses ordres , jamais plus de trente. Le surintendant de la" prison surveille à la fois les prisonniers et les guichetiers ; un petit carreau de la largeur d’un pouce, placé à l'extrémité d'un corridôr étroit et obscur , lui permet d'examiner l’intérieur des ateliers , sans être vu ni entendu. La pensée qu'ils ont tous qu'un œil vigilant examine leurs travaux, les tient toujours sur le qui-vive.
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À huit heures , le son d’une cloche annonce la suspension des travaux; les prisonniers se rangent de nouveau en ligne et sont reconduits à leurs guichets. Chaque prisonnier rest: quelques instans sur le seuil de sa cellule , les mains placées sur les côtés et immomobile comme une statue. Bientôt il reçoit le signal qui lui permet de se baisser, pour prendre le déjeuner déposé sur le plancher du corridor. Vingt minutes après , les prisonniers sont rappelés pour être reconduits au travail, où ils sont retenus jusqu’à midi. Ils reviennent ensuite à leur guichet pour prendre leur diner, et retournent à leurs travaux. — À l'approche de la nuit, les exercices de propreté du matin recommencent ; chacun se lave les mains et la figure, et se munit de sa cruche et de son baquet pour rentrer dans le guichet, où se trouve servie la préparation de farine de maïs qui compose le souper. À une heure fixe, Ja cloche les avertit de se mettre au lit; mais un peu avant le coucher du soleil, laumônier de l’établissement récite les prières du soir. On ne peut donner trop d'éloges à cette tendance que l’on cherche à donner à l'esprit des forçats vers les pensées religieuses. « Après l'office du dimanche, m'a dit M. Gerrish « Barrett, chapelain de Sing-Sing , je passe beaucour « de temps dans l'intérieur des guichets, je m’entre- « Liens avec les prisonniers , et cette occupation m'in- « téresse de plus en plus. Je n'ai vu personne encore « montrer la moindre répugnance à m'entendre. »
J'aurais déjà dù faire observer que la plupart des forçats en Amérique sont détenus pour des causes qui,
en Angleterre, leur eussent valu l'exil ou la potence. La peine de mort est odieuse en Amérique , mais surtout dans les états du nord et de l'est. Le gouvernement n'a point de colonie qu'il puisse consacrer à la transportation de ses bandits, ce qui l’oblige à retenir en prison ne foule de malfaiteurs , dont on aurait su se défaire en Angleterre. On a proposé deux projets pour obvier à cette pécessité dangereuse qui oblige l'Union à nourrir, au sein de l’état, une société permanente de scélérats. J'ai déjà fait connaître un de ces projets, mis en pratique à Sing-Sing. L'autre consisterait à tenir nuit et jour les criminels dans l’état le plus absolu d'isolement , à les bannir non-seulement de leur patrie, mais pour quelque temps du monde entier. Ce dernier projet , habilement mis en pratique, et soumis aux règles d'une discipline morale , trouve de nombreux partisans dans la Pensylvanie. Quelque vicieuses qu'aient été les premières habitudes du forçat avant sa détention , il ne tarde pas à éprouver les effets profitables que cet isolement entraîne : d’abord l'habitude du travail, qui lui laisse pressentir ce qu'il pourrait accomplir par son assiduité; puis la tempérance, vertu qu'il n'avait probablement pas connue auparavant, et dont il peut comprendre les avantages. Après un sommeil plus calme et plus profond, qui ne lui laisse point de lourdeur ni de maux de tête, le travail lui paraît une source de gaieté , de force et même de distraction. L'obéissance lui est devenue f:cile , il plie sans effort ses mauvais vouloirs à la volonté qui le domine. Il est bon de dire qu'une Bible est
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placée dans chaque cellule, et que la lecture de ce livre est la seule qui soit permise dans la maison. Comme beaucoup de prisonniers ne savent pas lire, une école a été établie dans la prison d'Auburn, en 1826 ; cinquante forçats, dont l’âge ne dépassait pas tingticina ans, y furent reçus. Le bienfait de cette faveur fut accueilli avec les démonstrations d'une vive reconnaissance : en 1828, le nombre des étudians s'était élevé à cent Rae cinq, sur cinqeent cinquante prisonniers.
Dans toutes les régions du monde, en Amérique même , et sous l'heureuse influence du régime pénitentiaire, toutes les prisons sont pourvues de certains êtres qui p«”aissent s'attacher à ce genre de vie, comme par vocation ou par métier : la prison est leur élémer:! apparemment qu’ils ne peuvent respirer que là. Ont-ils recouvré leur liberté, ils se sentent mal à l'aise, jusqu’à ce qu'ils retombent dans la solitude et sous les verroux.