CHAPITRE IV
Schenectady. — Liitle-Falls, — Syracuse. — Cayuga, — Geneva. — Canandigua. — Rochester.
Le 14 juin, nous quittâmes Albany, en nous dirigeant vers les provinces de l'Ouest. Notre projet était de voir le Niagara, et de visiter le Grand-Érié-Canal, ainsi que les colonies établies depuis peu sur ses bords.
Les voyages en poste étant chose impossible en Amérique , il faut que les voyageurs se résignent à prendre la diligence publique, ou fassent usage de leurs propres chevaux ei de leurs voitures. On se procure ce qu’on nomme un extru, ce qui a quelque ressemblance avec notre manière de voyager en poste. Ce fut ce moyen que j'adoptai, .t, moyennant cent quinze dsllars pour un trajet de trois cent vingt-quatre milles , l'affaire fut conclue.
Nous arrivämes dès le premier jour à Schenectady : notre but était de visiter la jonction du Érié-Canal avec la branche qui lunit au lac Champlain. Près du village appelé Juncta, nous eùmes occasion d'examiner
neuf écluses, qui élèvent le canal jusqu’au niveau du sol, à l'ouest d'Albany. Je n'ai, je crois, jamais vu plus d'activité et de mouvement qu’il ne s’en déploie ici; les bateaux se croisaient, les uns chargés de grains, les autres de farines et de marchandises de tous les pays du monde, qui allaient trouver leur écouleu L dans les régions populeuses de l'Ouest. Nous sassâmes par un endroit appelé Watervliet, où nous vimes 50,000 fusils en bon ordre et prêts à être mis en action, dès que la sûreté du pays pourrait l'exiger. Après ce petit voyage nous revinmes à Scheneciady ; nous y arrivames à l'approche de la nuit , et ce qui n'aurait pu échapper à notre observation, c'était le bruit assourdissant des voitures publiques, et le débarquement des passagers que les bateaux déposaient sur le quai, au centre même de la ville. Le lendemain nous visilämes l'Union-Collége ; après quoi nous quiltômes Schenectady; nous remontämes ce fleuve, trainés à la remorque, et faisant .. ois milles et demi à l'heure. Ce mode de voyage se prolongea jusqu'à notre arrivée à Caughnawaga, il était dix heures du soir. Ce qui rendit pour nous ce voyage très-agréable, ce fut de n'être point inquiétés par l'ardeur du soleil : le ciel avait été couvert toute la journée, l'air était doux, et le paysage apparaissait frais et riant ; deux orages lrès-violens avaient depuis peu effacé la souillure poudreuse de cette belle végétation, et rendu à la verdure tout son éclat. Pendant le court trajet de vingt-six milles que nous avions eu à parcourir, le canal s'était offert à nous dans. ses contours les plus
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gracieux, serpentant à la base d'un joli banc de terre bien boisé et silué sur la rive méridionale de la rivière Mohawk. Notre position élevée nous permettait de jouir de l'aspect de cette belle rivière , où apparaissaient quantité d'iles et de presqu'iles qui se trouvaient engagées dans les sinuosités de son cours. Il est impossible de se faire une idée de la beauté du paysage ; chaque détour que nous faisions avec le canal nous ouvrait de nouveaux points de vue; de toutes parts nous apercevions des villages, des ponts , des aqueducs, des habitations éparses, des moulins, des églises nouvellement élevées; en vérité c'était charmant à voir. Le bateau qui nous portait est divisé en deux parties renfermant chacune huit lits, l’une destinée aux femmes, l'autre ‘x hommes; sur les deux côtés latéraux on forme aussi des lits avec les siéges du bâtiment.
De Caughnawaga nous arrivâmes à Little-Falls ; c'était l'heure du diner, qui nous fut servi par la fille de l'aubergiste : pendant les instans de liberté qu'elle trouvait durant son service, elle reprenail ses travaux d’aiguille, sans se douter des reproches que mériterait un de nos domestiques d'Europe agissant ainsi. Nous trouvâmes partout les tables abondamment pourvues de glaces, même dans les habitations les plus modestes. Une glacière pour chaque maison est regardée comme chose indispensable.
Nous arrivames le 19 au village de Syracuse, traversé pär le canal Érié. Pendant le trajet nous pûmes remarquer l’état agricole du pays : d'un côté c'était la
forét sombre et épaisse , de l’autre se déployaient les travaux de l’agriculture la plus active, les champs de blé et d'orge. On voyait quantité d'arbres nouvellement abattus, et disposés en pile les uns sur les autres : tout près était une espèce de hutte construite avec des souches. Syracuse a des rues larges, des maisons commodes, des boutiques guies, des diligen-* ces, des charrettes, des cabriolets, etc., etc. Le canal apparaît au centre du village; son eau s'élève au niveau des terres : les bateaux, les paquebots de louage , glissent comme des traits sous les ponts, dont les uns sont de bois peint, les autres de pierre. Après cinquante milles de voyage, nous nous trouvâmes au milieu de la tribu indienne Oneyda, qui occupe un petit terrain appelé une réservation. Cette faible concession est tout ce qui a élé accordé aux anciens maîtres de ces vastes contrées. Leurs costumes se composent d'une espèce de couverture qui leur tient lieu de vêtement , leurs jambes sont couvertes de guêtres en peau qui descendent sur les mocassins qui entourent leurs pieds. Le tatouage de leur figure, l'état désordonné de leur chevelure hérissée et huileuse n'a rien changé à la physionomie que l'imagination aime à retrouver chez ces anciens enfans de la forêt. Il arriva quelquefois que nous nous trouvions engagés, pendant des trajets de plus de dix milles, dans l'épaisseur des bois. Cependant nous n’étions jamais sans découvrir quelque groupe d'habitations. Souvent même des villages, composés de plusieurs centaines de maisons, nous apparaissaient surmontés de leurs petits clochers
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peints de différentes couleurs; des troncs d'arbres non dépouillés de leur écorce forment les parois de ces maisons : les toits sont en planches ; celles qui affectent un air d'élégance sont revêtues de planches : ordinairement elles ne sont pas peintes. Çà et là nous pûmes remarquer quelques maisons isolées qui présentaient dans leur extérieur la grâce et les agrémens des maisons de plaisance, des taillis, des arbustes, des jardins ornés de fleurs. Quelquefcis un village tout entier est formé par les groupes de ces jolies habitations, qui se trouvent en partie cachées sous l’épais feuillage des ormes dont elles sont entourées.
Nous visitämes en détail Syracuse, où s’exploite une fabrique de sel très-considérable. En 1820, ce village ne se composait que d'une maison, d'un moulin et d’une auberge : en 1827 il renfermait quinze cents habitans , deux églises, beaucoup de riches boutiques remplies de marchandises quiarrivaient par eau de tous les points du globe. Aussi y compte-t-on maintenant deux grandes hôtelleries, des dépôts d'épiceries par douzaines, plusieurs imprimeries qui donnent naiïssance à un journal qui parait une fois par semaine; une poste qui a son départ tous les jours pour l’est, le midi et l’ouest; et dans son intérieur un grand canal; enfin , c'est une ville grande et libre. Nous fimes une dernière promenade à la fabrique de sel, au lieu appelé Salina , et nous quittâmes Syracuse ; c'était le 20 juin. Nous arrivämes à Auburn à neuf heures du soir ; cet endroit est celui dont nous avons déjà parlé, en rendant compte des premières tentatives que l’on a
faites pour mettre en pratique les réglemens sur les prisons. Nous poursuivimes notre course vers l'ouest, et le 21 juin nous étions sur les bords du lac Cayuga, une de ces mers intérieures si nombreuses dans la partie septentrionale du grand état de New- York. Ce lac a quarante milles de largeur , dans sa plus grande étendue , et, ce qui est vraiment étonnant , il est traversé par un pont qui, sans contredit, est le plus long que j'aie vu. Il n'a pas moins de dix-huit cent cinquante pas dans sa longueur; j'en fis le trajet en quinze minutes vingt secondes. Le péager m'assura que javais parcouru un mille et huit perches.
Nous nous éloignâmes de Cayuga à huit heures du matin. Un orage violent avait éclaté peu auparavant; l'air était vif, et nous fûmes obligés de nous envelopper de nos manteaux. Telle est l'incertitude du climat en Amérique. Nous nous arrêlàämes à Genève pour diner ; cette ville se trouve située à l'extrémité du Sénèque-Lac, dans le voisinage d'une tribu d'Indiens, aujourd'hui réduite à bien peu de chose. Cette ville doit sans doute son nom à son analogie topographique avec la ville suisse qui porte ce nom.
L'affranchissement des esclaves, par le gouvernement de New-York, date du 4 juillet 1827. Le trafic des esclaves a cessé depuis cette époque dans plusieurs états; mais l'esclavage existant toujours dans la plus grande partie de l'Union , il en résulte que l'état de dépendance de la race malheureuse qui y est soumise, se perpétue dans le pays, et détruit tout rapport sympathique , tout commerce d'amitié entre les noirs etles
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blancs, même dans les états où l'esclavage a cessé. Les chiffres de la population libre et esclave sont ainsi établis dans les tableaux de Watterston, page7 (1). Blancs et toutes autres personnes jouissant de la
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Ce qui prouve que l'esclavage est en raison d’un sixième de la population.
Nous fimes halte à l'extrémité d'un fort beau lac, moins grand que les deux derniers que nous avions vus, mais d’une étendue assez considérable. Ce lac, ainsi que le village qui est situé à son extrémité, se nomme Canandaigua. Qu'il me soit permis de remarquer ici que le mot v//lage a, en Amérique, une application qui n’est point identique à celle que nous lui donnons en Angleterre. Le mot vi/le pourrait lui être substitué , puisque les lieux ainsi désignés ne présentent pas seulement quelques cabanes, mais de fort belles maisons , séparées par de larges rues, et embellies de bosquets et de jardins remplis de fleurs. Assurément l'exercice des méliers mécaniques se pratique là comme ailleurs; mais on peut dire que, généralement, les maisons de Canandaigua donnent plutôt l'idée de lieux de plaisance, qu'elles ne rappellent les chaumières des villages européens.
(1) Tabulor statistical views, by George Watterston and Nicolas Biddle van Zandt. Washington, January 1829.
Canandaigua se trouve à peu près au centre du comté Ontario , dont une grande portion a été achetée, il y a quelques années, par des Anglais qui en payèrent l'acre cinq cents, c’est-à-dire la valeur de cinq sous de France (1). Une partie considérable ne tarda pas à être revendue à différentes inégalités de prix, depuis un, deux, jusqu’à dix et même jusqu'à vingt dollars.
Un district quelconque, que l’on veut mettre en vente, est divisé, après avoir été arpenté, en plusieurs parties d’un mille carré ; à chaque angle de ces parties est placé un poteau qui porte un nombre ou une lettre, et chaque partie est subdivisée en portions de six cent quarante acres chacune. Celui qui a fait choix de cette résidence adopte un lot, et un marché est conclu entre l'agent du district et le nouveau venu, qui paie d'avance le dixième de la somme convenue, en fixant des époques pour les autres paiemens. Le nouvel acquéreur entre en possession de son lot ; il abat des arbres, en consacre une partie à son foyer , l’autre lui sert à élever sa maison et à former ses palissades. Si toutefois vient pour lui la nécessité de s'éloigner, il peut se retirer sans rien payer, attendu que son travail a mis la terre dans un état d’amélioration.
Un jour on me fit remarquer une belle maison de ferme. Le propriétaire était entré en possession du
(1) L’acre d'Angleterre contient ordinairement 720 pieds de roi de long et 72 de large.
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terrain il y avait environ trente ans: ce n'était alors qu'un sol inculte et couvert de bois. Les moyens pécuniaires de l'acquéreur étaient très-bornés , maisune assiduité continue l'avait bientôt rendu maître d'un domaine considérable. Ce fut pour lui le moment de faire bâtir sa maison et de se marier : il eut le bonheur de voir s'élever autour de lui une famille nombreuse. Ayant atteint sa soixantième année dans l'état le plus florissant, il pouvait espérer le calme d'une vieillesse heureuse; mais rien n'était jlus contraire à ses habitudes que le repos; cet état lui faisait perdre le sentiment de son existence, en ne Jui faisant plus sentir l'aiguillon qui avait soutenu la vigueur et l'énergie de sa vie passée. Chaque nouveau venu qu: augmentait la population, qui se multipliait autsir de lui, il le regardait comme un intrus, et, en quelque sorte, comme un espion de sa conduite. Enfin, après quelque temps de lutte contre les désagrémens de la civilisation , il déclara qu'il n’y pouvait plus tenir. Il abandonna sa ferme à ses enfans, et s’enfonça dans les terres de Michigan, au nord-ouest. Sa femme seule l'accompagnait. Pour toute fortune ils emmenèrent avec eux un attelage de bœr{s, un chariot, des chevaux , une hache et quelques dctars.
Un lieu , appelé Bristol , fut le but de la promenade que nous fimes le 23 juin: nous voulions y examiner une source ardente. À noire arrivée nous vimes la source, mais point de flammes. On envoya chercher de la lumière qui fut aussitôt suspendue au-dessus de l’eau. Nul indice de flammes n'apparaissait encore,
quoique une odeur désagréable ne permit pas de révoquer en doute la présence du gaz hydrogène, et j'allais me persuader qu'on avait voulu rire à mes dépens, et me régaler d'un poisson d'avril, quand tout à coup l'air s'enfiamma , et bientôt nous pûmes jouir du spectacle gai et singulier € une jolie petite vallée, où se dessinait une ligne de flammes voltigeant sur un ruisseau d’eau claire et limpide qui roulait sur un lit inégal de pierres calcaires. Nous passâmes trois jours à Canandaigua ; ce séjour nous fut doublement agréable ; nous élions logés chez un compatriote. Il a su meltre en honneur , dans son joli village, les usages de la civilisation les plus recherchés , ce qui peut avoir d'heureux résultats; et, pour nous autres voyageurs, c'était un charme inexprimable. Nous n'avions point encore appris à faire, sans soupirer , l'échange du bien-être de la civilisation contre les faibles ressources de l'état grossier et primitif qu'il nous fallut si souvent adopter.
La journée du 25 juin fut consacrée à traverser le pays jusqu'au village nommé Rochester, village situé à quelques milles seulement de la rive méridionale du lac Ontario, sur les bords de la rivière de Genesée, près d’une belle chute d’eau, Le canal Érié traverse le village sur un magnifique aqueduc en pierre.
Rochester offre l'exemple le plus remarquable du rapide accroissement , en étendue et en population, qui caractérise les villages d'Amérique. Une opinion générale parmi les habitans est que l'accroissement de
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la population devient pour la nation une source de richesse, et qu'il doit être encouragé par tous les moyens possibles.
Je sou‘iens cependant que, même dans ce pays, il n'est nullement vrai que l'augmentation des individus entraine nécessairement celle des richesses nationales.
Les modes parisiennes sont seules adoptées par les élégantes des grandes villes des côtes. Mais, si vous vous enfoncez dans l'intérieur des terres, vous n'y rencontrez plus rien de tel. Sur ce chapitre de la tenue, on peut dire en passant que cette cause de mœurs polies et de prospérité, paraît aussi étrangère aux Américains , dans s& pratique, que dans son utilité politique. Un chapeau qui n’est point brossé, des souliers qui n'ont jamais élé cirés, un air de négligence qui plane sur l’ensemble de l'accoutrement , révèle à l'œil étranger des habitudes contractées de laisser-aller. Il est vrai qu'il ya pour eux liberté parfaite dans le choix du vêtement comme dans la meilleure forme de gouvernement ; mais aussi comment espèrent-ils échapper à l'observation critique de l'étranger?
Rochester doit principalement sa prospérité au canal Érié : sa situation le fait choisir pour dépôt général aux riches districts qui avoisinent la rivière Genesée. Ses principales maisons font commerce de blé, farine , bœufs , porcs , soude , potasse , whisky , etc.
Rochester fournit au pays qui l’environne toutes sortes de marchandises fabriquées, qui y sont apportées par le canal de New-York.
Parmi une population de huit mille âmes, dont se compose ce village jeune et gigantesqne, il n'y avait qu’un seul individu , parvenu à l’âge de maturité, qui en fût natif; le plus vieux des indigènes n'avait alors que dix-sept ans. Cette prospérité est surtout occasionée par la modicité du prix de transport , et par les avantages du canal Érié. Quant aux frais de voyage des passagers par terre et par eau, ils ne s'élèvent guères qu’à deux sous anglais ou 16 liards de France par mille.
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