‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 18 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Défrichement des forêts. — La cour de la Fosse, — Ridge- Road. — Ridgeway. — Lockport. — Le canal Érié.

Le 26 juin nous fimes notre promenade dans le village : il paraissait dans une incroyable tourmente d’accroissement ; les travaux qui venaient d’être terminés, ceux qui se continuaient, attestaient une activité surprenante. Ce n'était partout que rues encombrées par les matériaux, tintamare de haches et de marteaux , maisons à derni construites , et présentant dans leurs étages inférieurs le spectacle de l'industrie et du commerce, tandis qu’on travaillait encore à terminer la toiture et les étages supérieurs. Je comptai les monumens inachevés , églises, prisons, hôtels. Plusieurs rues presque terminées mavaient point encore de nom; d’autres dont les percées étaient simplement indiquées par des palissades, portaient déjà l'écriteau indiquant leur désignation à venir. Il ya quelques années, ce n'était qu'une forêt sombre et solitire, et actuellement encore on ne peut s'éloigner de

ce lieu sans découvrir de divers côtés les restes de ces antiques forêts. Quand on défriche le sol pour l'agriculture , on laisse les souches des arbres debout pendant plusieurs années, parce qu'il est plus facile, et en même-temps plus profitable de labourer autour d'elles, que d'enployer beaucoup de temps à les extirper à l’aide du feu, on même de la poudre à canon. Mais, quand ii s'agit de niveler l'assiette de la forêt pour y élever une ville, il faut suivre une autre marche. Tôt ou tard , suivant le cas et les besoins du propriétaire , les arbres disparaissent entièrement. Ainsi, celui qui possède des capitaux a bientôt remplacé les arbres par les constructions, souvent formant des rues tout entières, tandis que les terres de son voisin sont encore livrées à la végétation. Il nous est arrivé, dans l'intérieur de la ville même, dans des lieux très-fréquentés , d’être obligés, pour éviter la souche d’un chène ou d’un sapin, de faire faire un circuit à notre voiture.

En dirigeant notre promenade vers le bois, nous atteignimes un lieu grossièrement palissadé , et situé au bas d'une montagne. Je demandai à l'ami qui m'accompagnait ce que ce pouvait être. « Oh, c'est la cour de la Fosse.—Cour de la Fosse! répondis-je, qu’est-ee que cela? — Assurément, me dit-il, vous n’ignorez pas ce que signifie ce mot! C’est le cimetière ; tous les habitans y sont portés indistinctement, sans acception de la croyance qu'ils professaient. Nous n'avons pas de cimetière en Amérique. »

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mille, nous n’apercevions plus aucun vestige de la présence de l’homme : la nature seule conservait là tout son empire. Pendant que nous nous consultions sur le parti que nous devions prendre , nous fûmes vivement distraits par le fracas d'un arbre qui tombait ; le bruit de sa chute décida la direction de notre promenade ; après queiques difficultés nous arrivàmes à un endroit où trois ou quatre hommes étaient occupés à ouvrir un chemin qui devait établir une communicalion , à travers le bois, avec un autre chemin qui devait aboutir au village.

À mesure que lesarbrestombaient, ils étaient ébranchés, et on les faisait trainer par des bœufs , pour être immédiatement sciés en planches, et mis en œuvre dans les nouvelles bâtisses. Je’ pus m'assurer qu'on n'avait rien exagéré, en me disant que le sapin, qui était en pleine vigueur le matin, pouvait , avaat la fin du jour , être abattu , scié en planches, et trouver le soir sa place dans la charpente de quelqu'hôtel , ou fabrique qui n'existait encore le matin que sur le devis de l'architecte.

Le 27 juin, nous quiltämes Rochester ; nous parcourûmes environ trente miiles sur la Bridge-Thoad, qui passe le long d'une petite éminence, ou banc de sable et de gravier, que l'on suppose avoir fait partie, dans les premiers âges du monde, du rivage du lac Ontario. Il suit à peu près en ligne parallèle les bords de ce fleuve, bien qu'il en soit distant de huit à dix milles, et plus élevé d’environ cent pieds. Ces témoignages des changemens subis par le globe, non-seu-

lement nous remplissent d’admiration, mais, en nous reportant à une époque aussi reculée , excitent au plus haut point notre curiosité. Quelque peu soucieux que l'on puisse être de l'histoire géologique. cette route est toujours digne d'observation : elle présente au voyageur un chemin beaucoup plus commode pour les voitures, que ceux qu'il a rencontrés pendani plusieurs jours; tandis que pour le savant, qui n’adopte une opinion qu'après en avoir fait un examen approfondi, une chaîne d’événemens sublimes lui fait comprendre tout-à-coup la révolution que la surfe de la terre a subie; la nature et la marche des choses créées se présentent à son imagination d’une manière tellement évidente, qu’il peut passer par la pensée au spectacle du lac primitif, et se retracer cette immense barrière , dont tous les vestiges sont effacés , mais qui, à cette époque, maintenait les eaux sur un lit si élevé, qu'elles auraient pu facilement submerger toutes les provinces environnantes.

Le soleil était couché, lorsque nous arrivämes au village de Bridgeway, près d'Oak-Orchard-Creek , ei le crépuscule me surprit avant que j'eusse pu établir ma chambre claire (camer:t lucida), pour esquisser un paysage d'un aspect très-sauvage. Pendant que je dessinais , je prêtai l'oreille à un entretien qui venait de s'établir près de moi, et qui insensiblement s’éleva jusqu’à la plus vive discussion : un groupe de villageois débattait la question de savoir , si l’on avait le droit d'arrêter la personne qui avait servi de caution à un débiteur; ce dernier, homme sans ressource,

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s'était adroitement soustrait aux poursuites, et l'on avait seulement arrêlé sa caution qui était riche. La question, sans doute, était plus ardue qu'elle ne me semblait ; car, dans mon ignorance, j'avoue que je fus étonné qu'il pût y avoir deux avis à ce sujet.

Profitant d'une pause dans la discussion , l’un des interlocuteurs fit remarquer aux autres qu'ils se trouvaient dans le voisinage d’une dame et d'un monsieur étrangers , et que ces derniers aimeraient sans doute mieux une chanson que tous leurs débats. « Qu'en pensez-vous, monsieur Boltum , » ajouta-t-il ?

La personne ainsi interpellée se prêta de bonne grâce à ce qu'on exigeait d'elle, et entonna, sur un air de psaume , une chanson assez amusante, de sa composition , tellement ornée de peintures descriptives, qu'elle serait une ressource pour ma narration, et que je regrette de ne pouvoir la transcrire en entier ; la dernière stance se terminait ainsi :

« Tom Boltum of Oak-Orchard.

Has pointed out the way ; To dress yourselves in spendour, the richest and the gay; You may dress in silks and satins without the least of fear; For he’1l keep a-makins silk yet the he hunded of years.»

« Tom Boltum d’'Oak-Orchard a montré le chemin pour vous habiller splendidement , richement et gaiement. Habillez-vous sans la moindre crainte en soie, en satin; car il tissera de la soie pendant plusieurs centaines d'années. »

L'auteur , ainsi qu'on en peut juger , était tout à la fois poète et fabricant de soie ; en outre, il s’occupait d'agriculture, car, avec l'activité caractéristique de ses compatriotes, il avait introduit le mürier et le ver-à-soie; et, après avoir appris à sa famille à les soigner , il occupa tout le village à fabriquer la soie.

Le 28 juin , nous nous trouvions à Lockport , village de bois, très-vivant, que le canal Érié partage en deux ; des centaines de porcs, des diligences, et des charrettes occupaient les rues populeuses : un air tout à la fois insouciant et affairé semblait le caractère distinctif des habitans.

Lockport est célèbre par son canal, qui, devant avoir pour réservoir celui d'Érié , dont les eaux étaient plus basses que le terrain sur lequel on devait le creuser , exigea qu'on uivelât le sommet de l'éminence sur laquelle est situé Lockport. On creusa donc dans 8 un sol calcaire une magnifique excavation, nommée

the deep cutting (la profonde coupure), longue de c plusieurs milles, et profonde d'environ vingt-cinq c pieds. C'est un ouvrage qui a coûté beaucoup de tra- d vail et d'argent, et qui fait honneur aux personnes [Oo à qui l'ont entrepris. \ |

Le canal Érié a 563 milles de longueur, 40 pieds | © de largeur à la surface, 28 à sa base, et 4 de profon- c deur : il a 83 écluses de 90 pieds de long sur15de À s large. D ©

Ce grand ouvrage, commencé le 4 juillet 1817 , fut D

achevé en huit ans et quatre mois, et coùta environ 9 millions et demi de dollars , un peu plus de 50 millions

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de francs. Les résultats ont répondu aux espérances des auteurs du projet, et les droits qu'on perçoit ont de beaucoup dépassé la somme sur laquelle on s'était basé. Les pronriétés de tout genre ont, ainsi qu’on devait s'y attendre, acquis une plus grande valeur dans tous les endroits que traverse le canal, et les importalions et exportations se sont accrues en proportion , dans toutes les parties de l'état situées entre l'Hudson et les lacs, ce qui contribue à augmenter la richesse et l'importance de l’état de New-York.

Malheureusement cet exemple a encouragé beaucoup de spécu}:tions de ce genre, la plupart desquelles n’ont été utiles qu'à ceux qui ont eu l'esprit de s'en retirer après avoir vendu leurs actions avec bénéfice ; sous ce rapport elles ne ressemblent pas mal aux sociétés par actions qui se formèrent en Angleterre, en 1825.

Ilexiste encore un canal très-important, dont l’état d'Ohio , ainsi que plusieurs autres provinces voisines des lacs supérieurs, trouveront sans doute avantageux de se servir, pour leurs exportations et pour leurs importations; c’est le canal Welland, cuvert à travers l’isthine de Niagara, dans le haut Canada. Ce canal, unissant le lac Érié au lac Ontario, offre une communication entre les lacs de l’ouest et la mer, soit par le fleuve Saint-Laurent, soit par le canal Oswego jusqu'à Syracuse , et de là par le grand canal jusqu’au port de New-York.

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