CHAPITRE XL
Lettres des colons. — Leur situation, — Rice-Lake. — Kingston.
Une pareille existence peut convenir à des laboureurs accoutumés à de rudes travaux ; mais non à ceux qui, habitués aux douceurs d’une vie civilisée , sont obligés de chercher l'indépendance dans les forêts de l'Amérique.
Le hasard plaça sur mon chemin plusieurs familles qui avaient tenté un essai de ce genre , et comme elles eurent ja complaisance de me raconter l'hisioire circonstanciée de leur établissement , je me mis insensiblement au fait d'un mode de vie qui , jusqu'alors, m'était totalement inconnu.
Je pensai plus tard que ces récits ne pourraient manquer d’exciter l'intérêt du public en Angleterre, et j'essayai d'écrire ce que j'avais entendu. Mais je m'aperçus bientôt que le principal mérite du narrateur consistait dans des détails minutieux ; et je cherchai souvent en vair à remplir, par ma connaissance per-
sonnelle du Canada, les vides laissés dans ma mémoire. Alors j'écrivis à un ami, habitant de ce pays, et je lui dis que le récit exact des embarras et des tribulations de tout genre éprouvés par les émigrans, me semblait devoir intéresser vivement, non-seulement mes amis particuliers , mais encore toutes les personnes qui ont des relations avec le Canada ; et je le priai de m'aider dans l'exécution de ce projet.
Par suite de cette invitation, nos dignes amis du Buisson (Bush), tel est le nom qu’ils donnent à leur habitation demi-sauvage , m'écrivirent aussi exactement que possible ce qui avait été déjà le sujet de nos entretiens. Ces lettres sont remplies de détails tellement caractéristiques , et contiennent des réflexions d’une si grande justesse, qu'il m'a semblé impossible de les abréger sans nuire à leur naïveté.
Je transcrirai donc littéralement une ou deux de ces lettres , plus propres à faire pénétrer l'imagination du lecteur dans ces forêts ignorées, que tous les efforts descriptifs des voyageurs.
Douro, Canada supérieur, 21 avril 1828.
« Mon cer Monsieur,
« Le capitaine Hall vous ayant chargé d'obtenir de moi des réponses à plusieurs questions, je crois ne pouvoir mieux le satisfaire qu'en vous donnant une esquisse des opérations de ma famille depuis son arrivée. Je vous dirai la vérité , mais non toute la vérité ; car pour tout raconter il faudrait des volumes.
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« Après avoir surmonté plus d’un danger pendant notre voyage , nous alteignimes Québec. Notre société se composait de vingtetune personnes : par économie, nous placâmes nos hamacsdans la partie la plus modeste d'un bateau à vapeur en charge pour Montréal, et nous fimes établir une cloison légère qui nous séparait du reste des passagers. Nous convinmes de deux dollars par tête pour notre passage, et trois enfans furent complés pour un seul passager. De Montréal, nous remontämes en bateau le fleuve Saint-Laurent. Ce fut assez agréable pendant un jour ou deux ; mais au bout de huit à neuf jours nous trouvämes fort ennuyeuse cette manière de voyager. Quelquelois nous couchions dans des greniers à [oin, préférant un air frais aux petites chambres des auberges où les punaises abondent. D'autres fois nous prenions pour lit l'herbe qui bordait le fleuve , et, quoique souvent elle fût humide de rosée, notre santé ne s'en trouva pas moins excellente. Nous arrivämes à Kingston , à l'extrémité orientale du lac Ontario, dans la nuit du neuvième jour : toutes les maisons étaient fermées ; nous fûmes obligés de rester dans nos bateaux jusqu'au jour. Nous louämes un schooner pour York, capitale du haut Canada, et passämes deux jours à l’ancre dans l'attente d’un vent favorable : je temps était excessivement chaud.
« Nous demeurâmes six semaines à York; et, durant, la plus grande partie de ce séjour, ma famille logea dans la citadelle avec l'autorisation du gouverneur. À la fin du mois, nous reçûmes du gouverneur, siégeant en conseil, carte blanche pour établir nos ten-
tes partout où nous trouverions des terrains vacans, Nous louâmes un fourgon, et, après nous être munis de provisions pour une semaine, nous primes la route de Cobourg. Là nous remîmes plusieurs lettres de recommandation , et nous nous rendimes au Rice-Lake (lac de Riz); nous étions accompagnés par un ami qui
nous présenta au régisseur de la juridiction de la ville inférieure, qui demeurait à l'extrémité du lac. La dame de la maison était malade de la fièvre des lacs, ainsi que son enfant : toute l'administration du ménage reposait sur le maître de la maison, qui trayait les vaches , faisait la cuisine , soignait les malades et surveillait les travaux agricoles. Cette vue , je l'avouerai, me causa une certaine émotion peu favorable, et je m'y laissai aller d'autant plus volontiers, que moi-même je me sentais indisposé ; toutelois , ne remarquant en lui aucune marque d’abattement, je repris courage. Le lendemain on se procura une femme pour garder les malades, et nous remontämes pendant vingt-quatre milles la rivière Otanabée , jusqu'à un endroit appelé alors Scott's-Plains (les plaines d'Écosse), et maintenant Péterborough , où se trouvaient et se trouvent encore une ferme délabrée ei un moulin à scier le bois. Mon beau-frère et trois hommes, y compris le régisseur , traversèrent la rivière pour jeter un coup d’œil sur la terre promise, et marchèrent jusqu'à Douro, environ trois milles plus haut. J'étais malade , je ne pus les accompagner. À leur retour ils nous firent un rapport très-favorable de ce qu'ils avaient vu , ‘et nous rapportèrent quelques raisins sauvages.
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« Nous résolümes en conséquence de conduire nos familles à Douro. Je me trouvai grièvement malad.. avant d'arriver à Cobourg , et je restai trois semaines chez un habitant, qui insista de la manière la plus pressante pour que j'acceptasse l'hospitalité dans sa maison. Dans l'intervalle, mon beau-frère était retourné à York pour y chercher nos deux familles. Au bout de dix jours ils arrivèrent à Cobourg , dans un schooner : ils avaient éprouvé une tempête violente et échappé au naufrage. Je restai à Cobourg avec les dames; mon beau-frère et ses fils, accompagnés de quelques travailleurs, partirent pour Douro , afin de commencer leurs travaux sur des terrains que l'Indien seul avait foulés jusqu'alors , et dont la situation était même restée inconnue. Ils s’ouvrirent un chemin depuis le lieu de leur débarquement, en face des Scott’s- Mills (moulins écossais), à travers trois milles d’épaisses forêts, jusqu'à l'endroit où ils résolurent de bâtir la maison : la rapidité du courant les avait empèchés de suivre plus long-temps la rivière. Ils se procurèrent ensuite avec assez de peine une couple de bœufs qu'ils louèrent ; pour les amener il fallut leur faire traverser la rivière à la nage.
« Bientôt les provisions commencèrent à manquer, et deux hommes furent envoyés dans les environs pour s'en procurer. Après avoir marché plusieurs milles, ils revinrent avec un petit cochon qui leur suffit à peine pour deux jours. Il était impossible de se procurer de la farine au moulin : dans tous les environs, il n’y avait point de blé. À cette époque, dix-huit
hommes étaient employés par mon beau-frère à scier les pièces de bois destinées à la construction de notre maison, et il ne savait comment se procurer des alimens. J'arrivai heureusement le même soir avec une provision de porcs, de pois, de farine et de whisky : sans cela tous nos ouvriers seraient partis, et il eût été presque impossible de les réunir de nouveau ; ils demeuraient à plusieurs milles les uns des autres. Cette agglomération de voisins se nomme une ruche, et il est d'usage de s'assister les uns les autres pour l'achèvement de grands travaux , tels que la construction d'une maison, la coupe des bois, etc. La personne qui convoque la ruche est obligée de nourrir tous ceux qui travaillent ainsi pour elle, et de rendre journée pour journée. Durant mon trajet, le long dela rivière, depuis Rice-Lake, je fus obligé de coucher dans les bois, enveloppé dans une couverture, et près d’un grand feu. Quelques Indiens qui descendaient la rivière vinrent à nous et échangèrent du gibier contre un peu de whisky ; ils nous firent cuire ce gibier, et restèrent avec nous toute la nuit pour entretenir un bon feu ; car il faisait un froid de novembre très-piquant , et la terre était couverte de neige.
« Je restai deux jours à Douro pour jouir d’une " scène toute nouvelle pour moi, du spectacle d’une percée faite dans la forêt ; des arbres disparurent, et une maison s’éleva en quelques heures. Lorsque tous les matériaux sont préparés, une maison peut être construite et recevoir ses habitans au bout de deux jours. Mais il n’en fut pas ainsi pour nous , et le man-
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que de matériaux et de bras nous occasiona plus d’un retard ; puis la gelée nous surprit, et le seul maçon qui habitât le pays étant tombé malade , les ouvrages en maçonnerie de nos cheminées ne furent élevés qu'à moitié.
« Je retournai à Cobourg pour y chercher nos familles; je trouvai ma femme malade ainsi qu'un des enfans, ce qui nous retarda encore de plusieurs mois. Ma sœur et sa famille rejoignirent la nouvelle colonie, et établirent leur domicile dans une espèce de hutte formée de pièces de bois, et dont la toiture se composait de lattes ; elle était ouverte d’un côté, et devant cette ouverture brûlait constamment un grand feu. Ils furent oblisés de passer ainsi tout l'hiver, la gelée empêchant le maçon de bâtir les cheminées de leur maison. Cette année nous eûmes plus de neige que je n'en ai vu au Canada depuis tout le temps que j'y suis; elle s'éleva quelquefois jusqu'à trois pieds et demi de haut. Le thermomètre descendit souvent à trente degrés pendant cet hiver.
« Le 10 février 1823, ma famille élant entièrement rétablie, nous partimes de Cobourg à la grande surprise de nos amis, qui croyaient que le courage nous allait manquer, au moment de nous enfoncer pour toujours dans ces régions incultes. Aux Scott's-Mills nous trouvämés un traîneau attelé de bœufs qui nous transporta jusqu’à notre nouvelle demeure; la neige nous allait presque aux genoux, et nous fimes les deux derniers milles dans les ténèbres. Notre joie fut grande lorsque nous aperçûmes la flamme d’un bon
feu briller à travers les fenêtres de notre hutte. Notre maison nous parut grande, mais d'un aspect sauvage ; car, par suite de l'impossibilité où l'on s'était trouvé de se procurer des planches au moulin à scier, on n'avait établi aucune séparation, et les planches qui formaient les planchers étaient même tellement éloignées les unes des autres, que les pieds des enfans auraient pu passer au travers. Lorsque nous voulümes établir nos lits, nous trouvâmes sur le plancher un pouce d'épaisseur de glace, que nous fümes obligés d'enlever à coups de pioche et de bêche ; ensuite nous élendimes une couche de copeaux sur lesquels nous établimes nos matelas et nos couvertures. Quant aux portes et aux cloisons, nous bouchâmes les unes et formämes les autres avec des couvertures. De nos lits nous apercevions le firmament à travers notre toit, et souvent, pendant le temps que nous passâämes de la sorle, nous nous amusions à voir les étoiles paraitre et disparaitre.
« Le lendemain matin j’envoyai chercher aux Scott’s- Mills le reste de mon bagage. Dans la journée, le feu se manifesta dans notre maison, mais nous parvinmes à l'éteindre.
« Le temps s'écoula ainsi en pénibles efforts pour améliorer notre situation ; nous attendions avec impatience l’époque où la nature nous ferait apercevoir quelques signes de végétation. Cela n’arriva que vers le commencement de mai. En avril nous essayâmes de faire du sucre: mais n'ayant personne pour nous guider, nous échouâmes complètement ; quoique l'endroit