‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 32 sur 52 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

une étable. La tempête une fois passée, nous suivimes un petit sentier qui nous conduisit à un moulin à scier le bois, dont le propriétaire nous fit le plus aimable accueil ; il nous donna l'hospitalité , et nous dit qu'il était touiours content de voir des gens du vieux pays.

Nous .1mes tous casés dans un petit réduit où nous eûmes toutes les peines du monde à déployer notre lit de voyage; mais nous eûmes le malheur d'oublier de tendre les rideaux à moustiques, et le lendemain la figure des enfans offrait l'aspect le plus déplorable. J'ai connu à la Louisiane un homme qui renonça , seulement à cause des moustiques , à un très-bel emploi ; et souvent le même inconvénient me faisait maudire mon goût prononcé pour les voyages, auxquels j'étais prêt à renoncer. :

Le 9 août nous arrivâmes à Brockville, petite et jolie ville sur la rive gauche du fleuve. Là nous primes un jour de repos.

Nous quittämes Brockville le 10 août, et au sout d’une heure et demie nous entrâmes dans le premier rapide, appelé les Galoppes, nom que les voyageurs prononcent Galoup ou Galou. Il y avait effectivement une légère pente sur la rivière ; une minute ou deux avant d'arriver à l'endroit du rapide, nous pouvions voir distinciement la chute ou le degré à franchir. Aucun mouvement ne fut sensible dans le bateau,

jusqu’au moment où nous arrivàmes au banc, si je puis appeler ainsi l'endroit où nous descendimes de plusieurs pieds. Chaque fois que ce choc se faisait sentir, j'évrouvais comme une espèce de mal de mer.

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Après avoir suivi cette courbe, le bateau'se trouvait entrainé dans la nappe d’eau ou tourbillon que forme la chute d'eau : il faut beaucoup d'habileté chez les marins pour éviter, à force de rames, d’être entraîné par ces tourbillons.

Avant le matin nous avions passé le Long-Saut ou Long-Sou , ainsi qu’on le prononce , et un grand nombre d'autres rapides moins importans, de différentes hauteurs , mais tous extrêmement curieux. La rapidité d'i fleuve dans cet endroit ne dépasse jamais huit milles à l'heure, si elle va jusque-là, ce dont je doute. La moyenne proportionnelle est généralement de six milles à l'heure.

Plus nous vimes de ces rapides et plus nous apprimes à les respecter. Les livres, qu'on nomme Guides des voyageurs, en font tout naturellement des monstres; mais ces livres mentent si effrontément, que leurs phrases verbeuses stimulent plutôt l’incrédulité qu’elles ne donnent de renseignemens exacts. Les deux ou i:ois premiers rapides que nous rencontràmes ne nous causèrent aucune sensation désagréable. Mais, plus tard, lorsque la première curiosité fut catisfaite , nous eümes tous le loisir d'apercevoir et d'apprécier les dangers que nous courions ; et avant de quitter le Saint-Laurent nous avions acquis la conviction qu’un rapide est-un voisin fort dangereux.

Le crépuscule du soir nous quitta lorsque nous eûmes passé le dernier de ces rapides à travers lesquels le fleuve suit son cours. Cette dernière série, ainsi que je l'ai dit plus haut, est appelée Long-Saut :

par les bateliers ; mais j'appris plus tard que le rapide dangereux qui porte ce nom est situé vers le côté nord ou anglais du Saint-Laurent : nous étions venus sur le côté américain, où la navigation offre moins de péril.

Nous .* râmes ensuite dans le lac Saint-François, immense re d'eau, l’un des lacs de la nombreuse série qui suit le fleuve, mais qui ne figurent point sur la carte, bien qu'ils aient le droit d’être appelés lacs. Le Saint-Laurent lui-même offre un aspect bien varié. Dans un endroit il est uni et transparent , et coule sans qu'on puisse observer le moindre courant , s’élargissant cumme une espèce de mer, et entouré de basses terres; vous diriez, non un fleuve, mais un bol rempli d'eau jusqu'au bord. Puis, à moins d’un mille de là , vous le voyez agité et cahoteux, se dessinant en nombreux rapides sur un lit irrégulier , entre des rives élevées. Dans d'autres endre: 5, devant Brockville , par exemple, il coule majestueux , poussé par un courant de trois à quatre milles à l'heure , et réalise le beau idéal d'un’ fleuve américain.

Je m'aperçus que les nuages se groupaient d'une manière alarmante au moment du coucher du soleil. Malgré la leçon que j'avais déjà reçue , je me hasardai à suggérer au maître du bateau que je n'aimais puères l'apparence du temps ; mais, comme il ne vit rien d’effrayant dans l'état du ciel, je me souvins de ma précédente incartade , et je consentis à ce qu'on fit voile, à travers le lac Saint-François, sans s'arrêter à Cornwall, ainsi qu’on en était d’abord convenu. Plus tard

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En attendant , comme il est évideat que , dans tous les cas, nous serions obligés de passer la nuit en bateau , nous préparâmes le lit de voyage et couchâmes l'enfant, afin que ma fille fût endormie quand la tempête éclaterait. Nous fimes bien, car bientôt après le vent se levant et la mer se courrouçant , firent le plus horrible duo que j'aie jamais entendu.

Les bateliers commencèrent à prendre l'alarme ; la nuit était noire, et les éclairs , qui sillonnaient de temps à autre les nues, rendaient la s. 4e plus effrayante encore. |

Le timonier , s'apercevant que le bateau ne ini obéissait pas, donna ordre de carguer la voile ; mais, avant que ce commandement pôt ètre exécuté , l'indocile bateau tourna sur lui-même , et la verge se rompit avec un bruit affreux. Notre Hurricane-house, ou cabine, qui se trouvait à l'arrière du bateau , faisait l'effet d’une voile, et, en dépit des manœuvres des bateliers, empéchait le bateau de se redresser et de prendre convenablement le vent , ce qui était devenu pour notre salut d'une nécessité absolue , le bateau se trouvant poussé en travers sur une ile.

J'étais fort embarrassé de savoir quel rôle me convenait dans ce désordre ; car dans la confusion qui régnait, au lieu d’un capitaine, il semblait qu'il y en eût cinq : malgré ce qui s'était passé le soir précédent,

je n'aurais pas manqué de donner aussi mon mot comme sixième capitaine, si je ne m'étais aperçu que rien de ce qui devait être fait n’était négligé.

La partie féminine de la cabine n'était qu'à demirassurée par ma déclaration que tout allait bien , et la domestique , oubliant son propre danger, ne cessait de s'écrier : « Comment est-il possible que l'enfant dorme au milieu de tout ce vacarme ? »

Enfin nous parvinmes à doubler la pointe Est de l'ile qui nous menaçait, mais nous en passâmes tellement près que nous aurions pu jeter un biscuit sur le rivage. Bientôt nous nous trouvâmes à l'abri dans une petite baie. Les bateliers sautèrent gaiement sur le rivage , et, quoiqu'il plüttrès-fort , ils allumèrent un bon feu , non-seulement pour nous sécher, mais pour faire cuire un beau poisson qu’on avait tué d’un coup de rame pendant qu’il dormait à la surface de l'eau.

Au point du jour nous quittâmes nos logemens et voguâmes le long du lac Saint-François, avec un petit vent d'ouest, seule trace qui restât de la tempête de la nuit : car le ciel était pur, et la surface du lac, qui restait presque immobile, ne laissait apercevoir aucune ride. Tel est le caractère des fleuves-lacs de l'Amérique : ils se calment aussi vite qu'ils se mettent en courroux.

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