CHAPITRE XV
Le lac Georges. — Le lac Champlain. — Sources de Saratoga. — L'Angleterre ignore ce qui concerne l'Amérique. — L'Amérique connait peu l'Angleterre.
Le 27 septembre 1827 nous repassâmes la frontière du Canada, et nous nous retrouvâmes dans les États-Unis. Nous nous embarquâämes sur le lac Champlain, dans un bateau à vapeur où se pressaient de nombreux passagers. C'étaient , ou des touristes qui revenaient du Nord , ou des marchands qui se rendaient à New-York, ou des émigrans irlandais qui, pour des raisons à eux connues, avaient renoncé à s'établir au Canada, et poussaient plus loin leurs aventurewses recherches.
Le 8 septembre, nous fimes un délicieux voyage sur le lac Georges ; nous étions arrivés enfin devant une des scènes les plus pittoresques des États-Unis, scène magnifique à tous égards, et qui ne laissait rien à désirer. J'avoue quelelac Georges surpassa mon attente : il surpasse les éloges qu’en font les Américains, ce qui n’est pas peu dire.
Fort heureusement pour nous, notre traversée eut lieu pendant le jour ; car , à peine atteignimes-nous l'extrémité du lac Georges, un bruit horrible se fit entendre, le moteur de la machine se brisa, et nous restâmes sur l’eau, immobiles comme une roche. Mais nous ne demeurâmes pas long-temps dans cet état : à peine la cloche d’alarme eut-elle été mise en branle, son vacarme, joint aux cris de l'équipage, fit venir à nous, du village de Caldwell, une demi-douzaine de bateaux qui nous remorquèrent jusqu'au rivage.
Avant de quitter le bateau à vapeur , je suis bien aise de raconter une petite scène qui s’y passa. J'étais couché ; au bruit que faisait l'équipage et aux préparatifs de quelques passagers, je devinai que nous touchions à un port; je me levai, et je me vis en effet en présence d'une fort belle ville dont l'aspect me frappa. J'en demandai le nom à un Américain qui se trouvait près de moi; il me répondit : « Bah! vous devez le savoir : « c'est Plattsburgh ; ici notre commodore Macdonough « battit la flotte anglaise. » Je retournai me coucher.
Le 9 septembre nous nous rendimes de Caldwell aux Sauts de Saratopa , situés à vingt-sept milles : trajet qui nous coùûta neuf heures de cahots par une chaleur excessive , et au milieu d’un nuage de poussière. En arrivant à la porte d'un grand hôtel, nommé Congress- Hall (la Salle du Congrès), notre portière fut ouverte par un monsieur extrêmement poli, que nous primes pour le maître de la maison , ou tout au moins pour le premier garçon , ce qui nous flatta beaucoup; mais la question qu'il nous adressa dissipa cette illusion.
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« Monsieur, dit-il rapidement, partez-vous demain « matin?
— « Demain matin? non. Qui vous a mis cela dans Ja tête?
— « Alors vous partirez cette après-midi ?
— « Non, certainement ; mais qui diable vous pousse à nous chasser ainsi, quand nous sommes à demi morts de lassitude et de poussière ? »
Avant qu’il eût pu articuler une réponse, vu nous adresser une troisième question, un homme aux manières vives, pétulantes même, enveloppé dans une houppelande qui traïnait jusqu’à terre , se plaça entre le questionneur et le questionné, et après plus de saluts en deux minutes qu'on ne m'en avait fait depuis mon arrivée en Amérique, m adressa une douzaine de bonjours et de congratulations sur mon retour du Canada ; puis il me pria de me rappeler qu'à mon départ j'avais promis de l’employer.
— « À quoi? demandai-je , en cherchant à gagner la « porte d'entrée. Je n’ai besoin dans ce moment que « de me reposer et de diner.
— « Si fait ! si fait! » dirent ces deux individus en même temps, en tirant de leurs poches des cartes, par lesquelles je vis que j'avais affaire à deux propriétaires de diligences rivales, qui desservent la route des Sauts à Albany. Nous eûmes occasion, dans la suite de nos voyages à travers les bois, de nous rappeler ces marques d'empressement, et, plus d’une fois , nous nous souhaitèmes ardemment de pareilles persécutions.
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Les lacs Georges, Saratoga et Ticonderoga, que nous visitämes , rappellent des souvenirs pénibles aux personnes assez âgées pour avoir présens à la mémoire les funestes détails de la guerre d'Amérique. Ces sensations sont d'autant plus désagréables , qu’elles se reproduisent souvent, par suite de l’habitude où sont les Américains de faire à chaque instant trophée des succès qu'ils ont obtenus. Les livres mêmes , intitulés : Guides des Voyageurs, sont d'une prolixité cruelle à cet égard. Sans cesse ils vous entretiennent des malheurs du général Burgoyne, et de nos autres mésaventures de Saratoga. On conçoit que l’histoire de ce peuple étant courte , les événemens qu’elle offre ont dà laisser dans l'esprit des habitans des traces profondes ; et un étranger aurait mauvaise grâce à se plaindre d'avoir l'oreille rebattue de récits qui n'ont rien d'agréable pour lui. Mais il arrive souvent que beaucoup d’Anglais, dont la mémoire est préoccupée d’événemens d'une autre nature , témoignent , par leurs regards et leur attitude , leur ignorance à ce sujet. Ceci est tellement vrai, que souvent on nomma devant moi des gens qui ont acquis une grande célébrité dans la guerre d'Amérique , soit d'un côté, soit de l’autre, et qui m'étaient totalement inconnus. Peut-être nous nous souviendrions mieux de la guerre d'Amérique, si, comme ce pays , nous avions eu pour règle de notre politique de prendre le moins de part possible aux événemens qui se sont passés en Europe plus récemment.
La question n’est pas de savoir si, dans cette circomstance , nous avons eu tort ou raison; il s’agit
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d'un point de fait. La révolution française , peu d’années après la guerre d'Amérique, vint, comme un voluan , faire éruption à nos portes et absorber toutes nos idées. Puis vint l'élévation de Napoléon , suivie de coalitions d'empires puissans , de menaces d'invasion sur nos côtes et de la ruine de nos alliés. Bientôt la scène changea , notre horizon s'éclaircit ,de nombreuses actions d'éclat illustrèrent nos guerriers sur terre et sur mer. Période glorieuse ; de Seringapatam à Waterloo, du 1er juin à Trafalgar , de nos conquêtes dans les Indes, jusqu’à la guerre dans la Péninsule , et aux campagnes du continent; je le demande , à travers tant de scènes de triomphe , ponvions-nous conserver assez de place dans notre mémoire pour y inscrire les minutieux détails de nos désastres d'Amérique ? D'ailleurs, les Américains ont pris peu de peine pour se rappeler à notre souvenir. Leurs progrès dans les letires , dans les sciences , dans les arts, furent insensibles ; leur système de gouvernement théorique et pratique a fait un pas rétrograde. Je ne crois pas non plus qu’ils aient la prétention d'avoir amélioré la philosophie , les mœurs , la morale ou toute autre branche de civilisation intellectuelle, Ainsi, ils ne peuvent s'empêcher d'avouer qu'ils n'ont rien fait de ce qui sert à cimenter une alliance entre deux peuples , à la rendre cordiale , eussent-ils été long-temps ennemis. Par exemple, entre la France et nous , quoiqu’il ait été long-temps de mode de nous appeler réciproquement ennemis naturels, il a toujours existé , au milieu même de la guerre la plus animée, un es-
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prit de rivalité généreuse mêlée à un respect cordial et sincère , que les deux pays se plaisent à conserver et à augmerter ; mais en existe-t-il la moindre trace dans nos relations avec l'Amérique, ou dans leurs relations avec nous ? Bien plus, durant plus d’un an de séjour dans ce dernier pays, quoique la conversation ait souvent porté sur la politique depuis trente ans, je ne me souviens que d'une ou deux occurrences où des Améri ains aient manifesté quelque sympathie avec les efforts que, seuls , nous faisons pour défendre la cause chancelante de la liberté.
Si j'étais appelé à donner à mes compatriotes un exemple de l'ignorance qui prévaut en Amérique , re- “lativement à l'Angleterre, je pourrais citer l'opinion universelle des Américains , qui se sont persuadés que notre manque de cordialité envers eux provient de nos revers en Amérique. Jamais je ne pus leur faire comprendre qu’une rancune de ce genre était toutàa-fait étrangère à notre caractère et à ce vieil esprit de John Bull, qui nous porte à oublier tous les motifs d'une querelle lorsqu'elle est vidée, lorsque nous avons donne une poignée de main à notre adversaire.
Ainsi, quoique j'aie l'espoir de donner sur les Amé-
icains quelques renseignemens aux Anglais, je con -
nais trop l'esprit des premiers pour oser me flatter de changer leurs opimions relativement à ce qui se passe en lugleterre. À cet égard, en effet, pour me servir d'une expression employée par Burke , en parlant d’une autre nation, les habitans des États-Unis sont tout-àa-fait à l'épreuve de la raison.
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