‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 37 sur 52 · Q AU · texte numérisé non relu

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dire , pour le public , de laquelle on dominait une foule de bancs et de pupitres rangés sur le plancher, en demicercles concentriques; le fauteuil du président (speaker) était placé au centre et commandé, comme on doit s'y attendre , par un portrait du général Washington, le le bras étendu , dans la même attitude que nous avions remarquée des centaines, que dis-je? des milliers de fois, non-seulement au Capitole d’'Albany, mais au fond de la ;'us petite tasse de porcelaine bleue des auberges. Chaque membre occupait une place numérotée , toutes les places étant tirées au sort le premier jour de la session.

Après qu'on eut récité les prières et que certaines formalités eurent été remplies . fa discussion s'ouvrit. Le chaptire IV de leurs lois revisées y fournit matière. Il paraît qu'un comité des deux chambres avait été 1ommé pour s'occuper de ce travail , et devait faire son rapport à la législature.

Plusieurs chapitres furent adoptés sans discussion ; d’autres qui, à ce qu'ils pensaient, devaient passer presque inaperçus , firent naître des débats fort aninés. Par exemple , lorsqu'on lut la troisième section du chapitre IV, ainsi conçue : « Une force armée « bien organisée étant nécessaire à la sûreté d’un état « libre , le droit inhérent au peuple de garder et de « porter des armes ne peut être contesté ; » un membre se leva et s’opposa à l’article , parce qu’il manquait de logique , ajoutant que, lors même qu’on remédierait à ce défaut , il voterait encore contre, parce que cette clause existait déjà non-seulement dans la cons-

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titution des États-Unis, mais encore «lans celle de l’état de New-York. Ce raisonnement me parut assez simple ; mais un autre membre ne partagea point mon avis : il soutint l'opinion contraire, et approuva beaucoup les réformateurs des lois pour avoir rappelé un article essentiel aux libertés publiques, qui seraient en danger le jour où on oublierait cet article. Il s’ensuivit une discussion animée , à laquelle prirent part quatre ou cinq membres qui ne parlaient guères que cinq minutes chacun , à l'exception d'un seul qui prit cinq fois la parole, et la garda chaque fois fort long - temps. Son style était lâche, diffus, sans logique ; il parla peu du sujet en délibération; mais en revanche il se perdit dans les nuages, il établit des rapprochemens avec l'histoire d'Angleterre, donna des détails sur la manière dont la magna charta (la grande charte) avait été arrachée au roi Jean , et nous raconta l’origine du bill des droits; puis il en vint à la révolution d’Amérique, à l'époque de la déclaration d'indépendance, aux articles de la confédération ; enfin il termina (au grand soulagement de mes oreilles, et, je crois, de celles de tous ses auditeurs, qui suaient, ainsi que moi, sang et eau , pour le suivre dans ses interminabies phrases ).

Le membre qui lui succéda déclara qu'il ne savait pas le latin , et que, par conséquent , il ne pouvait étudier magna charta, ce qui passa pour une bonne plaisanterie ; mais qu'il pensait que , du jour où les Américains esseraient d’avoir présent à leur mémoire le sentiment 4e leurs droits, leurs priviléges s'oublie-

raient, et qu'ils cesseraient d'être ce qu'ils étaient à présent, un peuple grand, heureux et animé de sen. timens élevés.

Un membre , auquel on prêta beaucoup l'attention , et qui, je crois, avait fuit partie de la commission, prononça un discours trds-sensé , à ce qu'il me parut, dans lequel:il prouva l'utilité actuelle d'insérer une déclaration aussi importante dans le corps des lois qui devait devenir leur guide futur.

Là-dessus l'infatigable orateur, dont il a été question, reprit la parole , et je crois qu'il parlerait encore si la pendule n'avait pas fort heureusement sonne deux heures; comme c'est l'époque de la journée où chacun dine dans ce pays, on se hâta d'ajourner la séance.

Je ne prétends pas avoir donné la véritable physionomie de cette séance ; mais le sujet qu'on y traitait, et la manière dont on le discuta, me faisaient leffet d'une as uihlse d’enfans qui voudraient parodier les délibérations de leurs parens. appris que cette réuunion se composait principalement de fermiers , de bou tiquiers et d'hommes de loi de la campagne , peu accoulumés aux raisonnemens abstraits, faciles, par conséquent , à se laisser entrainer par le bruit même de leur voix. En effet , quelle argumentation attendre de gens arrachés à leur comptoir , au défrichement de leurs terres , ou à la barre d’un tribunal, qui s'imaginent que, par le seul fait de leur élection, ils sont devenus hommes d'état ?

Ces idées me vinrent à l'esprit aussitôt que j'eus

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assité à une séance de législature de New-York; mais j'espérai toujours que je les trouverais erronées plus tard, et j'attendis avec impatience le jour où je pourrais juger d’après une plus grande échelle, et prendre mes renseignemens à la grande source législaüive de Washington.

En attendant, quelque chose de particulier me frappa dans ces débats ; ce fut Pal ee des bravos et des tousseries où autres méth ces par Îles assemblées publiques d'Angleter: faire connaître à l'orateur la nature de l'impression produite par son discours. Il n'y a rien en Amérique qui supplée à la variété des tons sur lesquels est crié le mot hear! (écoutez) dans la chambre des communes ; tons d’après lesquels le membre qui a la parole apprend, de la manidre la plus claire, s'il fait plaisir ou s’il ennuie, s'il persuade ou non; leçon importante pour l'homme appelé à prendre part aux débats publics. En Amérique , les orateurs sont écoutés dans le plus profond silence, et avec la plus grande indulgence. Cet usage ,; décourageant pour les orateurs de mérite , favorise spécialement les hommes aux larges poumons ; el donne naissance à ces discours monotones et diffus qui fatiguent sans but les oreilles des auditeurs bénévoles.

Durant le débat, si ce que j'ai décrit mérite ce nom, J'étais debout près de la porte; le membre qui avait parlé tant el si souvent vint à moi, et me dit, avec un petit air suffisant :

« Eh bien! monsieur, que pensez-vous de nous? TOME

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« Ne suivons-nous pas de bien près les traces de la « mère-patrie ? »

J'éludai la question autant que possible , en disant que les deux pays étaient placés dans des circonstances tellement différentes, qu'il me semblerait inutile de vouloir établir une comparaison entre eux.

Je m'’aperçus, au léger sourire qui effleura les lèvres de mon interlocuteur , qu’il était entièrement de mon avis; seulement nous ne semblions pas être d'accord sur le pays qui mérite la supériorité. Mais , par un effort de générosité, il me répliqua : « Oh! oui, « sans doute. — La différence des circonstances !.… « — Il n'ya pas de comparaison possible. Au sur- « plus, ne sommes-nous pas deux nations com- « merçantes? deux nations agricoles? deux nations « marilimes ? »

Je m'inclinai à ce compliment , qui nous faisait l'honneur de placer nos deux patries sur la même ligne, et j'allais répliquer , lorsque la foule des membres, qui s’'empressaient de sortir quand là séance eut été ajournée, nous sépara. L'ami, sous les auspices duquel j'étais entré dans la chambre, me dit, après qu'il m’eut rejoint, à demi-voix, mais de manière à être entendu etavec un air un peu malicieux : « Eh bien! capitaine, vous avez eu l'occasion de voir « comment les souverains font les lois (how the sove- « reigns legislate).

Nous allâmes le soir à une réunion ; en entrant dans le salon, je crus que tous les hommes étaient arrivés à la fois, et que les dames viendraient ensuite, car

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iln'y en avait pas une seule. Le maître de la maison, nous voyant hésiter, offrit son bras à ma femme, et nous couduisit à un salon reculé où les dames étaient assises autour de l'appartement, de la même façon à peu près que sur le continent de l'Amérique méridionale. Je crus que, par degrés, cette barrière serait rompue, et que nous nous mêlerions les uns aux autres; point du tout ; et, lorsque je fus plus familier avec les usages de ce pays, je vis que cette coutume régnait despotiquement , quoiqu’elle n’eût rien d’aimable pour les Européens.

Les différentes personnes auxquelles nous fümes présentés s’accordèrent à exiger de nous des témoignages d'admiration pour leur pays, leur peuple, leurs institutions , qu’elles louaient elles-mêmes si longuement, qu'il nous était impossible d'approuver ou de contredire. Louer son pays est à peu près se louer soi-même, et celui auquel on communique ces éloges se trouve fort embarrassé de répondre.

J'ai remarqué qu'en Amérique la langue anglaise, j'ignore pourquoi , a subi plusieurs modifications. Je ne parle point tant de la signification spéciale des mots , bien qu’elle-même soit aussi fort souvent changée, mais des rapports des mots eritre eux et de leurs acceptions générales.

Je me souviens d’avoir lu dans quelque ancien auteur , que lorsque les Jésuites allèrent en Chine, ils y trouvèrent les cérémonies religieuses tellement semblables à celles de l'Église romaine, que, dans leurs travaux de conversion , ils furent plutôt embarrassés

qu'aidés par cette étrange ressemblance, Ils ne savaient comment rendre perceptible la différence qui existait entre les deux religions. En conséquence, ils écrivirent à leurs compatriotes d'Europe que, dans aucun de leurs voyages chez les payens, ils n’avaient trouvé le malin esprit caché sous un déguisement aussi insidieux , et qu'il était beaucoup plus facile de convertir un gentil au christianisme , s’il adorait un bâton ou une pierre , s'il préférait tuer son père à sauter pardessus une vache , qu’il ne l'était de christianiser un Chinois qui ne s'inquiétait ni de Dieu ni du diable.

Je n'irai pas aussi loin, mais j’affirmerai cependant que ; dans tous mes voyages, soit chez les chrétiens, soit chez les payens, je n'ai point trouvé de peuple dont j’eusse eu autant de peine à me faire comprendre que des Américains.

Le plus grand nombre des ouvrages qui sont lus en Amérique ont été écrits en Angleterre pour un état de société tout différent : ce qui forme une étrange anomalie dans l'histoire des nations; et je suis tout disposé à croire que les Américair- 2raient plus heureux si l'on mettait un terme à ces . aanges inconvenans. S'ils ne recevaient pas de nous plus de livres ou de journaux que nous n'a recevons de la France ou de l'Espagne, ils deviendraient plus heureux, je le répète , et il est faux que notre pays exerce une heureuse influence sur le leur.

En effet, ne sommes-nous pas plus heureux , relativement à nos rapports avec l'Amérique, dans notre patrie, où la grande masse du peuple n'a jamais lu ni

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: vu un ouvrage américain? Nous occupons-nous , ou nous fàâchons-nous de ce qu’on dit de nous en Amérique? Certainement non. Ce n'est point par indifférence, mais bien par ignorance. Si des livres, des journaux, ou des pamphlets américains, étaient répandus en abondance dans ce pays, je ne doute pas qu'ils n'occasionassent parmi nous une irritation , égale peut-être à celle que nos publications produisent en Amérique ; chaque pays écrit pour soi et non pour les autres , et virtuellement , nos écrivains et les écrivains d'outre-mer emploient, comme je le disais tout à l'heure , deux langues différentes.

Si les Américains se plaisent à importer chez eux, par chaque paquebot, des choses qui leur sont désagréables , mais qui ne leur étaient point destinées , ils ne doivent pas nous blämer, nous qui persistons à rester dans une bienheureuse ignorance de leurs opinions et de leurs sentimens à notre égard; ignorance que nous serions insensés de chercher à perdre.

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