‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 39 sur 52 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Stockbridge. — Les moutons et les bœufs. — L'usage des liqueurs fortes.

Nous quittâmes Albany le 28 septembre 1827 , et primes la route de Boston à travers ce qu'on appelle la Nouvelle-Angleterre ou les états de l'Est : Maine, Vermont , New-Hampshire, Massachussets, Connecticutt, Rhodes-Island.

Il serait ingrat à moi de parler de cette ville d'AIbany sans consigner ici toule ma reconnaissance pour les bons procédés qu'on y a eus envers moi et ma famille; il n’y a pas jusqu’à notre petite voyageuse d'un an et demi qui wait été l’objet de miile attentions de la part de nos amis. Nous nous étions bien promis de ne pas quitter l'Amérique sans les revoir, mais je ne pus jamais réaliser ce projet , car nous ne revimes plus Albany.

En partant de cette dernière ville nous eûmes l'Hudson à traverser, opération qui nous coûta beaucoup de temps , car il arrive souvent en Amérique que, là

où l’on croit devoir trouver tout en ordre , le contraire a lieu. Cependant les bacs ou bateaux de passage y sont admirablement disposés pour les piétons comme pour les voitures et les chevaux ; ils sont assez larges pour contenir une demi-douzaine de diligences ou de charrettes. La machine qui les fait mouvoir ressemble aux roues des bateaux à vapeur : elle est mise en action invariablement par six ou huit chevaux.

Arrivés au bord de l'eau, nous eûmes la douleur de voirle bac atteindre l’autre rive ; si nous étions venus dix minutes plus tôt, nous aurions évité une heure au moins de retard. Nous fûmes obligés d'assister de loin au débarquement qui fut un peu long par suite d’un accident arrivé au bateau. Il se débarrassa d'une multitude de chevaux, de voitures, de passagers, de charrettes, de moutons, mouvement qui donnait à la scène l'aspect de la fuite en Égypte, telle que nos vieux tableaux nous la représentent.

A la fin, le bac revint de notre côté; mais, après que tout fut embarqué, nousnous trouvâmes contraints d'attendre encore plus de vingt minutes, par suite de l’entêtement du maître batelier qui ne voulait pas bouger. Pourquoi ! je l’ignore. Peut-être voulait-il se venger des injures que lui prodiguait notre conducteur, qui, par parenthèse , faisait exception à la règle : en Amérique , les cochers sont en général fort polis ; et, en ce sens, ce pays a tout l'avantage sur l’Angleterre.

Je me faisais un plaisir de comparer l’état d’une s0ciété, toute champêtre et consolidée depuis long-temps,

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avec celui des cités et des autres états plus récemment peuplés. Mainte et mainte fois on avait traité d’erronées les idées que je m'étais formées de l’inte!'igence médiocre des Américains , de leur juaptitude, commune au surplus entre eux et le reste du monde, à se bien gouverner par eux-mêmes. Toutes les fois que je semblais désapprouver l'état de fièvre où l'élection du président jetait le pays, ou que je lançais quelques réflexions sur les effets malfaisane produits par le suffrage universel et les parlemens annuels qui portaient à la législature des gens ineptes et incapables , à l'ex-

“ clusion d'hommes habiles et expérimentés ; enfin , aussitôt que j'avais le malheur de ne pas trouver tout parfaitement bien en Amérique , on ne manquait pas de me dire que j'élais mal tombé ; que j'avais été volontairement ou accidentellement induit en erreur par les personnes auxquelles je m'étais adressé, ou bien encore que j'avais visité telle ou telle ville dans un mauvais moment.

Par suite de ces assertions si fréquemment répétées, je commençai de bonne foi à espérer que je m'étais trompé; d’autant plus que ces optimistes me disaient d'attendre que j'eusse vu le peuple de lintérieur, placé hors de l'influence empoisonnée des cités, des diligences et des bateaux à vapeur. « Allez voir nos « villages florissans, disaient-ils, parlez à nos fer- « miers; c'est là que vous reconnaitrez notre carac- « tère national ; c'est là que vous reconnaîtrez nos ci- « toyens intelligens et moraux. »

Je répondis que je ferais tout cela de grand cœur,

et je tins parole. Et qu’on ne croie pas que je procédai à cette enquête de mauvaise grâce, ou avec l'intention de me cramponner aux idées que j'avais conçues, en dépit de l'évidence. Au contraire, je m'eflorçai de voir les choses comme les habitans désiraient que je les visse, et je cherchai toujours les moyens d'expliquer telle ou telle anomalie de la façon la plus avantageuse au peuple que je visitais.

On dira peut-être que j'anticipe trop sur mon sujet ; mais il me semblé que la vérité ne peut être trop tôt rendue manifeste , et j'avouerai en conséquence que, malgré tous mes désirs contraires , aidés de tout l'appui que les Américains pouvaient leur prêter , je trouvai les diverses provinces à-peu-prës semblables. Jamais je ne pus découvrir aucune trace de cette haute intelligence dont les écrivains américains font tant de bruit , et dont mes oreilles furent rebattues d'un bout à l'autre de ce continent.

Durant mon séjour près de Stockbridge, j'allai fréquemment dans le village, prenant plaisir à m'entretenir avec le plus d’habitans possible. C'était une tâche facile , car ils se montrèrent tout aussi aimables, tout aussi complaisans que ceux de leurs compatriotes que j'avais rencontrés ailleurs. J'eus aussi occasion de visiter des maisons de campagne et des fermes des environs ; partout j acquis de nouvelles preuves de l’énergie de caractère et de la persévérance qui distinguent à juste titre les habitans de la Nouvelle-Angleterre. Il est généralement connu que les plus grandes conquètes, faites par l'homme sur les déserts sauvages de

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l'Ouest, sont dues à ces hardis pionniers des états de l'Est, ainsi qu'on les nomme à si juste titre.

Indépendamment de cet examen minutieux de la société campagnarde du Massachussets, nous eûmes le bonheur de visiter la classe la plus opulente des habitans des villages. Une fois, entre autres, j’eus l’avantage de faire la connaissance de l’auteur de divers ouvrages d'imagination fort remarquables, tels que Redwood, Hope Leslie, lesquels, à ma grande satisfaction, viennent d’être de nouveau publiés, et deviendront célèbres en Angleterre. Ces romans possèdent, à part l'intérêt qui s'attache aux œuvres d’imagination et de genre, le mérite de décrire fidèlement le pays où les scènes se passent. Nous reçûmes pour nos voyages ultérieurs, des mains de cette aimable dame, des instructions pour nous guider, et, plus tard, nous gravimes, ses romans à la main, les montagnes du nouveau monde , comme les voyageurs qui se rendent aux Highlands d'Écosse, emportaient avec eux la Dame du Lac pour les aider à admirer Loch- Katrine.

Alors eut lieu le quatrième anniversaire de la s0ciété d'agriculture. Mais la gaieté de l'assemblée eut un peu à souffrir de la pluie incessante qui tomba pendant la matinée : contre-temps d'autant plus poignant, que c'était le seul mauvais jour que nous eussions vu depuis long-temps. Il était vraiment désolant de voir les beaux habits de tout ce monde abimés, et les amusemens du peuple entravés. Les flûtes n'avaient plus de sors joyeux; les tambours, imbibés d'eau, rendaient des roulemens sourds comme ceux qu'ils font

entendre à un service funèbre. Les drapeaux , au lieu de flotter au gré du vent, pendaient tristement et trainaient dans la boue. Les brillans fusils de la maladroite, mais superbe milice américaine , avaient leur part du malheur général; et tandis que de tous côtés la foule aurait dû se presser vers le lieu de la réunion, quelques rares individus, enveloppés de houppelandes ou abrités sous leurs parapluies, erraient tristement et en silence.

Pour première épreuve nous eûmes, si je puis employer l'expression , une course de charrues (a ploughing match). La scène se passait si près de la maison, que nous pûmes y assister de notre croisée; mais bientôt l'intérêt que m'inspira cette lutte me décida à braver le mauvais temps et à la voir de plus près. Les laboureurs, qui tous étaient animés d’une noble émulation , avaient à leurs charrues un attelage de bœufs, à l'exception d'un seul qui labourait sa portion de terrain à l’aide de chevaux. Mon intérêt se concentra, aussitôt que je fus arrivé, sur l’un des concurrens, qui déployait une si grande ardeur pour gagner le prix, que la plupart des spectateurs le suivaient de leurs vœux. C'était un nègre petit et bien tourné qui conduisait un attelage de bœufs d’une taille en proportion avec la sienne. Son ame tout entière était concentrée dans la lutte; il ne regardait ni à droite ni à gauehe, il ne perdait pas ses bœufs une minute de vue, et, aux grands applaudissemens du public, chaque fois*que ses animaux étaient sur le point de dévier de la ligne droite, il les y maintenait avec un coup d'œil d’une rare justesse,

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À la fin de l'épreuve, les juges s’arrêtèrent quelque temps : ant de nommer le vainqueur; car il paraît que, dans ces sortes de luttes, la vitesse n’est qu'une des nombreuses conditions à remplir. Enfin, on prononça en faveur de notre ami le nègre bronzé, décision qui reçut l’assentiment général. Le pauvre noir a en effet peu d'occasions de triomphe, même dans ceux des états où il n'ya point d'esclaves; sa couleur lui laisse une bien faible chance , si tant est qu'il en ait une, de se placer au même rang que Îles blancs, seigneurs de la création, qui ne consentent à le laisser se mêler à eux que pour de temporaires compétitions, du genre de celle que nous venons de décrire. Aussitôt après ce concours , le temps s’éclaircit, et je me préparai à jouir de la vue d'un peuple qui s'amuse, accompagnement obligé, selon moi, de ces sortes d'exercices. Je crus que les femmes viendraient gaiement se mêler aux hommes. Point du tout : l’idée n'en vint à personne; c'était un travail et non une partie de plaisir. Les Américains sont un peuple grave; ils observent peu de jours de fête, et ignorent entièrement l’art d’être paresseux avec grâce, et de se délasser de travaux pénibles par d'innocens amusemens. Dans cette circonstance, quand la course des charrues fut terminée, les feinmes rentrèrent paisiblement chez elles ; les hommes coururent s’entasser dans les tavernes, où je ne vis ni ivresse ni querelles, mais où je remarquai une immense consommation de liqueurs fortes.

Ne trouvant pas mon odorat très-flatté du parfum

combiné du tabac et du whisky, je saisis cette occasion pour examiner les produits de l'industrie exposés en public. Je remarquai là plus de progrès et de talent que je n’en attendais, et je me convainquis que l'adresse et l'industrie matérielle des Américains feraient plus pour le bien-être de leur pays que les restrictions d'un système de douanes.

À une heure, la cloche nous invita à nous mettre à table ; nous nous réunimes à la taverne, au nombre de cent cinquante. Deux commissaires ou membres du comité prirent soin de moi, et il est impossible d’être plus prévenant que ces messieurs ne le furent. Un ministre presbytérien d'un des états du Sud dit un long benedicite; lui seul se tenait debout. À ma droite, j'avais un professeur de collége, et en face de nous un ecclésiastique de la communion épiscopale et un homme de loi.

Le diner est une affaire de peu d'importance en Amérique ; nous fûmes bientôt appelés, par le son du tambour, à quitter la table pour nousrendre à l’église, en formant une espèce de procession et marchant deux à deux. Je fus d'abord étonné que le gentleman qui m'avait pris le bras me conduisit tout-à-fait à la queue du cortége; mais je m’aperçus bientôt que cette manœuvre n'avait lieu que pour me donner plus tard la tête de la colonne ; car, dès que nous fûmes arrivés à la porte de l'église, la procession fit halte et front, et, le ministre ouvrant la marche, la queue le suivit immédiatement, et les premiers furent les derniers.

Le discours qui fut prononcé par le ministre roulait

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sur les dangers de l'abus des liqueurs fortes, et, certes, jamais texte ne fut mieux choisi, car je n’ai point vu de pays où il s’en consomme autant. Pour qu’on ne m'accuse pas d’exagération , je citerai un passage extrait du premier rapport fait à la société américaine de Tempérance, établie à Boston le 10 janvier 1826 : « Les maux résultant de l'usage immodéré des boissons « enivrantes, sont arrivés à un tel point, qu’ils deman- « dent l'emploi de mesures immédiates, vigoureuses «et persévérantes de la part des philanthropes, des « patriotes et des chrétiens. Le nombre des morts « causées dans notre pays par ce vice, s'élève à plus « de trente mille ; et le nombre des personnes rendues « malades, pauvres ou ruinées par lui, est de plus de « deux cent mille ; la plupart d’entre elles sont deve- « nues une charge inutile et nuisible pour la société.

« La consommation des liqueurs fortes coûte , aux « habitans de ce pays, plus de quarante millions de « dollars; et le pauperisme, occasioné par l'emploi « de ces liqueurs , en prenant pour base l’état de Mas- « sachussets, coûte plus de douze millions de dollars « (page 8).

« Le nombre des pauvres admis à la maison de cha- « rité de Philadelphie est ainsi qu'il suit :

En 1823, 41,908 ont coûté en dollars 144,557 1824, 5,251 ........... 198,000 182, 4,394 . ...,...... + + 201,000

Total en 4 ans. 55,825 coûtant 672,940

« La maison de charité de New-York, et le péni- « tentiaire qui en fait partie, renferment constamment « deux mille individus qui coûtent annuellement « 100,000 dollars. Presque tous sont victimes de l’in- « tempérance.

« Le New-Hampshire a dépensé, pour ses pauvres, « de 1799 à 1820, 726,547 dollars, ce qui fait annuel- « lement 36,327 dollars.

« À Massachussets, sept mille pauvres coûtent à l'état . « 360,000 dollars. D’après un rapport fait à la . «ture, par le secrétaire d'état, dans l'année 1822, « paraît qu'il y avait six mille huit cent oral « seize pauvres permanens, et vingt deux mille cent « onze pauvres temporaires qui coûtèrent, pendant « cette année , 470,582 dollars (pages 64 et 65). »

Anrès ces détails, il semblera étonnant que j'aie rencontré un aussi petit nombre de gens ivres , à proprement parler; mais boire et s’enivrer sont choses différentes. Pour être pris de boisson au point de battre les murailles ou de troubler tout un voisinage, il faut qu’un homme reste la bouteille à la main jusqu'à ce que l'ivresse soit venue. Je ne sais pas si beaucoup d'exemples semblables peuvent être fournis par l'Amérique, mais je n’en vis jamais aucun. Partout

j'observai que le peuple avait l'habitude de boire peu

à la fois, mais fréquemment , toute la journée ; les intervalles entre chaque dose varient d'une demi-heure à deux heures.

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