‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 41 sur 52 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Boston.

Nous avions apporté avec nous une vingtaine de lettres d'introduction pour divers habitans de Boston ; nous eûmes d'abord l'intention de n’envoyer que quelques-unes de ces lettres, choisies parmi celles que nous croyions devoir nous être les plus utiles. Mais , après y avoir réfléchi , nous trouvàames que ce choix demanderait une connaissance plus complète des individus : que celle que nous possédions ; nous finimes par mettre notre adresse sur chaque lettre, puis nous envoyâmes le paquet entier, et nous attendimes tranquillement le résultat. Le soleil était à peine couché, que déjà un nombre considérable de visiteurs s'était présenté, parmi lesquels figurait une personne très-distinguée , dont la conversation me parut supérieure à tout ce que j'avais entendu jusque-là en Amérique. Nous nous mimes bientôt à l'œuvre, et pendant plusieurs heures nous soutinmes une discussion animée sur nos pays respectifs ; mais tout se passa de la meilleure humeur du

monde, et dans un esprit mutuel de concessions amicales.

Il est assez amusant d'observer que toutes les fois qu'un Anglais et un Américain se rencontrent dans ce pays, ils se croient dans la nécessité de mettre leurs lances en arrêt, et de chercher à se désarçonner l’un l'autre sans aucun motif de haine.

Le dimanche soir , nous sortimes, sous la conduite d'un de nos commensaux , pour parcourir la ville; dans le cours de notre promenade nous visitâämes le nouveau marché, vaste bâtiment en granit; puis nous allâmes voir les quais et d’autres parties de cette charmante ville. Rien de ce que nous avions vu en Amérique n’approchait de la propreté et de l'élégance des rues de Boston. La plupart des maisons étaient bâties en briques, mais peintes de diverses couleurs : on n'avait pas les yeux fatigués par l’uniformité d'un rouge éclatant. Quelques-uns de ces bâtimens, qui semblaient isolés des autres, me parurent tout-à-fait confortables : ils auraient passé pour beaux dans toutes les parties du monde.

Il y avait en outre un beau mail ou promenade publique, composée de pelouses entourées et coupées par de larges allées sablées, qui s’étendaient sous des rangées d'arbres ; ce qui en faisait un des plus jolis endroits que j'aie vus dans le cœur d'une ville.

Dans la matinée du 8 octobre nous recûmes une foule de visiteurs amenés par les lettres que nous avions euvoyées la veille, tous disposés à nous faire part de leurs conseils et à nous prêter leur assistance.

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Chacun d’eux désirait naturellement que nous vissions les choses sous l'aspect le plus favorable , et par suite chacun d'eux se figurait que nul mieux que lui n’en ferait les honneurs. Tout cela était fort agréable, et la seule difficulté , qui n'était pas petite, était de décider ce que nous verrions d'abord et sous quel patronage.

L'un nous recommandait d'aller d’abord aux Factories de Lowell, à vingt-cinq milles de là. L'autre s'écriait : La plus belle chose à voir, c’est le chantier de la marine, à Charlestown. Un troisième disait : Oh! non ; nos hôpitaux sont certainement la chose la plus curieuse pour un étranger. De cette façon, notre temps se trouvait toul-à-fait occupé.

Dans le cours de la journée, une personne nous donna des détails fort intéressans sur une espèce de

commerce particulier aux Etats-Unis.

C’est le transport par mer de grandes quantités de olace que l'on conduit à la Havanne et à Charlestown,

dans la Caroline du Sud. Il y a plus de vingt ans qu’un gentleman d'un esprit entreprenant conçut cette idée, qu'il a suivie depuis avec persévérance , et quelquefois avec succès, quoique dans le commencement il ait eu de grandes difficultés à surmonter. On ne prend aucun soin spécial pour conserver la glace à bord; seulement le vaisseau est bordé de planches dans l’intérieur , afin d'éviter tout contact entre la glace et les vagues. La glace est coupée en cubes de dix-huit pouces carrés : la perte que fait éprouver la fonte est quelquefois d’un tiers de la totalité ; souvent aussi la glace arrive à sa desti-

nation sans avoir subi de diminution sensible. Lorsque la glace est embarquée en hiver , le thermomètre étant à zéro ou au-dessous, si le vaisseau a le bonheur de mettre à la voile par un vent du nord, vif et froid, on ne perd pas une seule livre de la cargaison. D’un autre côté, si on embarque la glace à Boston en juillet, le thermomètre étant à 80 ou 90 degrés ( 26 à 52 centigrades ), la fonte aura déjà commencé ; et si le vaisseau remonte vers le sud, ou qu'il st conduit dans l'immense courant d’eau chaude qui sort de la grande baie du Mexique , toute la cargaison trouvera son chemin par-dessus le bord, par la voie des pompes , avant qu'on se trouve à là moitié du voyage.

Le 10 octobre je visitai le collége Haward, ou, comme on l'appelle quelquefois, l'université de Cambridge , à deux ou trois milles de Boston. Nous y fùmes joints par une société de dames, et nous parcourûmes avec elles le Muséum et la Bibliothèque, l’un et l’autre jouissant en Amérique d'une célébrité grande et méritée ; la Bibliothèque surtout contient, m’a-t-on dit, une collection de livres rares et de grand prix.

Le 11 octobre j'allai voir l'hôpital général, bel et grand édifice en granit, bien aéré et spacieux. Je ne me rappelle pas avoir vu un établissement de ce genre qui pût rivaliser avec celui-ci, excepté peutêtre l’infirmerie de Derby. J'acco.apagnai un des médecins pendant ses visiles , examinant avec attention tous les détails , sans lesquels il est impossible de se former une idée juste de la discipline intérieure d’une pareille institution. Je ne puis être bon juge sur une

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matière tellement en dehors de ma profession ; mais il existe certainement peu de vaisseaux de guerre qui soient mieux dirigés que ce bel hôpital.

Le 12 octobre nous allâmes visiter le plus grand établissement manufacturier de la Nouvelle- Angleterre (je suppose même de toute l'Amérique), à Lowell, sur les bords du Merrimack. Jusqu'à la dernière guerre on avait permis à cette rivière de s’élancer librement des chutes voisines ; mais alors l’industrie prit un nouvel essor, et des capitaux, employés jusque-là dans le commerce ou dans l'agriculture, servirent à établir des manufactures. Quelques années auparavant, le lieu qui s’offrait à nos regards, maintenant couvert de moulins à coton, de villages rians, de canaux, de routes et de ponts, n'était qu'un désert, sinon solitaire , du moins habité par quelques sauvages tatoués. Dirigés par un guide intelligent et complaisant, qui nous permit , non-seulement d'examiner tout, mais encore de l’examiner à notre aise, nous ne laissèmes échapper aucun détail digne d'être vu.

Les étoffes manufacturées à Lowell sont en général fort communes, et servent à la consommation intérieure. Chaque ouvrier est à ses pièces, maïs il ne travaille que du point du jour jusqu’à la brune ; il prend une demi-heure pour déjeuner et autant pour diner. La discipline et l'ordre qui règnent dans cet établissement me parurent admirables ; jusqu'aux jeunes ouvrières, dont en Europe la réputation n’est pas des meilleures, sont ici des modèles de sagesse et de bonne conduite. Il en résulte que pas une ne manque de

mari. En Amérique , il est plus facile de soutenir une famille que partout ailleurs : on y trouve abondance de logement , abondance de travail. Dans ce pays, un marmot qui n'est guères plus gros qu'une bobine de coton, trouve déjà de l'emploi. Plus tard, s'il se dégoûte de l’école ou du métier , il se révolte , prend une hache et s’ensevelit dans les forêts de l'Ouest, où il se campe sur la première pièce de terre qui lui convient. Il se marie et devient père d’une nichée d’enfans , qui, à leur tour , font ce qu'a fait leur père, et obtiennent le même succès que lui dans ce vaste monde, où ils n'ont que l'embarras de choisir leur résidence.

Le 13 octobre, à six heures du matin , je fus éveillé par la cloche qui appelait les ouvriers au travail, et, en jetant mes regards sous ma croisée, j'aperçus une nuée de jeunes filles proprement vêtues avec de jolis schals et des robes de couleur , allant à leurs ouvrage avec un air de satisfaction qui faisait plaisir à voir.

Je quittai cette scène animée pour accompagner mon hôte jusqu'aux ouvrages hydrauliques , autrement dits l'écluse du moulin , par laquelle l’eau est amenée de la rivière, au-dessus des chutes, à la manufacture placée à un mille ou deux au-dessous de la cascade. Je vis sur mon chemin plusieurs écoles et trois églises.

Je fus enchanté de voir une brasserie surgir comme un Léviathan du sein d’une multitude de petits bâtimens, et ma joie augmenta lorsque mon hôte m'eut appris qu’on avait l'espoir de parvenir à substituer la bière aux liqueurs ardentes dont la population ouvrière du moulin fait usage.

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Je visitai cet établissement manufacturier de Lowell sans éprouver l'ombre d'un sentiment de jalousie, quoique, je l'avoue, je n’eusse pas laissé que d’être inquiet , si j'avais dû penser que les succès de Lowell pourraient nuire à Manchester ou à Preston ; car je ne suis pas philanthrope, citoyen du monde, au point de voir avec plaisir réussir des rivaux dangereux. Mais je n'avais pas de telles craintes. Ces braves gens travaillent pour leurs propres marchés, et il y a place pour tout le monde.

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