‹ Voyage dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et dans le Haut et Bas-Canada [microforme]Chapitre 49 sur 52 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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hommes d'état revenaient à la vie, ils seraient loin d'approuver ce qui a été fait, encore moins ce qu'on est en train de faire en leur nom et sous la sanction de leur autorité. Je fonde cette opinion sur les différences qui existent entre la lettre et l'esprit dela constitution de 1789 , etla manière dont on l’a mise en pratique depnis.

Une république, dans la plus large acception de ce mot, est un élat dans lequel les affaires publiques sont dirigées nar des représentans choisis de temps à autre par le peuple, qui ont le pouvoir de gérer pour le plus grand avantage du pays. Une démocratie est l'état où le peuple dirige les affaires par lui-même , et non par délégation.

On peut concevoir , à la rigueur , qu’une démocratie pure existe dans un petit état; mais dans un pays

aussi vaste que les États-Unis, cela est tout-à-fait impossible. Cependant les habitans de l'Amérique ont loujours cherché, depuis la promulgation de leur con-

stitution républicaine, à rendre de plus en plus démocratique la forme de leur gouvernement, de façon que l'esprit républicain primitif s'est entièrement cffacé devant l'esprit démocratique.

Je ne prétends défendre mon opinion que devant ceux qui regardent la science de gouverner , soit législativement, soit exécutivement, comme la plus ardue et la plus difficile des connaissances humaines ; quant aux personnes qui la considèrent comme la plus facile chose du monde, je n'ai rien à leur répondre ; et cependant il est probable que, numériquement

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parlant, elles sont en grande majorité dans tous les pays.

Un fou politique proposait , il y a quelques années, qu'un comité composé de plusieurs centaines de membres se dispersät dans toute l'Angleterre, afin de recueillir le vote de chaque individu , relativement à la question de la réforme parlementaire. Si l’on eût adopté cette idée, il y 2 cent à parier contre un qu'une grande majorité numérique se serait prononcée pour unchangement plus ou :noins radical ; eh bien! ce résultat aurait été consiuéré en Amérique comme le moyen convenable et rationnel de consulter la nation.

Supposons maïntenant que l'objet de l'enquête dont je viens de parler n'eût point élé la réforme parlemenlaire, mais que les membres du comité en question

se fussent trouvés chargés de demander à chaque individu son opinion relativement au meilleur mode d'échappement pour un chronomètre, ou bien au moyen le plus convenable de disposer un instrument pour observer le passage d'une planète , ou bien encore au

neilleur moyen de relever un navire échoué sur un banc de rocher. D'un bouià l’autre du royaume, n’aurait-on pas ri au nez des questionneurs ? ne leur aurait-on point crié tout d’une voix : Allez consulter les horlogers , les astronomes ou les marins! Il n’ya peutêtre pas une personne sur mille qui sache ce que c'est qu'un échappement, ou le passage d’une planète: eh bien! ces mêmes hommes, qui avoueraient de grand cœur leur incapacilé à prononcer sur ces questions abstraites, n’hésiteront pas à donner leur opinion sur

un point bien plus compliqué que la pièce d’horlogerie la plus juste et la plus savante.

Ne serait-ce pas vouloir intervertir l'ordre des choses que de soutenir que la science de gouverner est à la portée du laboureur ? ou bien qu'il suffit de vorloir bien gouverner pour bien gouverner? Peut-on deviner l'art de disposer convenablement de }5 vis et de la fortune de quelques milliers d'êtres ?

Certes, la connaissance de cet art, le premier de tous, ne peut être intuitive, tandis que tous les autres exigent un apprentissage plus ou moins long; pour être seulement savetier, il faut bi: étudier pendant des années. Et qu'on ne croie pas que je combalte des fantômes, des rêveries long-temps ou-

bliées; non, ce sont les doctrines des peuples que je

décris, Là, on pense qu'un individu quelconque est qualifié pour juger , non-seulemerit ce qui lui est convenable, mais encore ce qui convient à son voisin: axiome qui, non-seulement n’est pas regardé comme un paradoxe , mais passe pour une vérilé évidente, pour le grand ressort de la liberté et du bonheur, l'étoile polaire de la navigation politique, pour le pivot inébranlable de la durée et de la gloire nationale.

Un des eflets du gouvernement démocratique , tant dans la vie publique que dans la vie privée (et elles ne font souvent qu’une seule et même chose), est d’abaisser le niveau des perfections intellectuelles : comme elles ne sont point de nécessité absolue , on s'occupe peu de les acquérir. Il résulte de là qu'en Amérique il y a peu d'hommes que l’on admire. Chaque fois que

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je demandais où étaient leurs prands hommes et leurs modèles, on ne manquait pas de me citer les hommes d'état de la révolution ; les Washington, les Franklin, les Jefferson , les Patrick Henry. Il en était de même dans la littérature, dans les arts, à une brillante exception près, Allston.

Je suis loin de dire qu’il n’y ait pas en Amérique des hommes d'état habiles , des auteurs profonds, des personnes qui possèdent des connaïssances étendues : mais leur nom:re , eu égard à la population, est trèslimité. J'ai eu le bonheur de fréquenter des hommes d’une grande capacité dans différentes branches des sciences, et qui, certes, auraient fait honneur aux corps savans de tous les pays; eh bien! ils sentaient parfaitement leur isolement, et convenaient qu'ils rencontraient peu de sympathie parmi leurs compatriotes.

La principale occupation des Américains est de gagner de l'argent; rarement ils savent le dépenser. N résulte de là que, ne irouvant pas de moyens d'écouler les sommes amassées , ils continuent à thésauriser. En outre la loi de primogéniture , ou autrement dit le droit d'ainesse, ayant été abolie depuis long temps, sans qu'aucune disposition législative lait remplacée , l'héritage des parens est divisé également entre les enfans; et pour la plupart du temps, chacun d'eux n'ayant pas une somme suffisante pour vivre, est obligé de faire comme son père, et de trouver de l'argent. En supposant même que la fortune d’une famille ne tombe que sur un seul individu , de quelle manière la dépensera-t-il? Où, quand, et avec qui? Quels com-

pagnons pourra-t-il rencontrer? Quelle sympathie, quel accord trouvera:t-il chez des gens dont les goûts et la manière de voir se trouveront diamétralement opposés aux siens ?

Chaque fois que je faisais ces observations en Amérique , on ne manquait pas de me demander comment il arrivait que la même chose n’eût pas lieu parmi les capitalistes d'Angleterre ? Ma réponse était bien simple: un marchand, ou toute autre personne qui est dans les affaires, a autour de lui une classe de gens qui dépensent, et sur lesquels il peut prendre exemple. 11 lui est facile de se lier avec des hommes devenus riches par droit d'héritage, qui, n'ayant pas besoin de travailler pour augmenter leur fortune, n'ont à s’occuper que des moyens de la dépenser. Le contact fréquent des hommes d'argent avec l'aristocratie contribue encore à amener les mêmes résultats. Pendant que le négociant acquiert des richesses, il apprend à les employer, de sorte que, lorsqu'un jour il se retire des affaires , il se trouve tout naturellement lié avec une classe d’Anglais habituée aux jouissances de la vie.

Il n'en est point ainsi en Amérique, où ce mode d'accumulation de fortune dans les mains d’un seul répugne à l'esprit nalional. Personne n’y songe aux substitutions ni au droit d’ainesse : à peine oserait-on se servir de ces mots dans la conversation. Je me souviens qu’en Virginie, un homme, mécontent de se: fils, laissa tout son bien au plus jeune; eh bien! le public fut tellement furieux de la manière dont ce père avait disposé de sa fortune, quoiqu'il l’eût acquise par

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lui-même , que, après un an ou deux de désagrémens et d'humiliations, le plus jeune fut obligé, pour avoir

la paix, de partager son héritage avec ses autres frères.

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