CHAPITRE XXV
Sociétés littéraires et philosophiques. — Philadelphie. — Wistar.
Je quitte avec le plus grand plaisir un sujet que tout le monde ne considère pas sous le même point de
vue, pour un autre qui présente plus d'intérêt pour la masse des lecteurs : je veux parler des sciences et de la littérature. Je n'oublierai jamais le plaisir que j'éprouvai en me trouvant admis dans un cercle d’hommes de goût, qui avaient fondé à New-York une société philosophique, appelée Lycée d'histoire naturelle. Les réunions avaient lieu une fois par semaine , et, quoique le nombre des membres ne fût pas très-élevé, les renseignemens qu'on y puisait, et les discussions auxquelles on s'y livrait, élaient dignes des plus grands éloges.
Je fus surpris un soir d'entendre lire dans cette assemblée un rapport duquel il semblait résulter que les blocs de pierre uétachés qu'on avait trouvés en creusant les fondations d’une partie de la ville, ou
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qu'on rencoutrait en groupes dans le voisinage, n'avaient point été apportés, comme plusieurs personnes le supposaient, par un grand torrent ou par un déluge. Immédiatement après la séance, je fus présenté à l'auteur du mémoire, et je lui fis part de l'opinion différente que j'avais adoptée à cet égard, et qui résultait de faits semblables que j'avais observés dans l’état de New-York, au Canada , et dans la Nouvelle-Angleterre.
Il fut etonné à son tour; mais comme c'était un homme consciencieux, qui cherchait de bonne foi à s’éclairer, et qui augmentait avec plaisir ses connaissances , au prix même de la perte d'une théorie favorite, il se laissa convaincre de bonne grâce.
Il n’est pas douteux, en effet, qu'un immense torrent n'ait traversé les deux Canadas et les états Est et Nord de l'Amérique. Toute la ligne du nouveau canal de New-York, d’Albany à Buffalo, les rivages des lacs Érié et Ontario, les bords du Saint-Laurent et de l'Ottawa , ainsi que les deux rives des lacs Champlain el Georges, tous les environs de Boston et le territoire qui sépare cette ville de New-York. sont couverts de vestiges qui attestent un épouvantable déluge venu du nord. Les rochers y sont arrangés comme par la main d’un lapidaire : leurs sommets sont polis. et leurs déchirures ou rainures parallèles les unce aux autres. Je fis ces remarques sur des pierres à chaux, des ardoises, du granit, du sable. Des millions de blocs épars (boulders) sont répandus sur toute la contrée, el souvent jetés au hasard sur des roches d’une autre
nature, à quelques centaines de milles des endroits où , d’après les géologues , se trouver: ls carrièresmères de ces mêmes blocs. Les côtés de la plupart de ces boulders sont usés à leur surface, de manière à dénoter un grand trajet, et cette apparence me parut plus frappante encore en dessous, surtout si leur forme était telle qu'il leur eût été plus difficile d'être précipités que de suivre l'impulsion en glissant. À Corlear's- Hook, à New-York, où ces pierres se trouvent en grand nombre, nous eûmes de fréquentes occasions d'observer ces particularités.
La direction du torrent , indiquée par les rainures et les égratignures des rochers, ainsi que par les sillons qu'il a creusés sur la terre, varie du N.-N.-E. au N.-N.-0. Sur le lac Erié elle est à peu près N.-N.-E.,
et à Boston N.-N.-0. Dans les stations intermédiaires, les directions varient selon la forme des hauteurs ou terres élevées du voisinage ; mais toutes viennent du nord ; ce qui indique que de ce côté est venu ledéluge qui a laissé de si visibles marques de son passage. Lorsqu'un roc, ou masse de rocs, s'élève dans un endroit, il présente au nord une face nue avec une longue queue de matériaux détachés s'étendant vers le sud. Ces observations , ainsi que plusieurs autres qui sont connues des géologues, indiquent avec assez de précision la direction de ce formidable torrent. Long-Island, ainsi qu’on le remarquera en examinant la carte, est à une distance assez rapprochée , et occupe une situation à peu près parallèle de la terreferme. Cette île a cent milles de longueur et de dix à
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vingt de largeur ; son sol est composé d'une masse de matériaux diluviens, d'argile ou terre glaise, de sable, de gravier et de myriades de boulders, en pierre de toute espèce, usés par l’eau, jetés pêlemêle dans un admirable désordre. Le meilleur moyen de se rendre compte de la formation de cette île intéressante, serait de supposer qu’elle est le résultat de l'agglomération de tous les matériaux que le torrent avait entraînés avec lui, Tant que cette masse d'eau , qui avait probablement plusieurs centaines de pieds de profondeur , roula sur un solide, sa vélocité fut suffisante pour entrainer cette immensilé de matériaux , par lattrition desquels la surface du pays submergé se trouva polie comme elle l'est maintenant, Mais lorsque cet effroyable torrent de matériaux demifluides, demi-solides, eut atteint la mer, l’eau s'étendit de tous côtés , et la vélocité se trouvant d'autant
diminuée, les matières lourdes s'arrêtèrent : Long-
Island fut formée, semblable à un banc ou à une barre à l'embouchure d'une rivière, d'autant plus gigantesque, seulement, que le déluge qui lui avait donné naissance élail sans comparaison plus grand qu'aucun des fleuves ou aucune des rivières du globe.
Je me trouvai désappoinié, vers la fin de mon voyage d'Amérique, en ne pouvant parvenir à découvrir les traces de ce déluge sur les montagnes Alleghani, où elles devraient exister, puisqu'on en rencontre dans différentes parties de la Pensylvanie et dans l'état de New-York, qui sont directement au nord. Ces nobles chaînes de montagnes sont couvertes
maintenant, sur tous les points de la route que je traversai, d'une si grande quantité de bois, que je ne pus découvrir aucun des vestiges que je cherchais. J'espère, toutelois, que quelques membres des diverses sociétés philosophiques, qui se forment de toutes parts dans le Nouveau-Monde, tenteront de nouvelles recherches sur ce sujet si intéressant.
En revenant d'examiner ces reliques diluviennes dans les environs de New-York, nous rendimes visite à un établissement qui appartient à l’un des constructeurs de navires d'Amérique les plus habiles, Cet homme entreprenant avait déjà envoyé de grandes frégates au Brésil, en Colombie et ailleurs; de tous côtés on trouvait des preuves de son industrie et de la masse de capitaux dont il disposait : matériaux avec lesquels, en Amérique, un homme, ne füt-il que d'une capacité médiocre , est sûr de se créer une belle fortune.
On me fit voir une corvette, longue, basse, qui gisait dématée le long du quai ; elle s'appelait Bolivar, et revenait de l'Amérique du Sud, après avoir servi aux Colombiens deux ou trois ans seulement. « Les arma- « teurs de ce bâtiment ont fait un mauvais marché, « dis-je, puisqu'il a duré si peu de temps.
— « Oh! non, répond mon compagnon, on n'avait « pas garanti qu’il dût tenir la mer long-temps; d’ail- « leurs il a rendu trois fois sa valeur par la capture « de {a Cérès, vous savez?
— « Ma foi, non, je ne sais pas. La Cérès? qu'est- « ce que c'est? je n'en:ai jamais entendu parler.
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— « Vous n'avez pas entendu parler de {a Cérès ?..., « dit-il du ton de la plus grande surprise, comme s’il « n'eût été permis à personne d'ignorer cette histoire.
— « Jamais , répétai-je.
— « Alorsil faut que je vous raçonte l'anecdote, dit-il « en riant : {a Cérès était un navire bâti pour les Espa- « gnols sur ce même chantier, et par le même cons- « tructeur des mains duquel était sorti Bolivar. Pen- « dant la puerre , un de ces vaisseaux prit l’autre ; ce « n'est pas la faute de notre ami : il construit et vend « pour tous ceux qui ont de l'argent ; et il ne peut pas « empécher ses pratiques de se prendre aux cheveux «en sortant de chez lui. »
Nous quittâmes New-York le 28 novembre 1827 , à midi, dans un des magnifiques et confortables bateaux à vapeur du pays, et nous nous dirigeàmes vers le Sud. Philadelphie était notre destination; mais ou verra facilement sur la carte, qu'à moins de faire un grand détour , il est impossible d'accomplir ce voyage par eau. En conséquence, les bateaux à vapeur remontent, aussi haut qu'ils peuvent, une petite rivière nommée le Rariton ; ensuite les passagers débarquent et traversent, en diligence, une langue de terre, au bout de laquelle ils trouvent la Delaware ; là , ils remontent sur un bateau à vapeur qui descend rapidement la rivière jusqu'à la jolie ville de Philadelphie, qui s'élève sur la rive droite de cette superbe rivière, et occupe la pointe ou le triangle de basseterre situé entre la Delaware et le Schuylkill, à peu de distance de leur confluent. Une pointe , ou triangle
de terre de ce genre, convient admirablement pour y bâtir une grande ville. Chez les Orientaux , un endroit semblable est sacré ; il porte le nom de Sungum ; mais dans l'Ouest, où les mœurs et les coutumes différent tant de celles de l'Inde, un pareil coin de terre n’est estimé que pour la facilité des communications qu'il offre avec i intérieur et avec la mer.
La surface de l’eau dans le port ou la baie de New- York, était aussi unie qu'un miroir ; les molles ondulations , que le sillage de notre vaisseau causait à tribord et à babord, semblaient deux immenses ailes si unies , que les objets devant lesquels nous passions s’y réfléchissaient, non en zig-zag, ni en images tronquées , mais en tableaux corrects et détachés, qui, pendant quelques secondes, restaient inaltérés sur le sommet de ces monticules d'eau. Le vent ne soufflait
point ; et l'air, quoique froid , ne faisait éprouver au-
cune sensation désagréable : nous restâmes toute la matinée sur le pont, jouissant des délices de cette piltoresque navigation intérieure, pendant laquelle nous laissämes à notre gauche Staten-[sland , et à nodroite les côtes de la Nouvelle-Jersey. Lorsque nous eûmes pénétré dans le Rariton, nous fûmes obligés de décrire un grand nombre de courbes à travers des osiers et des plantes marines. Quelques parties de la rivière nous offraient de minces feuilles de glace qui se brisaient à notre approche ; ailleurs nous apercevions d'innombrables glaçons qui venaient de naître, et n’attendaient qu'une légère baisse dans le thermome-
tre pour se réunir.
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On me saurait nier que ces bateaux à vapeur, en dépit des doctrines de liberté et d'égalité professées par les Américains, ne soient une école où s’apprennent et s’observent les distinctions du rang et de la naissance. Les passagers de la chambre commune cèdent tout naturellement le gaillard d’arrière aux dames et aux messieurs qui ont payé plus cher leur passage. Mais lorsque le bâtiment est arrivé à sa destination, et que douze ou vingt voitures attendent les voyageurs sur le rivage, une scène de confusion et de mélange aurait infailliblement lieu , sans les précautions que le capitaine du navire a prises à l'avance. Pendant la traversée , il recueille les noms de tous ses passagers et juge d'un coup d'œil quels sont ceux qui doivent être placés ensemble ; son examen fait, il donne à chacun un numéro correspondant à celui de la voiture qu'ils trouveront à terre ; un matelot écrit avec de la craie ce même numéro sur les bagages du voyageur, de façon qu’une fois devant les voitures, chacun s'y place avec ses malles, sans encombrement et sans discussion ; à peine s'aperçoit-on qu'on rit changé de moyen de transport, lant le transfert esi rapide.
Pendant notre trajet de New-York à Philadelphie, nous rendimes visite au comte de Survilliers, frère ainé de l'empereur Napoléon, autrefois le roi d'Espagne, Joseph, qui a passé plusieurs années dans sa maison de plaisance près de Bordentown, daus la Nouvelle-Jersey.
J'éprouverais un bien vif plaisie à rapporter ici les
incidens de cette intéressante entrevue avec une per-
Es
sonne dont "a vie n’a été qu'une suite de vicissitudes si remarquables ; mais je ne crois pas avoir le droit de soulever le voile que cet aimable gentilhomme (1) a tiré entre le monde et lui. Toutelois, je ne pense pas me rendre coupable d’indiscrétion en disant qu'il a acquis la confiance et l'estime, non-seulement de ses voisins, rais encore de tous les Américains qui ont eu l’honneur de faire sa connaissance, et qu'il s’en est rendu digne, d'une part en ne se prononçant sur aucun des points qui divisent sa patrie adoptive , de l’autre par l'aménité de ses manières et la généreuse hospitalité qu'il offre à tous, dans sa maison dont il fait les honneurs en prince.
Le 30 novembre nous arrivâmes à Philadelphie, et le lendemain au soir, je fus conduit dans une réunion, conversazione , Gù se trouvait l'élite des hommes de lettres et des savans de Philadelphie. Ces assemblées , nommées soirées Wislar, par respect pour leur fondateur , feu le docteur Wistar, célèbre médecin, ont lieu une fois par semaine, alternativement chez chacun des membres. J'eus le bonheur d'y faire la connaissance personnelle de plusieurs savans que je ne connaissais que par leurs ouvrages ; j'ai apprécié depuis, mais peut-étre trop lard, à leur juste valeur, les avantages d'une telle liaison, et de ces rapports d'homme à homme.
Le 5 décembre nous visitämes l'hospice des sourds el muets, où pour mieux dire leur asile , car, en Ameé-
(1) Amiabie nobleman.
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rique comme en Angleterre, on a donné à ces institutions charitables un nom plus élégant et moins offensant pour lamour-propre , que celui qu’elles portent dans d'autres parties de l'Europe. Le mot Hospice , ou
Hôpital, porte avec lui une idée d'aumône ; celui d'asile une idée d’hospitalité. Get établissement, comme la plupart de ceux de ce genre que j'ai vus en Amérique , est admirablement tenu. Le bâtiment n'offre pas une belle apparence à l'extérieur ; mais l’intér.eur est habilement et commodément distribué. Le silence et l'ordre qui règnent dans une maison destinée aux sourds et muets lui donne l'air de la demeure des fées ; tout concourt à en rendre heureux les habitans. Ce noble asile est maintenu par des souscriptions volontaires auxquelles le gouvernement de l’état prend part pour 80,000 dollars annuellement.
Nous parcourûmes ensuite plusieurs des écoles de Philadelphie, accompagnés d’un ami, avec lequel je m'étais entretenu toute la matinée sur l'éducation pubiique en Amérique. Cette conversation nous conduisit sur le terrain des controverses politiques , auxquelles , faute de place, je n'initierai pas les lecteurs. Je ne puis cependant passer sous silence une observation que fit un gentleman qui nous joignit dans la journée.
« Je crois, dit-il, que plusieurs de nos institutions « marchent de front avec notre moralité. Nous som- « mes encore dans l'état de chrysalide, et. quoique « nous nous vantions souvent beaucoup , nous sentons « fort bien en général tous les désavantages contre les-
«quels nous avons à lutter. La société marche chez
« nous comme elle a marché dans les autres pays, seu- « lement peut-être un peu trop vite : le temps jugera « pour nous. »
Le 4 décembre , nous visitâmes le nouveau Pénitentaire, conduits par l'un des chefs. Le bâtiment est d'une grande étendue , et l'architecture ne manque pas d'élégance ; je regrette que mes éloges doivent s'arrêter là. On ne saurait douter de l'intention philanthropique qui a présidé à la création de cet établissement coûteux, lequel, lorsqu'il sera achevé, ne contiendra que deux cent cinqante prisonniers, quoiqu’il revienne à 500,000 doilars ; mais l'intention suffit-elle? La prison d'état de Sing-Sing, déjà décrite, disposée de manière à pouvoir reufermer avec toute sécurité huit cents condamnés , ne coûtera guères plus de 100,000 dollars : celle que je visitai près d'Hartford, destinée à cent trente-six prisonniers, n'a demandé que moins de 40,006 dollars. La dépense ne serait après tout qu'une considération de peu d'importance pour les généreux habitans de la Pensylvanie, si la discipline de létablissement le plus coûteux lPemportait sur celle des autres ; mais je ne crois pas qu'il en soit ainsi, J'ai déjà détaillé la méthode Auburn
qui a été adoptée dans l'état de New-York, et plus ré-
cemment dans les états de l'Est.
Le système de discipline pénitentiaire , proposé dans l’origine pour la nouvelle prison de Philadelphie, consistait dans une réclusion solitaire et incessante, jour et nuit, sans travail. On a fait depuis quelques modifications à ce plan ; on a l'intention de faire tra-
vail cou insf tra
que aya croi tails tiali
À valt Lier piec d'ur Ccun!
on } le p le p dam d'in mée obs4
pri et Ie est ma tes
S, seujugera
énitenent esl nañque doivent un phiétablisvé, ne S, quoIion sufécrite , Cc toule res plus d'Hartn'a dee ne se- 'impor-
lanie, si x l’em- %.
bas Qu il Auburn plus ré-
bropose lelphie, bssante , uelques
ire tra-
vailler chaque prisonnier isolément dans une petite cour devant sa cellule ; il est douteux que, faute d’une inspection facile, on puisse assurer la régularité des travaux.
La controverse à laquelle ont donné lieu en Amérique les deux systèmes de Philodelphie et d’Auburn , ayant élé poussée de chaque côté avec chaleur, je crois devoir, puisque je suis déjà entré dans des détails sur celui d’Auburn , décrire, par esprit d'impartialité, la méthode de Philadelphie.
Au centre de la cour est élevée une espèce d’observatoire , et sur sept lignes qui divergent de ce bâtiment, sont bâties deux rangées de celluies, de douze pieds sur huit, el de seize de haut, recevant le jour d'un peli! trou percé par le haut. À l'extérieur de chacune de ces cellules est une petite cour par laquelle on yentre. Toutefois les gardiens peuvent surveiller le prisonnier par une petite ouverture pratiquée dans le passage de la cellule ; mais on a l'intention de condamner ces ouvertures, quoique ce soit le seul moyen d'inspection quand la porte de la petite cour est fermée. L'édifice central est fort mal à propos nommé observatoire, car on n’y observe rien, pas même les prisonniers , puisqu'une muraille s'interpose entre eux et le bâtiment. Lorsqu'ils sont dans leurs cellules , il est certain qu'ils ne peuvent communiquer d'aucune manière les uns avec les autres ; maïs quand les petites ouvertures seront bourhées, ils seront tellement séquestrés du monde qu'ils re pourront pas même , en cas de maladie , appeler leurs pardiens.
Le système d’Aubur:, on doit se le rappeler, consiste dans une réclusion solitaire et sévère la nuit : dans un travail pénible et silencieux le jour, en compagnie, mais toujours sous une surveillance active; dans des repas pris séparément et sous clef ; dans une marche en rangs et régulière pour aller au travail et pour en revenir ; dans des châtimens corporels pour chaque infraction aux règles de la prison. Jamai: on ne soumet les détenus à une réclusion complète , à moins que ce ne soit par forme de punition. Ils entendent, matin et soir, les prières qui sont récitées par un ecclésiastique «4 hoc , avec lequel les pensiounaires peuvent s'entretenir, mais seulement le dimanche.
Le plan de Philadelphie diffère essentiellement de l'autre plan. D’après le premier de ces systèmes , tous les prisonniers doivent rester, jour et nuit, dans un isolement complet, qu'ils travaillent ou non. Ils ne peuvent prendre d'exercice que dans leur petite cour. Le gardien et l’ecclésiastique sont les seuls mortels
qu'ils soient jamais appelés à voir; une bible est dé-
posée dans chaque cellule. On espère par ces moyens que ceux des détenus qui ne sont point totalement corrompus , s'amenderont , et que les autres seront retenus par une salutaire terreur ; dans les deux cas on préviendrait également le retour des crimes.
Il serait trop long de détailler tous les argumens auxquels cette controverse a donné naissance; mais un point sur lequel tout le monde est d'accord , c'est que le produit des travaux , d'après la méthode d’Au-
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burn, défraie en grande partie les dépenses de l'établissement. Ceci n'est en définitive que d'un intérêL secondaire. La question qui occupait l'attention générale, à l’époque de mon voyage, était celle de la réforme ou conversion des prisonniers ; je ne crois pas inutile de m'étendre un peu sur ce sujet.
D'après tous les renseignemens que j'ai été à même de prendre, la réclusion solitaire n'a pas eu , pour les rélormés , l'efficacité qu'on en avait attendue; dans bien des cas, elle a donné lieu à l’aliénation et au suicide. Îl'est difficile, en effet, de concevoir que l'oisiveté forcée , qui, dans l’état de liberté, passe pour la mère de tous les vices, puisse produire quelque bien dans une prison. On devrait aussi se pénétrer de l'idée que le but de la prison n'est point d'infliger une torture physique ou morale, mais bien de séquestrer le prisonnier de la société, et de donner un exemple à celle-ci. D'un autre côté, sans doute, on ne doit pas en faire un objet d’amusement. La détention doit être rendue imporlune au condamné ; mais la discipline à laquelle on le soumet, tout en lui faisant sentir la folie ou la criminalité de sa conduite passée, ne doit pas s'exercer aux dépens de sa sanié. Que tous nos efforts tendent à rendre l'homme meilleur, lorsqu'a lexpiration de sa peine il se retrouvera au milieu de la société. Il s'agit seulement de savoir si ce but sera plutôt atteint, en laissant le prisonnier livré exclusivement à ses pensées, soit qu'il travaille où non; ou bien en permetlant qu'un rayon de gaieté vienne mürir les bonnes resolutions que peut-être il a formées. Dans tous les cas,
il est malheureusement certain que les relaps laissent peu d'espoir de conversion; ce n’est pas une raison sans doute pour ne pas leur donner les meilleures occasions possibles de s'amender. Eh bien! je crois que ce but sera plutôt atteint par la méthode d'Auburn que par celle de Philadelphie.
J'entendis soutenir dans cette dernière ville un argument admirable en faveur du système d'isolement : on prétendait que son effet imprimerait une telle terreur dans l’ame des condamnés , que pas un, en sortant de la geôle, ne voudrait rester en Pensylvanie. Mais si cette considération devait suffire, comme on me Île soutenait gravement , le feu ou la torture n'atteindraient-ils pas le même but, et ne seraient-ils pas préférables , puisque du moins ils ne porteraient que sur le corps et non sur l'ame? Ce raisonnement d'ailleurs est empreint d’égoisme : ces malfaiteurs, ‘lont se sera débarrassée la Pensylvanie , dispar“itrout-ils par ce seul fait de la surface du globe ? Quelle perspective ouvre ce moyen pour les états limitrophes !
Le 10 décembre, pendant que ce sujet était encore tout palpitant pour moi, je visitai le Bridewell, ou prison commune de Philadelphie, accompagné de la même personne qui m'avait fait les honneurs du Penitentiaire. Rien de pius affreux que la scène qui s’offrit à ma vue. Quelques-uns des prisonniers avaient été envoyés là pour quelques faibles délits, d'autres allaient être mis en jugement pour les crimes les plus noirs. Eh bien! toute cette masse d'individus, suppo-
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