‹ Voyage dans les landes par le baron de MortemartChapitre 16 sur 19 · ASPECT PITTORESQUE · texte numérisé non relu

ASPECT PITTORESQUE

La physionomie générale du pays n'est pas sans charmes, malgré ses aspects monotones; il y a un grandiose qui ressemble à l'infini, une majesté d'où sort une haute poésie.

Tantôt ce sont les dunes blanches, entrecoupées de ledes y où le chasseur disparait sous un sol incertain.

Tantôt ce sont des troupeaux de chevaux sauvages, fuyant les Landes f comme trop civilisées, vivant dans la primitive liberté, et se retranchant sur les promontoires sablonneux et arides pour s'y défendre contre ceux qui veulent leur ravir leur sauvage indépendance.

Tantôt c'est une vaste foret de pins qu'on doit à la main de l'homme, rideau de verdure qui a grandi avec le nom de l'illustre Brémontier, et que ce philanthrope avait jeté sur les dunes afin d'arrêter l'envahissement des sables , et devenir un secours providentiel pour les habitants du littoral.

Tantôt c'est cet espace sans bornes, cet horizon sans limites, où le ciel et l'eau semblent se con-

fondre dans une vapeur lointaine... ; ce grand chemin où court le soleil... où Napoléon se coucha comme lui dans les flots!...

Tantôt, enfin, c'est le silence du désert, c'est cette vaste étendue de landes avec leur nature primordiale, où l'on voit, sur des canques de six pieds de haut , le pâtre attardé errer au crépuscule du soir: cet être mystérieux qui vit en marchant, cet être flottant entre le ciel et la terre, glisse sans bruit comme une ombre fantastique, et mesure de ses pas de géant ces tristes solitudes* Des feux follets exhalés des marais qui bordent sa route sont les seuls compagnons de sa marche aérienne, et les cris expirants du hourougou (strix ulula) troublent seuls les silencieuses heures de ses sombres soirées.

Quelquefois, dans une nuit d'automne, la pâle irradiation de la lune se montre sur la cime des dunes et vient éclairer un moment ses pas incertains; mais un épais brouillard absorbe bientôt ces vagues clartés , et le roi de l'espace reprend sa marche hasardeuse sous l'humidité pénétrante de la bruine, au milieu des vapeurs des marais et sur \ les bords de profondes fondrières...

Si, comme je crois l'avoir démontré, les Landes sont clignes de l'œuvre de civilisation qu'entre-

prennent les colonisateurs du bassin d'Arcachon, elles sont aussi dignes de la plume du savant , du crayon du peintre et de la pensée du poète.

Nécessité de» voies de

dans les Landes.

De tout ce qui a été dit précédemment sur l'intérêt qu'inspire la contrée qui sert de ceinture au bassin maritime d'Arcachon, il ne faut pas conclure que mon opinion est de voir abandonner à elles-mêmes les grandes landes, j'en suis fort

Le regard du gouvernement doit tout embrasser, et, puisque j'ai parlé des grandes Landes, je crois qu'indépendamment de la route de Paris (n° i32), dont on s'occupe maintenant, mais avec lenteur, le gouvernement devrait représenter aux chambres le projet du canal des grandes Landes, qui avait été défendu avec chaleur par M. J. Faure Lombarde aîné, par M. le ministre des travaux publics et par M. le directeur des ponts et chaussées.

Les bienfaits qui en résulteraient sont si bien exprimés par le rapporteur de la commission du gouvernement, que je crois devoir transcrire ici ses propres expressions.

« Tl donnerait (le canal) un écoulement aux eaux « stagnantes dont il réglerait le régime, et rendrait « habitables de vastes étendues de pays submer- « gées maintenant pendant plusieurs mois de cha- « que année. Il détruirait la principale cause de ces

a maladies endémiques qui déciment régulièrement « la population. Il ouvrirait aux produits des forêts « qui couvrent les Landes un débouché sur nos ports « dont ilsassureraient l'approvisionnement. En don- « nant une valeur à ces forets, qui n'en ont presque « aucune aujourd'hui, il serait le meilleur encou- « ragement à leur multiplication; et l'accroisse- « ment du sol forestier que nous avons remarqué « dans les Landes depuis plusieurs années peut « faire espérer qu'il augmenterait encore si les « transports étaient rendus faciles. Quant à l'État, « il gagnerait sans doute ; car le trésor public, dont a les produits se puisent aux consommations et aux « mutations de propriété, ne manquerait pas de « prendre sa part de cette augmentation de valeur « et de richesse. »

Les ingénieurs des ponts et chaussées attachés au service des Landes ont procédé aussi aux études d'un chemin de fer à ouvrir à travers les grandes Landes. Le projet présenté comprend diverses directions, ou variantes, au nombre de sept (27).

11 serait aussi à désirer qu'on exécutât le projet de prolongation jusqu'à Bayonne du canal qu'achève la compagnie des Landes au travers des terres de celles d'Arcachon, projet dont M. de Vergez, ingénieur si habile, si connu par ses travaux, esl chargé de faire les études. Cette prolongation contribuerait beaucoup à vivifier les Landes et à faire prospérer les compagnies industrielles qui se sont formées et se forment près la

baie d'Arcachon ; toutes sont fortement intéressées à obtenir une nouvelle voie de communication si importante.

Les députatious des Landes et de la Gironde

sentent, comme il convient, la nécessité de favoriser

la création des chemins de fer et descanauxdans les Landes. Leurs vœux, pour appeler l'agriculture, l'industrie, le commerce et la civilisation dans ces deux vastes départements, seront certainement entendus ; je me borne à demander, autant qu'il est en moi, la sollicitude du gouvernement sur cette grande amélioration sociale.

Les efforts et la persévérance de M. le vicomte le Vavasseur (directeur-gérant de la compagnie des Landes), pour terminer incessamment le canal qui ouvrira une communication depuis Parentis et Sainte-Eulalie jusqu'au bassin d'Arcachon, prouvent de quelle importance était le choix d'un nouveau directeur pour relever cette utile entreprise. M. le Vavasseur aura réalisé toutes les raisonnables prévisions, et aura démontré que la compagnie des Landes peut avoir un fructueux avenir.

Quant au chemin de fer de Bordeaux à la Teste, il est en pleine voie d'achèvement.

Voté par la chambre des députés en juin 1837, sur le rapport de M. Laurence, et en juillet suivant par la chambre des pairs, sur le rapport de M. de Lavillegontier, il reçut aussitôt la sanction royale.

Après la constitution d'une société anonyme créée en février 1 838, et composée de neuf des

principales maisons de Bordeaux, pour la construction et l'exploitation de ce chemin de fer, M. de Vergez, auquel on doit le magnifique pont de Gubzac et tant d'autres utiles travaux d'art, s'occupa sans relâche de sa confection.

A l'assemblée générale de MM. les actionnaires du chemin de fer, le 37 décembre 1839, à Bordeaux, M. D. G. Mestrezat, président, a prononcé un discours où nous avons remarqué plusieurs passages dignes d'être rapportés; ils prouvent que cette entreprise marche sans la moindre hésitation (28). * .

Tous ces bienfaits répandus ainsi dans les Landes du pays d'Arcachon, par des compagnies, prouvent l' immense avantage du système a" association.

Dans la combinaison de son système agricole et industriel, la compagnie d'Arcachon prouve aussi de quelle puissance est Yassociation appliquée à l'agriculture.

Par des forces diverses, conduites avec des vues d'ensemble et dirigées par une seule pensée , elle est parvenue à l'extrême morcellement du sol cultivable, sans subdivision réelle de la propriété.

Ainsi, réunion des avantages de la grande et de la petite culture, que ne pourraient obtenir le grand propriétaire isolé ni le simple cultivateur.

On ne peut nier la puissance de l'association en ce qui concerne l'industrie; mais l'application des grands capitaux aux exploitations agricoles est une

idée neuve et heureuse dont les résultais ne peuvent qu'être féconds.

Accroître le nombre des propriétaires sans subdiviser le so! à l'infini, réunir les avantages delà grande aux bénéfices de la petite culture, opérer enfin sur une grande échelle sans négliger les plus petits détails, tels sont les avantages de l'association appliquée à l'agriculture.

Jusqu'à ce jour, l'agriculture et l'industrie ont été divisées. L'association doit réunir ces intérêts qui, loin de se nuire, doivent se prêter un mutuel secours.

Les colonisateurs d'Arcachon, par les entreprises qu'ils dirigent et qu'ils projettent, par les industries diverses qu'ils créent et qu'ils créeront, par les semis de pin qu'ils continuent sur de vastes landes, par leurs travaux agricoles et l'augmentation progressive des produits alimentaires, doivent arriver, par des voies simples, à la solution d'un problème fort complexe, l'extinction graduelle de la mendicité et la répression insensible du vagabondage. — C'est un ordre de secours plus éclairé et plus élevé, il faut le reconnaître, que l'aumône, qui, trop souvent, devient une prime à l'oisiveté.

Tous les agriculteurs qui observent, tous ceux qui s'occupent d'économie politique , savent que , malgré le prodigieux accroissement de la population générale de la France depuis un siècle , la population agricole est sensiblement diminuée dans une grande partie des communes rurales du royaume. Tous se rapellent aussi sur cet important sujet les utiles travaux de MM. le baron Ch. Dupin , Moreau de Jones , Balbage, Ch. Lucas, baron de Silvestre , Huerne de Pommeuse , etc. , soit sur l'Angleterre et l'Irlande, soit sur notre pays.

L'industrie manufacturière, l'emploi général des machines , une tendance de travail permanent et lucratif dans les grandes villes, et peut-être aussi l'appât des révolutions, ont causé une vaste perturbation qui a altéré la source de la richesse la plus positive et de la moralité la plus certaine de Ja France.

Les intérêts généraux et individuels réclament des occupations locales qui améliorent le sol , facilitent l'emploi des bras et développent les intelligences.

Les hommes qui s'occupent à fixer les populations rurales, qui leur assurent une existence douce et laborieuse par des travaux qui les moralisent, en les attachant au sol qui les a vus naître; les hommes qui pensent à cultiver, à coloniser les parties incultes de la France, peuvent donc être assurés de la reconnaissance du pays et de l'appui du gouvernement.

C'est ce qu'a exprimé devant nous Si A. R. le duc d'Orléans, lorsque, visitant les travaux agricoles de la compagnie d'Arcachon, il a répondu aux discours des colonisateurs dont il a apprécié l'habileté ; il les a même encouragés en leur disant : que jamais le mot de grande oeuvre n'avait été mieux appliquée qu'à leurs travaux (29).

Quant aux colonies de bienfaisance proprement dites, et qui fixent depuis longtemps l'attention des hommes d'État à l'étranger, elles mériteraient d'être étudiées et propagées. Celle de Oord-Frederick's, en

Hollande, appelée ainsi parce que le second fils du roi en a la direction suprême, compte aujourd'hui 9,000 habitants, tous gens qui autrefois ne vivaient que d'aumônes,et qui gagnent maintenant leur pain par le travail de leurs mains. — On emploie 406 métiers à filer du coton, et les pièces fabriquées, qui montaient, l'année dernière, à 3o,ooo, s'élèveront, cette année (1 84o),à 40,000.— Le roi de Prusse avait fondé une colonie sur les bords du Rhin. — Le roi de Bavière en avait fait autant sur les bords du Danube. — Il y a beaucoup d'œuvres semblables que je voudrais pouvoir signaler à la reconnaissance des hommes , mais ces digressions m'entraîneraient trop loin et trop longtemps hors de mon sujet.

Je me borne à dire ici que l'occupation la plus utile pour les nations civilisées, celle qui doit le plus fixer l'attention des gouvernants , c'est de donner du travail et de l'aisance aux populations, surtout aux populations rurales, et de contribuer à l'extension des idées humaines et sociales.

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