LES DUNES
La configuration actuelle des dunes présente des dispositions analogues à celles des montagnes et des vallées : les ledes, ou vallées principales, qui sont entre les dunes, correspondent à des vallées secondaires et latérales; c'est une disposition analogue à celle qui serait produite par les eaux des courants primitifs (8).
Cet effet est le résultat du caprice des vents x et ce caprice est cependant régulier, coordonné et symétrique. Toutes ces vallées, ou ledes, s'embranchent les unes dans les autres avec une constante régularité; les saillies et les rentrées de leurs angles se correspondent aussi parfaitement : ce qui les différencie des montagnes, c'est que leurs longues pentes ne présentent aucun ressaut ni accident.
Leur nom vient , dit-on , du mot celtique dun f (coteau, colline, montagne).
Ces montagnes blanches et mouvantes sortirent insensiblement des eaux en parcelles de sable qui s'amoncelèrent d'abord sur le rivage; les vents d'ouest, si constants dans ces parages, enlevèrent les sables du sommet de ces monticules et les poussèrent vers l'intérieur ; ce qui s'arrêtait ou coulait au versant est de la dune, prolongeait sa base et lui permettait de s'élever encore. Le talus grandissant, la dune suivait sa progression. Après quel-
ques siècles de ce travail presque continuel, car il n'était modifié que par les vents d'est, qui régnent rarement sur cette côte, les dunes montrèrent leur front menaçant, qui s éleva de 5o à 60 mètres; elles marchèrent ensuite vers les terres en les envahissant de 20 mètres par année, en sorte que les habitations construites à deux mille mètres environ du bord de la mer devaient nécessairement être englouties en moins d'un siècle....
Ces farts ne sont pas de pures théories, car c'est ainsi que le bourg de Bios et son église ont dis-^ paru sous les sables ; c'est ainsi également que le bourg deMimizan vit son port comblé, son territoire et ses rues envahis et ses maisons ensevelies.
L'île de la Motte, ainsi désignée dans l'atlas de Blaew, n'existe plus. —
ISoviomagus et autres villes mentionnées par les anciens géographes , le port du vieux Soulac , où abordaient, il y a quatre siècles, les flottes ennemies, les grands bois de la Canau , le territoire de Lége et du Porge ont éprouvé lés mêmes catastrophes.
. Sic i)oluêre fatal ~
Le Matoc ( près le cap Feret) , point imperceptible, qui va disparaître, était, en 1762, une terre assez étendue qui avait été concédée à une femme de qualité de la cour de Louis XV.
•L'Illustre Brémontier, dans sa prévoyance active, menaçait la ville de la Teste même d'un envahissement à venir; il allait jusqu'à calculer que Bordeaux
périrait sous les sables dans dix-huit siècles, si la marche de ce fléau n'était arrêtée. D'autres calculs de ce savant, répétés aussi par quelques auteurs, feraient remonter à quatre mille ans l'envahissement de l'océan Atlantique, sur la côte qui borde cette mer, à partir de l'embouchure de la Gironde jusqu'à celle de l'Àdour; depuis cette époque, la mer se serait avancée de quatre-vingt mille mètres.
Je me garderai bien de manifester une opinion sur ces données ; mais je me demande quelle énorme quantité de quartz en masse a dû être broyée , rongée , décomposée , réduite en poudre pour couvrir ainsi 240 kilomètres (60 lieues) de littoral sur 4 à 12 kilomètres -de profondeur ? Quelle effrayante puissance aussi que celle de ces eaux , toujours actives , toujours constantes dans leur mouvement destructeur!.... Que de silice pulvérisée , rejetée sur la rive et transportée par le vent d'ouest sur les terres !...
La permanence des modifications diverses , qui changent sans cesse ^es formes de la nature, accable notre faible intelligence.
C'est parce que le travail de destruction de l'Océan épouvante, qu'il est utile, qu'il est grand , qu'il est national d'essayer de le suspendre , si on ne peut l'arrêter (9). — C'est dans l'application de cette idée philanthropique que Brémoiilier, notre célèbre collègue à la Société royale et centrale d'agriculture, mérita une couronne civique.
Si on suit son système de boisement des dunes , on aura , un jour, une vaste forêt de plus de cent mille hectares qui bordera le littoral atlantique, depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à l'Àdour.
Louis-Mathieu Desbiey et son frère Guillaume Desbiey furent les premiers des temps modernes qui conçurent l'idée de fixer lés dunes par des plantations et des semis.
Le mémoire qu'ils rédigèrent sur ce sujet et qui remporta le prix à Bordeaux en 1776 peut être considéré comme le nouveau point de départ de cette précieuse découverte.
Enfin Brémontier arriva , et les dunes , dont on avait commencé l'ensemencement, se parèrent assez rapidement, dès 1787, d'une belle végétation , et devinrent plus tard une barrière presque infranchissable, partout où ces travaux utiles avaient été exécutés.
Cependant d'autres soins occupèrent les gouvernements qui se succe'dèrent en France depuis cette époque , et les landes et les dunes furent à peu près oubliées , tandis que la mer continuait sans relâche son travail de destruction.
En i8ai, une compagnie obtint une ordonnance d'autorisation pour faire les études des terrains qu'il était indispensable d'ensemencer au nord du bassin d'Àrcachon ; mais, soit l'éloignement des intéressés, soit des circonstances indépendantes
de leur volonté , ces travaux restèrent suspendus , et les amis du pays furent encore forcés d'attendre un meilleur avenir.
En i838, le gouvernement a affecté aux ensemencements des dunes un crédit de 60,000 fr. et un de 1 00,000 fr. pour i83g; mais cette marche de boisement serait très-lente, il serait préférable qu'il confiât cette grande et utile entreprise à une ou à plusieurs compagnies qui offriraient toutes les garanties indispensables dans un acte de cette importance. Une compagnie qui posséderait des landes près des bords de l'Océan serait intéressée au succès des boisements des dunes et pourrait 7 concourir.
La mobilité de ces du nés est tellement effrayante, qu'il est indispensable que le gouvernement consente enfin à faire les concessions qui lui sont demandées; cette mesure paraît d'autant plus urgente, que déjà des forêts ensemencées à grands frais se trouvent encombrées par les sables voisins qui ne sont point encore fixés; plus tôt on prendra une décision sur cette grave question, pins tôt on réalisera une des plus utiles et des plus lucratives opérations. C'est surtout à Biscarrosse que l'on remarque cet encombrement , et déjà des dunes boisées sont envahies et disparaissent sous les dunes nues. La première condition pour assurer le succès des colonisations est certainement de les garantirde tout envahissement destructeur. Les travaux de la compagnie
d'Arcachon auraient été impossibles, si' la forêt de la Teste ne fixait les (kmes et ne protégeait une partie de cette plaine.
Pour terminer cette rapide esquisse des dunes, j'indiquerai ici les principales plantes que j'y ai aperçues.
Dans les dunes et les sables mobiles, on remarque les carex arenaria (coret des sables) , les calamagrostis arenaria (roseau des sables), les phalaris arenaria (phalaris dessables), les festuca sabulicola (fétuque des dunes),
Au bas de la rampe des dunes , les linaria thymifolia (linaire à feuilles de thym), les gallium arenarium, les daucus carota (carotte sauvage), les hieracium eriopborum (épervière laineuse), les dianthus gallicus (œillet dessables).
Dans les lèdes, mais seulement dans les parties abandonnées par les marais , où des prairies se sont formées spontanément : Forobanche minor , le melampyrum pratense (mélampyre des prés) , les pedicularis palustris (pédiculaire des marais), le rhinanthus glabra (crête-de-coq des prairies) , la bartsia viscosa , l'euphrasia officinalis (eufraise des prés), Texacum Candolli (exque de de Candol te), les daphne cneorum (l'auréole odorante), les sison verticillatum (sison verticillé) , les eryngium maritimum (panicaut des marais), les gallium palustre (gaillet des marais).
Aux bords des marais qui bordent les lèdes , les ranunculus aquatilis (renoncule aquatique), idem
flammulus ( petite douve ) , idem acris (bouton d'or), idem philanctïs (renoncule des mares), les drosera rotundifolia (rossolis à feuilles rondes), les intermedia à feuilles longues et lesauglica, les parnassia palustris (parnassie des marais),, les rhamnus frangula (bourdaine), etc.
En rentrant dans la lande proprement dire, oit rencontre aux bords des chemins une foule de plantes utiles ou agréables qui mériteraient aussi la description du botaniste : la menthe poivrée , l'absinthe et la tanaisie croissent spontanément sur les berges , et, l'été, dans les fossés qui bordent les routes. La petite menthe aime les lèdes et s'y trouve en abondance.
. . Pour faciliter aux botanistes l'étude de la flore des landes du bassin d'Arcachon , je signale et recommande ici un Catalogue exact des plantes qui croissent naturellement dans le bassin d slrcachon , observées par M. A. Chantelat, pharmacien à la Teste. Un travail aussi complet devra faire l'objet d'une publication spéciale; je regrette de ne pouvoir l'insérer ici.
Dans une excursion que j'ai faite à. Lège, au Porge et lieux circonvoisius , j'ai remarqué que les marais et les étangs, qui de temps immémorial longeaient les dunes, se desséchaient et finissaient par disparaître entièrement au fur et à mesure que les semis faits sur ces dunes grandissaient, et que les jeunes pins maritimes s'emparaient des eaux environnantes.
Ces lieux insalubres s'assainissent bientôt par cette opération mystérieuse et font place à des pâturages où les habitants envoient aussitôt leurs chevaux. — Mille principes se dérobent à nos recherches, parce que bien des secrets du créateur sont audessus de notre faible intelligence. Ce mystère-ci , cependant , est plus à notre portée et peut s'expliquer par la puissance de la capillarité.
Cette capillarité du chevelu des racines expliquerait aussi pourquoi j'ai trouvé, dans les plus hautes dunes blanches et par la plus grande sécheresse , les pieds des pins entourés d'une humidité remarquable.
Les habitants du littoral ont trouvé le moyen d arrêter pour un temps déterminé l'envahissement dessables que le vent roule dans leurs jardins, dans leurs prairies, ou au pied de leurs habitations généralement trop peu élevées. — Ils enfoncent dans la terre des pieux, placés de manière à pouvoir glisser entre des claies présentant un mur factice aux venls d'ouest. — Le sable arrive et s'arrête aux pieds des claies, qu'il traverse pour se faire un talus , le temps l'amoncelle et forme un long rideau de terrain de quelques pieds , où le sable, votant on mouvant, vient s'arrêter. Bientôt cette , ligne grandit et arrive près du bord des claies; alors on relève les pieux et les claies pour déborder cette petite colline factice, les vents continuent d'apporter le sable, et une dune s'élève insensiblement , cette fois pour être utile, car elle
protège pendant longtemps le terrain qu'elle préserve d'un envahissement complet. — Et telle est la force de végétation de cette contrée , qu'à l'abri de cet obstacle f les plantes les plus vivaces , les fruits les meilleurs , les fleurs les plus belles viennent en abondance!
J'ai vu dans quelques lieux les habitants se borner à enfoncer des pieux rapprochés, qu'ils soulevaient au fur et à mesure que le sable montait vers leur sommité (10).
Une question neuve et importante, pour le service des transports et autres travaux dans les dunes et les sables par le secours des dromadaires, a été soulevée par M. du Mora, membre du conseil d!arxoudissement de la Teste -, je place à l'appendice les renseignements qu'il m'a fournis à ce sujet, ainsi que ceux qu'il m'a communiqués pour les ensemencements.