‹ Voyage dans les landes par le baron de MortemartChapitre 9 sur 19 · A PERFECTIONNER OU A INTRODUIRE DANS LES LANDES · texte numérisé non relu

A PERFECTIONNER OU A INTRODUIRE DANS LES LANDES

Excepté aux approches de la Teste et des communes importantes, l'agriculture, il faut l'avouer, est encore dans l'enfance aux environs du bassin d'Arcachon; on n'y cultive généralement qu'un peu de blé et du seigle, avec le maïs et le millet que l'on sème, chaque année, dans le même champ, sans jamais le laisser reposer, de façon que la même terre donne presque toujours annuellement deux récoltes , mais dans des proportions bien différentes de celles qu'on aurait le droit d'espérer dans la rotation d'un autre assolement.

Dans les communes de la Teste et de Gujan seulement , quelques propriétaires ont une autre rotation de culture; un étranger y importa, il y a trente ans environ, le trèfle incarnat, et, depuis lors , voici l'assolement adopté par les cultivateurs aisés et instruits de ces deux communes.

Première année, seigle ou froment, qu'on sème en novembre et décembre; trèfle incarnat, qu'on

sème en août sur les terres moissonnées.

Seconde année, maïs, qu'on sème à la fin de mai, ou au commencement de juin, et qu'on récolte au mois d'octobre. Cet assolement, au dire de ceux qui le pratiquent, a triplé la valeur de leurs terres;

et cependant, telle est la force de la routine, que

les communes voisines refusent de l'adopter : de loin en loin seulement , il se rencontre quelques audacieux qui osent braver, comme le dit M. le baron d'Haussez, ce qu'ils appellent la costume.

Indépendamment de ces cultures générales, on rencontre dlieureuses exceptions, mais toujours chez des gens aisés et très-éclairés. Là on voit le blé, le trèfle de Hollande, la betterave, la pomme de terro, la carotte, les choux et une foule de plantes potagères inconnues ou négligées par les habitants routiniers. — De même le châtaignier, le noyer et tous les arbres fruitiers sont venus montrer, par leur croissance vigoureuse, qu'ils pouvaient marcher presque de pair avec le pin, le chêne, le peuplier, le tilleul, l'orme et tous les arbres forestiers.

Dans Tes départements de la Gironde , des Landes et de Lot-et-Garonne, les biens de la Lande sont cultivés généralement par des colons partiaires et des métayers. Les conditions varient selon les localités et les conventions particulières.

M. le vicomte de Métivier, dans son Agriculture et défrichement des Landes, donne, à propos des assolements, d'utiles renseignements que je transcris ici :

« La manière, dit il, dont on travaille les sables h labourables dans les Landes, où la culture est un « peu soignée, consiste à labourer légèrement jus- « qu'à trois fois au plus, dans l'année, les pièces où

« Ton n'a point fait de millet dans les sillons (ce qui « est rare), à y passer une herse en bois garnie de « pointes en bois. Après avoir remanié avec plus ou « moins de soin, selon l'aptitude ou l'industrie du «colon, les chiendents et traînasses (renouée « centinodia ou polygonia) qu'elle peut amener « avec elle, on y transporte le fumier; après l'avoir « étendu, l'on y sème le seigle, qu'on recouvre géné- « ralement en deux tours , mais toujours à sillons « étroits, quelle que soit la position du terrain. « On ne se sert de cette méthode que pour les se- « mailles du maïs, qu'alors on laboure à quatre « tours de charrue, afin de conserver à cette plante, « durant 1 été, un battage d'une plus forte quantité « de terre, pour préserver ses racines des ardeurs « du soleil et des coups de vent; à planches, lors- « qu'il s'agit de semer les fourrages destinés à être « mangés en vert par les bestiaux. Il est d'usage « que toujours, après les semailles, on ratisse avec a un râteau autant pour unir les sillons et les plan- « ches que pour enlever les plantes parasites sou- « levées par la charrue. Quant aux sables sur les- « quels on sème habituellement les millets dans « l'intervalle des sillons, on les travaille d'une tout « autre manière. (Voy ez ce qu'en dit l'abbé Ban- « rein, page 53i, tome V, de ses Variétés borde- « laises.) Après la récolte des millets, qui se prc*- « longe jusqu'au commencement du mois d'oc- « tobre, la terre étant aplanie par les travaux que « nécessite cette plante, on commence à fumer;

« après cette opération , on y sème le seigle à deux a tours seulement et à très-petits sillons relevés, « afin de pouvoir faire, dans les rigoles séparatives « des sillons, au printemps, d'autre millet. On a soin « d'envelopper la souche de la paille du millet, au « moyen de ces deux tours de charrue, pour altera ner, en ne semant pas le seigle actuel sur le « même sillon où se trouvait le seigle de l'an passé, « espèce d'assolement qui, régulièrement et soi- « gneusement fait, est la commune prospérité des cr sables arables des Landes, surtout lorsque les en- « grais putrescents des bestiaux viennent donner à a ces terrains la fertilité dont ils semblent être dé- « pourvus naturellement pour la production des « grains.

« Les charrues destinées à ces ensemencements « sont en bois , simples, légères et faites de manière « que, l'oreille portant très au large, les deux tours a forment le sillon tellement convexe, que l'on n'a <« presque pas besoin d'y passer le râteau pour finir « de couvrir le grain que l'on n'aurait pas pu cou- « vrir avec une autre charrue : il y en a, et lorsque « les sables renferment peu ou point de chiendent, « qui font le sillqn chaque fois; elles sont à deux « versants ; quelquefois on ajoute aux oreilles des « bâtons armés de branches, de feuillage de ge- « net, etc., etc., qui font le service de râteau. « Par ce moyen, le sillon est parfaitement convexe <( et ratissé. La construction de ces charrues abrège * extrêmement ce genre de travail. »

Culture de la vl*ue.

La culture de la vigne est assez répandue dans les environs du bassin d'Arcachon et principalement dans la commune de Gujan; le vin y est passable et pourrait être beaucoup meilleur , s'il était fait avec plus de soin, et si Ton prenait quelques précautions pour le bien conserver; mais les habitants, qui ne cherchent dans cette boisson qu'un moyen de se désaltérer, sont tout à fait indifférents à la qualité que leur palais peu exercé n'apprécie pas; ils ne prennent aucun souci pour l'empêcher de se gâter, et on est tout à fait dans l'impossibilité de savoir ce que le vin deviendrait s'il était entre les mains d'un bon maître de

chai (16).

La culture de la vigne, dans cette localité, doit être assez profitable, car l'hectare de vigne se vend de cinq à six cents francs plus cher que l'hectare de terre à labour; néanmoins, par suite de l'augmentation progressive de la population, on voit planter peu de nouvelles vignes, tandis qu'on défriche quelques-unes des plus vieilles pour cultiver des céréales à leur place.

La compagnie d'Arcachon a aussi essayé la culture de la vigne sur environ douze hectares. Les pousses de l'année sont très-belles, et tout an-

nonce que cette culture donnera d'abondants produits.

Les terrains qui fournissent ces excellents vins des premiers crus du Médoc que Ton apprécie tant sont des terrains excessivement maigres , où rien autre chose ne pourrait venir ; aussi ne donnentils que peu de barriques à l'hectare , à peine la dixième partie de ce que donnent les terres grasses des palus, et ils exigent des frais de culture beaucoup plus considérables pour soutenir la vie de la plante qui trouve avec peine sa nourriture dans un sol peu substantiel; mais la qualité de ces vins, qui se vendent excessivement cher, compense amplement le défaut de quantité.

Il est d'autres terrains moins maigres qui donnent des produits bien plus abondants, mais d'une qualité inlermédiaire. Souvent alors celle-ci n'est pas assez bonne pour compenser le manque de qualité, et dans ce cas la culture est ruineuse.

Aussi beaucoup de personnes, dans le département de La Gironde, disent qu'on doit uniquement viser soit à la quantité, soit à la qualité, rarement aux deux fc'la fois; cependant, dans le département des Landes, à Capbreton, petit village situé sur le bord de la mer , à trois lieues de Bayonne, on obtient, sur le revers des dunes, dans des sables purs apportés par la mer, du vin debonnè qualité, quoique la vigne fournisse en même temps avec abondance.

Ceux des Terrains de landes qui ont pour base

un sable tin analogue à celui des dunes donneront-ils un vin semblable au vin de Capbreton et aussi abondant , c'est ce que l'expérience seule démontrera. On doit pouvoir compter sur l'abondance, puisque les détritus qui engraissent le sol, dans certaines parties des landes, doivent être favorables à la végétation et à l'abondance des produits ; mais cette abondance ne nuira-t-elle pas à la. qualité , c'est ce qu'il est difficile de prévoir.

Prairies naturelles.

Les prairies naturelles sont de deux espèces dans les Landes :

i° Les prairies basses établies le long des ruisseaux ou des petites rivières, ou dans le creux cle petits vallons nommés Berle ou Berlede dans le pays.

Ces prairies donnent un produit abondant, à cause du limon qui y descend des parties supérieures, lorsqu'il est entraîné par les eaux, l'humidité du sol les préservant aussi de la sécheresse, ce qui fait qu'elles donnent de fort bon regain. -

2° Les prairies sèches créées dans les terrains qui ont beaucoup de fonds.

Pour obtenir les premières , il suffit souvent de niveler le terrain, d'y creuser des saignées et d'extirper les joncs ou autres plantes aquatiques.

Les secondes demandent plus de travail ; il faut défricher et labourer le terrain, lui faire produire des pommes de terre pour nettoyer la terre, et y mettre du mais ou du seigle la deuxième année.

La culture de toutes ces plantes exige des engrais , des labours et des sarclages qui disposent la terre à récevoir favorablement les graines de foin qu'on y sème au mois de septembre ou d'octobre , et qu'on couvre de fumier de cheval ou de vache

au mois de février suivant.

«ta

Les plantes fourragères prospèrent dans la contrée d'Arcachon. En visitant la direction Bonneval, j'ai remarqué une prairie naturelle qui datait de près d'un demi-siècle et qui était toujours féconde : nous pouvons en dire autant d'une prairie de 5oans, qui existe à la direction Mazan; cette dernière a produit, cette année, 60 quintaux de foin par hectare , non compris le regain mangé sur pied.

Quelques prairies nouvelles ont été créées au mois de février dernier et promettent de beaux produits dans les mêmes directions.

On remarque, dans la direction du baron de Blacas, un vaste champ, près Càzau , qui, après avoir été défriché et nettoyé, s'est gazonné de luimême et a donné de bons fourrages.

Prairie» temporaire».

Il y a quatre autres espèces de prairies qui sont temporaires, et qui rentrent dans les assolements pratiqués par beaucoup de cultivateurs des Landes.

Le trèfle incarnat (ou farouch) est un fourrage annuel, comme ou sait; il est ici en première ligne : on l'alterne avec le froment et le seigle. — On le sème au mois d'août , comme je l'ai indiqué au chapitre des assolements du pays, et on le fauche à la fin du mois d'avril suivant. Ce fourrage est généralement consommé en vert. — Le maïs vient très-bien après le farouch , lorsqu'il n'est pas surpris par la chaleur, et après sa récolte on fait porter du froment à la même terre, qui supporte très-bien ces trois cultures sans interruption.

On a fait dans les Landes une observation sur le maïs , que je dois rapporter : on a remarqué que le maïs ne réussit pas très-bien sur les terres défrichées; j'en ai vu , en effet , de médiocre dans quelques localités, sur de premiers défrichements, mais je pense que l'extrême sécheresse des mois de juillet et d'août avait arrêté sa végétation.

Les fumiers de brebis et de chèvre ne lui sont pas favorables; le maïs préfère ceux de cheval ou de vache, mais, par-dessus tout, le coup, engrais extraits sur les prés salés.

Le millet (panis) fait aussi un bon fourrage annuel; on l'alterne, tous les deux ou trois ans, avec le seigle et le froment : cette plante se plaît dans les terrains secs.

Le maïs est traité aussi comme fourrage temporaire, il est alterné également alors, comme le millet , avec le seigle et le froment ; semé vers la fin de juin, il est assez fort en septembre pour être fauché et mangé en vert jusqu'à la fin d'octobre.

Enfin le seigle peut servir de fourrage; à cet effet , on le sème a la fin de septembre; au mois d'avril suivant , on le fait manger sur pied par les brebis portières.

Le millet est d'une grande ressource pour les Landais; ils le cultivent tantôt comme fourrage, tantôt comme substance alimentaire (car ils s'en nourrissent), tantôt comme graine à volailles, tantôt comme nourriture des porcs, etc.

Sa tige, desséchée, est appelée/ape7/e; elle fournit, une bonne nourriture aux bœufs et supplée quelquefois, aux fourrages.

Prairies artificielles.

Le zèle éclairé et les encouragements de M. le baron d'Haussez, ancien préfet de la Gironde, avaient fait créer des prairies artificielles dans quelques parties du département.

Imitant ce bon exemple, la colonie d'Arcachon a tenté les mêmes essais qui ont parfaitement réussi, même dans des terrains dont le sol et le soussol n'étaient pas dans des conditions analogues.

La luzerne, le sainfoin , le ray-grass , la lupuline, le trèfle incarnat, celui de Hollande et la pimprenelle, réussissent très-bien dans le pays d'Arcachon.

J'ai vu au mois de septembre dernier, à Ares, chez M. Allègre, des luzernes de .12 ans, trèsvigoureuses encore, dans un fonds de pur sable, et qui, après leur troisième coupe, promettaient encore une récolte que la beauté du climat des Landes garantissait au propriétaire (17).

J'ai vu d'autres beaux produits chez M. Allègre, et un parc digne des environs de Paris. Quant à ses terrains de Palus , ce sont des terres hors ligne, qui ne peuvent être rangées dans la catégorie des landes proprement dites.

Culture du tabac.

Le tabac vient très-bien dans les terres des Landes; en choisissant les semences convenables, on obtiendrait des tabacs aromatiques et peu gommeux, dits tabacs à fumer, propres à suppléer à certains tabacs exotiques de choix que la régie paye fort cher.

Dans l'enquête sur les tabacs, 17^ question, à Fart, du département des Landes, il est dit que la commune de Pontouxa cultivé le tabac avec grand succès et qu'il s'est vendu à un prix bien supérieur aux autres.

A la Teste, M. Fleury , actuellement maire , en a planté, m'a-t-on assuré, plusieurs hectares pendant la dernière année où la culture du tabac a été libre, et sa récolte a été vendue à Bordeaux le double du tabac de Tonneins. Sa qualité aromatique et peu gommeuse, provenant de la nature du sol et "du climat, lui avait mérité cette faveur.

En i83g, un ou deux pieds de tabac, plantés dans quelques jardins en pleine terre de landes , étaient d'une beauté remarquable.

La compagnie d'Arcachon a formé en 1859, * plusieurs reprises, une demande auprès de M. le ministre des finances pour être autorisée à planter, à titre d'essai, des tabacs sur ses propriétés.

Cette demande, appuyée par M. le préfet de la Gironde, a été transmise au ministère.

Il serait peut-être nécessaire d'introduire dans la loi actuelle une disposition spéciale pour autoriser de semblables essais.

On ne doit pas opposer que, lorsque la loi du monopole fut décrétée, on y comprit toutes les localités qui cultivaient le tabac en quantité notable et par conséquent les seules où la culture fût avantageuse.

On sait, en effet , qu'à cette époque la partie du sud-ouest de la France qui porte le nom de Landes était excessivement arriérée , considérée comme de nulle importance et ne pouvait élever la voix ; que, d'ailleurs, vu la pauvreté du pays , quelque remarquables que fussent les essais cités plus haut , ils étaient d'une trop faible étendue pour faire modifier une loi générale.

Ainsi les landes n'ont réellement point été appelées au concours, et la question à leur égard n'est point jugée.

Aujourd'hui qu'elles commencent à sortir de leur long oubli , ne serait-il pas équitable de leur accorder protection? ne serait-il pas utile de prêter quelque concours aux entreprises de défrichements, de dessèchements, de chemins de fer, de canaux, de plantations et d'usines à fier en cours d'exécution ou en projet, entreprises dont le résultat sera d'arracher aux eaux marécageuses

et de rendre à la culture une contrée qui forme la trente-sixième partie du sol de la France?

En permettant la culture du tabac pendant un temps limité, et transitoirement sur les landes que Ton défricherait, on augmenterait considérablement la masse des terres en culture; car ce qui arrête les cultivateurs dont les champs sont entourés de terres en friche, c'est l'impossibilité de se procurer le premier capital de défoncement et de nettoyage du sol.

Ils ne trouvent point à emprunter ce capital, parce qu'ils ne peuvent le restituer sur les profits de l'agriculture qu'au bout de i5 ou 20 ans; en effet, les profits dus à la culture des céréales, sur cette terre qu'ils auront rendue productive, ne donneront, chaque année, que les intérêts du capital emprunté et un amortissement.

La culture du tabac pendant quelque temps, après le défrichement, changerait cet ordre de choses.

fille restituerait plutôt une partie du capital écus à emprunter, et, encouragé par cette faculté, le cultivateur fournirait en travail l'autre partie du capital.

Ainsi la culture du tabac aurait ici pour résultat de créer de nouveaux champs, d'augmenter le commerce et l'agriculture du pays, de changer en ' terres imposables des terres qui rie rendent rien à l'État .

Opium indigène.

M. Pouillac, chirurgien à Ares, a essayé la culture du pavot officinal, pour en extraire l'opium.

Vçici les moyens employés par M. Pouillac :

Il a séparé les capsules de leurs tiges, en les coupant avec un couteau. — Un suc lacté, de consistance crémeuse, s'étant écoulé de la section , M. Pouillac le recueillit dans un verre; il l'étendit après sur des plaques de verre et Y y laissa dehors à l'ombre jusqu'à complète solidification.

Trois jours suffirent pour donner à cet opium la consistance et la couleur de l'échantillon que j'ai présenté à la Société royale et centrale d'agriculture. M. Payen ayant trouvé fort beau cet échantillon, la Société royale et centrale d'agriculture a pensé qu'il méritait d'être observé, d'une manière spéciale, par l'un de ses membres. M. Loiseleur-Deslongchamps a été désigné pour faire un rapport sur cet opium indigène.

100 capsules ont donné 72 grains de cet opium. Pressé par mon départ des Landes, M. Pouillac n'a pas eu le temps d'analyser son produit , ni de lui donner une application thérapeutique.

Je l'ai engagé à l'extraire, à l'avenir, par des incisions sur la capsule même, comme le pratiquent les Orientaux ; le produit en sera peut-être doublé.

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