CHAPITRE III
Poelic scènes encomp^ss me around, And still I seem to tread on classic ground ; For herc so ol'l thc muse lier harp lias strung , Tliat nol a mountain rears its liead unsung ; Rcnown'd in verse cach sliady thickelgrows, And ev'ry stream in heav'nly murmurs (lows.
Addison.
Des scènes poétiques m'environnent, et je sens que je foule une terre classique ; la muse a fait si souvent retentir sa harpe en ces lieux, qu'il n'y a pas une seule montagne qui n'ait été chantée ; chaque bois touffu est devenu célèbre par des vers , et les ruisseaux coulent avec un murmure céleste.
Course à Saint-Angelo. — Ancien aqueduc et traditions qui y ont rapport. — Course à Guadagnola. — Belle vue et aspect de I-Lonic le matin. — Puits de Guadagnola. — Costume des femmes. — Singulière petite ville. — Aspect du pays. — District habité par les bandits. — Vallée deTAnio. — Subiaco. — Cosimato. Licenza ou Digentia. — Tivoli. — Soractc. — Albunea ou la Solfatara de Tivoli. — Volcans de la campagne de Rome. — Histoire de voleurs. — Mentorella et sa légende. — Retour à Poli.
X OUR exécuter le projet que nous avions de voir tout ce que les environs de Poli offrent ds F'.'marquable ^ nous rcsolùnics de parcourir
les montagnes voisines aussi souvent que le temps le permettrait. Sant-Angelo fut la première qui attira notre attention ; elle est couronnée par des ruines assez étendues ; nous choisîmes une soirée fraîche pour faire cette excursion. 11 faut monter depuis Poli pendant trois milles, par un chemin escarpé et difficile. A la distance d'un demi-mille, on se trouve au bord d'un précipice, probablement le cratère d'un volcan éteint , supposition fortifiée par les observations de Humboldt qui prétend que partout où le châtaignier prospère et atteint des dimensions considérables , on peut être certain que le sol est formé principalement si ce n'est entièrement de matières volcaniques : et en effet les châtaigniers sont ici d'une grosseur remarquable. Mais les rochers calcaires qui percent partout au milieu du tuf, nous feraient supposer plutôt que ce petit amphithéâtre naturel a été le lit d'un lac desséché ; sa forme est ovale, et il est entouré de tous côtés par des rochers , excepté à l'endroit où s'échappe un petit ruisseau qui prend sa source près de la route , et qui va joindre d'autres sources au-dessous de Poli; là, ces ruisseaux réunis sous le nom d'Acqua-Nera , vont se je-. ter dans i'Anio , près de la villa Adriana. Au-delà des bosquets d'oliviers et de chu--
taigniers , la terre couvre à peine les rochers, et néanmoins ces places éparses produisent du blé , jusqu'à ce que la montagne devienne; trop escarpée pour permettre la culture. Les pâturages y sont magnifiques , nous y trouvâmes un troupeau de bestiaux de la grande espèce grise , qui paissait sous les murs d'une ville ruinée. C'est près de là, qu'un de nos mulets fut sur le point de mettre le pied dans un trou qui provenait , nous dit le guide , d'un des aqueducs du lie Negrone ; nous vîmes en effet une ligne de maçonnerie souterraine , qui communiquait probablement avec les aqueducs de l'Acqua Claudia ; le guide nous affirma de plus que la destruction de ces grands ouvrages, qui autrement eussent été éternels, était une juste punition de l'impiété dont Néron avait fait preuve, en disant :
Piaccia o non piaccia a Iddio , Acqua voglio per l'anfiteatro inio (1).
et en faisant conduire cette eau à Rome pour sa naumachie.
En arrivant à Sant-Angelo, nous vîmes que ces ruines doivent à leur distance et à leur
(i) Qu'il plaise ou non a Dieu, je veux de l'eau pour uiou aaiphilhéâtre.
position , toiiles les beautés pittoresques que nous avions admirées depuis le bas de la montagne. Les murs de la forteresse qui couronnait une fois la colline , une partie de la coupole d'une petite église , une galerie couverte et un fragment de chapelle, ou des restes de peinture à fresque , conservent leurs vives couleurs , en dépit des injures du temps ; tels sont les seuls restes d'une ville qui dans le dernier siècle renfermait huit cents habitans. Elle fut renversée par des canons , placés sur une colline voisine pour la punir d'avoir désobéi au Saint-Siège , et d'avoir ouvert ses portes à des voleurs et à des brigands. On avait permis aux habitans innocens , de se retirer dans les villes voisines, mais plusieurs d'entre eux périrent sous les ruines de leurs maisons. Le seul être humain que nous trouvâmes là , était un jeune garçon qui soignait les troupeaux de la montagne.
On a une vue magnifique depuis Sant-Angelo. Devant nous s'étendait la campagne de Rome, la ville éternelle et la mer ; derrière, les Apennins , leurs bois et leurs rochers. Quelle que fût la beauté de celte scène , nous éprouvions un sentiment d'isolement et d'abandon , qui n'était que trop en harmonie avec les ruines qui nous environnaient, et qui répandaient une
teinte de mélancolie sur les plus beaux objets de la nature. Malheur au peuple dont le Gouvernement a été obligé de détruire une ville entière pour venir à bout d'une bande de brigands.
La seconde excursion que nous fîmes fut à la montagne de Guadagnola qui passe pour la plus remarquable de celles qui s'étendent , de l'Anio , jusqu'au Liris ou Garigliano. Remarquable non-seulement parce qu'elle est la plus élevée, mais parce que l'on voit à son sommet un bassin naturel formé par les rochers, au milieu duquel est une petite ville que ses habitans aiment avec passion , malgré les inconvéniens sans nombre de ce séjour ; et certes l'un des plus grands est de n'avoir pas d'eau à la distance de deux milles. Pour satisfaire au désir que nous avions de voir cet endroit extraordinaire , nous partîmes dans un jour du mois de juillet , et nous commençâmes à grimper la montagne avant le lever du soleil. Après que nous eûmes monté l'espace d'un mille, cet astre s'élevant majestueusement derrière les montagnes , commença à dorer la partie la plus éloignée de la campagne de Rome , et la mer sur laquelle quelques voiles à peine visibles faisaient encore mieux sentir la brillante fraîcheur d'une matinée d'Ilalie ,
et nous rappelaient les heureux effets de l'aurore du Guide , tandis que le reste de la plaine était eneore enseveli dans une ombre uniforme rendue plus épaisse par les brouillards qui s'élevaient de l'Anio et du lac de Gabie ; la ville et ses longues files de bâtimens étaient éclairées d'une manière remarquablement brillante. A cette distance les ruines disparaissent, on ne voit distinctement que la façade de Saint-Jeande-Latran , qui , à cette heure matinale , était plus en évidence que celle même de Saint- Pierre. Un tel effet de lumière aurait embelli ime ville moins magnifique ; il nous semblait dans ce moment que l'ancienne Rome déployait à nos yeux son étendue fabuleuse, et ces vers de Milton se présentèrent à notre esprit :
The city which tliou seest no other deem Than greatand glorious Rome, queen of the eailh, So far rcnown'd, and with the spoils enrich'd Of nations (i).
Milton , Paradise regained, L. iv.
Un petit bois , qu'il nous fallut traverser , nous cacha bientôt cette superbe vue. A l'entrée de ce bois est une petite chapelle dédiée
(i) « La ville que tu aperçois n'est autre que la grande et orgueilleuse Rome, reine du Monde, dont la renommée s'étend au loin, et qui est enrichie des dépouilles des nations.»
PASSÉS PRÈS DE ROME. 'jS
à la Vierge ; en voyant notre guide tirer son chapeau en signe de respect, nous ne pensions guères que ce lieu devait être bientôt le rendez-vous d'une bande de voleurs. A notre sortie du bois , au lieu des champs moissonnés que nous venions de quitter , nous trouvâmes le blé tout-à-fait verd , et dans quelques endroits à peine en épis. On récoltait le foin , et la manière de le mettre en meule me rappela les coutumes de l'Ecosse. Sur une hauteur vis-à-vis de nous, deux belles et grandes fermes attirèrent notre attention ; ce sont les étables où l'on renferme tous les bestiaux de Guadagnola; la ville est encore à deux milles de là , mais l'escarpement de la route les empêche d'y grimper. Immédiatement au-dessous de ces étables , on voit trois arcades creusées dans les flancs de la montagne , pour proléger la source d'un petit ruisseau , le seul courant d'eau vive qui se trouve à cette distance de la ville et le seul qui fournisse entièrement -aux besoins des habitans. Nous étions près de cette source , au moment où les femmes viennent y remplir leurs vases. Quelques-unes avaient des ânes qui portaient deux petites barriques, contenant dix à douze gallons (i);
(i) l^e gallon équivaut à environ quatre litreis.
d'autres portaient leurs provisions sur la tète. Le costume diffère de celui de Poli , en ce que les femmes ont sur la tête un long morceau d'étoffe épaisse , qui , en tombant sur le cou et les épaules , les préserve du vent. Ces femmes paraissaient très-pauvres, et certainement elles étaient les plus laides que nous eussions encore vues en Italie. Après avoir monté un chemin tournant et fort rapide , nous nous trouvâmes au pied du rocher qui forme le sommet de la montagne. Nous n'apercevions pas de traces de maisons , quoique nous entendissions des voix dans l'intérieur, et ce fut seulement après avoir atteint l'unique entrée de cette forteresse naturelle , que nous vîmes l'intérieur de ce rocher ; véritable nid où les maisons sont tellement rapprochées, qu'un âne et un mulet peuvent à peine passer dans la rue principale. Il y a là cinquante maisons , et une petite église , bâties des matériaux que fournit la montagne , et couvertes en grande partie de bardeaux , sur lesquels on place de grandes pierres pour empêcher le vent de renverser les toits. La population est de deux cent cinquante habitans , dont les richesses consistent principalement en cochons et en volailles ; plusieurs d'entre eux vontcherchcr de l'ouvrage pendant
l'été dans les champs mal sains de la campagne de Rome. Leur territoire est très-pauvre, les tempêtes auxquelles ils sont exposés détruisent souvent leur blé , qu'aucune graine ne remplace ; il n'y croît point de vigne , mais ils font avec des pommes qu'ils tirent des bois de la Mentorella , une espèce de cidre trèsacide; ils mêlent cette boisson avec du vin , et la nomment vin de pommes.
En arrivant à Guadagnola, nous fûmes trèscontens de trouver un bon feu dans la maison du curé , quoiqu'à la même heure la chaleur de la plaine fût insupportable.
Nous avions bien compté Jouir d'une vue étendue du haut de ce rocher, mais nous n'étions pas préparés au tableau qui s'offrit à nous. L'œil découvrait toute la contrée qui s'étend du nord au midi , depuis Radicofani jusqu'au Monte Circeo (l'île de Circé), et jusqu'aux montagnes situées au-delà du Liris; tandis que de l'est et à l'ouest il embrassait l'espace compris entre la haute montagne nommé Scoglio d'Italia, que l'on découvre aussi de la mer Adriatique, et la mer Méditerranée jusqu'à Ostie. Quoique nous connussions assez bien la topographie du pays qui nous entourait, nous écoutâmes avec plaisir les explications du curé. Il commença par
nous nommer plusieurs de ces villes de la val-* léede l'Anio, qui sont gouvernées par des magistrats romains ; puis il nous montra avec une expression de crainte, les montagnes derrière Anticola, et la plaine que traverse la rivière Sacco, avant de joindre le Gariglianô, au-dessus deFrosinone; il nous dit que c'était la retraite des brigands. Ce pays paraît en effet bien propre à receler des bandits; de hautes montagnes et de profondes vallées couvertes de bois épais, offrent des retraitesassurées.et rendent la poursuite difficile si ce n'est impossible. Cette partie du pays a, de temps immémorial, donné asile à des gens sans aveu ; Spartacus l'occupa pendant quelque temps. Elle servit de retraite aux brigands audacieux du moyen âge, et ce fut de là qu'était descendu le fameux voleur Marco Sciarra , pour piller de riches voyageurs réunis à Mola di Gaeta, lorsqu'il consentit à se retirer et à laisser passer cette compagnie sans l'attaquer, par respect pour le Tasse, qui en faisait partie; le poète ayant refusé un saufconduit personnel qui lui était offert par ce brigand, et voulant partager la destinée de ses compagnons. La montagne sur laquelle nous étions offre les mêmes avantages aux bandits , aussi la visitent-ils annuellement au temps de la moisson, pour faire des descentes sur Tivoli,
PASSÉS PRKS RE îlOr.îE. ^9
Paleslrine.Poliet d'autres villes. Do celte situation élevée ils découvrent et évitent aisément ceux qui les. poursuivent ^ tandis que les citoyens de la capitale sont en quelque sorte tenus captifs par leurs craintes, et osent à peine traverser la campagne de Rome croyant rencontrer un voleur dans chaque creux du terrain, tant l'audace de ces maraudeurs semble lesmultiplier. C'est ainsi que douze ou treize hommes se reposent sur la montagne, regardant en parfaite sécurité la ville qui foudroie des édits contre eux et envoie des soldats pour les attaquer.
Si le gouvernement de Rome, soutenu par les villes de sa juridiction, et par un corps de neuf mille soldats exercés et disciplinés, trouve si difficile de venir à bout d'une bande de voleurs, combien ne devons -nous pas admirer le courage et la conduite de ces rois de Rome, qui, n'ayant qu'un village pour royaume et qu'une poignée d'aventuriers pour armée , firent la guerre avec succès contre les habitans réunis de toutes ces montagnes.
Il peut être intéressant de remarquer que les premières conquêtes de Rome au berceau, furent les Sabins, les Èques et les Albins, qui habitaient ces montagnes, dont l'accès est si difficile; tandis que les villes de la plaine conscr-
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vèrent plus long-temps leur indépendance. La conquête de Coriole parut une chose si importante, que le vainqueur de cette ville en prit le nom en mémoire de ce service extraordinaire. A une époque moins ancienne, les armées de Rome, conduites par Camille , furent arrêtées pendant dix ans sous les murs de Veïes, dont la chute fut attribuée à l'intercession des Dieux. Les faits qui se rattachent à la prise de cette \ille pourront peut-être expliquer.ee qui paraît étonnant dans cette partie de l'histoire romaine.
La plupart des rois de Rome étaient sortis de villes éloignées, où l'on cultivait les sciences et les arts , et cette civilisation qui leur donnait vme grande supériorité sur des campagnards encore barbares, les mettait seulement sur un pied d'égalité avec les habitans des villes de là plaine. Veïes en particulier, qui appartenait aux Llrusques, était fortifiée avec beaucoup, d'art, mais les troubles qui avaient agité le commencement de la république , avaient empêché Rome de faire des progrès dans cette science. Les augures , en annonçant que pour prendre Veïes, il fallait faire écouler les eaux superflues du lac d' Albe, se servirent d'une ruse pour apprendre aux Romains l'art de miner; ils appliquèrent aux travaux de la guerre, les
PASSÉS PRÈS DE ROME. 8l
connaissances qu'ils acquirent , et l'on entra dans Veïes par une mine qui venait aboutir à la place du marché.
Le cours de l'Anio qui prend sa source à quelques milles d'Anticola , est un des objets les plus rapprochés et les plus intéressans que l'on aperçoive de Guadagnola. Des naturalistes croient que les sources secrètes de cette rivière , et celles du Garigliano (Liris) , sont dans le lac Fucino (Celanus), et ils regardent en conséquence ces deuxrivières commeles conduits naturels qui ôtent à ce lac le superflu de ses eaux. On a observé qu'il s'élève et s'abaisse périodiquement; dernièrement il a envahi les terres environnantes , et l'on se propose de réparer le vaste conduit de Claude (i) pour porter remède à cet inconvénient en attirant les eaux surabondantes dans le lit du Liris , et en desséchant ainsi le riche territoire dont elles se sont emparées.
La première ville sur l'Anio est Subiaco (Sublaqueum ) , dont nous voyions la fumée
(i) Tacite et Sue'tone font des re'cits curieux des spectacles pompeux donnés lors de l'ouverture du conduit de Claude j ils décrivent des machines et des jeux hydrauliques de toute espèce : mais un défaut dans le niveau de l'aqueduc le rendit inutile au bout de quelques années , tandis que les modestes canaux des lacs d'Albano et de INcmi ont peu soulTcrt.
s'élever du milieu des bois épais qui étaient à nos pieds. Cette ville devait son ancien nom à un lac situé dans la montagne au-dessus , et dont les eaux contribuaient à orner les jardins de la superbe villa de Néron. Les sources qui fournissaient d'eau les quatre principaux aqueducs de l'ancienne Rome , sont à une petite distance de Subiaco , au bord de la rivière. On n'a pas déterminé exactement» sur les bords de la rivière, le lieu d'où partait l'aqueduc dit de VAnio Vecchio. L'aqueduc (le VAnio Nuovo commence précisément audcssus de la ville; il était d'abord alimenté par fia rivière seule , mais l'eau continuant à être impure , malgré les larges réservoirs , où l'on croyait qu'elle déposerait ses particules terreuses, et quoiqu'on y eût ajouté les eaux de la fontaine du temple d'Hercule, l'empereur Trajan fit partir l'aqueduc du lac qui fournissait de l'eau pure. Il reste peu de chose de celte villa, et ces ruines ne méritent pas d'être remarquées.
En suivant le cours de la rivière , on découvre sur une émineuce le petit village d'Ausla ( Augusta ) ; c'est là que jaillissent les sources secondaires des aqueducs Claudia et Martia^ d'où , formant un petit ruisseau , elles vont se jeter dans la rivière, à peu de distance des
deux courans plus considérables qui pro^ viennent des sources principales de ces aque^ ducs. Du point élevé où nous étions , nous pouvions suivre ces divers cours d'eau , dans les petits vallons boisés où ils coulent ; mais on ne distinguait les petites villes de ia Prugna 3 Rio Freddo, etc., dans ces mêmes vallées, que par quelques croix de couvens, ou par des colonnes de fumée blanche. Une colline dérobait à notre vue le célèbre monastère de San-Cosimato. Elle nous empêchait aussi de voir les arcades ruinées des aqueducs qui traversent la rivière près du pont, et qui conduisaient jadis les eaux au-dessous du monastère , dans un canal souterrain , dont le voyageur curieux vient encore admirer la beauté , et l'architecte, le génie qui a présidé à sa construction, aussi bien que la solidité du stuc dont il est revêtu.
Au - delà de Cosimato , on apercevait le village de Licenza (Digentia), où se trouvait la villa d'Horace , et où le petit ruisseau de Digentia jaillit de deux sources , dont l'une est supposée être la fontaine de Bandusia , au pied du mont Lucrelilis. Celte colline et le monte Genaro , s'étendaient en ligne droite entre nous et Cures ; ville qui possédait un double litre au respect des Romains ,
quoiqu'elle cul pris le parti de Turnus contre Eiiée , car elle fut depuis le berceau de Numa et de la famille Claudienne.
(i) La Rocca Giovine , un peu moins élevée que le Lucrctilis , attira notre attention. C'est là que les anciens Sabins avaient élevé un temple à Vacuna , déesse du Silence et de la Concorde, dont Numa introduisit le culte à Home, en lui donnant le nom de y esta. La déesse des Sabins avait en effet les mêmes attributs que cette dernière divinité , dont le culte, probablement apporté de la Grèce, avait été établi depuis long-temps chez les Albins , ancêtres des Romains. Montfaucon et quelques autres savans, ont considéré Vacuna comme l'emblème de la victoire romaine. En effet , Trajan , après avoir relevé un de ses temples , le consacra de nouveau à la Victoire. D'autres critiques out cru que Vacuna était déesse de l'oisiveté ou du repos , c'est l'opinion de Dacier, dans ses remarques sur la dixième épître d'Horace (2). Il semble cepen-
(i) Fbjez Virgile , Enéide, liv. vil.
(2) Ilœc tibi dictabam post fanum putre Vacunœ, Exccplo quôd non siinul esses, cèlera lœtus.
Je t'adressais ces paroles derrière le lemplc ruiné de Vacuna j il ne manquait a mon bonheur que mon ami.
dant que ce traducteur n'avait pas connaissance de ce temple, car il parle seulement de celui qui se trouve près de la source du Nar , et il imagine qu'Horace le voyait depuis sa villa , à une distance de soixante milles; mais comme le poëte date cette épître de derrière le temple ruiné de Vacuna y il paraît plus naturel de croire qu'il est question de celui qui était auprès de sa villa.
Le cours de l'Anio était quelquefois caché sous les bois, au milieu desquels il serpente. Les collines dérobent la vue de Tivoli et de ses cascatelles; mais les tours et les clochers du moyen âge, se distinguent entre les monts Catillo , Affliano et San - Gregorio. L'Ania perd son nom aux cascatelles de Tivoli, et prend celui de Teverone, qu'il conserve jusqu'à ce qu'il se jette dans le Tibre , au-dessous de Ponte Salara. Les villes de Siciliano , CasîelMadama,San-Gregorio, etc., se rapprochent tellement des montagnes , que nous ne pouvions en voir que les bâtimens les plus élevés et les cyprès de leurs jardins. De là , l'œil se promène sur la vaste étendue de la campagne de Rome ; à peine reconnaît-il , au premier aspect, dans les objets raccourcis qui se présentent à lui, les montagnes et les collines qui forment dos points de vue agréables, lors-
qu'elles sont vues de plus bas. Les montagnes de Radicofani et de Viterbe terminent cette plaine, dans laquelle le Soracte s'élève entièrement isolé , et mécontente le spectateur , qui s'attend à voir une haute montagne dans le Soracte , enveloppé de neige ; véritablement il doit en cire rarement couvert, et le poëte a voulu seulement désigner la sévérité extraordinaire d'un hiver, et non l'aspect de \i montagne, lorsqu'il dit:
Vides ut altâ stet nive candiduin Sofacte(i)
Plus près de nous , on apercevait le Tibre qui sépare l'Etrurie du Latium ; le sommet conique du Soracte, le lac circulaire de Bracciano et la colline de Baccano, nous rappelaient les champs de Cumes. Les courans et les étangs d'eau sulfureuse , sont des indices certains des fondemens volcaniques de la campagne de Rome, depuis Radicofani jusqu'à Velletri : le plus remarquable de ces ruisseaux est l'Albunea (a) ou
(i) Vois Soracte chargé de la neige brillante.
HouACE, Ode, liv. i.
(2) L'ancien nom du Tibre était aussi Albula^ mais on le changea après que le tyran Tj'bris ou Tybuinus se fut noyé dans SCS eaux. Voyez Tite-Live et Virgile.
TAlbuIa, qui va joindre le Teverone. Son apparence siiH'ureuse, son goût et son odeur désagréables , et le singulier dépôt , nommé iravertinOj qu'il forme dans son lit et sur ses bords , ont inspiré au Dante la description du Phlégélhon , dans le quatorzième chant de l'enfer :
Lo fondo suo ed ambo le pendici
Fait' eran pielra ed i margini dallato (i).
Mais au lieu de la couleur rouge du fleuve infernal , la couleur de l' Albunea est d'un blanc mat et bleuâtre. Les lacs où il prend sa source , sont extrêmement profonds, mais ne sont pas d'une grande étendue; ils sont couverts de roseaux en été.
Il s'élève sur la surface de ces lacs une écume grasse , qui , en se durcissant sur les bords , devient assez épaisse pour que des semences de différentes plantes y prennent racine et y prospèrent. Ces masses s'a||croissent parla décomposition et la reproduction de ces mêmes plantes, et restent attachées aux rives du lac, jusqu'à ce qu'un vent violent , ou quelque autre cause les en sépare. Elles paraissent alors
(i) Son lit et ses l'ivei claicnt de pierres.
comme des îles flottantes, et sont mises au nombre des curiosités que les voyageurs vont voir à la Solfatara de Tivoli. Quoique dans toutes les parties de la campagne de Rome on remarque des traces de volcans éteints , et nonobstant les prodiges rapportés par les anciens écrivains, Gibbon , en énumérant les causes de la destruction de Rome, dit que les sept collines « ne paraissent pas être placées sur quel- » qu'une des grandes cavités du globe; » et il en conclut que les tremblemens de terre n'ont pas dû lui causer de dommages sérieux. Ces convulsions de la nature sont néanmoins assez fréquentes à Rome et dans les environs , pour n'exciter qu'un intérêt médiocre chez le peuple. Nous fûmes réveillés, au mois de mars, par un tremblement de terre dont on aurait beaucoup parlé en Angleterre, et dont on ne fit pas mention dans le Diario Romano. Le temple de Minerva-Medica , le Colysée, et plusieurs autres édifices , souffrirent beaucoup , il y a quelques années , parTa même cause ; et dans la lettre où l'illustre pape Grégoire fait mention de la misère de Rome, il se plaint surtout d'un tremblement de terre qui dura dix-sept jours , et détruisit assez de bâlimens ; preuve évidente que, de son temps, ils étaient plus fréquens
et plus terribles (i). Dans le huitième livre de l'Énéïde, lorsqu'Évandre conduit ses convives sur la roche tarpéïenne, il leur dit qu'une terreur surnaturelle s'était emparée de ce lieu , et que c'était la demeure d'un dieu inconnu. Les paysans racontaient que c'était Jupiter, et qu'on l'avait vu lancer ses foudres de cette place; et le roi montrait à ces hôtes les villes ruinées de Saturnia et de J aniciduin j, dont la chute était liée aux choses terribles que l'on racontait de ce lieu.
Arcades ipsuin Credunt se vidisse Joven , quum saepe nigranlem ^gida conculeret deslrâ , nimbosque scieret. Ha3c duo prœterea disjectis oppida mûris , Reliquias veterumque vides monumento virorum :
(i) Ce pape est accusé de barbarie et de bigoterie, parce qu'il fit brûler les ouvrages de Tite-Live. En conside'rant ce qu'était l'Europe sous son règne j ignorante; crédule et superstitieuse , peut-être serons-nous portés a accueillir l'apologie qu'il fait lui-mcme de cette action , et à croire que ce n'était pas le paganisme qu'il attaquait 5 mais les merveilles rapportées par l'auteur païen. Maintenant que les sciences, plus perfectionnées , donnent l'explication de la plupart de ces prodiges , les pluies de pierres et autres merveilles sont rangées dans la classe des phénomènes naturels. Tite-Live , chez les anciens , et Bruce , chez les modernes , seront d'autant phis crus et respectés, que les pays qu'ils décrivent seront mieux connus.
Hanc Janus pater, hanc Saturnus condidit aruin ; Janiculum huic, illi fuerat Saturniœ nomen (i).
Enéide , liv. vin.
Un examen attentif de la position des sept collines, et les traditions historiques qui s'y rapportent , nous feraient croire que le Capitole et le mont Palatin formaient jadis un cratère qui doit avoir vomi des flammes depuis la fondation de Rome, lorsque Curtius sauta dans le gouffre. La disposition circulaire des autres collines autour de ces deux-là, donnerait encore plus de probabilité à cette opinion. La caverne deCacus, sous le mont Aventin, était certainement volcanique ;
Huic raonstro Vulcanus erat pater : illius ati'os Ore voraens ignés, magnâ se mole ferebat(u).
(i) Même, je m'en souviens, nos bergers ont cent fois Cru voir, dans tout l'éclat de sa grandeur suprême, Sur ce terrible mont , tonner Jupiter même ; Là , sont les murs détruits de deux grandes cités , Monumens des béros qui les ont babités. L'une est Janiculum, et l'autre Saturnie.
Delille, Enéide.
(2) Ce monstre horrible à voir, Ger de sa taille immense, Devait au dieu du feu sa funeste naissance, Et tel qu'un noir volcan , de son gosier affreux. Des brasiers paternels il vomissait le feu.
Dklille, Enôidc, liv. vui.
Toiile la description que Virgile fait de l'antre, de la iwajiicrc dont Hercule en força le passage , et la scène qui sui-
PASSÉS PRÈS Dfi ROME. 9I
Car de tout temps il y avait une carrière de la lave noire dont on se sert pour paver les routes, près du monument de Cecilia Metclla; et les rochers autour de Rome renferment une assez grande variété de substances volcaniques. On pourrait encore admettre que la campagne dé Rome a été couverte par la mer jusqu'au pied des montagnes. Mais à quelle époque s'est-elle retirée? était-ce avant que la plupart des volcans fussent éteints, ou ces révolutions ont-elles eu lieu en même temps? C'est ce qui sera toujours un sujet de doute et de conjecture. On est bien plus certain de l'existence de cratères dans les collines d'AIbe, depuis la fondation des villes voisines. Tite-Live parle d'une étonnante pluie de pierres , accompagnée d'un grand bruit qui eut lieu dans les collines d'AIbe. Les augures ayant voulu l'expliquer , établirent des fêtes de neuf jours , qui dès-lors furent célébrées annuellement dans tout le Lalium : d'autres pierres sont tombées à diverses époques. Les vases funéraires trt>uvés sous un lit de tuf volcanique, entre Marine etCastel Gandolfo, sont une preuve inconles-
vit , sont applicables à un volcan 3 la paiccté même de Caciis est im indice de plus de la tradition dans laquelle; le poëte a puise sa fiction.
table de la réalité de la chute de pierres et de sable , depuis le temps où le pays a été peuplé et civilisé; car parmi les choses contenues dans les urnes , étaient des instrumens d'écriture, (i) On entendit un bruit semblable dans les montagnes d'Aricia , à la fin de la bataille où fut tué Arons, le fils de Porsenna. Mais le fait qui laisse le moins de doute sur l'existence d'un ancien volcan, est l'élévation soudaine des eaux du lac d'Albano , à deux reprises différentes. L'inondation qui eut lieu pendant le siège de Veïes, avait été précédée d'une autre plus terrible , qui engloutit avec tant de promptitude le palais royal d'Albe, que le roi et sa famille ne purent s'échapper.
En parlant de la route de Rome à Poli, nous avons observé que le lac de Gabie était le cratère d'un volcan éteint. Tel est encore celui d'Anagni, que la colline de Palestrine dérobait à notre vue. La lave d'Anagni a coulé vers Marino , et l'on en distingue des traces près de la roule. Parmi les chefs de l'armée de Turnus, était le fondateur de Palestrine, qu'on avait trouvé dans le feu, et qui passait pour fils de Vulcain, lorsque, pour la première fois,
(i) Voyez la LcUie de Viscoiili sur ce sujet, publiée eu 1817.
il rassembla les bergers des environs , pour s'en faire reconnaître comme roi . On dit qu'il y en eut d'assez hardis pour rire de son origine divine. Alors il invoqua son père qui parut derrière lui, environné de flammes, et dompta les bergers qui se soumirent. Etait-ce un adroit aventurier, qui sût tirer parti du phénomène d'un volcan? ou était-il seulement le fils d'un maréchal étranger, dont l'art a pu paraître merveilleux dans ces temps sauvages et chez ces peuples grossiers. L'aspect de la campagne de Rome ou du mont Albano, lorsque ces dix volcans (i), entourés par la mer, étaient en action , doit avoir été un spectacle encore plus magnifique que celui des îles Éolienncs, vues de l'Etna. Probablement ils n'étaient pas tous en activité en même temps, tels que Lipari et Strombolo; ils étaient les conduits secondaires du grand foyer, qui brûlait avec une effrayante intensité sous la montagne principale. Il est presque certain que l'aride rocher calcaire, du haut duquel nous considérions cette étonnante contrée, n'a jamais été un volcan, et que le
(i) L'ingénieux Sickler porte h dix le nombre des volcans qu'il a remarqués dans les environs de Rome , pays qui est aussi sûrement d'origine volcanique que les Champs Plilégcens de Naples. Voyez , page i5, Description des Cartes de la Campagne de Rome,
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feu n'a pas été l'agent de sa formation, quoi= que des îaves soient visibles à son pied , et que des tufs volcaniques soient encore répandus sur ses flancs.
Quelque spectacle effrayant qu'aient présenté les montagnes d'AIbe, lorsqu'elles étaient revêtues de îaves et de scories, et qu'elles vomissaient des flammes et de la fumée, rien ne peut égaler leur beauté actuelle, couvertes, comme elles le sont, de bois, et ornées parles villes blanches et les villas qui s'élèvent sur leurs sommets rocailleux. Nous distinguions dans toute son étendue la plaine élevée, nommée Camp d'Annibal , enti'c Frascati ( Tusculum ) et le mont Algidus,oùDiane, déesse favorite du pays, avait un temple. Entre l'Algidus et la montagne de Palestrine , la longue et étroite plaine des Herniques se déployait jusqu'à la mer, et au Monte Circeo. Dans ce vaste espace, la vue n'était arrêtée que par le Monte Fortino, une des places fortes des brigands, et le point le plus septentrional des montagnes des Volsques. Au-delà des hauteurs de Preneste , et en suivant les montagnes de Capranica et d'Olevano, nous nous retrouvions à Anticola et aux sources de i'Anio.
Le curé, en nous montrant Olevano, nous donna quelques détails sur une visite que les
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brigands avaient faite à un casale près de celle \illc, très-peu de temps avant notre arrivée à Poli. Le propriétaire avait, contre l'usage du pays, meublé celte demeure, dont il faisait sa résidence d'été ; il avait détenu son berger prisonnier pendant six mois, et contre toute justice, au dire de ce dernier. « La vengeance, dit »lord Bacon, est une sorte de justice sauvage. » Le berger ne sachant comment obtenir la réparation en usage chez les peuples civilisés, eut recours à celle des nations barbares, en s'adressant aux brigands de Sonnino, qui se chargèrent volontiers de punir son maître. Guidés par le berger qui se cachait avec soin , ils arrivent, vers le soir, au casale, et frappent à la porte; ils demandent le maître, en le désignant par son nom. Le hasard veut qu'il leur ouvre lui-même ; et l'extérieur des brigands lui faisant deviner leurs intentions , il leur répond qu'il va presser son maître de se rendre immédiatement auprès d'eux; puis, rentrant dans la maison, il s'évade par une fenêtre de derrière. Les brigands ennuyés d'attendre , forcent la porte, et ne trouvant pas la personne qu'ils cherchent, ils saisissent un malheureux peintre allemand , son ami, qui était venu le voir, ainsi que deux autres personnes, qui furent assez heureuses pour s'échapper. Ils ronune-
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lièrent dans quelqu'un de leurs repaires, où ils le retinrent pendant plusieurs jours, et ne consentirent à croire qu'il cultivait l'art de la peinture, que sous la condition qu'il peindrait ou dessinerait les portraits de quelques-uns d'entre eux. Craignant avec raison pour sa vie, il s'efforça de les satisfaire. Cependant ils ne le relâchèrent pas sur-le-champ, mais ils feignirent, à plusieurs reprises différentes, de se préparer à le massacrer, lui demandant s'il pensait que la mort serait plus ou moins prompte , selon qu'il recevrait un coup de poignard dans la partie inférieure ou supérieure du cœur; puis ils le renvoyaient dans son cachot, disant qu'ils n'avaient pas le temps de l'exécuter ce jour-là, et remettant la fête au lendemain. Ils le renvoyèrent enfin , sain et sauf et sans rançon , en se contentant du vol qu'ils lui avaient fait de cinquante écus : le scudo équivaut à une piastre espagnole.
Cette manière de se jouer cruellement des sentimens les plus naturels , paraît encore plus atroce qu'un prompt assassinat ; et pour une personne timide, un tel jeu aurait été aussi fatal. Le courageux allemand échappa heureusement, sans en éprouver d'autres inconvéniens que la perte de ses écus , et une captivité de quelques jours.
Après avoir admiré les merveilles que nous avions autour de nous , nous déjeûnâmes avec des œufs , du lard , et le chétif vin du curé , seules provisions que l'on trouve à Guadagnola. Puis nous quittâmes cette petite ville en nous dirigeant par un sentier qui paraît d'abord assez dangereux, vers Santa Maria délia Mentorella, monastère jadis fort peuplé, maintenant un ermitage situé sur un rocher saillant qui tient aux flancs de la montagne de Guadagnola et surplombe la vallée de l'Anio. On rencontre sur ce sentier escarpé et pierreux, cinq ou six petites chapelles dédiées à la Vierge, et presque toutes ruinées. Près de Mentorella, nous vîmes de beaux arbres, dont les racines se sont étendues dans les crevasses des rochers. Les champs de blé semblaient annoncer une récolte passable , mais on n'aperçoit ni sources ni ruisseaux : l'ermitage luimême est fourni d'eau par des citernes, dont on fait remonter la construction jusqu'au règne de Constantin - le - Grand , époque où l'église fut fondée. L'ancien ermitage auquel ce lieu doit sa réputation de sainteté, occupait le sommet du rocher , et fut converti , par la suite, en une chapelle dédiée à Saint-Eustache qui, le premier, l'avait habitée. Le monastère et l'église furent bâtis un peu au-dessous. Les
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moines sont mainlenant dispersés, et il ne reste de cette pieuse confrérie, que deux ermites qui ouvrent la porte, et montrent les antiquités du lieu aux paysans dévots qui y vont en pèlerinage, et aux voyageurs curieux, s'il en est qui soient tentés d'y faire une course. Nous étions les premiers anglais qui eussent été dans ces montagnes ; mais nous fûmes aussi bien reçus que d'anciens amis.
La situation de la iMentorella est magnifique. L'église et le monastère, environnés de rochers escarpés, et ombragés par de beaux bois, occupent le seul méplat qui soit sur la montagne; la chapelle de Saint-Eustache , le bois de cerf surmonté de la croix qui la décore, s'élève avec majesté et se dessine sur le ciel. Ce groupe de bâtimens forme avec les Apennins qui s'étendent au loin de chaque côté , un tableau d'un'effet extraordinaire et plein d'intérêt. Les tombeaux et les inscriptions de la famille Conti furent les premiers objets qui attirèrent notre attention. Nous remarquâmes aussi la pierre carrée qui couvre les cendres du jésuite Kircher, ainsi qji'un bas-relief en bois trèsancien, dans lequel, par une étrange confusion de dates, on a rassemblé Constantin, Saint- Silvestre, Saint-Eustache et son cerf. On voit dans la petite chapelle de ce saint, des pcin-
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lures qui représentent ses miracles et ses actions. Les ermites nous racontèrent dévotement la légende que nous rapportons ici.
Eustache, sous le nom de Placide, était un noble guerrier des armées de Vespasien et do Titus; il accompagna ce dernier au siège de Jérusalem , après quoi il revint à Rome, et vécut d'une manière splendide, avec sa femme et ses deux enfans. Un jour qu'il chassait dans la campagne de Rome, le cerf le conduisit jusqu'à Menlorella et s'y arrêta subitement; Placide regardant autour de lui, aperçut un crucifix entre les cornes de l'animal, entendit une voix qui l'exhortait à se faire chrétien, el qui lui ordonnait de revenir dans le même, lieu aussitôt qu'il serait baptisé. A son retour chez lui, il apprit de sa femme que les mêmes choses s'étaient offertes à elle en rêve; ils n'hésitèrent pas alors à se faire baptiser ainsi que leurs enfans. Placide prit le nom d'Eustachc, sa femme celui de Thcophista , et leurs enfans ceux d'Agapet et de ïheophiste. Eustache revint bientôt à la Meulorella , où le Sauveur lui apparut, lui annonça la perte de tous ses biens et même celle de sa femme et de ses enfans. La sainte famille se réjouit des souffrances qu'elle devait supporter pour sa nouvelle croyance, et sa constance ne tarda pas à être
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mise à l'épreuve; ils perdirent tous leurs biens, et étant réduits à la misère, ils abandonnèrent Rome, et s'embarquèrent àOstie pour l'Afrique. Le capitaine du vaisseau fit mettre à terre Eustache et ses fils, et emmena Theophista comme esclave; après la mort de cet homme, elle entra au service d'une famille honnête , et ne cessa de regretter son mari et ses eufans. Pendant ce temps, Eustache et ses fils ayant atteint les bords d'une rivière qu'il fallait traverser pour trouver de la nourriture et un abri, le père passa à la nage avec un de ses enfans , et comme il revenait chercher l'autre, il les vit emporter tous deux, l'un par un lion, et l'autre par un loup. Eustache au désespoir , se mit au service d'un homme de Badisse, petit village d'Afrique, où il gagnait à peine de quoi vivre. Quatorze ans se passèrent ainsi, jusqu'à ce que l'empereur Trajan monta sur le trône; ce prince qui dans sa jeunesse avait admiré le courage de Placide, offrit une récompense à quiconque le découvrirait; ce moyen réussit et Eustache fut élevé au commandement des troupes impériales. Parmi les soldats qui étaient plus immédiatement sous ses ordres, il distingua promptement deux jeunes inconnus, qui se faisaient remarquer par leur vertu et leur bravoure. Il est inutile d'ajouter qu'ils étaient
ses fils, et que Theophista rejoignit bientôt sa famille rendue aux honneurs; mais leur réunion fut le prélude de nouvelles persécutions. La mort de Trajan, et l'élévation d'Adrien au trône, firent oublier les services militaires du père et des fils, et sur leur refus de rendre hommage aux faux dieux de l'empereur, ils furent enfermés dans un taureau d'airain semblable à celui de Phalaris, et souffrirent ensemble le martyre, le vingt septembre, l'année lao.
Les bons ermites ont confondu cette légende avec celle d'EustathiuSjévêque d'Orient, qui gagna la faveur de Constantin en persécutant les Ariens. Les deux légendes réunies , ont soutenu difficilemenl les critiques de quelques historiens, qui ont fait vivement craindre aux curés de la paroisse de Saint-Eustache à Paris, de perdre leurs revenus, en même temps que la réputation de leur patron. Cependant, on a trouvé de si grands inconvéniens à changer les noms et les mériles des saints richement dotés, qu'on a ajourné indéfiniment la question du droit qu'aurait la famille de Placide, à être placée ailleurs dans le martyrologe; Eustache et ses enfans sont encore, ainsi qu'autrefois , gardiens de Paris sous les ordres de Saint-Denis, possesseurs d'une bulle église et
de quelques terres à Rome, et patrons du rocher de la Mentorella.
Après le couvent et l'église, on nous montra une de ces miraculeuses statues de bois, qu'on dit être tombées du ciel dans le troisième ou quatrième siècle, et cela pour que les fidèles ne fussent pas trompés dans l'idée qu'ils se forment des objels de leur culte; c'est dans une fente naturelle du rocher, qu'elle a été trouvée, près d'une caverne qui a servi de cimetière au monastère. On y voit au milieu , un autel en forme de table, et sur les côtés, des bancs et des tablettes taillées grossièrement, ainsi qu'il convenait à un ermite des premiers siècles. Les ermitfes actuels habitent de beaux appartemeiis qui tiennent au monastère. Nous préparâmes noire dîner dans l'ancienne cuisine, où nous vîmes une grande quantité d'ustensiles, et une pile de bons matelas, qui servent aux missionnaires égarés dans ces districts sauvages. Des peintres allemands ont laissé leurs noms et leurs portraits en caricature sur les murailles, en souveuir.de leur visite à la Mentorella.
Nous quittiîmes le monastère de bonne heure; au lieu de retourner par Guadagnola , nous tournâmes autour de ses murs de rochers près d'un gros tas de pierres , qui ressemblent
à un cairn écossais (i). Il couvrait, nous diton, le corps d'un homme qui avait commis un sacrilège. On l'avait découvert au moment où il volait la vaisselle de l'église. Il voulut s'enfuir, mais le peuple le poursuivit hors de la ville , avec des pierres et des bâtons , et le massacra dans ce lieu où on l'ensevelit immédiatement sous ces pierres.
Nous trouvâmes qu'il était moins agréable de descendre de Guadagnola que d'y monter. Le soleil dardait avec force ses rayons sur nous, la route était très-rude, et il était difficile de se tenir en selle à cause des sauts que faisaient les mules dans les places trop escarpées. Néanmoins les beautés du paysage compensaient les inconvéniens du chemin , et lorsque nous atteignîmes de nouveau le lieu d'où Rome nous avait apparu dans toute sa gloire, frappés comme nous l'étions de tout ce que nous avions vu , des récits que nous avions entendus, nous nous rappelâmes la belle description que fait le brigand Moor de la ville éloignée , et du soleil couchant (2).
(1) Tas de pierres d'iiuc tfraiide aiiciemictc , qui servaient à la scpidture.
(2) Voye^kas brigauds de Schiller.