‹ Voyage dans les montagnes de RomeChapitre 9 sur 28 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Ye faunsj propitious to Ihe rural swains! Ye nympbs tbat haunt the rnountains and ihe plains L Join in my work, and tomy numbers bring Your needful succour; for jour gifls I sing.

DaYDEPi's, Virgil.

Divinités des prés, des champs et des forêts, Faunes aux pieds légers , vous nymphes des guércts , Faunes, nymphes, venez, c'est pour vous que je cbanle, Delille, Gcorg. ch. i.

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Costume de Poli. — Amusemens. — Education. — De la Religion et de ses effets. — Littérature populaire. Maisons de campagne, Fermes, etc. — Sol. — Cultures.— Productions. — Offrandes à la Madonne. — Vignes. — Oliviers. — Arbres des forêts et autres fruits. — Pâturages. — Gros Bétail, Moutons, Chèvres et Cochons. — De la Chasse et du Gibier. — Poissons.

Jl EU de jours après Dotre arrivée à Poli nous assislâmes à un petit bal champêtre, dont on nous lit les honneurs en qualité d'étrangers. Le costume pittoresque des paysans paraissait

fort à son avantage dans cette occasion, et la danse nommée ie saitnreUo romain, dont les esquisses animées de Pinelli donnent une juste idée, faisait ressortir agréablement toutes les nuances de la timidité, de la grâce et du grotesque. Le tambourin était le seul instrument qui servît cà régler les pas des danseurs, dont quelques-uns n'avaient pas de souliers, tandis que d'autres, avec de gros talons et d'énormes boucles , déployaient un peu plus d'adresse, mais moins de grâces.

Aux jours de fêtes , les principaux amusemens des Polesans consistent en ces danses , des jeux de boules , un grand babil entre les femmes, et quelques momens passés au cabaret pour les hommes. Les jeunes gens vont chasser, mais le prix d'une permission qui se monte à sept francs , interdit cet utile exercice à un grand nombre d'entre eux. Quelques femmes d'une classe plus, élevée , dont le nombre ne surpasse pas huit ou dix , qui ont quitté le costume de leurs pays et adopté l'habit français, font des parties à la campagne, se promènent ensemble le soir, et quelquefois jouent aux cartes ; au lieu de filer et de tricoter, elles brodent des falbalas et des fraises ; mais les livres n'entrent jamais dans kurs amusemens ou leurs occupations. La mu-

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sique même n'est cultivée que par des prêtres. Il n'y a que cinq de ces derniers à Poli , y compris le maître d'école ; et un moine est ici l'objet de la curiosité des enfans, presque autant qu'il pourrait l'ôlre dans quelque ville de province en Angleterre. Les personnes d'un certain âge ont cependant conservé le souvenir de deux monastères florissans qui appartenaient jadis à Poli , mais qui sont tombés des premiers sous les coups de la révolution. Une très -belle maison qui appartient maintenant au plus grand propriétaire de la ville, était un riche couvent de moines Bretons , en l'année 1790. IMais la Bretagne partageant la destinée de la France entière n'envoya plus de fonds , pour l'entretien du couvent , et la communauté se dispersa après avoir vendu sa maison et le terrain qui en dépendait. San-Stephano qui touche à la grande porte de Poli , n'est pas dans un état plus florissant ; un seul moine qui est en même temps le maître d'école de la ville, et un frère lai qui lui sert de cuisinier, sont les seuls habitans de l'ancien et riche monastère espagnol de San-Stephano. L'école fut fondée , il y a quelques siècles , par la signoi a Giacinte de la famille des Conli ; elle est ouverte à tous les jeunes Polcsans. On leur enseigne à lire, à écrire , les grammaires latines,

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et ilalioiincs, mais point d'arithmétique. Ils étudient le latin dans quelques morceaux de Cicéron , de Cornélius - Nepos , de la Bible, et de quelques autres traités religieux. Cet enseignement était jadis une préparation pour la prêtrise ; mais cet état a passé de mode à Poli avec les monastères ; néanmoins on ne lit encore dans cette école , que des auteurs religieux. Un petit catéchisme , la doctrine chrétienne de Belarmine , une histoire de la Bible , mais jamais un chapitre sans notes, et les vies des Saints forment le cours d'étude que l'on suit à Poli , à l'instar de presque toutes les écoles libres de l'Italie.

Grâces à la chorité de la fondatrice , on a pu joindre à cet établissement une maîtresse d'école qui enseigne aux jeunes filles à lire , à coudre , à filer et à tricoter. Quelque imparfaite que l'éducation soit ici , elle ne laisse pas de produire de bons effets dans la conduite elles sentimens de quelques-uns des paysan?. Nous eûmes un exemple sensible de cette heureuse influence chez un jeune homme qui nous servait ordinairement de guide dans nos petites excursions; ses facultés pensantes étaient très-exercées , et ses observations toutes les fois qu'elles ne touchaient pas à sa croyancî^ religieuse , étaient fort au-dessus de tout ce

que nous aurions pu attendre dans ce Heu sauvngo et recuié. Si par hasard il abordait le sujet de la foi , il s'arrêtait aussitôt , disant : « 11 ne faut pas toucher à de tels sujets ; je n'ai » pas plus mauvaise opinion de vous , parce que » votre croyance diffère de la mienne , maisigno- »rant, comme je le suis, je croirais commet- » tre un péché mortel, si j'essayais d'exami- » ner les fondemens sur lesquels ma foi re- » pose et si je m'exposais par-là aux dangers de «l'hérésie ou du mécontentement. » Sur tous les autres sujets , il était très-franc et très-intelligent , toujours fort empressé de connaître les productions de notre pays , et les coutumes de nos villageois. Nous eûmes la curiosité d'examiner les livres d'école d'Agapet ( tel était le nom de notre ami ) , et nous ne pûmes nous empêcher d'être frappés du soin extrême avec lequel l'église de Rome cherche à atteindre son but dans l'instruction des enfans les plus jeunes. Le livre intitulé Sainte-Croix (ij ren-

(i) Dans le texte anglais, ce livre est appelé Crist's-crossrow , que l'on prononce, Criss-cross row. On donnait autrefois ce nom à l'alphabet , lorsque le signe de la croix précédait la lettre A, et que c'était la première chose que l'on enseignait aux jenres chrétiens. Ce litre est presque généralement oublié , aussi bien que celui de llovn-Book (livie de corne), qui était ainsi noninié parce qu'il était couvert d'une corne transparente

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ferme, outre les lettres et les syllabes , quelques prières en italien et d'autres en latin , que les petits enfans apprennent à répéter sans les comprendre ; le credo , un petit catéchisme et une copie préparée du Décalogue, dans laquelle on a omis en entier le second comman-^ dément , pour être conséquent avec le culte que l'on rend aux tableaux et aux images dans les églises catholiques; le dixième est divisé en deux parties afin d'en compléter le nombre( i ). Il serait difficile , en effet, de conserver le commandement contre l'idolâtrie , lorsque la pratique en est aussi évidente. Les femmes portent la Vierge et l'Enfant -Jésus sur leurs bagues , les hommes ont un crucifix cousu dans leur veste ; ces objets sont caressés et invoqués dans les périls et nous avons eu plus d'une fois occasion d'observer , que ces images sont pour eux quelque chose de plus que des symboles. Plusieurs des principaux habitans qui n'avaient vu d'hérétiques que dans les peintures, où ils sont représentés se débattant au milieu des flammes , nous questionnaient très-minutieusement sur notre foi ; et lorsque nous con

pour le préserver. UJlphabet et le Vocabulaire moderne ont remplacé notre ancien ami , juais nous nous le rappelons toujours avec reconnaissance.

(i) Voyez l'Appendix, N° II.

fessions que nous ne croyions ni à la Vierge, ni aux Saints, et que nous n'avions aucun respect pour les images et les peintures , ils tressaillaient involontairement et nous priaient instamment de nous convertir à leur croyance ; quand ce ne serait, disaient-ils, que pour jouir du bienfait de la médiation des saints, et surtout de celle de la bienheureuse Vierge , dont l'intercession est toute-puissante auprès du père et du fils. On ne voit que trop combien est pernicieuse et encourageante pour le crime , cette multitude de médiateurs , en outre des privilèges attachés à la confession. Celui qui peut immoler son frère aujourd'hui^ apaiser demain l'église , et endormir sa conscience par une pénitence et un cadeau à la Vierge , ou à quelqu'autre saint , se fera certainement peu de scrupule de tuer son père après demain. Nous vîmes à Tivoli, un homme qui avait poignardé son frère , lequel mourut au bout d'une heure d'agonie ; le meurtrier se rendit à Home , acheta son pardon de l'église, et reçut d'un cardinal une lettre de protection au moyen de laquelle il allait et venait sans être inquiété; second Caïn , dont la vie était sacrée. Si donc les crimes sont si facilement pardonnes , combien à plus forte raison , une confession mensuelle ou annuelle, ne doit-

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elle pas couvrir de vices d'habitude. Les livres religieux ne sont cependant pas la seule lecture des paysans. Quelques-uns d'entr'eux s'élèvent jusqu'aux ouvrages de Métastase, mais le plus grand nombre est plus familiarisé avec de certaines ballades à demi -classiques où la mythologie païenne et la légende chrétienne sont confondues. L'histoire d'Orphée et d'Eurydice, sous le titre dOrfeo e la beila Ef.ridice est un des plus goûtés d'entre ces ouvrages ; on peut y joindre la mort de Clorinde du Tasse, qui , bien que défigurée par un jargon barbare, est encore touchante. Mais de toutes ces histoires celles qui sont lues avec le plus d'avidité , ont pour sujet les martyrs et les miracles des saints ; la méchanceté de Néron , et la nécromancie de Simon le Mage y forment la partie dramatique du poëme , tandis que la vertu et la religion , personnifiées par de saints martyrs , finissent toujours par triompher i car les poètes ne se font aucun scrupule de conduire ces derniers jusqu'à la demeure des bienheureux , et de les montrer dans un état de gloire. On peut opposer à ces lectures, les vies des fameux brigands , des Robin-Hood ( i ) de l'Italie qui ne sont pas moins estimées. Les

(i) Aventurier cuièbrc dt rAiiglcterre.

poëmes satiriques ne sont point inconnus dans les basses classes du peuple, chez lesquelles on trouve souvent un esprit fin et délicat. Les sujets de leurs chants ordinaires sont la dévotion et l'amour, et leurs contes en prose sont pleins de l'énergie et du merveilleux que l'on peut s'attendre à trouver dans la contrée de l'Arioste et de Pulci (i).

Les riches habitans de Poli ont de jolies maisons de campagne , qui paraissent avoir été de petites villas, entourées d'un jardin, d'un verger et d'une vigne; elles sont maintenant abandonnées, et servent comme magasins de denrées , et quelquefois aussi à recevoir un domestique qui veille aux récoltes. On établit ordinairement dans ces maisons les pressoirs pour le vin et l'huile ; on y lave et prépare la laine , le chanvre et le lin. Nous allions souvent nous promener le soir vers ces petites fermes , pour voir les chèvres revenir de la montagne ; en voyant le troupeau descendre par des chemins escarpés pour se rendre à son parc , suivi d'un berger pittoresquement vêtu , et escorté de gros chiens , nous nous rappelions les mœurs antiques décrites par les poètes, et représentées dans les

(i) ro/esl'Appendix, K'-in.

tableaux d'Herculanum et dePonipéia. Le casale où nous allions le plus souvent , est bâti sur un rocher , au-dessus de la sauvage vallée qui conduit de Poli à Palestrine. Une madonne peinte sur une tuile de couleur , est placée sur la porte ; nous en avons vu de semblables à l'entrée de presque toutes les vignes qu'elles doivent garantir des accidens et des voleurs. Elles remplacent les divinités champêtres et les termini auxquels on assignait les mêmes places et les mêmes fonctions sur cette terre classique , et dont les images étaient pour le moins aussi grossièrement travaillées.

lo lavorata da rustico artefice

lo pioppio arida , e stante , o passeggiere ^

Qui alla sinistra , io custodisco il piccolo

Campo , che or puoi con sigurta vedere ^

E da me questa villetta défendes! ,

E l'orlicino al povero padrone ,

Le rie mani de Ladri alloutanandone.

Ho percio nell' Aprile pinte Corone.

Ho rosseggianti spiche in caldo fervido

Ho tra i pampini verdi uva dolciata.

E glauche olive quando il verno e rigido (i).

Les collines au midi de la vallée de Poli , sont composées de tuf et couronnées de châtaigniers. Lorsqu'on coupe du tuf pour bâtir ^

(i) Catulle. iVAÔiUCÙon àc Suhlcyias,

7jS TB.OÎS MOIS

on le trouve mété do bois , de roseaux , de feuilles, et d'une grande quantité de charbon plus lourd que le charbon ordinaire , mais sans altération , et brûlant très-bien. Celte dif' férence de pesanteur est due à de petites portions de matières calcaires qui s insinuent dans les pores. Nous en avons vu des morceaux de trois pouces de diamètre , et nous distinguions les nœuds et les branchages des différentes espèces d'arbres renfermés dans la même couche. Le terreau qui provient de la décomposition de ce tuf est extrêmement fertile ; et les propriétaires nous ont assuré qu'il n'était pas nécessaire de le laisser en jachère et d'y mettre des engrais.

Le père du jeune paj'san dont nous avons parlé obtint, il y a près de dix ans, une portion de terrain vague , qu'il a converti en ime petite ferme très-productive, sans, d'autres recours que le travail de son fils. Nous y allions souvent pour jouir du spectacle de cette heureuse industrie , et pour acquérir quelques notions sur l'économie agricole du pays. La plus grande partie du territoire de Poli appartient en fief au duc de Sforza , et, ainsi que les terres de l'église , cette partie ne peut être aliénée ; mais on vend ces propriétés en les assujélissant à une redevance , qui se

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paie en argent ou en denrées. Indépendamment de cette charge, le gouvernement a établi un impôt de quatre pour cent du capital , sur toutes les ventes et mutations de propriété.

La petite ferme de notre ami paie un cinquième du blé et un quart des vesces, du vin, de riiuile, etc. qui s'y récoltent. Dans les mauvaises années, cette charge est très-pesante pour le cultivateur qui, après avoir porté son quart ou son cinquième aux magasins du duc , et pourvu à la subsistance de sa famille , conserve souvent à peine de quoi semer pour l'année suivante; encore moins peut-il vendre quelque chose pour augmenter son fonds , et pourvoir aux besoins imprévus. Le jardin entoure le casale , il contient des arbres fruitiers, des ceps de vigne et des oliviers , entremêlés de légumes , ordinairement des choux , des pommes de terre , des tomates et diverses espèces de citrouilles. On sème en abondance des pois, des fèves ou des haricots; ces graines forment une partie essentielle de la richesse du fermier, le reste du terrain est destiné à la culture du froment et du maïs. Mais ici on ne pense à cultiver ce qui convient au sol, qu'après s'être assuré de provisions suffisantes pour sa famille.

On sème le froment pendant deux ou trois années consécutives dans le même terrain , sans engrais : on le remplace ordinairement par du maïs pendant deux ans, et on sème en même temps des haricots, auxquels s'accrochent les tiges droites et fortes du maïs. Quelques personnes sèment du lin et du chanvre , une fois dans cinq ans; mais en général on compte sur trois récolles de froment dans celte période. Quoique l'ordre de rotation puisse être différent , on substitue souvent au maïs une récolte de fèves d'hiver, ou d'herbe destinée à être mangée en verd par les bestiaux. Les haricots sont ici un objet important, la quantité qui se mange en verd ne se peut comparer à celle qui est destinée à venir en maturité : ces derniers , sous le nom de haricots, fagioli et caravansas , forment une grande partie de la nourriture maigre du peuple, en France, en Italie el en Espagne. On les récolle comme les pois en Angleterre; ils sont battus avec un fléau ou foulé aux pieds par les bestiaux. On sème peu d'orge, de seigle, et encore moins d'avoine; par contre on récolte annuellement autant de lin qu'il en faut pour les besoins des habitans, et quelque peu de chanvre dans les terrains humides ; mais les grandes récoU

les , celles que l'oa peut apporter au marché après avoir fait sa provision , sont le froment, les haricots , le maïs et le vin.

On moissonne le blé à la fin de juin et dans le courant de juillet , dix jours plus tard que dans les plaines de la campagne de Rome. Aussitôt qu'un champ considérable, ou deux ou trois champs contigus sont moissonnés, on prépare une aire à battre le blé ; le grain y est foulé par des chevaux , et séparé de l'épi avant d'être emmagasiné et enlevé de dessus le champ ; usage qu'on ne pourrait suivre dans nos climats incertains : la nature argilleuse du sol rend inutile le précepte de Virgile :

Area cum priinis ingenti sequanda cylîadro , Et vertenda manu , et crelâ solidenda tenaci , INe subeant herbae neu pulvere vicia fatiscat, Tuia varise illudaut pestes (i).

On choisit une place convenable dans la partie la plus élevée et la plus sèche du champ ;

(i) D'abord qu'un long cylindre, également roulé , Aplanisse la terre où tu battras le blé ; Si d'ua ciment visqueux tes mains ne la pétrissent, D'herbes et d'animaux les fentes se remplissent.

Delillë, Gèargiques , ch. i.

INous avons vu dans le voisinage de Kaples des aires telles que Virgile les décrit.

l\2 TROIS MOIS

elle est d'abord nivelée avec une houe, et ensuite balayée avec beaucoup de soin. Si la récolte est peu abondante on la bat avec un fléau, autrement elle est foulée par les chevaux ; nous en avons vu de dix à quatorze sur une seule aire. Le blé est vanné sur place au moyen d'un crible, soutenu sur des perches, et la bourre est brûlée incontinent. Autrefois elle était jetée au vent; mais depuis que les sauterelles ont détruit les récoltes de la campagne deRome, en 181 1 et dans les deux années suivantes , la coutume est de brûler la bourre , pour détruire les œufs de ces redoutables insectes. Les glaneurs frottent leur petite provision contre une râpe, ou l'écrasent avec une pierre , ce dernier usage est oriental, aussi bien que celui des aires à battre le blé. Le salaire d'un moissonneur est de deux paoli (26 sous de France), et de quatre pagnotte, ou petits-pains, qui pèsent chacun huit onces, poids de troy (i), on leur donne encore à discrétion du vin mêlé d'un quart d'eau. Une femme reçoit un paolo, trois pagnotte et du vin. Ils pétrissent leur pain avec du lait de chèvre ou de brebis, du fromage, des oignons et de l'ail. Les salaires en,

{i] On uominc Iroj weight un poids de douze onces a la. livre.

argent sont plus considérables de moitié à Tivoli, mais les fournitures en denrées sont les mêmes. Dans le voisinage d'Albano et de Frascati, on donne beaucoup plus d'argent, mais point de nourriture. L'époque de la moisson est, comme chez nous, une époque de gaîté générale; cette récolte est célébrée par des danses, où l'on distribue beaucoup de vin, et des gâteaux ajipelés cia7nheUe^ faits de fleur de farine, d'huile et de miel , et d'autres nommés pizzi, faits d'orge et passablement salés. Lorsque la récolte est abondante, on met ordinairement une grosse gerbe en réserve pour quelque Saint favori; ainsi que chez les Hébreux où l'offrande des prémices se composait^ « des graiîis de quelques épis bien grenés, broyés entre les mains (i):» les moissonneurs portent cette gerbe, les prêtres viennent àleur rencontre, on fait une prière de dédicace, et la gerbe est placée devant l'autel. Nous eûmes le plaisir de voir la petite église de Sainte-Marie des Grâces ainsi parée; ce spectacle nous fut agréa^ hla, et nous ne recherchâmes pas minutieusement, si c'est un reste de cérémonies païennes, ou seulement l'elFet d'une pieuse reconnaissance exprimée de la môme manière sous

(i) Lêi'clique , cbap. ii, verset 14.

des croyances différentes, et dans des siècles éloignés les uns des autres. Nous avons vu le pauvre Hindou , placer une noix de coco et une poignée de riz devant ses dieux domestiques (i), nous lisons le détail des offrandes élégantes, composées de fleurs et de fruits odoriférans, dont Catulle faisait hommage au dieu protecteur de sa vigne (2); mais rien ne nous plaît autant , que la riche gerbe offerte par les chrétiens de Poli, à la Madonna délie Grazie.

On cultive ici le maïs avec le fossoir et on l'éclaircit. Les essais faits à Tivoli, pour le semer à la volée , et le laisser épais , ont été infructueux ; car cette plante y atteint à peine la hauteur de quatre pieds, et produit rarement plus d'un épi, tandis qu'ici le maïs fossoyé , est deux fois plus élevé , et chaque plante produit au moins six épis, sans compter que la nourriture que fournissent aux troupeaux ses feuilles vertes, est plus abondante et plus succulente, et que les feuilles sèches qui servent aux matelas en hiver, sont plus grandes et moins rudes. Après que le maïs est coupé , on

(i) M'""' Grahain a passé plusieurs années aux Indes; elle est auteur de deux ouvrages intéressans sur ce pays. (a) Catulle^ xix et xxj voyez ^ page 37.

le laisse sécher au soleil pendant quelque jours , puis on le bat comme le blé. Lorsqu'il est jeune, ses épis, bouillis ou rôtis, sont trèsnutritifs et d'un goût agréable; le commun peuple en mange beaucoup. On fait avec la farine du maïs, nommée poienta, une sorte de pouding, assez semblable au potage d'avoine ( 1 ) ; on le mange quelquefois de la même manière , mais le plus souvent on le coupe en tranches lorsqu'il est froid , et on le fait griller; le pain fait de maïs est d'un goût désagréable et peu nutritif.

Une vigne peut durer environ vingt ans sans être renouvelée, si l'on a soin de la tailler, de la fossoyer , et d'y faire des provignures , lorsque la pourriture ou d'autres accidens détruisent les ceps ; presque tous les engrais de la ferme sont destinés à la vigne ; on la cultive deux fois par an , au printemps lorsque le temps est bien assuré, et en automne avant que le froid soit trop vif. Les vignes ne sont pas aussi élevées ici que près de Naples , où , comme au temps de Virgile : « La vigne fleurit suspendue aux ormeaux (2) ; « mais elles

(i) Mets dout se nourrit le peuple en Ecosse, (i) Géorgiques , liv. II. Dans la même Gëorgiqne , le poëte recommande de fossoyer la vigne trois fois par an . ce qui

4^ TROIS Mois

le sont plus que dans le voisinage de Rome, oi\ l'on fait usa^e de treillis de bois et de roseaux, qui forment un berceau à la hauteur de six pieds pour les soutenir. Pour atteindre le même but, on plante ici des érables en ligne droite, et on les taille à neuf ou dix pieds de terre , en ayant soin de conserver des ormeaux élevés dans les haies, pour mettre les ceps à l'abri des grands Vents. Lorsque l'espace entre les arbres est assez large, ony sèmedublé, et quand le terrain est de niveau, on préfère la charrue à toute autre manière de cultiver la terré; mais ici on ne se sert que de la houe pour les différentes cuîtares, et l'on travaille la terre autour des racines des plantes , avec un instrument a deux dents, nommé bidente. On sème des fèves, des pois ou des lupins (i), lorsque l'espace ne permet pas de semer du blé. Une terre légère convient mieux h la vigne; l'époque la plus favorable pour la planter est le printemps,

n'est pas pratiqué ici. Chaque province a sa manière parlici:licre de cultiver la vigne. Nous avons décrit exactement ro que nous avons vu. C'est pi'obablemcnt une ancienne coutume , mais qui n'est pas fort heureuse.

(i) On sème ici des lupins pour ameublir le terrain ; lorsqu'ils ont atteint leur croissance , on les laboure dans la terre , et on les y laisse pourrir j quelquefois on les fait bouillir, puis on les étend sur les racines des orangers cl des citronniers , et même snr celles des visnies et des oliviers.

parce que la terre étant préparée en automne, a le temps de se mûrir pendant les gelées d'hiver. On plante cependant quelquefois au commencement de novembre, et on met du fumier autour des jeunes plants; lorsque le terrain est préparé , les boutures de la vigne sont placées entre les dents d'un instrument de fer, assez semblable à une baguette qui aurait une petite fourchette à son extrémité; on enfonce celle-ci dans la terre comme un plantoir, et le jeune plant étant ainsi déposé, le travail de la plantation est terminé; la vigne commence à donner du fruit la seconde année. Le vin de Poli est blanc , léger et agréable quoiqu'un peu âpre. La vendange se fait plus tard dans ces montagnes que près de Kome. Les paysans nous vantaient beaucoup la gaîté qui accompagne cette récolte, et nous pressaient de rester pour en être témoins , nous promettant pour cette époque des fêtes et des danses pendant un mois entier. Le travail de la vigne ne finit point avec la vendange, il faut penser au fossoyage d'automne, ainsi qu'cà tailler et à émonder les ceps dépouillés de leurs feuines(i).

(i) D'après ce que nous venons de dire, on voit combien la culture de la vigne diflere en Italie et en France j dans ce dernier pays, le sol n'est pas traité de mcnie, et les vi^qnes sont taillées bas. Partout où ce genre de culture a été essayé

48 TROIS Mots

Les montagnes qui bornent la vallée de Poli du côté du nord , sont moins fertiles que celles du sud. A peine commence-t-on à les gravir , que de grands quartiers de rochers calcaires se montrent au milieu du tuf qui disparaît bientôt complètement, et l'on n'aperçoit plus que les rochers recouverts d'une couche de terre très-mince. Cependant même en ces endroits, les pâturages sont bons, les chênes et les châtaigniers s'élèvent à une hauteur considérable. On a coupé les bois des montagnes les plus élevées et les moins pierreuses, il y a près de six ans, et on y a planté des oliviers. Cet arbre, qui paraît se plaire beaucoup dans le climaÇ et sur le sol de l'Italie, n'y fut apporté que dans le deuxième siècle(i) de Rome;

il a fait prospérer les vignes de l'Italie j mais il y a dans ce pays un préjugé contre le changement.

(i) Voyez Gibbon, Décadence et Chute de T Empire romain , où il rapporte le fait suivant, d'après Pline: a Dans » l'Occident , l'olivier a suivi les progrès de la paix , dont il » était le symbole. Deux siècles après la fondation de Reine, ■>•> l'Italie et l'Afrique ne connaissaient pas encore cet arbi'e » utile ^ il fut naturalisé dans ces contrées, et porté de la dans ji le cœur de l'Espagne et de la Gaule. Le travail et l'expé- » rience détruisirent insensiblement les timides erreurs des « anciens, qui croyaient que l'olivier avait besoin d'un certain » degré de chaleur, et ne pouvait fleurir que dans le voisi- >j j.age de la mer. »

PASSÉS PRF.S DE RvOMR. ^(J

mais son utilité, le peu de culture qu'il exige, et les avantages qu'il procure, en rendant fer^ lilesdes sites qui sans lui seraient inculles, l'ont fait multiplier avec rapidité sur toute la partie ouest des Apennins. On peut séparer les rejetons de la souche mère dans toute les saisons,mais il convient mieux de faire cette opération * au printemps et en automne, lorsque le terrain est labouré; surtout si l'éloignement des arbres entre eux permet d'y semer du blé ou des lupins; autrement, la terre est légèrement remuée autour des racines sur lesquelles on étend quelquefois de l'engrais.

(i) Les jeunes oliviers portent des fruits au bout de deux ans , et au bout de six ans ils commencent à dédommager le propriétaire des frais de culture, à supposer même qu'ils soient le seul produit du terrain; et de ce

(i) Cela ne s'accorde pas toul-à-fait avec Virgile, qui dit!

Contra non uiia est oteis cuUura , etc., etc., etc.

Ccorg,, llv. ii , v. 420.

L'olivier par la terre une fois adopté, De ces pénibles soins n'attend pas sa beauté: Fouille à ses pieds le sol qui nourrit sa verdure; C'est assez: dédaignant une vaine culture. Et la serpe trancbante, et les pesans râteaux, L'arbre heureux de la paix voit fleurir ses rameaux.

Dglillb, Ceortj.

5o thoîs mois

moment ils deviennent !a source la plus nbondante de revenus pour les fermiers dans les bonnes années. Cet arbre parvient à une vieillesse aussi avancée que le chêne ; aussi dit-on ici proverbialement : « Si vous désirez laisser un «héritage durable à vos petits enfans, plantez » un olivier. » On voit près deGericomio u n vieux olivier , d'où l'on récolta, l'année dernière, deux cent quarante quarts anglais d'huile; son tronc est entièrement creux, et son écorce vide ne paraît pas tenir assez fortement à la terre , pour résister aux orages des montagnes.

Les arbres qui paraissent être une source de richesse pour les habitans de Poli, sont les châtaigniers et les noyers. Le premier donne des châtaignes plus petites, mais plus douces que celles de Naples , où l'on taille toujours ces arbres comme des buissons, pour leur faire porter des fruits plus gros et en plus grande abondance. Les noyers s'élèvent à une prodigieuse hauteur; leur fruit est de la seconde qualité; leur bois, qui n'est pas sujet à éclater, en est d'autant plus estimé. Un arbre de grandeur médiocre, propre à faire des bois de fusil ou des meubles , vaut environ trente francs , et une bonne poutre pour l'usage des moulins de cuivre de Ti-

PASSÉS PRÈS DE ROME. 5l

Voli (i) , se vend seule six francs. La valeur de ces bois doublerait si l'on avait un moyen de les transporter par eau. Pour les divers usages dont nous venons de parler , et principalement pour la construction des moulins , on préfère le sorbier , qui donne ici un assez bon fruit. On se sert du tremble pour des jougs d'animaux , de l'orme et de l'érable pour les charrues; de ce dernier arbre et du chêne, pour les autres instrumens d'agriculture. Les baquets, les coupes et les seaux sont faits d'yeuse. Le cornouiller, plus dur, est employé pour des manches , des houes et des maillets; le noisetier pour les chaises; et le fusain fournit des outils aux cordonniers. On peut appliqjier ici presque littéralement ce passage de Spencer.

Much 'gan ihey praise the treés so straïght and hie, The sayling Fine , the Cedar proud and tall , The vine-prop Ehne, the Poplar never dry, The builder Oake , sole king of fbnests ail , The Aspiiie good for slaves , the Cypress f'unerall ^

The Laurell, ineede of niighly conquefors And poets sage , the t'irre that weepelh still j

(i) Vh'gile parle de Tibur (Tivoli) comme d'une des cinq villes fameuses pour la fabrication des armes. C'est aujourd'hui le lieu où se fabriquent les armes de Sa Saintclé , el la villa de Mécène est remplie d'ouvrages de fer^

The Willow. wonic of foiiornc paramours^ The Eiigh , obedicnt lo Uie bendcr's will , The Birch for shalts, the Sallow for thé mill j The Myrrhe sweet , bleeding in the bitter wound , The warhke Beech , the Ashe fort nothing ill , The fruitfui OUve, and the Platane round, The carver ffohiie , the Maple seldom inward Sound (i). Spenser's, Faery Quee?ie , cauto i.

Nous ne pouvons omettre ce que Virgile disait dans les mêmes lieux et sur le même sujet:

Dant utile lignum , ISavigiis pinos , domibus cedrumque cupressosque Hinc radios trivere rôtis, hinc tynipana plaustris Agricolae , et pandas ratibus iniposucre carinasj Viininibus saliccs fecundœ, frondibns uliui : At inyrtus validis astilibus , et bona bello Cornus j ityraeos taxi, torquentur in arcus. !K€C tiliae levés , aut torno rasilae buxum

(i) a lis chantèrent alors les arbres droits et élevés, le yin navigateur, le cèdre fier et gigantesque, l'ormeau, soutien de la vigne; le peuplier toujours humide, et ce roi des forêts, le chêne , dont nous construisons nos demeures ; le tremble , dont on fait des douves, et le cyprès funéraire; le laurier, parure des conquérans et des poètes célèbres; le sapin, qui répand des larmes ; le saule pleureur, porté par les amantes délaissées; l'if, qui se plie à volonté; le bouleau, qui se convertit en flèches; le saule, dont on se sert au moulin; la douce myrrhe, que l'on applique sur les douloureuses blessures; le hêtre guerrier, le frêne, qui sert à tout; l'utile olivier et le platane rond; l'yeuse, cher aux sculpteurs, et l'érable, si rarement sain. »

INon formarn accipiunt, fciroque cavautur acuto : JNec Doii et torrentcin uudaiu levis iunatat aliius , Missa Paddo , nec non , et apes examina condunt Corticibusque cavis vitiosœque, ilicis alveo(i).

Virgile, Georg., liv. ii.

La pomaie, le meilleur fruit de l'Italie, est surtout exquise dans les environs de Poli : on préfère celles qui sont très -rouges et plates; le Riheston et l'américain New-town pippiiis , sont les seules espèces que nous puissions leur comparer. Les poires ne réussissent pas si bien , malgré les soins que l'on prend pour les planter et les greffer. Les cerises et surtout les merises , y sont en grande abondance : les figues rivalisent avec celles de la campagne de Rome ; les pruniers croissent dans les haies , et on en voit une grande variété, depuis le prunier sauvage jusqu'au

(i) Pour former nos lambris, leurs arbres sont utiles: Ici, taillés en chars , là, courbes en vaisseaux , Ils roulent sur la terre , ils voguent sur les eaux. Le saule prêle aux cejis sa branrhe obéissante, L'orme donne aux troupeaux sa feuille nourrissante, L'if eu arc est ployé , le cormier fait les dards , Le myrte de Vénus fournit des traits à Mars ; Le tilleul, cependant, cède au fer qui le creuse; Le buis , au gré du tour prend une forme bcuicusc ; L'aulne léger fend l'onde, et des jeunes essaims Le vieux cliênc en ses flancs recèle les larcins.

grand prunellier violet. Sous l'ombre de ces arbres croissent des fraises et de petites mûres, dont les fleurs blanches, et les fruits rouges et violets nous rappelaient les climats du Nord. Les pêches et les abricots demandent plus de soiîi que les Polesans ne consentent à leur en accorder: nous en avons vu cependant d'une grosseur et d'un goût passable. Les amandiers , et toutes les variétés de noisetiers , prospèrent ici , mais les néfliers et les sorbiers sont dans l'état sauvage.

On apporte beaucoup de soin à la culture du mûrier blanc , mais on ne l'élève que pour les feuilles. Les arbres plantés le long des ruisseaux sont ébranchés, et on laisse croître les rejetons pendant trois ans; cette méthode produit une plus grande quantité de feuilles pour les vers à soie. Les femmes consacrent à ces insectes plus de la moitié de leurs habitations; et dès le moment où le ver sort de la coquille, c'est-à-dire, depuis le mois d'avril jusqu'au mois de juillet, époque où les cocons sont complètement lilés , la plus grande propreté est nécessaire dans la nourriture et dans l'éducation des vers à soie (i) ; malgré

(i) Voyez les élégantes Gjéorgiques modernes, inliliilees Bacco di Scia , par Zaccaiia Bctli , où Ton trouve traitées eu

ces soins , l'odeur qui s'exhale de ces insectes, et la chaleur qui leur est nécessaire , doivent les rendre des hôtes très -incommodes. Les Polesans ne fabriquent pas la soie eux-mêmes, mais ils portent les cocons au marché de Palestrine ou de Tivoli. La soie des montagnes était d'une qualité inférieure cette année , à cause d'une semaine de mauvais temps qui eut lieu à l'époque où les vers commencent à filer leurs cocons ; aussi le prix de cette denrée ne s'est-il pas élevé au-delà de trente-sept paoli le décina , c'est-à-dire , un peu moins de vingt-un francs soixante centimes les dix livres , poids de troy. Une jeune fille nous apprit cette mauvaise nouvelle, les larmes aux yeux, à son retour de Palestrine , où elle avait été vendre de la soie ; et elle s'en affligeait avec raison , car sa mère lui avait promis de lui acheter un jupon neuf et un corset de soie sur les profits de la vente , mais malheureusement les cocons pourront à peine acheter un tablier cette année.

Le terrain est trop pierreux dans le terrigrand détail , la culture du miîrier, la nourriture du ver et la préparation de la soie. Le sujet est traite un peu trop mythologiqucmcnt : si la plupart des pocnics modernes de relie espèce n'ont pas la dignité de Virgile, ils ne doiveiil! i'en preudrc qu'a leur manque de simplicile.

toire imniédiut de Poli, pour qu'il y ait beaucoup de pâturages ; mais les collines voisines nourrissent un grand nombre de chèvres et de moutons , et des troupeaux de gros bétail. Les bêtes à corne sont de cette belle espèce grise , que le voyageur admire en traversant le midi de l'Italie : elles sont fortes , et n'ont pas une démarche aussi pesante que nos bœufs et nos vaches du nord , mais elles donnent plus de lait. Les vaches sont considérées ici comme les nourrices des bestiaux destinés au trait ; elles vivent avec eux, pendant l'été, dans les montagnes. L'hiver les ramène dans les plaines , où elles sont engraissées pour le marché de Home. Un seul bouvier se charge des troupeaux de plusieurs propriétaires pendant la belle saison; il reçoit douze francs pour une vingtaine d'animaux , et souvent il gagne une somme considérable. Il ne doit perdre ses bêtes de vue ni jour ni nuit , et il faut qu'il les suive partout. Lorsqu'un seul propriétaire loue un bouvier pour prendre soin de son troupeau nuit et jour, il lui paie trente-six francs, que le troupeau soit considérable ou non.

Les moutons sont beaux , on en voit beaucoup de cette espèce, qui n'a de toison que çur le dos et la moitié des flancs , défaut qui

est bien compensé par la qualité supérieure de la laine. On préfère ici la toison des moutons noirs. L'habillement des galériens, qui est fait d'une étoffe rayée , brun foncé et blanc , est tissu en partie avec de la laine non teinte. On fait une espèce de fromage dur et aigrelet avec le lait de brebis; enfin, ces animaux que l'on engraisse facilement, sont d'un bon profit pour le marché. Mais de tous les animaux domestiques, les plus utiles, sans contredit, sont les chèvres : leurs fromages et leur lait sont les plus recherchés; et le lait de chèvre caillé, que l'on nomme ricotta, est, avec du pain, l'unique nourriture d'un grand nombre de paysans. On tue les chevreaux cà six ou huit semaines; leur chair, avec celle de la chèvre et du porc, forme la seule nourriture animale dont les Polesans fassent usage. Le salaire d'un berger de chèvres est calculé suivant la distance où il se trouve de son village natal. Les bergers viennent ici de Capranica; chacun d'eux reçoit par jour un demi- sou anglais, (un sou de France) , quatre pagnotles, du lait frais et caillé à discrétion. Mais si le berger s'éloigne à plus de huit ou neuf milles de chez lui, il exige, outre la nourriture, six francs par mois, ce qui serait de bons gages dans les highiands d Ecosse.

On élève dans les montagnes, derrière Poli , une vigoureuse race de chevaux : ils sont presque tous noirs, très-forts et très-légers. Nous nous amusions à les voir ferrer lorsqu'on les amène de la montagne. Après avoir jeté l'animal sur le dos, au moyen de cordes et de nœuds coulans que l'on passe autour de sa tête et de ses jambes, opération qui se fait ici plus maladroitement que partout ailleurs, on attache ses pieds à des piquets , et on le ferre avec des outils, que le plus pauvre maréchal de village, en Angieterre , aurait honte d'employer.

Tous les districts de ces montagnes sont réputés pour la bonté du jambon et du lard. Les cochons , appelés ici bétes noires , ressemblent aux sangliers du pays; ils sont noirs, ont de longs groins et des épaules étroites, (i) On ne les enferme point; mais ils s'engraissent naturellement dans les bois, au moyen des noix, des glands et des racines qu'ils y trouvent. Le porc est un animal beaucoup plus considéré en Italie que chez nous; et l'Odyssée nous apprend que le gardien de ces animaux n'était point un personnage subalterne dans les an-

(i) Il serait yroisier ici de uomrnei' un cocliou , porco, aussi l'appelle-t-ou animale ncro ; mais comme il est impie de prononcer le mot ai.' foudre en parlant du louncrre , on l'appelle une porclicriu.

PASSÉS PRÈS DE ROME. 5ç)

ciennes familles grecques. Michel Ange a célébré , dans des poésies p^istorales , les soins dont les porcs sont l'objet. Cet animal est certainement intelligent , et s'attache aisément à son maître. Nous en avons vu , courant sur lu grande route, le soir, à la rencontre des laboureurs, qu'ils caressaient comme un chien aurait pu le faire. Ils rendent plusieurs genres de services , et sont particulièrement utiles pour chasser, et pour détruire les œufs de sauterelles, lorsqu'on les mène le matin, de bonne heure, dans un champ infesté de ces insectes. La femelle, lors même qu'elle a ses petits, n'est pas renfermée dans l'étable, mais elle est retenue par des entraves dans quelque lieu ombragé où elle peut aller à l'eau , et pâturer à discrétion : on ajoute deux fois par jour, à sa nourriture , du lait, du son et des légumes. Il résulte de cette manière d'élever les porcs, qu'ils produisent moins de lard et de graisse, que ne tirerait de ces animaux un fermier du îlampshire ; mais leur état, à demi-sauvage, leur donne un goût exquis. La faveur dont ils jouissent auprès des Romains des basses classes, est plaisamment exprimée dans l'éloge du porc [Lode del Porchetto), par l'abbé Veccei , qui invoque Apollon et les neuf Sœurs, pour l'aider à chanier ce noble animal.

6o TllOIS MOIS

Telles sont les richesses naturelles et les productions que la culture fait naître dans ces montagnes des anciens Eques, en ayant égard à quelques différences dues aux variétés du sol. La fertilité du territoire de Poli tient à la nature du terrain, formé de la décomposition de rochers de tuf.

Les terres de Tivoli exigent plus de culture , plus d'engrais et des assolemens moins productifs pour le fermier. Dans quelques parties, on sème de la luzerne, et l'on a établi des prés artificiels. On ne cultive point les prairies qui sont arrosées par l'Anio; mais elles sont labourées à de longs intervalles, pour faire disparaître les plantes parasites et les roseaux qui nuisent à l'herbe. On fait grand cas du blé et du vin de San-Gregorio, près de Tivoli, tandis que le territoire de Casapa (i), qui est linutrophe, est presque totalement inculte. Les possessions de Palestrine, qui sont plus étendues que ces dernières, contiennent aussi toutes les variétés du fertile et du stérile. Quelques parties sont si sablonneuses, qu'elles ne produisent presque rien, et d'autres tellement argilleuses, qu'il faut y mêler du sable on les cultivant.

(i) L'aucicnuc Ca:ia Corbula.

PASSÉS PRÈS DE ROME. Cl

En tout , on pout considérer les habilans de ces montagnes comme riches, quoiqu'ils aient rarement de l'argent comptant. Leurs richesses sont les produits annuels de leur travail, sur lesquels, grâce à leur climat fortuné, ils peuvent compter avec plus de certitude que dans le nord de l'Europe. Ils n'ont pas l'habitude d'économiser pour l'avenir; mais après avoir prélevé leur subsistance et les dîmes, ils emploient le superflu à acheter des boucles d'argent, des parures pour les coiffures de femmes, et des colliers de coraux, qui sont facilement convertis en argent dans les temps de disette. Cette pauvreté aisée, au-dessus du besoin , mais au-dessous de cet état d'abondance qui excite les hommes à se distinguer et à améliorer leur condition , inspire une grande indifférence pour le bien public, et fait que les habilans de ces contrées sont soumis à quelque gouvernement que ce soit, aussi longtemps qu'il les laisse en paix , et qu'ils peuvent se reposer sous leurs vignes et leurs figuiers. Nous les vîmes sortir de cette léthargie morale pendant quelques jours, lorsque les brigands erraient autour de leurs villes, menaçant de détruire leurs propriétés, et lorsque le gouvernement leur refusait la protection à laquelle ils pensaient que des taxes énormes leur

Gâ TUois MOIS

avaient acquis quelques droits. Dans de telleâ occasions, ils s'expriment avec plus de chaleur et de liberté sur le compte de leurs gouvernans, qu'on n'oserait le faire dans les assemblées les plus populaires de l'Angleterre. Mais le danger passé , ils retombent dans l'indifférence; car leur étal ordinaire est précisément ce qu'il faut pour ne pas leur faire désirer un changement. La chasse , dans ces montagnes, est très-productive. Les bois qui s'étendent de San-Vetturino à Poli et Palestrine , servent de retraite à un grand nombre de sangliers, de chevreuils , de blaireaux et de porcs-épics. La chasse du sanglier, qui commence à l'entrée de l'automne, est un des plaisirs favoris des basses et moyennes classes; et la prise d'un de ces animaux est un sujet de triomphe. Lorsqu'une chasse doit avoir lieu , les chasseurs s'assemblent au nombre de dix jusqu'à trente, et se choisissent un chef expérimenté, que ses connaissances locales mettent sur la trace de la bête : on rassemble autant de chiens que l'on peut; trois piqueurs doivent veiller sur eux , et les mettre sur le frais. Il y a, en outre, un grand nombre de paysans armés de bâtons , qui doivent battre les broussailles . et aider les chiens à faire lever le gibier. Aussitôt qu'un sanglier est découvert, on

on donne avis au chef, qui poste les chasseurs dans les lieux où doit passer l'animal, ainsi qu'on le pratique dans le Nord à la chasse du cerf, r^'expérience du chef doit être telle, qu'il puisse placer les meilleurs tireurs aux principaux passages par lesquels le sanglier doit s'échapper ; les autres sont postés à des distances convenables. Les piqueurs [divisent alors les chiens, et s'avancent par trois chemins différens vers le fort de l'animal, en excitant les chiens de la voix. Si l'épaisseur du buisson les fait hésiter, on tire quelques coups de fusil , qui ne manquent pas de leur inspirer assez de courage pour s'élancer et faire lever le gibier. Une fois debout, le sanglier devient furieux, tue souvent les chiens, et manque rarement de les blesser ; enfin, accablé par le nombre, il prend la fuite, et ordinairement il est tué dans un des passages où les tireurs sont postés. S'il passe la ligne sans être blessé, on conserve peu d'espoir de le reprendre. La coutume d'entourer de filets le fort du sanglier, qui paraît, d'après la première Ode d'Horace (i), avoir été quelquefois pratiquée par les anciens, n est jamais adoptée par les chasseurs modernes. Le couvercle d'un vase funé-

(i) Scu rupit Icictcs. Marsus ;ipcr Plagas.

IIoRAcr., Ode {"•, liv. I.

raire, trouve près de Palestrinc (i), et dont la date remonte au moins à deux siècles avant l'ère chrétienne, représente quelques figures armées de javelines, chassant un sanglier avec des chiens ; d'autres chassent le cerf, et portent sur le bras gauche un manteau qu'ils paraissent vouloir lancer sur la tête de l'animal , pour l'empêcher de voir, tandis qu'un chasseur s'apprête à lui donner le coup mortel. La hure est encore aujourd'hui, comme Jadis, la récompense du chasseur le plus heureux (2). Aussitôt que l'animal est tué, on le place sur une bête de somme , et l'on revient en triomphe au logis. Dès que la troupe est en vue de la ville, elle fait une décharge générale, pour annoncer à ses concitoyens le succès qu'elle vient d'obtenir : jeunes et vieux viennent à sa rencontre, et l'accompagnent jusqu'à la place du marché, où elle fait une seconde décharge. Le gibier est alors porté à Ja maison du chef des chasseurs. Là, après avoir coupé les pieds qui lui appartiennent de droit, on partage le reste en autant de paris qu'il y a de chasseurs; et pour prévenir toute

(i) Voyez la gravure du Muséum , Kirkerianum. (2) Voyez la statue de Méléagrc au Vatican , et YHistoirc^ bien connue iVAlaîante.

jalousie , c'est le sort qui assigne à chacun la sienne.

La chasse du chevreuil appelé ici chèvre sauvage , est conduite de la même manière , mais avec moins de chasseurs; trois ou quatre suffisent. La seule récompense du vainqueur est la peau, dont il couvre des selles , et des fontes de pistolets. On s'embusque de même pour tirer le lièvre ou le renard que les chiens font lever. Les bergers mangent le renard , ils le font tremper dans l'eau pendant vingt-quatre heures , puis ils l'accommodent avec du vin et des herbes.

On chasse ici le blaireau , non-seulement pour sa chair qui est très-délicate , mais aussi pour sa fourrure , qu'on regarde comme un

préservatif puissant contre l'influence des mauvais esprits. Les jeunes gens portent souvent un morceau de cette peau sur leurs chapeaux en guise d'ornement; les femmes , et surtout celles qui sont mariées , en mettent sous leurs corsets pour se garantir ainsi que leurs enfans, des enchantemens, car on croit encore que les habitans des montagnes des anciens Murses , près du lac Fucino , sont adonnés à la sorcellerie (i). Aucun cheval ne serait réputé en

(i) Noausitatis, vare, potionibus, O multa flcturura caput !

sûreté , si sa bride ne portait un ornement Je peau fie blaireau ; les mulets et les ânes même sont également pourvus de ce charme puissant qui acquiert une nouvelle force , de la bénédiction annuelle de Saint-Antoine.

Les chiens de ce pays-ci n'attaquent pas les loups qui infestent les montagnes , et qui sont aussi gros que des mâtins. Ces animaux féroces commeltent de grands dégâts dans les troupeaux de moutons pendant l'été ; et après le départ de ceux-'ci pour la plaine , ils attaquent souvent les veaux , et même les jeunes bœufs , et les chevaux qui restent plus tard dans les pâturages élevés , où ils passent même l'hiver lorsque le temps est doux. Mais on ne cite ici qu'un seul exemple d'hommes attaqués par des loups. C'était un colporteur qui traversait Monte Genaro, et dont la mort, quoique attribuée à ces bêtes féroces , a été mise aussi sur le compte de quelque fripon du même métier que lui , car ici colporteur

Ad me recurrcs; nec vocata meus tua Marsis redibit vocibus.

IIoBACE, Epodon V.

De poisons inconnus je saurai faire usage. Tu reviendras à moi; quels charmes ennemis (MariWDoctiMs) Te pourraictit affranchir de ce long esclavage?

Horace, trad. de Daru.

Virgile parle aussi des enciiantemens des Marses. -

PASSÉS PRÈS DE ROjre. 6^

et voleur sont synonymes. Horace se vantait donc à tort de ce que sa vertu l'avait empêché d être attaqué par le loup qu'il rencontra , lorsqu'il se promenait seul et sans armes près de sa villa (i).

Les faisans qui abondent près de Naples , sont rares ici ; les coqs de bruyère ne se trouvent pas si près de la plaine, mais il y en a beaucoup dans les Apennins. La chasse aux perdrix commence en septembre ; celle des cailles , au mois d'août ou à la fin de juillet. Les pluviers sont très-abondans en octobre j et dans le même mois les alouettes arrivent en grand nombre vers les anciens aqueducs et autres édifices ruinés , où les paysans les prennent par milliers dans des filets. Elles étaient jadis regardées comme sacrées, parce qu'elles détruisaient les œufs des sauterelles et autres animaux nuisibles. On voit ici figurer sur la table toute espèce d'oiseau. Le rossignol, le merle , sont mangés sans remords; le vautour, et le hibou même ne sont pas dédaignés. On ne trouve d'oiseaux aquatiques qu'au lac de Gabie, où ils sont en grande abondance.

Les ruisseaux des montagnes fournissent peu de poisson ; mais l'Anio en renferme une

(i) Voyez la belle Ode d'Horace , liv. i, ode xxif.

grande variété, surtout au-dessous de la cascade de Tivoli. Outre la truite et le barbeau , que l'on prend aussi au-dessus de la chute , on trouve dans cette rivière des goujons , des brochets , des anguilles , des lamproies , et un petit poisson qui ressemble aux éperlans. Les pêcheurs se servent quelquefois de lignes, mais plus volontiers d'un petit filet ; ils ont aussi pour prendre et conserver les poissons , un panier semblable aux paniers d'anguilles de la Tamise.

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