CHAPITRE IV
See distant monntains leave their valleys dry, And o'er the proud arcade their tribute pour, To lave Impérial Rome.
Thomson's Liherty.
Voyez comme les montagnee laissent à sec les vallées, et portent leurs eaux tributaires sur ces arcades orgueilleuses, pour arroser Rome, maîtresse du Monde.
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Visite aux Aqueducs. — Arches au travers du ravin de San-Giovanni in Campo Orazio. — Description de ce ravin. — Ponte Lupo. — Arches des Moulins, oa Arches de Néron. — Ancienne Sassula . — Pont Saint- Antoine. — Manière dont les Arcades sont unies, leur hauteur et leur usage.
xxpRÈs nous être reposés pendant quelques Jours de la course fatigante que nous avions faite aux montagnes , nous résolûmes d'aller visiter les plus remarquables d'entre ces ravins , ou fossés , comme on les appelle ici, formés par les torrens des montagnes , et au travers desquels des restes d'antiques aqueducs
PASSÉS PRÈS DE ROME. lo5
encore debout, forment des ponts de communication entre les diverses paroisses des montagnes. Le plus sauvage de ces passages est sur la partie du territoire de Palestrine , appelée San-Giovanni, in Campo-Orazio , à la distance de cinq milles de Poli , sur la route de Rome. Nous fûmes accompagnés dans notre excursion, par des bandes d'hommes, de femmes et d'enfans , qui allaient moissonner , ou recueillir des figues et des prunes dans les vignes voisines. Chaque troupe de moissonneurs a un âne , qui porte les provisions de la journée, et quelquefois les petits enfans qu'on ne peut laisser à la maison. Ils étaient tous joyeux , contens , nous parlaient librement de leurs intérêts, et semblaient croire qu'individuellement ils n'étaient pas plus pauvres, ni moins heureux que lorsque le palais de Poli était dans tout son éclat , et que les princes y résidaient ; mais ils regrettaient leur absence , parce que les routes se dégradaient , et que les aqueducs et les fontaines étaient très-négligés. Ils ne se rappellent de leurs princes que des actes de bienfaisances; ils leur doivent, les chemins, les fontaines et l'école.
Nous trouvâmes â cinq milles de Poli un antique édifice formé d'arcades voûtées , en-
touré de gros blocs de pierres, et environné d'autres ruines considérables :de là nous nous dirigeâmes au sud, et en nous avançant vers le vallon , nous découvrîmes bientôt sur le côté opposé une ruine, qui correspondait à la première , et sur laquelle on a bâti une maison , dont le petit toît incliné et les cheminées bizarres sont d'un effet assez pittoresque. Elle est située sur le bord d'un précipice , abritée d'un côté par un beau bois , et ayant au-dessous d'elle les collines d'Albe; cet aspect nous rappela les tableaux de Gaspard Poussin. Laissant nos mules sur le bord du précipice , nous commençâmes à descendre par un sentier très-difficile, si l'on peut même donner ce nom à un tel passage. Après avoir marché ou glissé pendant vingt minutes , nous arrivâmes au bord d'un assez grand bassin , creusé par le tqfrent qui tombe du haut d'un rocher perpendiculaire. En été l'eau bouillonne à peine' en arrivant au fond du précipice ; mais les lorrens de l'hiver ont entassé dans son lit des rochers énormes et des arbres d'une hauteur considérable. Le rocher qui forme la cascade est de grès d'un brun rouge ; les masses dont le lit du ruisseau est parsemé, sont de la môme espèce , mêlée de pierre calcaire commune, que les maçons nomment ici paiomhino. On
y voit aussi du travertino , et de grands quartiers de basalte, détachés probablement de quelque antique voie pavée , car nous n'avons trouvé aucun rocher de cette espèce avant Auagni, quoique nous.ayons remonté le ruisseau presque jusqu'à sa source.
Dans certaines places le courant a miné les rochers, qui se sont écroulés dans son lit, couverts de fleurs, de broussailles et d'arbres, dorit les troncs sont couchés d'une manière pittoresque au travers du ravin.
En suivant le cours du ruisseau, le passage devient plus étroit et les rochers plus durs, la pierre calcaire remplaçant le grès. Partout la végétation est magnifique. L'ilex , le chêne , l'orme , le cornouiller , le sorbier , l'aubépine et le noisetier, paraissent dans chaque intervalle des rochers , mais l'on n'y trouve pas le noyer et le châtaignier. Le ravin s'élargit à un mille au-dessus de la chute d'eau. La pente de l'un des côtés s'adoucit assez pour permettre aux bûcherons et aux charbonniers de la terre des Barberini d'y couper des chênes, ce qu'ils font tous les onze ans. L'autre côté est un véritable précipice, mais au-dessus, il y a de beaux champs de blé. Le vallon est traversé à cette place par de belles arches , en partie couvertes de lierre ; près de là sont de grands ré-
servoirs , probablement les piscines de l'aqueduc de l'Anio-Nuovo, destinés à épurer l'eau avant de la faire couler vers Rome. Le haut de l'arche sert de pont, mais il est si étroit qu'on ne peut guères le passe;' autrement qu'à pied ; jl a de plus la réputation d'être un des rendezvous favoris des brigands , qui trouvent un abri dans les cavernes dont nous avons parlé. D'autres arcades correspondant à celle-ci , traversent, à une demi-lieue de là un petit vallon, nommé San~Giovanni^ où l'on trouve plusieurs moulins. L'aqueduc se nomme Ponte-Lupo. Le petit ruisseau au-dessous est le principal bras de ÏAqua-Nera , qui après avoir reçu plusieurs cours d'eau entre Pales- Irine et San-Gregorio , devient une assez grosse rivière, lorsqu'elle traverse la villa Adriana, pour se jeter dans le Teverone. Le Ponte Lupo est un passage effrayant, deiix mules ne peuvent s'y rencontrer; il n'y a point de gardefous , et la route n'est autre que l'ancienne voie d'eau , avec un trottoir à côté. Nous arrivâmes à ce pont, depuis la plaine qui est beaucoup plus élevée, par un chemin escarpé et rocailleux , où les mules pouvaient à peine marcher, et dans un tournant il fallut nous baisser pour passer sous un gros chêne que la foudre avait renversé dernièrement , ainsi qae
le rocher qui le soutenait. Le lierre et les autres broussailles qui recouvrent les bords de l'aqueduc, forment une espèce de parapet naturel, qui rend le sentiment du danger moins vif. Une arche immense traverse le précipice; de ch^ique côté il y en a un triple rang , et du côté le plus profond , il y a même quatre rangs les uns au-dessus des au,tres, outre de larges arcs-boutans qui soutiennent cette énorme construction. La vallée s'élargit au-dessous de cet endroit, le fond est couvert par de riches champs de blé, et les taillis qui tapissent les pentes cèdent graduellement la place aux vignes et aux plantations de maïs. Néanmoins , cette vallée est aussi malsaine que la campagne de Rome, et des desséchemens seraient le seul remède qu'il faudrait employer dans les deux endroits. Les pluies de l'hiver et les orages de l'été font déborder la rivière, et rendent la vallée presque toujours marécageuse : elle est traversée de nouveau, dans sa plus grande largeur , par un autre aqueduc moins élevé , et d'une construction moins solide , nommé par le peuple Gii archi de Nerone. Il a un double rang d'arcades foutes égales, mais il ne peut servir comme pont , parce que l'une des arches s'est écroulée. Nous fûmes obligés de grimper les rochers et de traverser une
autre plaine pour voir la partie dos aqueducs qui se trouvent dans le voisinage. Après une marche d'un demi-mille vers le nord , nous arrivâmes auprès de ruines très -étendues. Une grosse tour paraît avoir été ajoutée à l'aqueduc dans le moyen âge, pour servir de place forte; mais les arcades et les voûtes en maçonnerie, dont l'extérieur ressemble à un filet , les blocs de peperino répandus à l'entour, et surtout les noms de Sassula que les paysans lui ont donné, sont de puissans motifs de croire que c'est l'ancienne Sassula qui fut prise par Valerius , ainsi qu'Empulium , l'an quatre cent de Rome , à la suite d'une victoire remportée sur les Tiburtins. A un mille au-delà de Sassula, on trouve le ponte di Sant-Antonio , qui paraît avoir été construit dans le but de servir de pont et d'aqueduc. La voie est large et unie, et quoique le cours de l'eau soit interrompu en certaines places, on peut le tracer facilement, au moyen des dépôts de tartre qui se sont formés au fond; tel qu'au Ponte Lupo, une seule arche traverse le ravin , et les côtés sont soutenus par deux , trois ou quatre rangées d'arbres, suivant la hauteur. Les arbres des bords sont fort élevés , quelquefois ils se rencontrent : le lierre et la clématite forment^ en
s'cnlrclnçant , des berceaux naturels , au-dessus du petit torrent, dont le murmure, joint au chant de quelques oiseaux , était le seul bruit qui troublât le silence de ces lieux déserts.
On voit encore à l'extrémité septentrionale du Ponte di Sant-Antonio , le canal souterrain qui conduisait l'eau de la piscine à Gericomio. L'Anio Nuovo était amené dans ce lieu à travers les collines de San-Gregorio , au lieu de faire un détour par la vallée de Gîi Archi , au-delà de Tivoli , en passant au pied des monts Repoli et Spaccato (i), et en suivant la voie Carciana. La construction èl la hauteur prodigieuse du Ponte Sant-Antonio, du Ponte Lupo, et de celui de San-Giovanni in Campo Orazio , répondent parfaitement à la description que donne Frontin de l'aqueduc de l'Anio Nuovo. Il dit que près de Gericomio, les arches avaient cent quarante -quatre palmes de haut ( cent neuf pieds anglais j. Gli Archi di Nerone étant plus basses, appartiennent à l'Aqua Claudia , qui fut conduite à Rome par
(i) Monte Spaccato^ ainsi nommé dune profonde crevasse. Les paysans des environs s'imaginent qu'elle n'a pas de fond. Elle n'a que trois pieds de large , et on a mesuré sa profondeur jusqu'à deux cent trente-cinq pieds. Kircher dit gravement que ce mont se fendit lors de la passion de noire Sauveur.
Claudius Drusus. D'après la description de la Porta Maggiore à Rome, on voit que cet aqueduc était alimenté par trois sources, Cerculio , Curzio et Albudino , toutes trois situées à trente-huit milles de Rome, sur la route de Subiaco (i).
(i) A deux milles au-dessus de Tivoli est située la vallée de Gli Archi, ainsi nommée parce que les arches des quatre principaux aqueducs romains la traversent , savoir, l'Anio Yecchio, l'Anio Nuovo, l'Aqua Claudia et l'Aqua Marcia. Ce sont les arches de ce dernier aqueduc qui se rapprochent le plus de Tivoli • elles sont construites de blocs de tuf. et appuyées d'arcs-boutans d'un goût moderne. Cette eau fut conduite a Rome par ordre du sénat, et par les soins de Quintus Marcius , A. U. C. , 608 : elles provenaient de trois sources qui se trouvaient à gauche de la route de Subiaco , au point ou la Via Valeria la quitte , entre les villages d'Arsoli etd'Austa. L'aqueduc avait quarante et un milles de long ^ pendant sept milles il était élevé sur des arches , et pendant trente-quatre milles il passait sous terre. Pour obvier au manque d'eau qui se faisait quelquefois sentir, Auguste y joignit les sources du rocher d'Austa; ces eaux réunies portaient à Rome ^.ôgo quinaria (*). Ce fut le troisième aqueduc construit à cet effet. Les
(*) Le quinaria ou fistula, dont ou se servait à Rome au temps de Frontia (surintendant des aqueducs sous Trajan, A.lî^C. 855), était une mesure cubique d'un doigt et un quart (digit), autrement, cinq quarts, ou guîncuna {le quincuna valait cinq douzièmes de l'ancienne chopine de Paris). C'était la plus petite mesure de fistula. Quelques-unes contenaient cinq doigts ou vingt quarts, et tiraient leurs noms du nombre de quarts, savoir, senaria , seftcnaria, octonaria , etc. L'ancien pied romain avait seize doigts (12 pouces). Cent neuf pieds correspondaient à cent quarante-quatre
Nous avions laissé nos mules aux moulins de San-Giovanni prcs des Archi di Ncrone, et dans notre impatience de voir les aqueducs ,
premiers étaient l'Aqua Appia et l'Anio Verchio. On aperçoit des traces de l'Aqua Marcia sur la Via Carciana ,' d'nù il traverse la Campagne de Rome poixr reparaître à la Porta Maggiore. L'Aqua ClHudia traverse la valide de Gli Arclii. Une tour moderne a été bâtie a rcndrnit où passe la route. Ce dernier aqueduc a qnaranto-six milles, dont trente-six sous terre ^ il portait à Piome f\-:&0'] quinaiia d'eau. Il est construit en briques , les fondations sont en tuf et en travertino. On le voit aussi à la Via Carciana et à la Porta Maggiore. L'Anio Niiovo, que nous avons décrit dans le texte, a un cours de cinquante-huit milles, dont il n'y en a que neuf sous terre 3 il amenait à Rome 4^7^^ quinaria. L'Anio Vecclïio passe sous une des arches de l'Aqua Marcia, et suit sons terre la direction du chemin. Ce fut le second aqueduc construit par le déccinvir FidviusFlaccus, A. Pi. l\^ïy quarante ans après la Construction de l'Aqua Appia. L'eau qu'il conduisait prenait sa source h vingt milles au-dessus de Tivoli, et à quarante^trois milles de Rome j elle passait entièrement sous terre, excepte pendant un quart de mille j elle entrait a Piome par la Porte Esquiline , et y apportait ^.3q8
des palmes employées par les architectes modernes à Rome. Le quinaria était donc un tube de quinze lignes de diamètre, suivant la palme romaine, ou de dix lignes pied de roi; et 4,6po quiiiaria d'eau équivalaient à un courant de cinq fatm,cs de profondeur sur sept de large. La quantité d'eau amenée par ces aqueducs était égale, d'après ce calcul, à celle d'un courant de cinq f aimes de profondeur sur 27 1/2 de large. Ainsi, toute l'eau conduite à Rome, par les neuf principaux aqueducs qui existaient .tu temps de Fronlin, aurait formé une rivière profonde de cinq -palmes, el large de quarante-deux, sans faire mention de six autres conduits plus petits.
] l4 TROIS MOTS
nous n'avions pas accordé ui»e grande attention aux autres objets ; mais lorsque notre curiosité fut satisfaite, nous observâmes que le sol n'est pas très-fertile, et que dans quelques places la terre couvre à peine les rochers rou- "geâtres que l'on voit près de ponte Sant-Antonio. La paroisse de San-Gregorio a cependant quelques bonnes vignes sur ses coteaux, et les rochers qui encaissent les torrens sont ombragés par de beaux arbres , principalement par des chênes ; les cavernes et, les petits bois servent de refuge aux sangliers et aux chevreuils , et partout on remarque le mélange agréable d'vme nature sauvage et cultivée. Les aqueducs ne paraissent pas être aussi ruinés qu'on pourrait le croire , en réfléchissant au nombre de siècles qui se sont écoulés depuis leur construction. Les moulins en activité, les travaux des moissons , et le grand nombre d'habitans qui vont et viennent, conduisant leurs bêtes de somme, chargées de blé et farine, formaient un tableau plus animé que ce
quinaria. C'est à la Via Carciana , et surtout a la Villa de Crassus , que cet aqueduc est encore visible. Celte eau a formé en quelques places un dépôt de lartre de deux palmes d'épaisseur; c'est ce qui la fil probahlenient nbandonner par les Romains. Voyez Froiilinus et Fabretli. de Aqitis et Aquœd.
PASSES PRES 1)K ROME. 1 l >
pays n'en offre ordinairement à une semblable distance des villes.
En revenant de notre expédition, nous traversâmes les promenades de la Catena; c'était auprès de cette villa et des trois palais appartenant aux Cesarini, que nous avions passe en arrivante Poli; nous vîmes un troupeau de jolis petits chevaux noirs, qui paissaient dans la parlie inférieure des jardins, où il croît une plus grande quantité d'herbe depuis la ruinedes fontaines; mais qui sûrement sont devenus malsains en niême temps , car l'eau est répandue sur les prairies, et les maintient dans un état d'humidité constante, au lieu d'être écoulée par des canaux. Les arbres ont aussi profité de cette destruction, surtout les cyprès, les chênes et les ilex : l'arbousier s'y élève à une grande hauteur; les lauriers, et en général tous les arbres verts odoriférans y sont d'une grande beauté.
INo treethat is of count in greene wood growes, Froin lowest junipcr to cedartall; ÎNo floure infielde, that daiiity odour tlirowes. And decks his branch wilh blossomes over ail , But there was planted or grew naturall (i).
Spenser.
(i) « La , croissaient, plantés par la nature ou par les hommes, tous les arbres que l'on estime dans les lorêts
Il6 TROIS MOTS
Mais la plupart des bancs de marbre qu'ils ombrageaient ont été renversés. La tourterelle et le martinet font leurs nids dans les appartemens du palais , et les serpens et les lézards se glissent en paix le long de ses portiques abandonnés.
depuis l'hujiiblc genièvre jusqu'au cèdre élevé ; on y voyait toutes les fleurs des champs qui répandent une douce odeur, et celles qui ornent les branches des arbres. »
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